IV. LES TROQUEURS
Le changement de mets réjouit l'homme :
Quand je dis l'homme, entendez qu'en ceci
La femme doit être comprise aussi ;
Et ne sais pas comme il ne vient de Rome
Permission de troquer en hymen ;
Non si souvent qu'on en aurait envie,
Mais tout au moins une fois en sa vie.
Peut-être un jour, nous l'obtiendrons. Amen.
Ainsi soit-il ! Semblable induit en France
Viendroit fort bien, j'en réponds; car nos gens
Sont grands troqueurs : Dieu nous créa changeants 2.
Près de Rouen, pays de sapience3; Deux villageois avoient , chacun chez soi, Forte femelle et d'assez bon aloi.
Pour telles gens qui n'y raffinent guère, Chacun sait bien qu'il n'est pas nécessaire Qu'Amour les traite ainsi que des prélats. Avint pourtant que , tous deux étant las De leurs moitiés, leur voisin le notaire,
1 La Fontaine a mis en vers un fait qui, dit-on, arriva, de son temps, en Normandie, et qui eut quelque retentissement. C'est pourquoi ce conte fut imprimé à part , clandestinement , sans date, sans nom de lieu ni de libraire, huit pages in-8°.
2 Dans la première édition, sans date, au lieu des trois vers qui précèdent , on n'en lit que deux :
Tel bref, en bref, après bon examen , Nous envoyer, feroit grand bien en France. Les manuscrits de Conrart donnent aussi ces deux vers, mais en rempIaçant/ero/Y par seroit.
1 Dicton proverbial qu'on employait pour désigner la Normandie,
Un jour de fête, avec eux chopinoit.
Un des manants lui dit : « Sire Oudinet,
J'ai dans l'esprit une plaisante affaire.
Vous avez fait sans doute en votre temps
Plusieurs contrats de diverse nature ;
Ne peut-on point en faire un où les gens
Troquent de femme ainsi que de monture?
Notre pasteur a bien changé de cure * :
La femme est-elle un cas si différent?
Et pargué non ; car messire Grégoire
Disoit toujours , si j'ai bonne mémoire :
Mes brebis sont ma femme. Cependant
Il a changé : changeons aussi, compère?
— Très-volontiers, reprit l'autre manant;
Mais tu sais bien que notre ménagère
Est la plus belle : or çà, sire Oudinet,
Sera-ce trop , s'il donne son mulet
Pour le retour? — Mon mulet? Eh! parguenne ,
Dit le premier des villageois susdits,
Chacune vaut en ce monde son prix ;
La mienne ira but à but pour la tienne :
On ne regarde aux femmes de si près.
Point de retour, vois-tu, compère Etienne.
Mon mulet, c'est... c'est le roi des mulets.
Tu ne devrois me demander mon âne
Tant seulement : troc pour troc; touche là! »
Sire Oudinet, raisonnant sur cela2,
Dit : k II est vrai que Tiennette a sur Jeanne
De l'avantage, à ce qu'il semble aux gens;
Mais le meilleur de la bête , à mon sens ,
N'est ce qu'on voit : femmes ont maintes choses
Que je préfère, et qui sont lettres closes ;
' Édition sans date, originale :
Notre pasteur a bien troqué de cure.
2 Manuscrits de Conrart :
Sire Oudinet, réjoui sur cela
LES TROQUEURS. 211
Femmes aussi trompent assez souvent ; Jà l ne les faut éplucher trop avant.
Or sus, voisins, faisons les choses nettes. Vous ne voulez chat en poche donner, Ni l'un ni l'autre; allons donc confronter Vos deux moitiés comme Dieu les a faites. » L'expédient ne fut goûté de tous.
Trop hien voilà messieurs les deux époux Qui sur ce point triomphent de s'étendre : « Tiennette n'a ni suros ni malandre 2, Dit le second. — Jeanne , dit le premier, A le corps net comme un petit denier 3; Ma foi ! c'est bâme 4. — Et Tiennette est ambroise "', Dit son époux : telle je la maintien. » L'autre reprit : « Compère, tiens-toi bien; Tu ne connois Jeanne ma villageoise?
Je t'avertis qu'à ce jeu... m'entends-tu? » L'autre manant jura : « Par la vertu 6 ! Tiennette et moi , nous n'avons qu'une noise : C'est qui des deux y sait de meilleurs tours; Tu m'en diras quelques mots dans deux jours. A toi compère! » Et de prendre la tasse, Et de trinquer. « Allons, sire Oudinet,
' Maintenant, déjà. Ce mot, souvent parasite dans les vieux écrivains, s'employait comme les mois voire, or ça, la, pour donner du nombre ou de la variété à la phrase. — 2 Expression proverbiale tirée de l'art vétérinaire. Le suros est une tumeur à la jambe du cheval , et la malandre une crevasse au <jenou. — 8 Les menues monnaies passaient par trop de mains pour se rouvrir de vert-de-gris. — 4 Pour baume.
5 Pour ambroisie Manuscrits de Conrart :
Ma foi , c'est baume , et Tiennette framboise.
6 Par la vertugoy , ou vertubleu, ou vertudieu; jurons populaires, qu'on abrégeait en disant par la vertu, pour ne pas encourir les peines portées contre les blasphémateurs du nom de Dien,
A Jeanne , top 1 ! puis à Tiennelte , masse î »
Somme qu'enfin la soute 2 du mulet
Fut accordée , et voilà marché fait.
