‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 1 sur 37 · LE CHIRURGIEN DE MARINE · texte numérisé non relu

LE CHIRURGIEN DE MARINE

C'était une nuit grise et froide comme toutes les nuits de novembre sous le ciel de la Bretagne. Brest dormait depuis longtemps^ et Ton n'entendait dans son port d'une lieue que le craquement des câbles immenses qui retiennent les vaisseaux^ les rugissements de la rafale de mer dans les magasins déserts^ et les pas cadencés des sentinelles.

Au loin, sur la rive gaucho, le seul édifice du bagne

2 KOUVELLES.

apparaissait éclairé au milieu des masses noires qui Tenvironnent. Une de ses salles cependant brillait de clartés moins vives et s'effaçait dans la nuit : c'était l'infirmerie des forçats. A la fenêtre de cette infirmerie^ un jeune homme, portant T uniforme des chirurgiens de marine, se tenait le front appuyé contre les barreaux de fer, et plongé dans une triste méditation. Après être demeuré longtemps dans la même position, il reporta les yeux sur un papier couvert de ratures, qu'il tenait à la main, comme s'il eût cherché à y ressaisir l'ensemble de sa rêverie, et il se mit à lire tout bas :

c( A quoi bon la vie sans le bonheur, et comment le bonheur sans la richesse ? la richesse ! C'est donc là le but ; et, quant aux moyens de l'acquérir, il n'y a de mauvais que ceux qui échouent. Devenir riche, d'abord ! tout suit de là ! faites une bassesse et devenez riche, c'est une lâcheté d'un jour que le reste de votre vie fera oublier : commettez un crime et devenez riche; le crime se nie lorsqu'on ne peut le justifier ; quant aux remords, s'ils existent, tourmentent-ils plus que le besoin? lequel des deux rend les insomnies plus cuisantes, du désir non satisfait ou du repentir? En tout cas, je ne suis pas sûr des douleurs qui viennent de la conscience révoltée, et je suis sûr de celles que produit l'indigence. La logique m'ordonne donc de tout faire pour cisscr d'elro indigent !...

i.E ciiTRruraKN i>k mai{ink. .T

» Le pauvre ne vit pas : vivro^ c'est avoir la possession de son elre : et le pauvre ne Pa pas. En effet, de quoi est-il libre, si ce n'est de mourir de faim? J'ai vingtsept ans, j'aime la joie, la campagne, les causeries de femmes, et je passerai ma vie à manier des mourants; je vivrai dans un entre-pont de cinq pieds et dans une salle d'hôpital, n'entendant que des plaintes et des blasphèmes ! Pourquoi une telle existence? qu'ai-je fait pour la mériter? et pourtant il faut que je la supporte ! lors même que je voudrais la changer par ce que les hommes appellent un crime, où en trouver l'occasion? Les crimes avantageux sont rares ; il faut une faveur spéciale du ciel pour les rencontrer. La probité des trois quarts des hommes ne tient qu'à la difficulté de devenir des fripons. »

Arrivé à cette phrase, le jeune homme s'arrêta comme s'il eût voulu en sonder toute la profondeur. Il frappa sur le papier avec un geste d'affirmation ; puis, penchant la tête dans une de ses mains, il tomba de nouveau dans une méditation sérieuse.

Pour celui qui eût pu lire alors dans sa pensée, c'eût été un singulier spectacle que le dépit de cet esprit chagrin, s'indignant de l'impuissance du pauvre à faire fructueusement le mal, et demandant compte à Dieu des difficultés dont il avait entouré le crime. Cependant, en regardant bien, il est facile de voir, dans cette étrange

i NOUVELLES.

direction d'idées, plus d'égarement que de corruption. L'immoralité ne venait pas là de vice, mais de soif de bien-être et d'ambition, maladies ordinaires des jeunes gens aux époques fiévreuses et mouvantes.

Edouard Launay était, en effet, un de ces hommes qui ne veulent point accepter une place dans le monde, mais la choisir, et qui passent à envier la fortune le temps qu'il faudrait employer à l'atteindre. Né dans une condition médiocre, il pouvait se résigner à être pauvre, ou travailler à ne plus l'être ; il ne voulut prendre ni l'un ni l'autre de ces partis, et il aima mieux s'indigner contrôles inégalités sociales, qu'il eût désirées à son profit. Ainsi placé vis-à-vis des autres au point de vue de la jalousie, tout lui apparut sous un faux jour, et son esprit se déprava au milieu de sophismes rongeurs. Absorbé d'ailleurs par la soif des jouissances, il y rapporta toutes ses actions. Le sentiment du devoir lui-même se perdit dans cette unique idée ; il en était arrivé à la justification de tous les moyens qui pouvaient conduire au succès. Mais, quoi qu'il eût fait, le mal était resté dans sa vie à l'état de système, ; il avait manié le vice dans ses raisonnements, mais sans s'y être initié par la pratique ; quoique sa volonté fût chancelante, ses répugnances existaient toujours ; il n'eût même fallu peutêtre qu'un but offi^rt à cette intelligence inquiète, un doux sentiment jeté dans ce cœur vide, pour ranimer

LE ClUttUKGlKN DE MAIU.NE. O

sa mourante vertu. L'âme de Launay était comme le navire qui attend le vent pour orienter ses voiles^ également prêt à la course^ en droite ligne, ou bien au louvoiement tortueux. Périlleuse situation à laquelle arrivent la plupart des hommes chez qui la domination de Tesprit sur la matière n'est pas bien établie, et qui, toujours haletants sous les aiguillons sensuels, ont toujours besoin de se ménager une révolte contre le devoir.

