‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 36 sur 37 · CE QUE L'ARGENT NE PEUT ACHETER · texte numérisé non relu

CE QUE L'ARGENT NE PEUT ACHETER

M. Christophe était le propriétaire de la belle ferme de la Briche, au centre de la Touraiiie, et passait pour le plus riche bourgeois du canton. D'abord petit fermier, tout lui avait réussi : le vent qui brûlait les récoltes de ses voisins passait à côté de ses blés; l'épizootie qui décimait leurs troupeaux épargnait les siens; les prix du marché baissaient toujours au moment où il avait besoin d'acheter, et remontaient quand il voulait vendre !

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C'était un de ces enfants gâtés du hasard dont tous les numéros sortent dans la loterie de la vie, et qui commencent une entreprise comme on plante une bouture d'osier, en laissant à la pluie et au soleil le soin de la faire prospérer.

Trompé par tant d'heureuses chances, il avait fini par se glorifier du succès rencontré su'r son chemin, comme il eût pu le faire d'une victoire méritée. L'explication de sa réussite était, pour lui, dans Thabile emploi de son argent auquel il attribuait tous les pouvoirs de la baguette magique des anciennes fées. Du reste, sans malice, jovial, serviable, M. Christophe n'avait point contracté les vices que donne trop souvent la prospérité, il s'était contenté de quelques ridicules.

Un matin qu'il était occupé à diriger les maçons et les charpentiers employés aux nouvelles constructions de la ferme, il fut salué par un de ses voisins, vieux maître d'école retiré, qui avait travaillé quarante ans pour acquérir le droit de ne point mourir de faim. Le père Carpentier (c^était le nom du vieillard) habitait, à l'entrée du village, une petite maison de pauvre apparence, où il vivait plus heureux de son bon caractère que tourmenté de sa mauvaise fortune.

Le propriétaire de la Briche lui rendit son salut du geste ei de la voix :

— Eh bien! vous venez voir mes agrandissements, voisiî), dit-il avec gaieté; entrez, entrez, on a toujours besoin des conseils d'un philosophe comme vous.

Ce nom de philosophe avait été donné dans la paroisse

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à rancien maître cVécole, moitié pnr esiime, moitié par plaisanterie : c'était, en même temps, une innocente critique de son goût pour les axiomes et un hommage rendu à Tégalité de son ame.

Le vieillard sourit à l'appel du riche fermier, poussa la barrière et entra dans Tenclos.

M. Christophe lui montra alors, avec une complaisance de propriétaire, le nouveau corps de bâtiment qu'il ajoutait à ses édifices, en lui expliquant ce qui n'était point encore exécuté. Grâce a cette addition, il allait avoir une buanderie, des remises fermées, plusieurs chambres d'amis et une salle de billard!

— Ça coûtera gros, ajouta M. Christophe; mais il ne faut jamais regretter l'argent dépensé pour être mieux.

— Vous avez raison, dit Carpentier ; un homme que rien ne gêne en vaut deux.

— Sans compter que nous y gagnerons en santé , ajouta le fermier, vu que nous respirerons plus à Taise ! . . . Et à propos de ça, père Carpentier, savez-vous qu'hier, en passant devant chez vous, j'ai eu une idée !...

— Cela doit arriver au voisin plus d'une fois par jour, fit observer le maître d'école, en souriant.

— Non, sans plaisanterie, reprit Christophe, jai trouvé pourquoi vous étiez tourmenté de rhumatismes! c'est la faute de ce rideau de peupliers qui masque vos fenêtres et qui vous ôte l'air et le jour.

— Oui, dit le vieillard : d'abord ce n'était qu'un petit mur de feuilles qui égayait la vue, attirait les oiseaux et laissait passer le soleil; je remerciais, en moi-même, les

frères Duval d'en avoir bordé leur jardin; mais, depuis, le mur a grandi, et ce qui n'était que charme et gaieté s'est transformé en gêne et en tristesse. La vie est faite ainsi : les grâces de Tenfance deviennent les vices de Tage mur! mais qu'y faire?

— Qii'y f^iï^^"*? répéta le fermier, parbleu ! abattre les peupliers.

— Pour cela il faudrait les acheter, objecta le maître d'école.

— Eh bien, je les achèterai, reprit M. Christophe, j'y ai déjà pensé; je ne regretterai point le prix si vos rhumatismes vous laissent du repos.

Le père Carpentier témoigna sa gratitude au propriétaire de la Briche.

— Ne me remerciez pas, dit celui-ci en riant; ce que j'en fais, c'est pour vous prouver que l'argent peut servir à quelque chose.

— Dites à beaucoup, répliqua Carpentier.

