‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 22 sur 37 · LK TROMPETTE · texte numérisé non relu

LK TROMPETTE

— Où en est la bataille ?

— Je n'en sais rien. Quand je nie suis vu seul et que la nuit approchait, j'ai pensé à me choisir une chambre à coucher jusqu'à demain ; seulement il me semble ([ue j'aurais pu mieux tomber. Il n'y a pas luxe d'ameublement dans la cassine : le plancher pour couette de plume avec la muraille pour traversin î Vous devez trouver le lit un peu militaire.

Je répondis, en balbutiant, que peu importait pour mourir.

— Fi donc ! interrompit le trompette qui s'approcha ; mourir a cause d'une quille endommagée !... Je parie que vous avez soif !

— Je brûle !

— Attendez-moi là ; je viens de voir un puits.

Il fit un mouvement vers le seuil; je lui criai que le seau était brisé et la corde disparue.

— N'importe, dit-il, on tâchera de les remplacer. Faut pas qu'il soit dit qu'un Français s'est laissé mourir de la pépie là où il y avait de quoi boire.

Il sortit, et je me retournai vers la muraille, bien certain que ses tentatives seraient inutiles. La longueur de son absence finit même par me faire croire qu'il était reparti; enfin il reparut tenant à deux mains son shako transformé en seau et aux jugulaires duquel pendait une longue hart d'osier en guise de corde.

— Victoire 1 s'écria-t-il, nous avons du liquide! C'a été long, vu que les marchands de l'endroit sont fermés pour cause de démolition ; il a fallu tout fabricjuer soi-

même, mais enfin je suis arrivé. Prenez et l)uvez k discrétion ; la boutique de rafrênchissements est a la porte ; nous nous dispenserons seulement de trinquer.

Il me présentait le shako, et je bus avidement. 11 m'apprit alors que le canon avait cessé de se faire entendre. La bataille était finie, et, selon toute apparence, a notre avantage ; car la ligne occupée la veille par les bivouacs prussiens était abandonnée. 11 s'agissait donc seulement d'attendre jusqu'au lendemain des secours qui ne pouvaient me manquer.

En me donnant ces détails encourageants, le trompette cherchait autour de lui les moyens de rendre notre attente moins pénible. Lèvent du soir, qui s'engouffrait à travers la porte et la fenêtre brisées, me glaçait : il ressortit un instant, et reparut avec plusieurs vieux paitlis de couches qu'il fixa aux ouvertures de manière à nous défendre contre le froid de la nuit. 11 découvrit ensuite ma blessure, qu'il examina d'un air capable et ([u'il déclara Irès-bonuc, connue aurait pu faire le major. 11 la lava avec soin, et l'enveloppa de nos deux mouchoirs à défaut de bandages. Je le laissai tout faire sans résistance, mais sans remerciements ; j'étais tellement abattu ))ar le mal que j'avais perdu l'instinct de la conservation. Couché à terre, dans mon coin obscur, j'attendais la fin de ma souffrance avec plus de désii' ([ue de crainte. Le trompette, (jui était resté un instant penché sur moi, se redressa en secouant la tête.

— Le camarade ne remord guère à h vie, murmurat-il, et cependant le coffre ifa rien: un peu de plonil»

Li: ïROMPITTi:, 121)

souloineiil dans le moule de la (juelre. (/esl son mniivais lit qui lui a ral)allu lo moral...; csL-cc ([u'ou ne pourrait donc pas le coucher plus décenimeul?

11 fit le tour de la chambre, monta à Tétage supérieur, puis redescendit sans avoir rien trouvé.

Quant à moi, plongé dans une demi-somnolence, je suivais ses mouvements comme à travers un brouillard. Par instants, je perdais jusqu'au sentiment de sa présence, puis je l'apercevais de nouveau, sans bien comprendre ce qu'il faisait. Il me sembla pourtant qu'après avoir examiné une cloison qui divisait le rez-de-chaussée en deux pièces, il travaillait à la démolir. Je vis d'abord tomber sous son sabre la légère charpente de sapin , puis se détacher les larges pans de serpillière... Ici il y eut une interruption dans cette vague lucidité. Quand je repris la connaissance de ce qui m'entourait, le trompette revenait du dehors, etla serpillière avait été transformée par lui en une paillasse qu'il achevait de remplir de mousse et de feuilles. Je le vis l'étendre le long du mur ; il vint a moi, m'aida a me soulever, et, peu après, je me sentis coucher sur ce lit improvisé.

Le bien-être que j'éprouvai amortit un instant les aiguillons de la douleur, et je m'endormis.

Je ne fus réveillé que par une sensation de douce cbaleure[ui dissipait mon engourdissement. Un feu pétillant brillait dans le foyer , où le trompette achevait d'entasser les fragments de la cloison.

Je me redressai avec une exclamation de surprise et de plaisir.