Il y avait déjà longtemps que Launay était livré aux réflexions dont nous avons indiqué plus haut le sujet, lorsqu'un infirmier vint l'en retirer, en lui annonçant que le numéro sept était mort. Le jeune chirurgien quitta la fenêtre nonchalamment et à regret. Il se dirigea à travers les deux rangs de lits, vers le chiffre qui lui avait été désigné, car dans un hôpital un malade n'a point de nom ; la seule chose que l'on connaisse et que l'on soigne, c'est le lit; l'homme qui s'y trouve n'est qu'un accessoire passager qui change.

En arrivant au numéro sept, Launay écarta la couverture qui, selon l'usage, avait été rejetée sur la tête du mort, et il le regarda avec curiosité. Toutes ses préoccupations avaient évidemment fait place à une sorte d'intérêt scientifique ; l'instinct du médecin s'était réveillé chez lui à la vue du cadavre.

Il passa légèrement la main sur les protubérances du crâne, étudia un instant les muscles de la face ; puis,

comme s'il eût résolu subitement de vérifier certaines observations ou d'éclaircir des doutes^ il ordonna de transporter le corps à Tamphithéâtre.

Le mort devait offrir^ en effets un digne sujet d'étude pour un disciple de Gall ou de Lavater. Convaincu de vols à main armée et condamné a une détention perpétuelle^ Pierre Cranou avait vécu vingt ans au bagne, uniquement occupé de Tidée de fuir. Ses tentatives d'évasion, parfois heureuses, mais qui n'avaient jamais pu le soustraire longtemps aux recherches, montaient à soixante , et l'avaient ramené soixante fois sous le bâton de Targousin. Ces corrections cruelles l'avaient rendu infirme et valétudinaire, sans le faire renoncer à ses projets. On eut dit que ses désirs de liberté grandissaient avec l'impossibilité de les satisfaire : l'idée d'évasion devint chez Cranou une sorte de monomanie incorrigible. 11 fallut avoir recours aux moyens extraordinaires. Le forçat fut rivé à son banc, chargé de trente livres de fer, et ne sortit plus. Cette dernière mesure lui ota enfin tout espoir. Il parut renoncer à fuir, mais il tomba gravement malade. Il y avait environ huit jours qu'il se trouvait à rinfirmerie au moment où commence notre récit.

Le garde rentra avec la civière, et le mort fut transporté à la salle de dissection.

L'aiiiphidiéàlre du l»ague, (^ui servait rarement, était

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encore plus hideux que ne le sont ces lieux d'habitude. Çà et là étaient dispersés quelques membres demi-rongés par les rats; des lambeaux de chair pétrifiés pendaient le long de la table de marbre^ et le pied glissait sur les dalles inondées d'un sang verdâtre. Au fond^ un squelette incomplet, suspendu près d'une fenêtre ouverte, se balançait au vent du soir^ et faisait entendre son cliquetis bizarre.

Quelque habitué que fût Launay à la vue de pareils objets^ l'heure inaccoutumée^ la froide humidité de l'amphithéâtre^ et cette incertitude fantastique que la nuit jette sur toutes choses^, lui causèrent une sorte de malaise. Il se hâta de préparer ses instruments^ s'approcha de la table^ et découvrit le cadavre du forçat.

Il était entièrement nu : le corps amaigri et replié sur lui-même^ aurait paru appartenir à un vieillard^ si^ de loin en loin^ quelques muscles tendus^ quelques chairs mieux conservées n'eussent indiqué les restes d'une virilité vivace; mais ces traces de vigueur n'apparaissaient qu'éparses et rares. Les membres couverts des cicatrices qu'y avait laissées le bâton du garde-chiourme, étaient en général^ tellement déchiquetés^ froissés^ qu'on les eût crus composés de mille débris grossièrement soudés l'un à l'autre. La manille de fer emprisonnait encore la jambe gauche^, et y avait imprimé une trace profonde.

Après avoir regardé un instant les restes d'un homme qui avait tant souffert pendant sa vie pour briser une chaîne dont le bout pendait encore à son cadavre^ Launay approcha la lampe et s'arma du couteau de dissection. Mais^ au moment où il saisissait le bras du mort, il crut sentir de la résistance. Surpris et presque effrayé, il se pencha sur le corps et souleva la tête jusqu'à la lampe; les paupières frémirent légèrement; il approcha davantage les yeux s'ouvrirent tout à fait!

Launay se rejeta en arrière, saisi d'épouvante : alors le cadavre se redressa lentement, s'assit sur son séant et regarda autour de lui avec inquiétude. Le jeune chirurgien était immobile ne sachant que penser, lorsqu'il vit Pierre Cranou se glisser lestement à terre et se diriger vers la croisée. Ce mouvement fut un trait de lumière. Plus d'une fois déjà les forçats avaient ainsi cherché, dans une mort simulée, des chances d'évasion ; il comprit qu'il avait été pris pour dupe, et, revenu de son premier effroi, il s'élança après Cranou, qu'il saisit par le milieu du corps, au moment où il allait franchir la fenêtre.

Le forçat essaya de se dégager, mais Launay ne lâcha point prise, et une lutte acharnée commença entre eux. Elle se termina par la chute de Pierre qui, nu et affaibli, ne pouvait résister longtemps.

— Tu vois (juo tu n'es pas le plus Tul, dit le oUii'ur-

f.I'] ClilRL'KGlK.N DE MARLM:. 9

gien en affermissant le genou avec lequel il le tenait sous lui; tu ne te sauveras point maigre moi.

Cranou fit encore quelques efforts ; mais, reconnaissant qu'ils étaient inutiles, il renonça à la résistance.

— Laissez-moi m'échapper, au nom de Dieu! monsieur Launay, dit-il d'une voix suppliante ; que vous importe ma fuite ! vous n'êtes point chargé de me garder.

— Je le suis pendant ta maladie. Que dirait-on d'un médecin qui laisse évader ses morts?

