HUITIÈME RÉCIT
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Robert Ilope et Samuel Hullias habitaient porte à porte depuis plus de douze ans : il est probable que les voisins auraient vécu dans une parfaite intelligence, si Samuel, qui avait servi sous l'amiral Nelson, n'eût gagné àTrafalgar une petite pension qu'il avait payée par la perte à\\m de ses jambes. Cette jambe de moins et cette pension de plus étaient pour Robert un motif continuel de jalousie ; il accusait le sort de lui avoir bissé
ses deux pieds, et il se plaignait amèrement à Dieu de n'avoir pu, comme il le disait, vendre ses jambes au môme prix que Ilullins. Toutes les fois qu'il allait payer son loyer, il répétait en grommelant que sou voisin était bien heureux ; qu'il était en état de solder une redevance, puisque le roi lui faisait une bonne pension ; tandis que lui, pauvre hère, avait grand' peine à nouer les deux bouts de Tannée sans laisser en dehors des créanciers.
Robert se contenta d'abord de faire ses réflexions tout bas, et de s'adresser à lui-mêms ces doléances ; mais peu a peu son mécontentement s'exprima plus haut, et ce fut bientôt son thème habituel et favori de conversation.
Une semaine qu'il s^était laissé arriérer pour son loyer, et qu'il s'avançait tristement vers la maison de M. Taylor afin de lui faire ses excuses sur ce retard, il rencontra le voisin Hullins , qui était aussi régulier qu'une horloge pour sa rente et qui venait de la payer.
La vue seule de Samuel faisait sur Robert Teffet d'une maladie ; aussi, quand il baissa la tête en réponse au salut d'Hullins, son regard ressembhiit-il singulièrement à celui d'un taureau qui montre ses cornes à un chien.
Arrivé chez le propriétaire, Hope ne manqua point d'être ré])rimandé; on lui cita l'exemple de son voisin qui payait toujours régulièrement, et jusiiu'au dernier penny.
— Oui, oui, murmura Robert; il y en a ipii naissent la bouche pleine d'argent j Hullins est bien heureux, lui.
et je ne m'étonne pas que Ton paye régulièrement quand on a une pension comme la sienne.
— llnllins a nne pension, il est vrai, reprit M. Taylor, mais son infirmité est une lourde croix, et si vous en étiez aCllii^é, vous vous i)laindriez bien davantage.
— Non pas, répondit llope ; si j'avais été assez heureux pour perdre une jambe, comme lui, il y a vingt ans, c'eût été pour moi une journée fameusement productive. Je vendrais tous mes membres au même prix que Samuel. Diable ! vous appelez sa jambe de chêne une lourde croix?... moi je pense que sa pension doit la lui rendre légère. La plus lourde croix que je connaisse, c'est d'être obligé de travailler sans cesse pour solder son loyer.
M. Taylor était un homme de joyeuse humeur, mais bon observateur. Il avait remarqué depuis longtemps Tenvieuse disposition de Robert, et il résolut de le convaincre que la plus légère croix devenait bientôt pesante pour un esprit mal fait.
— Je vois, dit-il a Hope, que vous êtes parfaitement disposé à ne rien faire ; eh bien! je puis vous exempter de cette obligation de travail dont vous vous plaignez si douloureusement. La croix de votre voisin Samuel est bien facile à porter, dites-vous?... Voulez -vous en accepter une beaucoup plus légère, et je m'engage à vous tenir quitte de votre rente?
— Mais quelle espèce de croix me mettrez-vous sur l'épaule? demanda avec inquiétude Robert, qui craignait que la proposition ne fût pas acceptable.
140 SOIS LA ÏOMSELLE.
— Celle-ci, dit M. Taylor, en prenant un morceau de craie et traçant une croix blanche sur Tliabit de Robert; pendant tout le temps que vous la porterez, je ne vous demanderai pas un penny de votre loyer.
Hope pensa d'abord que son propriétaire voulait plaisanter; mais s'étant assuré qu'il parlait sérieusement :
— Par saint Georges ! s'écria-t-il, vous pouvez dire que vous avez vu mon dernier argent, car je suis disposé à porter une telle croix toute ma vie.
Robert sortit aussitôt en se félicitant de son bonheur, et, tout le long du chemin, il rit en lui-même de la folie de M. Taylor qui le rendait quitte de sa rente à si bon marché.
11 n'avait jamais été en si joyeuse disposition qu'au moment où il rentra chez lui; aussi ne trouva-t-il à redire sur rien, et son chien vint s'asseoir à ses pieds sans qu'il songeât à le punir de sa familiarité.