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—Ah! ail ! ça vous ressuscite, dit-il gaiement; vous voyez qu'il y a toujours moyen d'améliorer son bivouac; le tout est de ne pas perdre son temps à contempler les boutons de ses guêtres.

— Vous êtes un magicien! m'écriai-je.

— Un peu, mon vieux, répliqua-t-il, en se fabriquant un siège avec un débris de la charpente détruite ; c'est de la magie blanche : on a pour baguette quatre doigts et le pouce. Mais vous croyez peut-être que j'ai allumé ce feu-là uniquement pour nous dégourdir les jointures, que c'est un feu de salon? Erreur, mon cœur ! c'est un feu de cuisine, et avant tout destiné à la pot-bouille.

— On avait donc distribué des rations à votre compagnie ? demandai-je.

— Des rations de cartouches, répondit le trompette ; mais cane semangejamais seul, nous en avons fait part aux Prussiens.

— Où espérez-vous alors trouver des vivres ?

— Où? mais ici, parbleu ! N'est-ce pas aux vaincus de nourrir les vainqueurs?

El comprenant mon geste de doute.

— Ah! vous n'avez pas confiance dans leur gardemanger, conlinua-t-il. Le fait est ([ue le local est un peu dégarni; mais le vrai Français ne désespère jamais de rien. Pourvu que son général lui distribue son ordinaire de gloire, c'est à lui de se procurer le reste pour manger avec. Tout h l'heure, en ramassant dans le jardin des feuilles sèches h cette tin de vous composer un édredon, j'ai aperçu dans un coin de petits monticules, et

m: tr()>ipette. i3l

|(' me suis dit :— Si ce n'est pas une représentation en relief de la chaîne des Alpes, ça doit être (piel([ne chose comme des pommes de terre on antres minéraux. Sur quoi, j'ai creusé avec mon bri([uet, et j'ai amené a la clarté du jour une vingtaine de ces vertueux tubercules. Le tout mitonne là sous les cendres et doit être déjà cuit. Nous allons, en conséquence, procéder au festin. — Ohé! maître d'hôtel, vite, le Bénédicité^ et servez chaud.

Tout en répétant celle palabre soldatesque du ton des loustics de chambrée, le trompette retirait l'une après l'autre de dessous la braise les pommes de terre fumantes, et les rangeait symétriquement sur l'atre.

Je n'avais rien mangé depuis le matin ; leur odeur savoureuse réveilla ma faim suspendue par les douleurs de la blessure. Je fis un effort pour me remettre sur mon séant, et j'allais partager le souper improvisé du trompette, quand je le vis tout à coup dresser la tête et prêter 1 oreille.

— Qi''y a-t-il? demanda i-je.

Il nrimposa silence du geste, se leva vivement, courut à son fusil qu'il avait posé contre le mur, et s'avança avec précaution vers la porte.

Dans ce moment je distinguai a mon tour, au dehors, un bruit de pas. Ils se faisaient entendre , puis se taisaient, comme si la personne se fut approchée avec défiance. Enfin pourtant ils s^arrêtèrent près du seuil. Il y eut une pause, puis une main souleva lentement le paillis qui fermait Tentrée ; un homme portant le cos-

tume du pays parut a la porte, regarda h l'iutérieur et fit uu pas eu avaut.

Le fusil du trompette appuyé sur sa poitrine Tarrêla court; il recula avec un cri.

— Pas un mouvement, ou tu es mort ! interrompit le soldat.

L'Allemand joignit les mains et bégaya une prière épouvantée.

— Ne tirez pas ! criai-je à mon compagnon ; il demande grâce.

— J'entends bien, répliqua le trompette; mais il faut savoir ce qui l'amène ici.

— Laissez-le approcher, je lui parlerai.

-—Ah! vous savez Tallemand! bravo! Alors nous allons le foire jaser. Allons, remets-toi, mcin lierr, voici un particulier qui parle ta langue de sauvage. Demandezlui qui il est, d'où il vient, ce qu'il veut, et s'il peut nous procurer du beurre pour nos pommes de terre.

En parlant ainsi, il avait forcé TAUemand à s'avancer vers moi.

Lorsque celui-ci s*aperçut que j'étais blessé, il affecta beaucoup de compassion, et me demanda coup sur coup, où j'avais été atteint, si je souffrais, pourquoi je n'avais pas rejoint le camp des Français. Cette dernière question m'amena h savoir que les Prussiens étaient en retraite sur toute la ligne. Le trompette, à qui je lis part de cette bonne nouvelle, cria vive VEmpcvcur ! et présenta les armes. L'Allemand m'avoua, de plus, qu'il avait ([uitté le hameau incendié le malin mémo, et que

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la seule maison épargnée, dans laquelle nous nous trouvions, était la sienne. Quant à la cause qui avait pu Ty ramener au milieu de tant de dangers et à une pareille heure, il parut emliarrassé de l'indiquer et s'embrouilla dans des explications confuses.

