‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 93 sur 144 · XI. LA JUMENT DIT COMPERE PIERRE K · texte numérisé non relu

XI. LA JUMENT DIT COMPERE PIERRE K

Messire Jean, c'étoit certain curé Oui prêchoit peu , sinon sur la vendange ; Encore un point étoit touché de lui , IVon si souvent qu'eut voulu le messire ; En ce point-là, les enfants d'aujourd'hui Savent que c'est; besoin n'ai de le dire. Messire Jean, tel que je le décris,

1 Donne; du vieux verbe doigner. — 2 Ces deux dernier? vers ont élé retranchés dans toutes les éditions, à partir de celle de 1685. — a Ce conte est tiré de Boccace, Decamcrone . (jiornala xi, norella 10. Le fabliau de Rutebeuf, intitulé : de la Demoiselle qui rouloit voler, avait sans doute inspiré le conteur italien

LA JUMENT Dïi COMPERE PIERRE. Ml

Faisoit si bien, que femmes et maris Le recherchoient , estimoient sa science; Sur ce sujet, sans être préparé, Il triomphoit, vous eussiez dit un ange. Au demeurant, il n'étoit conscience Un peu jolie et bonne à diriger, Qu'il ne voulût lui-même interroger, Ne s'en fiant aux soins de son vicaire. Messire Jean auroit voulu tout faire , S'entremettoit en zélé directeur, Alloit partout, disant qu'un bon pasteur Ne peut trop bien ses ouailles connoître , Donc par lui-même instruit en vouloit être. Parmi les gens de lui les mieux venus, Il fréquentoit chez le compère Pierre, Bon villageois , à qui pour toute terre , Pour tout domaine et pour tous revenus, Dieu ne donna que ses deux bras tout nus, Et son louchet ' , dont , pour tout ustensile 2, Pierre faisoit subsister sa famille.

Il avoit femme et belle et jeune encor, Ferme surtout ; le hâle avoit fait tort A son visage, et non à sa personne.

Nous autres gens peut-être aurions voulu Du délicat; ce rustic 3 ne m'eût plu : Pour des curés la pâte en étoit bonne Et convenoit à semblables amours.

Messire Jean la regardoit toujours Du coin de l'œil, toujours tournoit la tête De son côté, comme un chien qui fait fête Aux os qu'il voit n'être pas trop chétifs. One s'il eu voit un de belle apparence,

1 lloyau pour fouir la terre. — - La Eoutaine écrit ici ustensile avec deux /, pour mieux rimer avec famille. — 3 Pour rustique ; cette beauté campagnarde.

Non décharné, plein encore de substance,

Il tient dessus ses regards attentifs;

1 s'inquiète, il trépigne, il remue

Oreille et queue ; il a toujours la vue

Dessus cet os, et le ronge des yeux,

Vingt fois devant que son palais s'en sente.

Messire Jean tout ainsi se tourmente

A cet objet pour lui délicieux.

La villageoise étoit fort innocente,

Et n'entcndoit, aux façons du pasteur.

Mystère aucun : ni son regard flatteur,

Ni ses présents ne touchoient Magdeleinc;

Bouquets de thym et pots de marjolaine

Tomboient à terre; avoir cent menus soins,

C étoit parler bas-breton1 tout au moins.

Il s'avisa d'un plaisant stratagème.

Pierre étoit lourd, sans esprit : je crois bien

Qu'il ne se fût précipité lui-même2;

Mais par-delà , de lui demander rien ,

C étoit abus et très-grande sottise.

L'autre lui dit : t Compère mon ami,

Te voilà pauvre et n'ayant à demi

Ce qu'il te faut : si je t'apprends la guise P)

Et le moyen d'être un jour plus content

Qu'un petit roi, sans te tourmenter tant,

Que me veux-tu donner pour mes étrennes4? »

Pierre répond : « Parbleu ! messire Jean ,

Je suis à vous, disposez de mes peines;

Car vous savez que c'est tout mon vaillant.

Notre cochon ne vous faudra5 pourtant;

Il a mangé plus de son, par mon âme!

1 C'est-à-dire : un langage inintelligible. — 2 C'est-à-dire . jelé de sou propre mouvement dans un abime. — "' Façon . manière. — 4 Pour prix de mes leçons, pour nu récompense v° nous manquera pas.

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