Comme il s'était assis en arrivant, sa femme n'avait point d'abord remarqué la croix blanche qu'il avait sur l'épaule ; mais ayant passé derrière son mari pour remonter le poids de sa pendule à coucou, elle s'écria tout à coup d'une voix aigre :
— Eh! grand Dieu, Robert, où etes-vous allé?... Vous avez la sur le dos une croix longue d'un pied : vous venez sans doute de la taverne, et quelque ivrogne de vos amis vous aura joué ce tour pour vous donner l'air d'un nigaud... comme si vous aviez besoin d'un accoutrement ridicule pour ça!... Levez-vous, et restez tranquille, (pic je brosse cette croix!
LÀ LOLKDlî CHOIX. Hi
— Arrière ! s'écria Hope en s'écartant vivement ; mes habits n'ont pas besoin de vous; allez tricoter vos bas, et laissez ma veste en repos.
— Cela ne sera point ! s'écria mistress Hope d'une voix encore plus perçante; je ne veux pas que mon mari devienne la risée du village, et dussé-je mettre en pièces votre habit, vous ne garderez point cette croix ridicule.
En parlant ainsi, la ménagère s'efforçait de brosser l'épaule de Robert; et celui-ci, qui savait que toute résistance eût été inutile, s'enfuit en blasphémant, et repoussa la porte avec violence.
— Quelle furie! murmura-t-il en s'éloignant; si elle avait été plus douce, je lui eusse appris quel bonheur m'était arrivé ; mais elle ne mérite pas de le savoir.
— Oh! oh ! Robert, cria le vieux Fox au moment où Hope tournait le coin de sa maison; qu'est-ce donc que cette croix blanche que vous portez sur le dos?
— Mêlez-vous de vos propres habits, répondit insolemment Hope en continuant sa route.
— Monsieur Hope, dit la petite Patty Steevens, la fille de l'épicière; un moment, s'il vous plaît, que j'efface la grande croix que Ton vous a faite sur l'épaule.
— Allez vendre vos harengs, paresseuse, répliqua Robert, et ne vous occupez point de ceux qui passent.
La petite fille, tout interdite, se hâta de rentrer dans la boutique de sa mère.
Dans ce moment Hope arrivait devant la maison du boucher qui causait sur le seuil avec le forgeron son voisin.
— Vous êtes justement Thomme dont j'avais besoin, dit celui-ci en arrêtant Robert ; et il se mit à lui parler d'affaires; mais à peine avait-il commencé, que la vieille Peggy Turton arriva habillée de son plaid bariolé et de son tablier bleu.
— Jésus ! monsieur Hope, s'écria-t-elle en rassemblant son tablier dans ses mains, c'est une horreur que votre dos !
Robert se détourna pour lui répondre de le laisser en repos ; mais le forgeron aperçut alors la marque faite par M. Taylor.
— Par le ciel ! regardez, dit-il en riant, il pourrait servir d'enseigne au cabaret de la Croix-Blanche.
— Je suppose, ajouta le boucher, que sa femme lui a mis ce signe sur l'épaule de peur de le perdre.
Hope sentit qu'il n'y avait pour lui qu'un seul moyen d'échapper en même temps au tablier de Peggy et aux plaisanteries du boucher et du forgeron ; aussi se hàta-t-il de vider la place, non sans avoir traité la bonne femme de vieille sorcière et ses deux voisins de fous désœuvrés ; — mais la croix commençait à peser sur son épaule plus qu'il ne l'avait d'abord supposé.
Du reste, le malheureux Robert semblait destiné ce jour-là aux fâcheuses rencontres ; car a peine eut-il fait quelques pas qu'il se trouva en face de l'école. La classe finissait, et les écoliers s'élançaient dans ce moment sur la route, disposés à profiter de toutes les occasions d espiègleries (|ui se présenteraient. Hope fut pris d'une ti'nible inipiiélude. et il lui semblait {\c\l\ fiilendre d»'^
LA LOIRDF C\U)\\. 443
liiiées s élever derrière lui. Sr\s craintes ne tardèrent point h se réaliser; à peine eut-il dépassé la porte de Técole, qu'un long cri de moquerie s'éleva, et que cinquante écoliers au moins se mirent à le poursuivre en le montrant au doigt, et en faisant voler en Tair bonnets et casquettes.
— Regarde, regarde, s'écriait Fun, il a l'air d'un mouton inarqué pour la boucherie.
— Ne vois-tu pas, répondait un autre, qu'il vient de se faire croisé et qu'il part pour la Palestine ?
Et les huées et les éclats de rire de recommencer plus fort.
Hope devint pâle de colère ; il se détourna comme un dogue hargneux poursuivi par des enfants, et peut-être se fût-il cruellement vengé sur ses jeunes persécuteurs, si M. Johnson, le maître d'école, ne se fût tout à coup montré à la porte de sa maison.
Robert s'avança vers lui en se plaignant que sa classe ne fût composée que de vauriens et d'insolents. M. Joknson lui répondit doucement qu'il ne voudrait pour rien au monde encourager l'impertinence de ses élèves ; mais que la croix blanche qu^il avait sur le dos pouvait faire rire des gens plus sages que des écoliers.