— On ne le saura point ; et, d'ailleurs, on ne peut rien vous faire, à vous. Oh! je vous en conjure, monsieur Launay, mon cher monsieur Launay, laissez-moi me sauver, laissez-moi sortir. Quand je ne devrais que dépasser la porte!... J'aurais été libre une minute; j'aurais fait un pas hors du bagne; j'aurais respiré l'air de dehors. Car, depuis ma dernière évasion, on ne me laisse plus sortir, vous savez bien, mon cher monsieur Launay ! je vous en prie.

— C'est impossible.

Le forçat fit un nouvel effort pour se dégager ; mais le chirurgien le tenait vigoureusement.

— Tu ne bougeras pas sans ma permission, dit-il, je ne veux pas qu'on dise que tu t'es moqué de moi.

— Je veux être libre, il faut que je sois libre, cria "Cranou! 0 mon Dieu! avoir souffert si longtemps inutilement! Moi qui n'ai rien tenté pendant deux mois ! J'ai

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manqué une occasion^ peut-être ! moi^ qui suis resté trois jours sans manger^ pour devenir malade et aller à rinfîrmerie! J'avais si bien réussi à paraître mort! Vous y avez été trompés tous! Et cela pour rien^ pour rien! Toucher au but et le manquer! Oh! c'est trop! c'est trop ! c'est trop !

Cranou frappait sa tète avec rage contre les dalles de l'amphithéâtre; Launay fut ému de son désespoir.

— Et pourquoi désires-tu si vivement ta liberté?

— Pourquoi? ah ! vous n'avez jamais été prisonnier^ vous ; pourquoi je veux être libre? Parce que je ne veux pas vivre ici. Je veux Retourner dans mon pays avant de mourir; me chauffer au soleil de Marseille. Pensez donc ! 11 y a vingt ans que je n'ai vu un olivier.

— Mais tu n'es plus même assez fort ni assez dispos pour reprendre ton ancien métier; tu mourrais de faim si tu étais libre.

Cranou grimaça un sourire plein d'une vanité dédaigneuse.

— Je suis plus riche que vous tous.

— Toi, riche?

— Moi.

— Tu es bien heureux.

Quoique ce mot eût été prononcé avec ironie, l'accent du chirurgien avait sans doute quelque chose que le forrat coiiipril.

JJ: (iUlULKGlEN DE MAULNE, 1 1

— Écoutez, dit-il plus bas; voulez-vous être rich(3 aussi? j'en ai pour deux.

— Tu me prends pour un imbécile, Cranou.

— Je vous dis que j'ai de quoi faire votre fortune.

— Quelque vol à commettre avec toi, n'est-ce pas?

— Non, mais de l'argent à recevoir. Aidez-moi à fuir, et je partage*

— Garde tes contes pour quelque autre, dit Launay, honteux de prêter, malgré lui, l'oreille aux mensonges d'un forçat; reviens à la salle, et que cela finisse.

En parlant ainsi, le jeune chirurgien s'était levé, sans lâcher toutefois les deux mains de Cranou.

— Vous ne voulez pas me croire, répéta celui-ci avec désespoir; sur ma tète, monsieur Launay, je vous ai dit vrai : que faut-il donc faire pour vous persuader?

-r- Montre-moi ton trésor.

— Je ne l'ai pas ici ; vous savez bien que je ne puis pas l'avoir; mais laissez-moi m'évader et je jure devant Dieu que vous en aurez votre part.

— Je la regarde comme reçue. Allons, drôle, viens te faire ressouder à la chaîne.

Cranou poussa un gémissement. Un instant il parut eh proie à une incertitude poignante ; enfin, se dressant tout à coup :

— Ecoutez-moi, s'écria-t-il d'un accent si vrai, que le

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chirurgien en fut saisi ; promettez-vous de me laisser fuir si je vous prouve que je ne mens pas?

— Voyons cela.

— Me le promettez-vous?

— Je ne risque pas beaucoup^ je suppose.

— Jurez^ alors.

— Soit^ je le jure.

— Eh bien!... Sur la grève de Saint-Michel^ dans la partie nord du rocher Vlrglas^ au fond d'un trou^ à six pieds de terre^ j'ai caché^ il y a Jix ans^ une cassette qui contient 400^000 francs de billets de banque.

— Et d'où te vient cette cassette?

— D'une affaire... comprenez-vous? Quatre cent mille francs ! Eh bien, si vous voulez, la moitié de la somme est à vous.

Launay secoua la tête.

— Il n'y a qu'une difficulté à ton histoire, c'est qu'il y a dix ans tu étais déjà au bagne.

— 11 y a dix ans j'étais en fuite avec Martin. Nous finies le coup ensemble sur la grève et nous cachâmes la cassette de peur d'être poursuivis. Le lendemain la gendarmerie nous arrêta à Plestire. Depuis, Martin est mort à la chaîne et je suis resté seul à connaître le dépot.

Malgré les efforts de Launay pour affecter Tindiflcrenco, il était évident (^u'il écoutait le forçat avec une

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attention avide. Quand celui-ci eut cessé de parler^ il demeura quelque temps pensif; comme s'il eût discuté en lui-même la vraisemblance de ce qui venait de lui être raconté ; mais^ sortant tout à coup de cette préoccupation^ il rougit en rencontrant le regard de Cranou fixé sur lui et dit d'un ton qu'il essaya de rendre léger :

— ïoii roman est bien inventé^ mais il est vieux^ on ne croit plus guère aux trésors cachés, même dans les opéras-comiques. Cherche-moi une autre histoire.

Le forçat tressaillit.

— Vous ne me croyez pas ? dit-il.

— Je crois que tu es un habile coquin qui aime à exercer son imagination aux dépens des simples.

— Monsieur Launay^, monsieur Launay, par grâce, croyez-moi; la cassette est dans un trou de Flrglas; je suis sûr de la trouver en la cherchant.

— Je t'en exempte.

— Monsieur Launay, vous aurez les deux tiers, je vous donnerai les deux tiers.

— C'est assez...

— Et tous les bijoux, car il y en a aussi des bijoux.

