‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 5 sur 37 · I.E r.îimURGTEN DE MARINE. riO · texte numérisé non relu

I.E r.îimURGTEN DE MARINE. riO

— Laissez-moi^ mon père, dit-elle avec une exclamation délirante, j'ai promis d'être à lui.

— Fanny, vous êtes insensée.

— J'ai promis d'être à lui, je ne le quitterai plus.

— Monsieur, dit F Anglais qui tremblait de colère, sur votre tête, laissez cette jeune fille.

— Ecoutez-moi, mon père, dit tout à coup Fanny en se dressant sur ses genoux ; abandonnez-moi et laissezmoi le suivre, je ne ferai point de honte à votre nom illustre, car la tache qui couvre ma naissance ne m'a jamais permis de le porter ; je ne ferai point de vide dans votre vie, car je n'ai jamais été pour vous qu'un remords ou un embarras. Je veux vous en délivrer, mon père. Dites-vous qu'aujourd'hui je suis morte : cette robe blanche est mon linceul. Adieu, mon père, je ne suis plus la fille d'un prince, mais la femme d'Edouard; adieu jusqu'au ciel.

En parlant ainsi, miss Fanny entoura de ses bras Launay et cacha contre son sein sa tête échevelée. M. Burns ne put supporter plus longtemps ce spectacle. Au comble de l'emportement, il saisit Fanny d'une main et leva l'autre, avec menace, sur Edouard.

— Point de violence, monsieur, dit celui-ci avec effort; ne craignez rien, je n'accepterai pas le sacrifice de cet ange, je ne puis l'accepter. Je n'ai pas voulu vivre pauvre ; avez-vous pensez que je me résignerais à vivre

pauvre et déshonoré? Eloignez votre fille, monsieur, ne voyez-vous donc pas que le poison était sûr et que je meurs?

Fannyjeta un cri, ellese pencha vers le jeune homme qui chancelait et le reçut dans ses bras. Alors, Edouard sourit, chercha le cœur de la jeune fille, y posa doucement sa tête et expira.

On se trouvait aux derniers mois de Tannée 1775. Deux hommes étaient assis Tun vis-à-vis de Tautre auprès d'un bureau chargé d'in-folios ouverts^ de parchemins timbrés et de sacs à procès.

Le costume du premier annonçait Tun des plus brillants gentilhommes de la cour de Louis XVI^ tandis que le second portait l'habit de drap noir et le jabot en or-

gandi^ qui désignait alors l'homme de loi d'une manière presque certaine.

— Ainsi^ maître Durocher^ reprit le jeune seigneur comme s'il eût voulu résumer les renseignements que la notaire venait de lui fournir, vous m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas à moins de cent mille livres de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et susceptible d'augmentations.

— Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire.

— Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile praticien, maître ; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à ce jour des personnes que je voulais connaître, l'expérience l'a justifié ; voulez-vous me donner une nouvelle preuve de vos lumières ?

— Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dévouement, répondit le notaire sérieusement.

— Eh bien ! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que vous en pensez.

Durocher sourit.

—Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme d'État de l'époque et que tous les autres ne sont auprès d'elle, que des femmes de ménage.

Le comte regarda Durocher avec étonnement.

— Vive Dieu ! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux ? demanda-t-il.

— Elle donne dos bals ou vous dansez, et elle est re-

LE MAIU m: .MADA3IE DE SOLANGE. 03

çue chez M. de Choiseul I répondit le notaire ; cela peut vous paraître peu de chose, M. le comte; mais, pour arriver là, il lui a fallu plus de volonté et de suite qu'à nos ministres pour faire la guerre d'Amérique. -

— Ah ! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père n'était point noble.

— Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur sur gages. Il mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se fût contentée d'en jouir; mais madame de Solange voulait être de la cour. Concevezvous ? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes de laine ! Il fallait d'abord un mariage qui fit oublier son origine. Elle eut pu trouver un duc ou un marquis ruiné par le jeu ; il y en a toujours quelquesuns dont la noblesse est en vente pour les filles d'enrichis ; mais, en épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari docile.

