LE PRÉCEPTFIR SANS LE SAVOIR
s'nssireiit aux côtés de renlrepreneur occupé à bourrer sa pipe. M"^^' Lorin, qui avait laissé écha})per quelques exclamatious d'incrédulité, attacha sur lui uu regard interrogateur. Enfin, après s^etre recueilli un instant, il reprit :
— Pour lors donc, comme vous disait notre voisine, le père Lorin venait de mourir juste au moment où nous retirions les échafaudages de sa maison neuve], et ses affaires étaient restées si embrouillées, qu'au dire de tout le monde la veuve devait sortir de la liquidation avec sa coiffe de nuit pour tout patrimoine. Moi, peu m'importait , puisque le bâtiment répondait de ma créance; mais il fallait prendre ses précautions en justice et mettre tout de suite la main sur la chose, crainte de malheur. M"^^ Lorin n'opposait rien à mon droit : elle m'expliqua seulement par quel moyen elle espérait tout payer; mais il fallait pour cela lui laisser la maison où se trouvait son commerce , attendre les rentrées sans savoir combien de temps, exposer peut-être sa créance, vu que dans les affiiires on n'est sûr que de ce qu'on lient. C'était courir trop de chances sans aucun profit. La veuve eut beau me montrer sa petite qui dormait dans son berceau , en me priant les larmes aux yeux de ne pas en faire une mendiante, je sortis bien résolu a profiter de mes avantages. S'il fallait pour cela ruiner l'orpheline et sa mère, je n'y pouvais rien; ce n'était pas moi qu'on devait accuser, mais les circonstances ; en définitive, je ne faisais qu'user de mon droit !
Il faut vous dire que ce mot-là était alors ma grande
devise; je le mettais sur mou cœur eu guise de plaslrou ; etquaud je m'étais dit : « C'est uue chose juste», j'allais devant moi sans m'inquiéter de ce que j'écrasais sous mes talons.
D'ailleurs, si la veuve Lorin avait une fille à élever, moi j'avais un fils , et un fils auquel je tenais d'autant plus que pendant six semaines j'avais cru le voir mourir. Aujourd'hui le garçon est bien raffermi sur ses fondations ; mais alors il tremblait comme une baraque de planches à chaque coup de vent. Tous ceux qui le regardaient avaient l'air de dire : « Pauvre petit ! » et moi, ça me serrait le cœur. Le médecin qui l'avait soigné pendant sa maladie lui trouvait la poitrine faible ; il avait recommandé d'éviter le froid et l'humidité, en déclarant qu'une nouvelle pleurésie devrait infailliblement remporter. Aussi j'avais soin de lui comme d'un oiseau en cage : il ne sortait qu'avec moi et par des temps choisis; je lui mesurais au millimètre Tombre, le vent et le soleil.
Bien résolu, comme je vous ai dit, à prendre la maison de la veuve en payement de ma créance > j'allais partir pour porter mes titres a Mulhouse, quand l'enfant accourut et me supplia de l'emmener. Il n'y avait pas un nuage dans le ciel, les oiseaux chantaient dans toutes les haies, et le capucin qui me servait de baromètre avait laissé tomber son capuchon; on ne pouvait douter d'une belle journée. Je mis la selle sur l'ànesse, et j'y perchai le garçon, fier comme un cuirassier.
Tout alla l>ien jus(|u'à la viHe. L'homnn^ de loi pril
Li: l'HÉCEPTKLR SANS LE SAVOIK. [Hli
mes papiers, proiiiii de taire poursuivre loiil de suite rexpropriation, et m'assura (jue la maison des Lorin m'appartiendrait avant six mois. Je sortis tout joyeux de cette promesse, et je aie remis en route avec i'àne et le petit.
Pendant notre halte chez Tavocat, le temps s'était brouillé; le vent commençait à Mve tourbillonner la poussière le long du chemin, et de gros nuages arrivaient du côté des montagnes. Je me demandai un instant s'il ne fallait point rebrousser à cause de l'enfant; mais la faligue et l'ennui commençaient à lui venir; il demandait à retourner au logis. Je pensai que nous aurions le temps d\irriver avant Forage, et je marchai plus vite.
Par malheur , Tànesse, qui avait réglé son allure , n'en voulait pas changer. J'avais beau l'appeler par son nom, Texciter, rien n'y faisait. Etienne lui offrit un gâteau comme encouragement: elle le mangea scrupuleusement jusqu'à la dernière miette, puis reprit son pas de maître d'école. J'étais furieux de l'entêtement de l'animal, d'autant plus que les nuages arrivaient sur nos têtes, et avec eux une petite pluie froide que le vent, toujours plus fort, nous fouettait au visage. Nous étions trop avancés pour retourner en arrière ; puis des éclaircies qui entrecoupaient à chaque instant l'orage m'en faisaient espérer la fin.
Cependant Etienne , saisi par le froid, commençait à grelotter ; la pluie pénétrait de plus en plus ses habits d'été ; bientôt la toux le reprit, cette même toux dont le
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médecin s'effrayait et qui pendant quinze jours m'avait déchiré la poitrine ^j^étais au désespoir ! Je coupai une branche dans la haie et je me mis à frapper l'ânesse avec rage : elle parut s'indigner et recula ; je redoublai, elle se coucha h terre.
Au moment même, tous les nuages crevèrent à la fois, la pluie devint un torrent. L'enfant glacé ne pouvait plus parler; ses dents claquaient, sa toux avait redoublé et lui faisait pousser des gémissements plaintifs. J'avais la tête comme perdue. Ne sachant plus que faire, j'enlevai Etienne dans mes bras, je le serrai contre ma poitrine, et je courus devant moi , aveuglé par la pluie. Je cherchais un abri sans savoir où le trouver, sans comprendre où j'allais, lorsqu'un bruit de chevaux et des cris me firent retourner la tête : c'était une voiture qui venait de s'arrêter.
Un monsieur a cheveux blancs se pencha a la portière.
(( — Qu'est-il arrivé? où portez-vous cet enfant? me demanda-t-il.
(( — Dans la première maison où il pourra recevoir des secours, répondis-je.
« — Est-il donc blessé ?
a — Non, mais le froid et la pluie Tout saisi; il relève de maladie, et il y a de quoi le tuer.
((—Voyons, interrompit vivement l'étranger; je suis médecin ; apportez ici ronfant. »
Il ouvrit la portière , et reçut sur ses genoux Etienne qui ruisselait. Quand il aperçut son visage et quand il