— Assez, te dis-je, pas un seul mot de plus; lèvetoi!

Cranou poussa un cri de rage et se laissa retomber à terre.

— Je ne me lèverai pas, que l'un mVmporle d'ici ; je

ne ferai point nn pas. Oh! il ne veut pas croire!... Monsieur Launay^ c'est vrai^ pourtant... mais il ne veut pas croire. Et n'avoir pas la cassette là; impossible de pouvoir prouver que je ne mens pas! Rien que dix lieues entre elle et moi^ entre le bagne et la richesse! Monsieur

Launay^ monsieur Launay^ vous vous en repentirez

Oh ! il ne veut pas croire.

Le forçat se roulait à terre^ fou de désespoir. Quant à Launay^ il montrait une grande perplexité. Le récit de Cranou avait remué tout ce monde de mauvaises pensées qui sommeillaient en lui. D'un coté^ il se sentait près d'ajouter foi aux paroles du forçat et disposé à accepter ses propositions; tandis que^ d'un autre, la crainte d'être pris pour dupe et la honte d'une pareille connivence le retenaient. Cette dernière raison l'emporta; mais^ pour en finir sur-le-champ avec la tentation^ il s'approcha de Cranou^ et^ le prenant sous le bras, essaya de le soulever pour le transporter lui-môme à la salle. Voyant ses efforts inutiles, il se décida à aller chercher du secours.

Il sortit donc après avoir fermé la porte à double tour, il courut à la salle de garde, où il ordonna à deux infirmiers de le suivre.

Comme ils approchaient deramphithéàtreuncoup de feu partit à côté d'eux, et, presijue au même instant un homme nu et sanglant parut chancelant à raulie evliv-

Ll-: CllilU lUllKN DK MAKINK. ih

mité de la cour. C'était Cranou qui^ resté seul, était parvenu à s'échapper par la fenêtre, et sur qui la sentinelle venait de tirer.

Launay arriva à temps pour le recevoir dans s.es bras; mais la balle lui avait traversé la poitrine; il était mort.

Badenviller est une petite ville placée dans une fente de montagne^ au pied de la foret Noire^ et dont le site semble avoir été disposé à dessein pour le poète qui voudrait faire une description du paradis terrestre ; encadrée de monts et de forets^ la vallée s'étend au-dessous de la ville, toute brodée de fleurs que les eaux thermales y font éclore, et pareille à une pièce de velours peint que l'on aurait déroulée au soleil. Son pou d'étendue ajoute encore à sa beauté, Tœilen embrasse tousles charmes, et roroille en entend à la fois tous les murmures. Du reste, rien ne manque à ce coin de terre ca-

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elle au fond des gorges sauvages, ni la grâce, ni la puissance, ni la fraîcheur. On dirait que Dieu a pris plaisir à concentrer dans cet étroit espace ce qu'il dissémine ailleurs. Toute la nature est là comme le parfum de toutes les roses dans le frêle sachet que respire la sultane.

Badenviller, ainsi que son nom l'indique, est une ville de bains. Les Romains y curent môme autrefois des thermes, dont on montre encore aux voyageurs les curieux débris. De nos jours, c'est là que se donnent rendez-vous les oisifs de second ordre, qui, par économie, ou par timidité bourgeoise, redoutent les mondaines réunions de Baden. On y trouve quelques Suisses fumant à côté de leurs femmes qui tricotent, de silencieuses Badoises et un grand nombre d'Alsaciennes, reconnaissables au son avec lequel elles parlent français devant les Allemands, et allemand devant les Français.

Au moment où nous reprenons notre histoire, les baigneurs logés à la ville de Carlsrhue^ l'un des meilleurs hôtels de Badenviller, étaient réunis sous une petite allée d'acacias plantée près de l'auberge, et madame Perscof venait les rejoindre avec sa jQlle. Madame Perscof, bourgeoise de Mulhouse, où elle avait eu des parents bourgmestres^ comme elle se plaisait à le répéter, était une de ces honnêtes mères de famille dont toutes les paroles, toutes les actions et toutes les pensées ne sem-

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blent avoir qu'un but , et sur le front dequelles on pouvait lire^ filles à marier. Encore jeune à la mort de son niari^ elle avait eu Thabileté de se faire de son veuvage une sorte de position sociale; et ses malheurs, ainsi que ses vertus^ étaient passés dans le domaine public.

Lorsque ses filles devinrent grandes^ elle se servit habilement de la protection générale qui lui était accordée pour établir avantageusement les trois premières. Mais, quand arriva le tour de la quatrième, elle éprouva des difficultés auxquelles elle ne s'attendait pas. Sa maison était devenue pour les jeunes gens comme Tantre du Lion; ils y avaient vu entrer trois des leurs qui n'étaient point ressortis : aussi s'écartaient-ils avec terreur. Madame Perscof eut beau parcourir les bals et les thés, en parlant de son aïeul le bourgmestre, nul ne se présenta. Enfin, voyant l'impossibilité de placer convenablement Clémence à Mulhouse, elle se décida à chercher ailleurs, et la conduisit aux eaux de Badenviller: elle s'y trouvait déjà depuis six semaines.

Après avoir salué, par leurs noms, tous les baigneurs, et avoir demandé à chacun des nouvelles de ses rhumatismes ou de se3 parents, madame Perscof fit asseoir sa fille, et la conversation, un instant suspendue dès son arrivée, reprit son cours.

— Je trouve en eiïet, dit une grosso dame, qui tenait à peine sur trois chaises, ([u'il y ai^uclque chose de bien

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étrange dans la conduite de cette miss Morpeth. Venir ici seule^ avec une espèce de gouvernante ? De quoi cela a-t-il Fair ?

— Cela n'est point aussi extraordinaire que vous le pensez^ reprit une autre dame, qui passait pour connaître l'Angleterre, parce que son mari était abonné à la Revue Britannique^ il faut songer que miss Morpeth est Anglaise ; et les Anglaises voyagent toujours seules, ou avec leurs amants; c'est dans les mœurs.