— Et elle le trouva ?

— Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit à lui donner son nom sans stipuler aucun avantage au contrat : c'était M. le marquis de Solange. Le malheureux l'épousa seulement pour avoir un habit de noces. Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse de tout ; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. M. de Solange avait pris une femme

comme la plupart des gentilshommes prennent un emploi : pour ne rien faire. Nature timide^ il n'avait jamais reculé son horizon au-delà d'un bonheur vulgaire ; c'était un de ces hommes qui vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les pensées et de toutes les passions. Aussi^ une fois assuré de ses quatre repas^ se croisa-t-il philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain d'exciter son ambition^ de le pousser^ de le produire ; elle avait beau souffler son âme dans ce corps endormi^ y faire entrer sa volonté, penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait réveiller sa paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continué cette rude tâche ; elle a porté M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes les routes du crédit, elle Ta conduit à toutes les portes du pouvoir, et toujours le corps sans âme est retombé de son haut : c'était la roche de Sisyphe.

— Elle a enfin renoncé pourtant ?...

— Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce qu'elle avait fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait créé une importance artificielle ; elle s'était étudiée à lui donner l'air du chef de la famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes les forces qu'elle lui avait prêtées ; il s'agissait enfin, après avoir passé dix ans à faire prendre un fantome pour lia lionimc, de rejelor ce fanlùme dans le

LE .MAIU JU-: MADAME UE bOLAMGE. (>.'>

néant et de se mettre à sa place sans avoir Tair de rien déranger.

— Et madame de Solange a réussi î

— Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir^ elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité s'éteindre comme on l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à ne voir qu'elle^ à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche^ elle seule est influente j, elle seule existe. Le nom de son mari même lui appartient; c'est elle qui le porte; lui^ on l'appelle le mari de madame de Solange.

— Et il a consenti à cette annulation ?

— Non pas sans lutte. Gomme on touchait à ses habitudes^ il a d'abord résisté; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la terrible volonté de cette femme ? Aujourd'hui le mari de madame de Solange est un vieillard presque en enfance^ que l'on soigne à part dans un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à personne et personne ne lui parle. Sa fille seule., sortie du couvent depuis quelques moiS;, lui témoigne une afl'ection dont il semble heureux ; mais cette consolation lui sera bientôt enlevée; car uuidame de Solang(3

n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les efForts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne^ et ce qu'elle n'a pu faire par son mari, elle ressaiera par son gendre.

— Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme, car ce gendre est trouvé.

— Je m'en doutais, dit tranquillement le notaire.

— Et vous le connaissez ?

Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.

— Monsieur le comte a bien mauvaise opinion de mon intleligence aujourd'hui, dit-il en souriant.

De Lanoy lui frappa sur l'épaule.

— Eh bien ! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le désordre et les procès de ma mère m'ont laissé; il faut qu'une riche alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y peut trouver à redire ; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand poète :

<t Les niurleli> sont t'ijaux, etc. «

LE >1A1U DE MADAME DE SOLANGE. i\l

Dans notre siècle^ il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante ; avec mon nom je puis arriver à tout.

— Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de Tamhition de madame de Solange ?

— Loin de là, mon cher, je m'en réjouis ! Ne pouvant arriver que par moi, elle n'épargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses relations, son adresse, tout sera employé à mon profit. En galanterie comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle hasarde mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend mille services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience ou par scrupule. N'appartenant plus à aucun sexe, elle peut être la confidente de tous deux. Elle remarque ce qui vous échappe , intrigue, rampe et ment pour vous !

•—Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire ; avoir une vieille dans ses intérêts, c'est prendre le diable à son service ; on peut s'en trouver bien tant qu'on ne lui vend point son âme.