— Je dis même à tout! ajouta Clnûstophe.

Le maître d'école fit un geste de protestation. — Oh ! je connais vos opinions, vieux philosophe ! continua'le fermier, vous regardez l'argent comme un préjugé.

— Comme un instrument, dit Carpentier : nous pouvons nous en servir pour le bien ou pour le mal, selon ce que nous sommes; mais tout ne lui est pas soumis.

— Et moi, je dis que c'est le roi du monde! s'écria Christophe; je dis que de lui seul vient ce qui fait les joies de la terre, et que pour échapper à son influence il faut être passé ange dans le paradis du bon Dieu!

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Dans ce moment on lui remit une lettre; il Touvrit, y jeta les yeux, et poussa une exclamation de triomphe.

— Dieu me pardonne ! les preuves m'arrivent par la poste, s'écria-t-il ; savez-vous ce que je reçois là?

— Une bonne uouvelle, j'espère, dit Carpentier.

— Ma nomination de Maire 1

Le maître d'école adressa de sincères félicitations au propriétaire de la Briclie, sur cette distinction ambitionnée par lui et véritablement méritée.

— Méritée, répéta Christophe, et oserez-vous me dire pourquoi, voisin? Est-ce parce que je suis le plus habile de la paroisse? Mais M. Dubois, Tancien juge de paix, en sait dix fois plus que moi ! Est-ce parce que j'ai rendu plus de services qu'aucun autre? Mais il y a ici le père Loriot qui a empêché autrefois les ennemis d'incendier le village et qui a arrêté Tépizootie de Tan passé ! Est-ce parce qu'il n'y a point dans le pays d'aussi brave homme? Mais vous-même, père Carpentier, n'êtes-vous pas la probité en veste et en pantalon? 11 faut donc bien reconnaître que Ton m'a préféré parce que je suis le plus influent de la commune, et que je suis le plus influent parce que je suis le plus riche! L'argent, voisin, toujours l'argent ! Il y a un instant, il me servait a acheter l'aisance, puis la santé ; maintenant voilà qu'il me procure la considération et l'autorité; demain, si je le désire, il me donnera autre chose. Vous le voyez donc bien, le monde est une boutique où Ton peut tout avoir en payant comptant.

-lï)i\ SOLS LA TONNELLE.

— Pierre vous a-t-il vendu son chien? demanda Carpenlier, qui évita de répondre directement.

Christophe le regarda en riant et lui frappa sur Té- ]>aule.

— Ah! vons voulez prendre mon système en faute , s'écria-t-il ; vous m'aviez mis au défi d'avoir Rustaut pour son pesant d'or.

— Son pesant d'or, c'est beaucoup, dit le maître d'école ; mais je sais que le berger tient à son chien comme à un compagnon.

— Eh bien! le compagnon est à moi! s'écria Christophe de nouveau triomphant.

Carpentier fit un mouvement.

— Oui, reprit le fermier, a moi depuis hier! Pierre avait souscrit un billet pour sa sœur, l'échéance est arrivée et l'argent manquait; lui-même est venu me conduire Rustaut.

— Et il est ici?

— Dans la seconde cour, où il a trouvé tout ce qui constitue le bonheur de ses pareils, c'est-à-dire une gamelle bien garnie et une niche bien paillée; du reste vous pouvez le voir.

Le fermier passa dans Tautre enclos, suivi du maître d'école; mais, en s'approchant, ils aperçurent Técuelle renversée, la chaîne rompue et le chenil vide ; Rustaut avait profité de la nuit pour franchir une brèche du nun* de clôture.

— Dieu me pardonne, il s'est échappé ! s'écria Christophe étonné.

CR gin LAIIGKNT NI! PKIT ACIIITI-H. ^ll}!

— Pour relounicr à son ancien mailro, lit observtM' Carpentier.

— Et que diable est-il allé chercher là-bas?

— Ce (|ue vous n'aviez pu acheter avec lui, voisin, dit doucement le vieillard, la vue de Thomme qui Ta élevé et nourri! Votre niche était plus chaude, votre gamelle plus abondante et votre chaîne plus légère ([ue celles de Pierre'; mais chez Pierre étaient les souvenirs et les habitudes d'attachement, et pour les bêtes comme pour les hommes, il y a quelque chose qui ne se vend ni ne s'achète. L\argent procure ici-bas tous les biens, saut celui qui donne une valeur à tous les autres, l'affection! Vous avez de la sagesse et vous n'oublierez point la leçon que vous donne le hasard : vous saurez désormais que si l'on peut avoir le chien pour de Targent, on ne peut conquérir son amour qu'avec des soins et de la tendresse.

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