Notre notaire assura l'un et l'autre ,
Que tels traités alloient leur grand chemin 3.
Sire Oudinet étoit un bon apôtre ,
Qui se fit bien payer son parchemin.
Par qui payer? Par Jeanne et par Tiennelte :
Il ne voulut rien prendre des maris.
Les villageois furent tous deux d'avis
Que pour un temps la chose fût secrète ;
Mais il en vint au curé quelque vent.
Il prit aussi son droit : je n'en assure ,
Et n'y étois ; mais la vérité pure
Est que curés y manquent peu souvent.
Le clerc , non plus , ne fit du sien remise :
Rien ne se perd entre les gens d'Eglise.
Les permuteurs 4 ne pouv oient bonnement
Exécuter un pareil changement
Dans le village, à moins que de scandale5 :
Ainsi bientôt l'un et l'autre détale,
Et va planter le piquet en un lieu
Où tout fut bien d'abord, moyennant Dieu.
G'étoit plaisir que de les voir ensemble.
Les femmes même, à l'cnvi des maris,
S'cntre-disoient en leurs menus devis6 :
a Bon fait troquer, commère; à ton avis?
1 Pour tope. Tope et masse sont empruntés au vocabula>'i des joueurs : masse est l'enjeu; pour l'accepter, on dit tope
2 Somme complémentaire pour rendre les lots égaux.
3 C'est-à-dire : ne souffraient aucune difflcullé.
4 Troqueurs, changeurs.
5 Edition originale sans date .
Dans ce village....
6 Entretiens familiers, menus propos.
LES TROQUEURS 273
Si nous troquions do valet? Que t'en semble? »
Ce dernier troc, s'il se fit, fut secret.
L'autre d'abord eut un très-bon effet;
Le premier mois, très-bien ils s'en trouvèrent :
Mais à la fin nos gens se dégoûtèrent.
Compère Etienne, ainsi qu'on peut penser,
Fut le premier des deux à se lasser,
Pleurant Tiennette : il y perdoit sans doute.
Compère Gillc eut regret à sa soute ,
Il ne voulut refroquer toutefois.
Qu'en avint-il? Un jour, parmi les bois ,
Etienne vit toute fine seulette,
Près d'un ruisseau, sa défunte Tiennette,
Qui, par hasard, dormoit sous la coudrette *.
Il s'approcha, l'éveillant en sursaut.
Elle, du troc, ne se souvint pour l'heure,
Dont le galant , sans plus longue demeure 2,
En vint au point. Bref, ils firent le saut.
Le conte dit qu'il la trouva meilleure
Qu'au premier jour. — Pourquoi cela? — Pourquoi?
Belle demande! En l'amoureuse loi,
Pain qu'on dérobe et qu'on mange en cachette
Vaut mieux que pain qu'on cuit ou qu'on achète3 :
Je m'en rapporte aux plus savants que moi.
Il faut pourtant que la chose soit vraie ,
Et qu'après tout, Hyménée et l'Amour
Ne soient pas gens à cuire en même four u :
Témoin l'ébat qu'on prit sous la coudraie.
On y fit chère ; il ne s'y servit plat ,
Où maître Amour, cuisinier délicat,
1 Ou coudraie, lieu planté de noisetiers. — 2 Altente, retard. 3 Édition sans date, originale :
Vaut mieux que pain qu'on cuit et qu'on achète '' Edition sans date , originale :
Ne soient pas gens à cuire à même four.
Et plus savant que n'est maître Hyménée1, X'eùt mis la main. Tiennette retournée, Compère Etienne , homme neuf en ce fait , Dit à part soi : i Gille a quelque secret; J'ai retrouvé Tiennette plus jolie Qu'elle ne fut onc en jour de sa vie. Reprenons-la, faisons tour de Normand; Dédisons-nous; usons du privilège. « Voilà l'exploit qui trotte incontinent, Aux fins de voir le troc et changement Déclaré nul, et cassé nettement.
Gille, assigné, de son mieux se défend. Un promoteur 2 intervient pour le siège Episcopal, et vendique le cas 3.
Grand bruit partout, ainsi que d'ordinaire; Le Parlement évoque à soi l'affaire.
Sire Oudinet, le faiseur de contrats, Est amené; l'on l'entend sur la chose.
Voilà l'état où l'on dit qu'est la cause ; Car c'est un fait arrivé depuis peu.
Pauvre ignorant que le compère Etienne!
Contre ses fins, cet homme , en premier lieu Va de droit fil; car, s'il prit à ce jeu Quelque plaisir, c'est qu'alors la chrétienne N'étoit à lui : le bon sens vouloit donc Que , pour toujours , il la laissât à Gille ; Sauf la coudraie, où Tiennette, dit-on, Alloit souvent en chantant sa chanson : L'y rencontrer étoit chose facile; Et supposé que facile ne fût, Falloit qu'alors son plaisir d'autant crût.
1 Édition sans date, originale ;
Et plus friand que n'est maître Hyménée : Proeureu' de l'offiti alité, en Cour d'Église. 3 S'empare de l'affaire, du procès.