— C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien que madame de Solange me mène, mais comme la poudre mène le boulet, c'est-à-dire, à condition que je serai en avant; c'est, du reste^ chose facile et que je crois entendre.

os >OlYjiLLES.

— En effets dit rhomme de loi avec un sourire où perçait l'ironie;» j'ai toujours vu monsieur le comte habile à se faire des serviteurs^, sans s'astreindre à leur payer de gages; aussi lui seul me semble-t-il capable de lutter contre madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il point à s'en plaindre; quand les forces sont égales^ on est juste par nécessité.

— Je l'entends ainsi^ dit le gentilhomme en se levant ; préparez;, mon cher Durocher^ un projet de contrat qui puisse être avantageux aux deux parties. J'apporte de mon côté un nom^ une position à la cour; j'ai droit à des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous laisse vous fera connaître^ à peu prèS;, ce que je désire. Arrangez cela en termes de basoche et de manière à ne point effaroucher madame de Solange. Votre projet de contrat rédigé^, le duc de Lussac, qui s'est entremis dans cette affaire, le lui portera^ et si les clauses lui conviennent^ je me ferai présenter à la petite^ que Ton dit fort passable.

— Vous ne l'avez point encore vue?

— Non^ je veux savoir avant tout si nous pouvons nous entendre; un mariage est chose grave^ et Ton ne doit point s'engager à la légère. Tout votre avenir peut dépendre d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant à la femme^onatoujoursletemps de la connaître. Voyez donc, JJurocher; à prendre mes intérêts et à les bien assurer.

LE .MAlll Dïù MADAME JU-: ►SOLANGE. OU

— J'y mettrai mes soins.

— Tâchez que tout soit prêt pour demain.

— Je doute que je le puisse, monsieur le comte : il y aura des recherches à faire, des titres à consulter...

— N'avez-vous point Taide de Jérôme Bouvart, votre clerc, que vous dites aussi habile que vous?

— C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis quelques mois Jérôme n'est plus le même.

— Comment! Se dérangerai t-t-il?

— Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un trappiste, et son esprit semble toujours en voyage.

— Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant sa poudre devant un petit miroir accroché au mur.

— Je Tai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à sa cousine chez les dames de la Visitation ; mais depuis deux mois il y retourne à peine.

— N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez diligence; je veux finir cette affaire, maître; je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion.

— Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence et il connaît mon zèle.

— Fort bien. Vous serez content de moi.

Aces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarité impertinente qui constituait, à celte époque.

les bonnes manières^ s'avança vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et disparut, en fredonnant, dans l'escalier tortueux.

Le siècle de Louis XIV apparaît seul^ au premier abord, dans Versailles : palais, jardins, places, rues, boulevarts, tout semble marqué du même cachet de despotique splendeur. Partout éclate cette volonté inflexible du grand roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant la création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver la France dés siècles suivants, il faut chercher dans les lieux écartés où se cachent les hôtels à frontons sculptés en guirlande; les petites maisonsà portes dérobées, au-dessus desquelles s'entrelacent

des amours; les jardins à longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une statue de femme. C'est là que la société de Louis XV^ fatiguée de l'éclat symétrique du règne précédent^ vint cacher ses vices entre cour et jardin^ non par pudeur^ mais par sensualité^ car le xvnr siècle fut^ avant tout^ une époque de jouissance^ n'appuyant sur rien^ se jouant de tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse frivolité de Sardanapale arrangeant son bûcher.

Or, c'est dans un de ces hôtels de Vère Pompadour que je dois maintenant vous transporter. Bâtie quelques soixante ans auparavant au fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait toute la richesse mesquine et toutes les grâces affectées de l'époque. On y arrivait par une cour étroite sur laquelle s'ouvrait une porte latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait apercevoir du dehors, donnait sur une terrasse bordée de caisses d'orangers, et sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacinthes. Le reste du jardin était divisé en étroites platesbandes, encadrées de sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran solaire de marbre blanc, et, çà et là^ quelques statues montraient leurs tètes par-dessus les buissons taillés en gobelets. Deux allées de tilleuls, placées aux deux pignons, conduisaient à un vaste berceau de vigne et de chèvre-feuille sous le-

U: MAIU JH-: MADAME i)K SOJA^Ni^K. lA

quel;, eu été^ madauiti de Solauge recevait quelquefois ses visites.

