LE PRÉCEPTEUR SANS I.K SAVOIR
pas non plus que W bonheur des jeunes fasse le tourment des vieux. En dotant le garçon, j'ai gardé de quoi faire mes trois repas, et je ne voudrais pas que la dot de votre fille vous obligeât h n'en plus faire que deux.
— Ne craignez rien, dit M^"^ Lorin en souriant, j'ai encore gardé la meilleure part. Outre vingt autres mille francs, il me reste mon commerce, qui vaut davantage.
— Peste ! s'écria Jacques émerveillé, je ne croyais pas marier mon fils à une si grossMortune. Savez-vous, madame Lorin, que c'est de notre côté qu'est tout le profit?
— Dites plutôt qu'il en vient, répliqua la vieille femme.
Jacques voulut interrompre.
— Oh ! faut pas nier, continua-t-elle plus vivement. N'est-ce pas mon commerce de fer et de bois qui m'a fait gagner tout ce que je possède ; et la prospérité de ce commerce ne vient-elle pas de la maison que vous nous avez bâtie?
— C'est notre métier, à nous autres entrepreneurs, de bâtir des maisons, objecta Ferrou.
— Mais c'est aussi votre métier de vous les faire payer au jour promis, reprit la marchande, et quand mon mari est mort sans avoir rempli envers vous ses engagements, vous étiez en droit de me chasser du logis et de le reprendre.
— J'ai voulu le faire, dit sourdement Jacques.
— Et vous en avez été empêché par votre bonté, ajouta M^® Lorin.
180 sous Là tonnkue.
Ferrou, qui semblait mal h Taise, essaya en vain de rompre Teniretien ; la vieille femme tenait à constater qu'elle n'avait pas oublié le bienfait, et insista sur la généreuse conduite de l'entrepreneur. S'il n'eût point consenti a un retard de payement qui pouvait compromettre sa créance, la malheureuse veuve, obligée de tout abandonner, eût langui dans la misère. C'était à son humanité qu'elle devait l'aisance dont elle jouissait aujourd'hui et le bonheur de ces deux enfants.
Etienne et Louise, attirés par la voix de la marchande qui s'était insensiblement élevée, joignirent l'expression de leur reconnaissance à la sienne; mais l'embarras de Ferrou parut s'en accroître, et il leur imposa silence avec humeur.
— Allons, ne vous fâchez pas, petit père, dit Louise en s'appuyantsur son épaule et le cajolant; on ne vous remerciera pas, on ne vous aura aucune obligation, on ne croira plus que vous avez bon cœur.
— Et on aura raison, s'écria Jacques; par tous les diables 1 je suis fatigué d'entendre glorifier mon cœur d'un procédé qui ne vient point de lui.
— Connnent?
— Non, ce n'est pas d'inspiration que j'ai fait la chose, c'est par suite d'un hasard... et voilà pour(|uoi les éloges de M'"^ Lorin et vos compliments me font l'effet de coups de pied... Il y a trop longtemps que je vole ma réputation ; faut enfin qu'on sache la vérité, d'autant que ça peut servir de leçon à ceux qui sont jeunes.
Les deux fiancés se regardèrent avec surprise, et