III. DINDENAUT ET PANURGE
Je le répète, et dis, vaille que vaille, Le monde n'est que franche moutonnaille. Du premier coup , ne croyez que l'on aille A ses périls le passage sonder; On est longtemps à s'entre-regarder; Les plus hardis ont-ils tenté l'affaire, Le reste suit, et fait ce qu'il doit faire. Qu'un seul mouton se jette à la rivière, Vous ne verrez nulle âme moutonnière Rester au bord; tous se noieront à tas. Maître François2 en conte un plaisant cr.s; Ami lecteur, ne te déplaira pas,
1 Pantagniel, liv. IV, eh. vin. — 2 Rabelais.
Si, sursoyant ma principale histoire *,
Je te remets cette chose en mémoire.
Panurgc alloit l'oracle2 consulter:
11 navigeoit 3, ayant dans la cervelle
Je ne sais quoi qui vînt l'inquiéter.
Dindenaut passe , et médaille l'appelle
De vrai cocu. Dindenaut, dans sa nef 4,
Menoit moutons, a Vendez-m'en un? dit l'autre.
— Voire, reprit Dindenaut, l'ami nôtre,
Penscricz-vous qu'on pût venir à chef5
D'assez priser ni vendre telle aumaille6? »
Panurgc dit : « Notre ami, coûte et vaille,
Vendez-m'en un pour or ou pour argent? »
Un fut vendu : Panurge incontinent
Le jette en mer, et les autres de suivre.
Au diable l'un, à ce que dit le livre,
Qui demeura. Dindenaut au collet
Prend un bélier, et le bélier l'entraîne.
Adieu, mon homme : il va boire au godet7.
Or revenons : ce prologue me mène
Un peu bien loin. J'ai posé dès d'abord
Que tout exemple est de force très-grande ,
Et ne me suis écarté par trop fort ,
En rapportant la moutonnière bande;
Car notre histoire est d'ouailles encor8.
1 Celle de l'Abbesse malade, dans laquelle ce conte était d'abord inclus. — - L'oracle de la Dive Bouteille. — 3 Naviguait. — /( Navire. — 5 Venir à bout. — 6 Troupeau de bêtes. — 7 A la grande t.sse, à la mer. — 8 Jeu de mots sur ouailles, pris au propre et au figuré; car les religieuses, dont il est question dans le conte de l'Abbesse malade , sont appelées souvent les ouailles du Seigneur.
LES TROQUEURS 269