Au moment où commence notre histoire^ un vieillard et une jeune fille s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville d'une élégance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crêpés, étaient recouverts d'un léger nuage de poudre; une tabatière d'émail sortait à demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie bien tirés étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et deux roses d'un grand prix étincelaient à chacune de ses mains.

Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus visible. Son visage avait, non point cette teinte chaude et tannée, dernière fraîcheur du vieillard, mais une pâleur blafarde qui ùtait à ses rides leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lèvres, toujours entr'ouvertes, étaient agitées d'un tremblement nerveux,et ses yeux, d^un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague.

Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur d'une première jeunesse. L'air modeste et provoquant à la fois, elle eût pu servir de modèle à une vierge peinte par Watteau. Son costume participait de cette double expression : on y sentait un reste d'habitudes du couvent déjà mêlé d'une demi-science mondaine.

Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire^ et la lisait à haute voix. Tout à coup elle s'interrompit ; le vieillard venait de s'assoupir. La jeune fille posa le livre sur sa chaise et s'approcha doueement; mais ce mouvement lui fit rouvrir les yeux.

— Ah ! je vous ai réveillé^ mon père ! s'écria-t-elle avec regret.

— RestO;, dit-il d^me voix f rèle ; assieds-toilà, Jeanne... plus près^ plus près encore.

Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude gracieuse d'une enfant qui demande des caresses.

Il posa une main sur son épaule^ releva de l'autre son front et la regarda longtemps avec une sorte d'enchantement naïf.

La jeune fille sourit d^ abord sous ce regard; mais je ne sais quel souvenir traversa subitement sa pensée^ ses yeux se mouillèrent et elle baissa la tète.

— Qu'y a-t-il^ Jeanne? demanda le vieillard^ à qui ce iiiouvenient n'avait point échappé.

— RieU;, rien^ monpère^ répondit-elle rapidement*

— Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais pleuré; je voulais t'en demander la cause^ et ce matin j'ai oublié... Oh 1 ma tête ! ma tète !...

Il porta les deux mains à son front avec l'expressioil 'plaintive d'un enfant. Jeanne voulut l'entourer de soi

LE MARI DE JMADAME DE SOLANGE. 7o

bras; mais il se dégagea doucement^ jeta autour de lui uu regard précautionneux^ et baissant la voix:

— Madame de Solange te rend malheureuse, peutêtre? dit-il avec une sorte d'eflroi,

— Qui vous fait penser cela? interrompit la j(3Une fille.

Il lui imposa silence de la main.

— Bien, bien, je sais que tu ne me Favoueras point. A quoi bon ! je ne pourrais te protéger, moi ; mais prends garde, Jeanne ; ne résiste pas à ta mère. Tout ce qui résiste, vois-tu, elle le brise !

— Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent vers son père.

Celui-ci Tattira plus près de lui.

— T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demânda-t-il.

— Nullement, mon père.

— Tu désires peut-être quelque parure?

— Aucune.

— Pourquoi le cacher ? on pourrait te Fachetèr. Ta pension est faible et ne doit point te suffire.

— ■ Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de pauvres familles.

— Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir?

— Hélas ! mon père, ceux qui souffrent ne manquent jamais.

M. de Solange regarda autour de lui^ et^ tirant de la poche de sa vest^ une petite bourse de cuir de daim :

— Tiens, dit-il.

— De Tor ! s'écria Jeanne étonnée.

— Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie l

— Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle ?

— Non.

— De qui donc, alors?

— Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant.

— Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit Jeanne vivement. Cette bourse...

Et comme si un souvenir Pilluminait subitement :

— Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques jours ! s'écria-t-elle.

— Tais-toi, dit le vieillard épouvanté.

— Quoi ! ce serait.,.

— Tais-toi !

Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup d'œil autour de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls.

— Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis chez elle comme à Thospice; je n'ai rien à moi... Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il pourrait te rendre heureuse.

— Oh ! mon père, mon père ! s'écria Jeanne émue à la fois de honte, de pitié et d'attendrissement.

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— Dis que tu es heureuse^ Jeanne ! reprit celui-ci en Tattirant à lui. Pauvre fille ! J'aurais \oulu pouvoir dérober pour toi le trésor du roi de France ! Si j'avais 1(î paradis, vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout entier sans y garder même une place... Mais embrasse donc ton père ! remercie-le donc ! C'est la première fois que je puis te faire un présent.

Il y avait dans les paroles du \ieillard une tendresse à demi égarée qui émut Jeanne jusqu'au fond du cœur. Dépouillée de sa volonté par une longue oppression, cette pauvre âme en était revenue à tous les instincts de l'enfance.

Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa ses cheveux blancs.

— Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. Ah ! ils me croient la tète faible !... Mais je vois tout, je comprends tout. Aussi, sois tranquille, ma Jeanneton, je sais comment faire, maintenant. On ne se défie point de moi ; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais cache la bourse, surtout, cache-la bien.

— Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille doucement, et il faudra la rendre.

— La rendre ! à qui ?

— A ma mère.

— Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras donc que je l'ai prise?

— Noii^ mon père.

— Elle le devinera, on te forcera à Tavouer; lu me dénonceras, malheureuse !

— Mon père !

— Oh ! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mère se vengerait sur moi. Tu ne voudrais point me rendre malheureux. Tu es la seule qui m'aime ici. Oh ! ne rends pas la bourse; je Tai prise pour toi, Jeanne, Par miséricorde, ne dis rien à ta mère.

Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille éperdue se jeta dans ses bras en s'efiforçant de le rassurer par ses promesses et ses baisers, mais il semblait toujours inquiet,

— Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se découvrira. Rends-le-moi, c'est le plus sûr; rends-lemoi; je le garderai.

Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement.

— Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un doigt sur ses lèvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour mentir; ton confesseur te le pardonnera, et, s'il le faut, je prendrai sur moi le péché.

Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout de l'allée. Il venait annoncer à M. de Solange que le souper était servi.

Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander la discrétion, et, s'appuyant sur le bras du

v.'ilet, il regagna (Vun pas chancelant l'appartement qu'il occupait dans Thôtel.

La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de pitié caressante^ jusqu'à ce qu^il eût disparu derrière les tilleuls. Alors ses idées parurent prendre un autre cours^, et elle tomba dans une profonde rêverie.

Lejour^, qui commençait à baisser^ ne jetait sur la tonnelle que des lueurs incertaines ; la cloche du souper avait sonné^ et^ suivant l'usage établi dans la plupart des maisons nobles, Jeanne n'y devait point paraître. Certaine ainsi que son absence ne pouvait être remarquée par sa mère, ni par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille chercha le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de son sein une lettre qu'elle y tenait cachée,

La seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une subite émotion, car la rougeur couvrit ses joues, et elle promena autour d'elle un regard inquiet; mais, sûre de ne pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit lentement et se mit à le relire tout bas.

Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt, car elle ne tarda j)oint à l'absorber tout entière. Une lueur d'indicible joie illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait tout à coup sous un nuage de doute et de crainte. Deux ou trois fois elle s'interrompit, demeu-

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lant immobile, les yeux fixes et comme écrasée sous un sentiment de désespoir.

Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la recommencer lorsqu'un bruit de pas se fit entendre : elle cacha vivement dans son sein la lettre qu'elle tenait, et presque au même instant madame de Solange parut à l'entrée de la tonnelle.