Cependant mon compagnon parut se contenter des raisons données , et invita TAUemand, avec une sorte de cordialité soldatesque, as\approcher du foyer.

— Nous avons un peu dégradé la baraque, ajoutat-il ; mais c'est ta faute : il fallait laisser la clef du bûcher.

L'Allemand s'excusa en disant que tout avait été consommé ou détruit par les Prussiens qui occupaient le village. A peine avait-il pu transporter quelques meubles et quelques effets échappés au pillage chez un parent qui habitait plus loin et qui avait consenti a recevoir sa famille.

— Oui, oui, dit le trompette, on connaît çà, mein herr. Du temps de la République, les Autrichiens sont aussi venus en France ; on s'est battu dans notre village, et ma mère m'a souvent raconté tout ce que les pauvres gens avaient eu a souffrir. La guerre, c'est bon pour le soldat ; s'il reçoit des coups, il les rend ; mais le pékin est toujours battu, et encore il faut qu'il paye l'amende. Asseyez-vous là, mon vieux, et, si le cœur vous en dit, mangez, buvez, votre couvert est mis ; vous pouvez faire comme chez vous.

La jovialité sans façon du soldat rassura l'Allemand plus que ne l'auraient fait toutes les protestations ; il

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s'assit sur l'âtre, et, après qiieKfues instants d'entretien, ils^écria :

— Par mon salut, messieurs les Français, vous êtes de braves gens !

— Et des gens braves, je m'en flatte, ajouta mon compagnon, qui soufflait sur une pomme de terre trop chaude.

— Tout ruiné que je suis, je veux vous traiter comme mes hôtes, reprit le villageois; attendez-moi là.

— Nous attendons, mein herr.

Il traversa la pièce où nous nous trouvions, entra dans un appentis qui lui faisait suite et y resta quelque temps. Le trompette chantonnait sans paraître s'occuper de ce qu'il pouvait y faire ; enfin, après une assez longue absence, TAllemand reparut avec une petite bouteille d'eau-de-vie.

— C'est la dernière, dit-il; je l'avais cachée aux hussards prussiens ; mais je ne trouverai pas, pour la boire, une meilleure occasion.

— A la bonne heure! s'écria joyeusement le trompette. Alors, à la santé de Tempereur Napoléon ! Tu n'es pas obUgé de la porter, mein herr ; chacun doit fêter son saint, comme on dit; mais nous qui sommes de la grande nation^ nous avons droit de boire au petit Caporal.

Il avait embouché la bouteille, à laquelle il lit une longue aspiratioji, et qu'il me passa ensuite. Je bus une gorgée, puis ce fut le tour de l'Allemand.

I/effetde la brùl.iiite licpieur ne se fit point attendre*

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Notre sang engourdi commença à circuler plus rapidement, et le frugal souper s'acheva comme un festin.

Quand la petite bouteille fut vide, le villageois se leva et parla de repartir. Il était pressé d'annoncer à sa femme et à ses entants que leur maison avait échappé a Tincendie général. Je rengageai à se mettre en route sans retard, et le trompette se joignit à moi. L'AUemnnd nous souhaita toute espèce de prospérités, gagna la porte et disparut.

Quand le bruit de ses pas se fut perdu dans le lointain, le trompette, qui bourrait sa pipe près du [foyer, regarda vers la porte et fit un mouvement d'épaules.

— Pauvre mein herr ! dit-il en riant ; il a cru me mettre dedans.

— Comment cela? demandai-je étonné.

— Parbleu ! pensez-vous que je me sois laissé entortiller dans ses explications ? Il savait depuis ce matin que sa 'case n'avait pas été brûlée, ainsi il ne venait point pour s'en assurer.

— Mais quelle intention, alors, lui supposez-vous ?

— L'intention, parbleu! elle est claire comme de l'eau de roche. Quand les Prussiens sont arrivés , le meinherr avait caché ici son magot dans quelque coin.

— Quoi, vous supposez?...

— J'en suis sûr, vu que lorsqu'il est ressorti de l'appentis avec la bouteille, les poches de sa veste avaient gagné une enflure. J'ai pas fait semblant : il aurait pu croire qu'on voulait trinquer pour le trésor comme pour l'rau-de-vie; mais heureusement que je ne mange pa.^

de ce pain-là. Nous sommes des soldats et non des détrousseurs de bourgeois. Si je retourne jamais au village, je pourrai y rentrer en disant comme cet autre : Rien dans les mains^ rien dans les poches. Tout ce que je demande, c'est d'avoir la chance de porter sur la poitrine un petit ruban.

— Ah! vous le méritez; m'écriai-je en lui tendant la main. Lorsque vous êtes entré ici, vous m'avez prouvé ce qu'étaient l'humanité et l'industrie du soldat françaisje saurai maintenant ce qu'est son honneur.

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