— Quelle immoralité ! dit madame Perscof.

— Au fait, qu'est-ce que ce monsieur Burns, qui suit partout la belle Anglaise ? Elle prétend que c'est un ami de sa famille ; mais un ami n'a point toutes ces petites attentions ; il a plutôt l'air d'un amoureux.

— Cependant il est bien vieux.

— Ce sont surtout les vieux que recherchent les femmes de ce caractère. Ce monsieur Burns est riche sans doute ?

— Quelle infamie ! s'écria madame Perscof ; je ne suis qu'une pauvre veuve; mais si j'avais une tille comme cette miss Morpeth...

— Après tout, interrompit la dame qui lisait la Revue Brilannique, vous la jugez peut-être trop sévèrement. L'Angleterre est un pays libre, ils ont Vhabeas corpus et les hustingSy tout cela influe sur les mœurs; il faut faire la part de l'usage.

:20 >'OL'VJ::lles.

Il n'y a pas d'usage qui tienne, cette Anglaise est une coquette. N'a-t-elle pas réussi à tourner la tète à M. Launay, un homme qui aurait pu faire le bonheur de quelque demoiselle bien élevée ?

— Silence ! dit la grosse dame, le voici lui-même. Edouard Launay venait, en effet, de paraître au bout

de la terrasse d'acacias. Il s'approcha lentement, salua les baigneurs et s'assit sans rien dire, sur un banc isolé. Madame Perscof, après avoir toussé, s'être détournée vers le jeune homme, et avoir dérangé sa chaise pour lui montrer une place entre elle et sa fille, se décida à une invitation directe ; mais Launay refusa poliment de s'approcher. La vieille dame en fut piquée.

— Au fait, dit-elle, votre présence seule parmi nous est, en ce moment, une véritable faveur; c'est, si je ne me trompe, l'heure de votre promenade ordinaire avec miss Morpeth. Qui a pu déranger aujourd'hui vos habitudes ?

— Miss Morpeth m'avait averti hier qu'elle ne sortirait pas ce matin.

— Elle a donc changé d'avis, dit la grosse dame, car la voilà qui revient duBlaore avec son inséparable compagnon, M. Burns.

Launay se leva vivement. La jeune Anglaise arrivait en effet, à la ])orte de riiùtel, montée sur un de ces ânes à selles de bois qui servent aux excursions dans la forêt

l.E CUTRURGTEN I)K MARINE. :> i

Noire. En apercevant Edouard, elle rougit excessivement, sauta à terre avec une vivacité effrayée, et entra dans r-uberge sans attendre son compagnon.

M. Burns étonné regarda autour de lui comme pour trouver Texplication de ce trouble; mais, à la vue du jeune Français, qui se tenait à quelques pas, immobile et pâle, il parut tout comprendre, et, hochant la tète d'un air mécontent, il allait monter à son tour le perron de rhôtel, lorsque Launay lui saisit le bras.

— Monsieur, dit-il avec agitation, je désire avoir avec vous une explication.

La figure de l'Anglais s'éclaircit comme s'il eût attendu et désiré cette demande.

— Je suis à vos ordres, monsieur.

Tous deux prirent le chemin du parc. Après une centaine de pas, Launay se détourna et voyant qu'ils étaient seuls.

— Monsieur, dit-il en s'arrêtant court, vous savez sans doute quel motif m'amène vers vous?

— Je crois le connaître.

— Vous ne pouvez ignorer ni mon amour pour miss Morpeth, ni l'espoir que j'ai du concevoir un instant de voir ma recherche agréée par elle. Sans connaître les droits que vous avez à sa confiance, je sais qu'elle vous regarde comme son conseiller. C'est donc à vous que je demanderai compte de sa conduite. Je l'ai interrogée

elle-même^ et elle s'est troublée ; elle a mêlé votre nom à je ne sais quelle réponse que je n'ai pu comprendre ; ses larmes ont arrêté mes questions. Veuillez me faire connaître pourquoi un si grand changement s'est manifesté en elle depuis votre arrivée ici^ pourquoi miss Morpeth m'évite^ et enfin^ pour citer un fait^ pourquoi, après m'avoir averti qu'elle ne pourrait sortir ce matin, elle a changé d'avis en votre faveur?

— Vous me demandez beaucoup de choses à la fois, monsieur, répondit froidement M. Burns. Quant à cette promenade que je viens de faire avec miss Morpeth, j'avais besoin de lui parler seul, et elle m'avait proposé hier de m'accompagner au Blaore.

— Ainsi elle me trompait ?

— Dites plutôt, monsieur, qu'elle a voulu adoucir un refus par ce mensonge innocent. Vous vous plaignez de sa réserve depuis mon arrivée; mais, en y rélléchissant, vous eussiez dû sentir qu'avant de se déterminer à un choix duquel dépendra sa vie, elle doit au moins connaître ce qu'elle a à craindre ou à espérer.

— Je ne sais si je vous comprends, monsieur, répondit Launay en rougissant ; mais il s'agit de détails sur moi et sur ma position, je suis prêt à les donner.

— J'écoute.

— Je suis Breton et d'une famille honorable, mon père est mort capitaine de frégate à Brest. Resté orphe-

i.i: r.iiiuriw.iKN di-: mahink. 23

lin II quinze ans, j'ai servi comme chirurgien dans la marine royale, que j'ai quittée ily a seulement dix-huit mois. Quanta ma fortune... — ici la voix de Launay tremhla — elle est facile à yérifier, je possède -400,000 francs placés en rentes surTÉtat et je suis prêt àeufournir la prenve.

— Tous ces renseignements ont un grand intérêt pour missMorpeth; mais, permettez-moi de tous le dire, venant de vous, ils ne peuvent suffire.

