LE CIÏIUURGTEN DE MARINE
r Apollon sur notre attitude extérieure : par imitation, notre âme se relève et prend une pose plus digne. Jamais Edouard n'avait senti aussi vivement le regret de son passé. Cet amour de miss Fanny lui causait une sorte de remords. Savait-elle à qui elle se donnait? Ah ! pourquoi, pourquoi n'était-il point resté sans reproche? Il est donc vrai que, dans toute existence, il vient un jour, une heure, où les fautes commises se dressent autour de nous; un jour, une heure, où Ton apprend que bonheur et devoir sont deux noms donnés à une même chose. Comme alors tout se défleurit ! comme les sources les plus fraîches s'empoisonnent ! rien ne soulage plus ; les gémissements étoufi'ent, les pleurs brûlent. Vous avez beau entasser les joies dans votre cœur, tout fuit comme du tonneau des Danaïdes. Launay l'éprouvait douloureusement, car son bonheur même était devenu pour lui une source de souffrances.
Il parcourut longtemps la vallée cherchant à calmer son agitation. Enfin, lorsque cette crise fut apaisée, il revint vers l'auberge, où Fanny devait déjà l'attendre.
Le long du chemin, les gracieuses images dont il était entouré, et l'espoir de revoir bientôt celle qu'il aimait, dissipèrent les nuages de son front. Avec cette souplesse de toutes les natures sensibles, il passa en peu de temps du désespoir à l'allégresse. Il se mit à faire un bouquet de fleurs des champs pour Fanny, et, à chaque fleur
cueillie, une triste pensée s'envolait de son cœur. Gomme il approchait de Tauberge, il aperçut devant la porte madame Perscof avec la grosse dame, et quelques autres baigneuses qui semblaient en grande conférence. Ne pouvant les éviter, il hâta le pas pour passer rapidement ; mais, au moment où il mettait le pied sur la première marche, madame Perscof l'arrêta par le bras :
— Nous causions de vous, monsieur Launay, ditelle.
— C'est trop de bonté, madame.
— Je racontais votre histoire.
— Je ne comprends pas
— Oh ! c'est que je suis au fait de votre vie passée... Vous ne vous en doutez guère, n'est-ce pas?
— Madame, dit Edouard troublé, c'est une plaisanterie
— Ce n'est point une plaisanterie. Je sais que vous êtes né à Brest, que vous avez été reçu chirurgien de marine en 1816; je sais que vos camarades vous appelaient le dernier des Stuarts, par allusion à votre nom d'Edouard et à vos rêves ambitieux Ne suis-je pas bien informée ?
— Si bien, madame, que je veux savoir qui vous a donné ces détails.
— Attendez, ce n'est pas tout ; je sai>s encore que vous
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êtes devenu riche subitement^ en héritant d'un oncle que personne ne connaissait.
— Madame ! madame ! s'écria Launay, je veux savoir qui vous a parlé de moi. Suis-je donc soumis ici à une inquisition occulte ?
Madame Perscof fut presque effrayée.
— Mon Dieu ! dit-elle^ je ne voulais point vous mettre en colère^, je n'ai pas même cherché à connaître ce qui vous concerne ; mais il y a ici sans doute des gens qui sont plus intéressés que moi. Un fragment de lettre j, trouvé par hasard^ m'a appris ce que je viens de répéter.
— Où est-il?
— Le voici.
Edouard reconnut la lettre qu'il avait vue la veille entre les mains de miss Fanny. En la parcourant^ il vit que c'était une réponse à des questions fort détaillées à son sujet.
La découverte de cette lettre lui causa une véritable colère. L'idée que sa vie^ qu'il eût voulu cacher à tous les yeux était ainsi souillée^ et que tous pouvaient y porter un regard curieux^ le transporta d'indignation. Ne pouvant maîtriser son agitation^ il balbutia quelques excuses à madame Perscof^ garda la lettre et entra à l'auberge.
Miss Morpeth^ qui l'attendait^ sourit en l'apercevant ; mais Launay s'avança jusqu'au balcon où elle se trouvait^ sans répondre à ce sourire.
— Mon Dieu ! qu'avez-vous^ Edouard? demanda-t-elle avec crainte.
Pour toute réponse^ il lui tendit la lettre. Elle y jeta un regard, rougit et baissa les yeux. Launay froissa le papier avec emportement.
— Il y a, dit-il, des gens prudents jusqu'à n'ouvrir leur cœur que comme on ouvre un crédit, après renseignements, et dont Tamour ne se déclare que sur un certificat de bonnes mœurs.
— Edouard ! cria Fanny en se levant.
Mais il ne T écouta pas.
— Ceux-là ne savent pas que se défier c'est mépriser; ils aiment mieux croire l'étranger qu'ils interrogent que rhomme dons l'âme entière leur appartient ; c'est le soupçon qui leur forge l'anneau d'alliance, et ils ne donnent leur afî^ection que sur bonne hypothèque. Que vous semble, miss Morpeth, de pareilles gens?
Miss Fanny avait écouté sans faire un mouvement; seulement elle était devenue plus pâle à mesure qu'Edouard parlait. Quand il s'arrêta, elle posa doucement la main sur le bras du jeune homme, et, d'un accent indicible, tant il contenait de douleurs retenues :
— Je ne suis pas de ces gens-là, Edouard, vous le savez, car je vous ai aimé quand je connaissais à peine votre nom. Cette lettre qui vous blesse ne m'était point adressée; ce uY'sl point moi qui l'ai demandée. Kn la lisant,