— Que vous importe cette croix? répliqua Robert d'un ton hargneux; mon dos n'est-il donc plus ma propriété?
Le maître d^école s'inclina en souriant, et Hope continua son chemin. Mais la croix était de plus en plus lourde à ses épaules.
sors LA TONNELLE.
Il commença à penser qu'il ne lui serait point si facile de rester quitte de son loyer envers M. Taylor. Si tant de railleries Taccablaient déjà, que serait-ce donc lorsqu'on saurait la cause du bizarre ornement qu'il portait? Autant eût valu que son propriétaire lui attachât au dos une quittance générale.
Tout en réfléchissant ainsi, Robert arriva près de la taverne; il allait passer outre, lorsqu'il aperçut M. Taylor lui-même à quelques pas, et de l'autre côté son voisin Hullins traînant sa jambe de bois, et causant avec Harry Stoke, le charpentier. Harry Stoke était le bel esprit du village, et pour rien au monde Hope n'eût voulu être plaisanté par lui devant Hullins. Il se réfugia donc dans la taverne.
Mais la place ne fut pas longtemps tenable. Les buveurs ne tardèrent point à apercevoir la croix et a railler Hope qui se fâcha; la querelle s'anima, et l'aubergiste, craignant quelque rixe sérieuse, fit mettre Robert à la pofte par ses garçons.
Celui-ci avait quitté sa maison dans l'intention d'aller examiner de l'ouvrage qu'on lui proposait au village le plus voisin ; mais son esprit avait été tellement bouleversé par le vieux Fox, Patty Steevens, le forgeron, le boucher, Peggy Turton et les écoliers, qu'il se décida à revenir chez lui, pensant qu'après tout il y serait plus tramiuille.
Avez-vous jamais vu, dans le mois de septembre, une jeune perdrix, la dernière de la couvée, atteinte par un coup de feu, et cherchant à s'enfuir dans le chaume, en
traînant une aile blessée?.,. Tel était Robert en regagnant sa maison placée a Tautre bout du village. Parfois il marchait rapidement pour n'être point atteint; parfois il ne faisait qu^m pas par minute afin de ne point dépasser quelqu'un qu'il avait aperçu devant; tantôt dans le chemin, tantôt dans les champs, il se glissait derrière les buissons, rasant les murs, et fuyant les regards avec autant de soin qu'un bohémien qui a volé une poule près de la grange d'un fermier. Dans ce moment la croix blanche était pour lui d'une pesanteur insupportable.
Enfin pourtant il atteignit sa demeure, ei il espérait cette fois trouver un peu de repos. Mais dès que sa femme Taperçut, elle se mit a lui crier :
— N'est-ce pas une honte que vous reveniez comme vous êtes parti? Cinq ou six de nos voisins m'ont déjà demandé si vous aviez perdu la raison... Et vite, laissezmoi passer ma manche sur cette croix.
— N'approche pas, femme! s'écria Robert exaspéré.
— Quand je devrais perdre mon âme, vous ne resterez pas ainsi, Hope; je ne veux pas que ceux qui m'appartiennent se rendent ridicules. Quittez cette veste; quittez-la sur-le-champ, vous dis-je.
En parlant ainsi, mistress Hope voulut saisir le bras de son mari; mais celui-ci la repoussa rudement; mistress Hope, qui ne brillait pas par la patience, riposta par un soufflet, et il en résulta un véritable combat entre les deux époux, au grand scandale des voisins qui
accoururent pour les séparer.
Uti SOUS LA TONNELLE.
Il va sans dire que tout le moiule donna tort à Robert, qui brava d'abord la réprobation générale, et trouva de la force de caractère dans sa fureur elle-même : mais plus un feu brûle avec impétuosité, plus vite il consume ce qui Talimente ; de même les gens passionnés épuisent bientôt leur énergie par la violence de leurs émotions. Robert, devenu plus calme, ne se sentit point le courage de continuer une lutte aussi pénible ; il comprit qu'il n'y avait plus d'espérance de repos pour lui, soit au dehors, soit dans sa propre maison, aussi longtemps qu'il porterait cette croix sur ses habits, et il se décida à l'effacer le soir même, de son propre mouvement.
Le lundi suivant, il se rendit de bonne heure chez son propriétaire, le loyer de sa semaine à la main.
— Ah! ah! Robert, dit M. Taylor dès qu'il Taperçut, je pensais bien que vous ne tarderiez pas à vous repentir de votre marché. Ceci est une bonne leçon pour les caractères envieux et impatients, qui se plaignent sans cesse de Dieu et de la vie. Rappelez-vous a l'occasion ce qui vient de se passer, sire Hope : celui qui nous a créés a proportionné les épreuves aux forces de clmcun. Ne vous plaignez plus d'être moiiis heureux que les autres, car vous ne savez point ce que souffre le voisin. Toutes les croix sont lourdes; ce qui les rend légères, c'est la patience, le courage et la bonne volonté.
NEUVIÈME RËCIT.