— Monsieur, s'écria Launay, ceci est une insulte !

— C'est de la prudence.

— Et, à quel titre, après tout, me demandez-vous ces détails ? Quels sont vos droits sur miss Morpeth ? Vous même, qui êtes-vous, monsieur ?

— Un ami qui veille à son bonheur, pas autre chose.

— Ne puis-je vous dire, à mon tour : venant de vous, cette réponse ne peut suffire?

— Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, c'est vous qui êtes venu à moi; je ne vous ai demandé ni de m'adresservos confidences, ni de me croire; j'ai pu consentir à vous interroger, mais sans m'obliger avons répondre. Dès que cette position respective ne vous convient plus, notre entretien est sans but.

A ces mots M. Burns salua Launay avec une froide politesse, et reprit le chemin de l'auberge. Au moment où il entrait, miss Fanny, qui avait suivi

de loin sa conversation avec le jeune Français, avança la tête pour en deviner le résultat sur ses traits; mais cet examen ne lui apprit, sans doute, rien de favorable, car elle joignit les mains et baissa la tête en gémissant. M. Burns lui jeta un regard plein d'une douce compassion, et lui dit à demi-voix :

— Attendez encore, enfant, tout pourra s'arranger peut-être.

Launay^ resté seul^ voulut d'abord courir après l'Anglais pour lui demander raison des dernières paroles qu'il lui avait adressées ; mais il fut arrêté par la crainte de rompre ainsi à jamais avec Fanny. Ce que lui avait dit cet homme ne pouvait^ d'ailleurs^ motiver raisonnablement une provocation ; son langage avait été orgueilleux plutôt qu'insultant^ il dut donc s'y résigner.

Depuis qu'une opulence subite^ attribuée dans le monde à un héritage inattendu et lointain^ mais dont le lecteur a^ sans doute^ deviné la véritable source^ avait permis à Edouard Launay de quitter la marine^ il avait cher-

ché à se distraire par des voyages, et avait parcouru successivemeut l'Italie, la Suisse, rAllemagne. Ce fut en revenant de cette dernière excursion que le hasard le conduisit à Radenviller au moment même où miss Morpeth venait d'y arriver. Frappé de la beauté pure et calme de la jeune fille, il profita de Tespèce de liberté que la commensalité établit entre les baigneurs pour se rapprocher d'elle. L'Anglais lui était assez familier pour qu'il put entretenir miss Fanny dans sa propre langue, et cette circonstance, qui devint une cause de rapprochement, eut aussi pour résultat de les isoler du reste delà foule. Entourée d'Allemands qu'elle ne comprenait pas, miss Morpeth trouva une véritable joie à parler la langue de son pays. Elle se plaisait à corriger l'accent d'Edouard; elle s'amusait de ses gallicismes et lui donnait de longues explications, que le jeune homme avait soin d'oublier, afin que son ignorance nécessitât de nouvelles leçons.

Tout entière à son enseignement, Fanny laissa voir ainsi son esprit sans voile. Sa supériorité accidentelle l'exemptait de toute modestie; voulant faire le professeur en conscience, elle oublia ses réserves déjeune fille, et se montra à Launay dans toute la force et dans toute la grâce de son intelligence.

Ces leçons étaient données le plus souvent en français, et cette circonstance leur prêtait un charme irré-

LE CIllUl ilGlEN UE 3IAULNE. 27

sistible. Il y a^ en ellet^ dans Taccent inaccoutumé qu'une femme étrangère et belle donne à la langue qui n'est pas la sienne^ dans ce ton de doute et d'interrogation d'une Yoix qui hésite^ dans cette espèce de prière perpétuelle d'une Louche inluiLilC;, je ne sais quelle grâce enfantine. Les attitudes imprévues qu'elle donne à sa pensée^ tous ces charmants barbarismes qui tombent de ses lèvres harmonieuses^ ont quelque chose de neuf et de timide à la fois qui touche en faisant sourire.

Subjugué par cet attrait bizarre^ Launay ne quitta plus miss Morpeth. Afin de justifier son assiduité^ il proposa de lire nos plus grands poètes et de discuter avec elle les difficultés de langage qu'elle pourrait remarquer. Mais ces explications ne restèrent pas longtemps dans le domaine de la grammaire. Passant de la forme à la pensée^ et de celle-ci à ses déductions^ les deux jeunes gens entrèrent bientôt dans la discussion de toutes ces thèses rêveuses et tendres qu'il est si dangereux d'agiter à deux dans la solitude. Sans s'en apercevoir^ Edouard etFanny descendirent des généralités aux applications, et sortirent du roman pour entrer de plein pied dans l'histoire. Un mois avait suffi pour tout cela, et quand M. Burns arriva, ils s'étaient déjà fait clairement l'aveu de leur amour.

L'ai)parition de celui-ci troubla ce tranquille bonheur.

28 ^'UL VAILLES.

Miss Morpeth Tavait annoncé à Launay comme un ami de sa famille qu'elle aimait et respectait à l'égal d'un père^ mais sans s'expliquer davantage sur les rapports qui la liaient à lui. Ce ne fut donc pas sans un certain mécontentement^ mêlé de jalousie^ qu'Edouard s'aperçut de l'empire exercé par le nouveau venu sur miss Fanny et de la tendresse qu'ils se témoignaient réciproquement. Aussi ne répondit-il que faiblement aux avances de M. Burns^ qui^ du reste^ se renfermait dans les limites d'une dignité froide et inquisitoriale qui le choqua.

Depuis son changement de situation^ il éprouvait une extrême répugnance à parler de son passé et les moindres investigations relatives à sa personne ou à sa vie l'irritaient. Souvent, au milieu de la conversation la plus animée, un fait raconté, un mot jeté en passant, arrêtaient court sa gaîté, et il était évident, pour tout observateur attentif, qu'il y avait dans cette âme des cordes fatales que l'on ne pouvait effleurer, même par hasard, sans exciter un frémissement intérieur et douloureux.

