‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 94 sur 144 · LA JUMENT DU COMPERE HERRE · texte numérisé non relu

LA JUMENT DU COMPERE HERRE

Qu'il n'en tiendroit trois fois dans ce tonneau ; Et d'abondant * la vache à notre femme Nous a promis qu'elle feroit un veau ; Prenez le tout. — Je ne veux nul salaire , Dit le pasteur; obliger mon compère, Ce m'est assez. Je te dirai comment :

Mon dessein est de rendre Magdeleine Jument le jour, par art d'enchantement, Lui redonnant sur le soir forme humaine. Très-grand profit pourra certainement T'en revenir; car ton àne est si lent, Que du marché l'heure est presque passée , Quand il arrive ; ainsi , tu ne vends pas , Comme tu veux, tes herbes, ta denrée, Tes choux, tes aulx, enfin tout ton tracas2. Ta femme, étant jument forte et membrue, Ira plus vite ; et sitôt que chez toi Elle sera du marché revenue 3, Sans pain ni soupe, un peu d'herbe menue Lui suffira. » Pierre dit : .« Sur ma foi ! Messire Jean, vous êtes un sage homme.

Voyez que c'est d'avoir étudié!

Vend-on cela? Si j'avois grosse somme, Je vous l'aurois, parbleu! bientôt payé. » Jean poursuivit : n Or çà, je t'apprendrai Les mots, la guise, et toute la manière Par où jument bien faite et poulinière Auras de jour, belle femme de nuit.

Corps, tête, jambe, et tout ce qui s'ensuit Lui reviendra : tu n'as qu'à me voir faire. Tais-toi surtout , car un mot seulement

1 Eu outre , de plus. — 2 C'est-à-dire : toute ta recolle. —

3 II y a logis, au lieu de marché, dans toutes les éditions publiées

du vivant de La Fontaine; ce qui n'avait pas de sens. Il faut

supposer que l'auteur avait mis, sans se préoccuper de l'hiatus ;

Elle sera au lofjis revenue.

Nous gàteroit lout notre enchantement ;

iVous ne pourrioos revenir au mystère-,

De notre vie : encore un coup, motus,

Couche cousue : ouvre les yeux sans plus :

Toi-même après, pratiqueras la chose. »

Pierre promet de se taire, et Jean dit :

a Sus, Alagdeleine, il se faut, et pour cause,

Dépouiller nue et quitter cet habit.

Dégrafez-moi cet atour des dimanches?

Fort bien! Otez ce corset et ces manches?

Encore mieux! Défaites ce jupon?

Très-bien cela! * Quand vint à la chemise,

La pauvre épouse eut, en quelque façon,

De la pudeur. Etre nue ainsi mise

Aux yeux des gens ! Magdeleine aimoit mieux

Demeurer femme, et juroit ses grands dieux

De ne souffrir une telle vergogne

Pierre lui dit : a Voilà grande besogne!

Eh bien ! tous deux nous saurons comme quoi

Vous êtes faite : est-ce, par votre foi,

De quoi tant craindre? Et la, la, Magdeleine,

Vous n'avez pas toujours eu tant de peine

A tout ôter. Comment donc faites-vous,

Quand vous cherchez vos puces? dites-nous?

Messire Jean , est-ce quelqu'un d'étrange *?

Que craignez-vous? Eh quoi! qu'il ne vous mange?

Çà, dépêchons; c'est par trop marchandé;

Depuis le temps, monsieur notre curé

Auroit déjà parfait son entreprise. »

Disant ces mots, il ôte la chemise,

Regarde faire et ses lunettes prend.

Messire Jean par le nombril commence , Pose dessus une main, en disant ■

' Pour étranger ; très-mité en ce sens dans la vieille langue.

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