On conçoit qu'il dut répondre à quelques interrogations indirectes que lui adressa M. Burns assez brusquement pour lui ôter l'envie de les renouveler. L'xVnglais s'abstint, en effet, dès ce moment, de toute question; mais, par suite, sans doute, de rinfluence qnW exerçait sccrèlement sur miss xMorpetb, celle-ci comnk'ura aussi

LE ClllllURGIEN DE MAULNE. 29

dès lors à se montrer moins liLrc et moins tendre. Edouard^ inquiet, voulut s'expliquer avec la jeune fille et ne pût en obtenir que des mots entrecoupes et des larmes. Les choses en étaient à ce point, lorsque le jeune homme eut avec M. Burns la conversation (jue nous avons rapportée plus haut.

Lorsque^ le soir^Launay retrouva miss Famiy dans la salle où se réunissaient les baigneurs^ il se contenta de la saluer et alla se placer à l'autre extrémité de la table de travail près de madame Perscof.

Il ne pouvait pardonner à miss Morpeth sa soumission aux volontés de ce Burns qu'il détestait. Quelle était^ en définitive^ la cause de cette dépendance à laquelle Fanny se résignait? Elle était trop craintive pour être fondée seulement sur Tamitié, trop tendre pour l'èlre sur la pcui'.

ouanl aux linulriiscs supi^o^ilion^: (jui a\aient été

i/K ciiiiu iKiiKN 1H-: makim:. :;|

faites |)cir(iuel([ues rcmiiius, Eduuarcl n'y avait pas iiiùiiic songé; mis Morpclli s'était trop librement dévoilée à lui pour qu'il pût la méconnaître à ce point. Il s'était penché sur cette âme et avait vu jusqu'au fond comme dans une limpide fontaine. Il est des puretés si évidentes^ des candeurs si saintes^ que le doute même ne peut naître en leur présence; on les aperçoit comme le soleil sans que l'idée vienne de les discuter^ et l'on sent qu'elles existent par cela seul que l'on se sent exister soi-même. Il n'y a guère que les caractères dont la valeur est contestable sur lesquels on éprouve de l'incertitude; c'est alors comme un instinct de répulsion qui s'éveille dans l'âme; aussi la possibilité du soupçon est-elle, peut-être, la première punition infligée aux douteuses vertus.

Cependant madame Perscof, aussi surprise que charmée d'avoir Launay entre elle et sa fille, ne négligeait rien pour être agréable au jeune homme. Elle lui parla successivement de son aïeul le bourgmestre, des beautés de la Suisse et de toiles peintes, sans pouvoir animer la conversation. Pour échapper à de nouvelles tentatives, Edouard prit son album et commença a crayonner au hasard. Mais toujours ses yeux et son esprit se tournaient involontairement vers le coin obscur où se trouvait miss Morpeth. Enfin, impatienté de ne la voir faire aucune tentative pour se rapprocher, il jeta son portefeuille et commença à se promener à grands pas.

32 >OUVELLtS.

Madame Perscof^ espérant le ramener^ prit Talbum et s'extasia sur un paysage italien qu'elle regardait à rebours; mais, s'apercevant que ses exclamations étaient inutiles et que Launay continuait à se promener, elle passa à sa voisine le cahier, qui fit bientôt le tour du cercle et arriva à miss Morpeth.

Quoique celle-ci le connût, elle recommença à le feuilleter, moins pour les dessins que pour avoir sous les yeux quelque chose d'Edouard. En le parcourant, elle s'arrêta machinalement sur une étude de rochers. M. Burns, qui était près d'elle et suivait des yeux les feuillets, parut surpris à cette vue.

— Ah! rirglas! s'écria-t-il.

Launay qui se trouvait à quelques pas se détourna avec un tressaillement convulsif.

— Qui vous a dit ce nom, monsieur? demanda-t-il.

— Le nom est écrit au bas, répondit doucement Fanny.

— C'est une erreur, ce n'est pas l'Irglas, je ne connais pas l'Irglas.

Il reprit son album, et regardant le dessin indiqué :

— Une ridicule esquisse que j'ai faite en Suisse, ajouta-t-il; et il dé( liira la feuille avec humeur.

M. Burns avait suivi tous ses mouvements d'un air étonné. % On eût dit (|u<j ce (jui Vv.'uait d'arriver réveillait eu lui

LE CllIRUllGlEN DE MAULNE. 33

quelque souvenir particulier. Il sembla prêt à interroger Launay; puis^ comme s'il y eût renoncé^ il s'éloigna rêveur.

Quelques jours s'écoulèrent sans rien changer à la position des deux amants. Edouard^ blessé dansson orgueil, attendait une avance de miss Fanny pour reprendre ses anciennes habitudes. La jeune fille, de son côté, semblait vouloir renouer leur intimité d'autrefois et subir malgré elle une dure nécessité qui l'arrêtait. Il était clair qu'un mystère était venu se placer entre les deux jeunes gens et les tenait séparés ; car si un secret possédé en commun est une sorte d'anneau qui soude à jamais deux cœurs l'un à l'autre, possédé séparément, c'est un mur que l'amour lui-même ne saurait franchir. La situation respective de miss Morpeth et de Launay aurait donc pu se prolonger fort longtemps, si une circonstance inattendue n'était venue à leur secours.

Un soir qu'Edouard revenait de la montagne, fatigué et abattu, il entra dans la grande salle et alla s'accouder à une fenêtre. La nuit commençait à descendre sur la coulée et les regards du jeune homme erraient sans but sur les sommets de la forêt Noire que baignaient les dernières lueurs du soleil couchant, lorsqu'une voix connue l'arracha à sa rêverie.

Il se détourna vivement et aperçut à l'autre extrémité de la salle, miss Fanny et M. Burns. La jeune fille était

34 NUL'VKLLES.

assise^, tenant à la main une lettre qu'elle semblait lire avec une profonde émotion. Des larmes coulaient le long de ses joues enflammées et des exclamations entrecoupées lui échappaient à chaque instant. Cette vue produisit sur Edouard un effet indicible. Oubliant tout ce qui s'était passé;, il s'approcha vivement vers miss Fanny en prononçant son nom. Le regard de M. Burns Tarrêta. Mais la jeune fille avait vu son mouvement et l'avait compris^ elle lui tendit la main. Launay^ transporté^ saisit cette main qu'il baisa; puis^ se rappelant la présence de M. BurnS;, il rougit^ s'inclina avec un gracieux embarras et dit :

— Pardon^ miss Morpeth; mais^ voyant votre émotion, je n'ai pas été maître de mon élan; j'ai craint qu'il ne vous fût arrivé quelque chose de fâcheux.

— Oh ! noU;, monsieur, répondit-elle d'une voix vibrante, cette lettre n'a rien de triste : c'tst de bonheur que je pleure.

Et regardant M. Burns comme pour lire dans sts yuix l'approbation de ce qu'elle disait :

— C'est une bonne lettre, n'est-ce pas, mon ami ? L'anglais s'inclina en souriant. Il y (ût un moment

de silence, pendant lequel ks deux amants restèrent Vun Ais-à-vis de l'autre, confus et ks yeux baissés. Leur compagnon parut sentir (jue, dans une teUe circonstarice, sa présence élail u\w cruaulé. Il jtla sr.r nix

\a: cinnunrar.x lu-: mauim:. .;.)

nu rogard plein de Loiiliommie compalissante, et reprenant la lettre des mains de miss Morpeth, il sortit après avoir salué amicalement Launay.

Dès qn'ils se trouvèrent seuls, par un élan commun, les amants se tendirent les deux mains et Edouard s'assit près de la jeune fille.

— Enfin ! dit celle-ci. Oh ! depuis combien de temps ne vous ai -je point vu ainsi près de moi ?

— Que ne m'y appeliez-vous, Fanny ! je n'attendais qu'un geste.

— Et le pouvais-je, mon Dieu !

— Qui vous en empêchait ?

— Ah ! ne m'interrogez pas, ne me demandez rien ; laissez-moi aujourd'hui tout entière à ma joie; ne vous suffit-il pas de me voir heureuse?

— Vous avez encore des larmes suspendues à votre sourire.

— Je ne veux pas les essuyer, Edouard ; ce sont de trop douces larmes; j'aime à les sentir sur mon visage; je voudrais les y garder toujours. J'ai peur que ma joie ne sèche avec elles.

— Oh ! tâchez que cela ne soit pas; ne nous brouillons plus; je sens que je ne puis vivre ainsi.

— Et le puis-je plus que vous?

— Pourquoi alors ne pas échapper à toutes ces contrariétés, à toutes ces bouderies dans lesquelles le cœur s'ai-

grit? Fanny;,vous savez combien je vous aime; voulezvous laisser à toujours vos mains dans les miennes comme elles sont là ?

La jeune fille était rouge et tremblante ; elle leva sur Edouard des yeux chargés de langueur; pais^ cachant son visage sur Tépaule du jeune homme :

— Vous savez bien que je le voudrais^ dit-elle à voix basse.

— Alors pourquoi retarder notre bonheur ?

— Savez-vous si je suis libre? si les personnes qui décident de mon sort n'avaient point conçu des projets plus ambitieux auxquels il faut d'abord les faire renoncer ?

— Voilà donc l'obstacle qui nous sépare ? Votre famille^ noble et riche sans doute^ méprise une alliance trop vulgaire.

— Je n'ai point dit cela^ Edouard; j'aurais dû ne rien dire. Au nom du ciel^ ne me faites point parler ! vous voyez^ je ne suis plus à moi ! Oh ! je vous en conjure^ ne me demandez rien.

— Eh bien! soit^ dit le jeune homme avec abandon ; aimons-nous sans réflexion et la destinée fera de nous ce qu'elle voudra. Mais ne me délaissez jamais comme vous venez de le faire^ Fanny; car^ seul, j'ai peur de moi-même. J'attendrai avec confiance tant que vous serez là; mais vous êtes ma patience comme vous êtes

TE CHTRURGTEN DE MARTNE. .'{7

mon bonheur. Songez que je suis triste ; restez toujours entre moi et ma pensée ; faites-vous la garde-malade de mon âme ; c'est un rôle qui vous va bien^ à vous^ pâles et douces Anglaises^ à qui il ne manque que des ailes pour être des anges. Voulez-vous qu'il en soit ainsi? dites.

— Je le veux^ Edouard^ je le veux ; mais^ vous aussi, voulez-vous être serein et calme?

— Hélas ! j'essaierai;, Fanny; je vous promets d'essayer.

— Et vous vous rapprocherez de M. Burns? demanda la jeune fille timidement. Il le faut, Edouard.

— J'essaierai aussi cela.

— Et moi, s'écria l'enfant dans une exaltation de joie et d'amour, je prierai Dieu pour que notre projet réussisse.

Launay la serra dans ses bras; et déposant sur son front un baiser mêlé de larmes :

— Priez-le aussi pour moi, Fanny, dit-il.

Le lendemain matin^ Edouard descendit au point du jour dans la vallée. L'explication qu'il avait eue la veille avec miss Morpeth avait produit en lui une sorte de révolution. En voyant les larmes candides de celle-ci, en entendant sa voix si pleine de naïveté et de religion, il avait retrouvé toutes les sensations de son adolescence. Il s'était jugé lui-même si petit en face de cette âme d'enfant, qu'il avait eu honte de son indignité.

Il est rare que la vue d'un être pur ne nous rappelle pas à d'honorables aspirations. Une vertu sérieuse produit sur nos dispositions morales le même effet que

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