Madame de Solange était une femme de haute taille , richement vêtue, à la démarche lente, mais ferme. Rien chez elle ne rappelait son origine. Ses traits avaient une régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides se cachaient sous une sorte de blondeur aristocratique. Ce qui manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction : c'était la vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa maigreur, et la lividité de son visage perçait le fard dont elle l'avait couvert. C'était seulement dans le regard que l'on retrouvait Tindice d'une énergie éprouvée; toute la vitalité s'y était réfugiée, et son Q'il gris brillait d'un éclat que l'on avait peine à supporter.

Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et la tète baissée à son aspect; madame de Solange ne parut point y prendre garde.

— Je vous cherchais, dit-elle à la jtanie fille d'une voix dont l'harmonie avait quelque cliose de métallique, l^tes-vous seu1(»?

— Seiile^ madame^ répondit Jeanne.

Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille vevait de quitter et lui fit signe de prendre un des sièges rustiques qui se trouvaient sous la tonnelle.

— J'ai à vous parler^ Jeanne^ reprit-elle d'un ton plus confidentiel que de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi avec attention.

La jeune fille obéit.

— Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le couvent, reprit madame de Solange , j'ai évité de vous présenter à la société qui fréquente l'hôtel. Vous avez vécu dans la retraite comme il convient à une fille de votre condition, qui ne doit paraître dans le monde qu'en se mariant; mais ce moment est enfin venu.

— Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne, qui leva brusquement la tête en tressaillant.

— Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je pouvais le désirer.

— Pour moi? interrompit la jeune fille.

— Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il dans cette nouvelle qui puisse vous étonner? N'avezvous jamais pensé qu'il en devrait être ainsi tôt ou tard?

— Madame..., balbutia Jeanne éperdue.

— Allons, remettez-vous, dit froidement madame de Solange; il s'agit ici, non point de s'émouvoir, mais de

causer. Le mariage aura lieu dans un mois, et dès demain je vous emmènerai pour choisir le trousseau.

Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un instant comme foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les mains jointes et sans pouvoir parler,

— C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée ; dans un mois, madame, c'est impossible.

— Pourquoi donc? demanda la marquise.

— Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh! je vous en conjure...

— Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience.

— Je ne veux pas me marier, ma mère! s'écria la jeune fille qui se laissa glisser à genoux.

La marquise recula vivement.

— Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces larmes; et que dois-je conclure de pareilles folies? Les (lames de la Visitation auraient-elles abusé de leur iniluence pour vous inspirer un fanatique dé<;ir de fuir le monde?

— Non, madame.

— Qu'est-ce donc alors? Epronvez-vons quelque répugnance pour le mariage?

— Je ne dis point cela, madame.

— C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; mais je ne vous l'ai point nommé, vous ne l'avez

jamais vu. S'il est jeune^ spirituel^ galant et de grande naissance, le refiiserez-vous également?

— Ah! quel qu'il soit! s'écria Jeanne, emportée par son émotion.

Madame de Solange leva brusquement la tête :

— Alors, vous en aimez un autre? dit-elle. Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause.

— Ainsi, vous Tavouez, reprit la marquise d'une voix dont le tremblement annonçait une colère retenue ; eh bien, mademoiselle, voyons votre choix! Pour être préférable au comte de Lanoy, il faut que l'homme distingué par vous réunisse à un haut degré les avantages de la beauté, de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! nommez-le sur-le-champ! Mais pourquoi ce silence? Hésiter, c'est me faire croire à quelque préférence indigne. Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le prononcer? Parlez, mademoiselle! mais parlez donc !

— Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, étouffée de sanglots.

La marquise fît un brusque mouvement.

— C'est-à-dire que vous rougissez d'avouer votre choix, reprit-elle. Vous-même, alors, en faites justice! Qu'il n'en soit plus question; vous épouserez M. de Lanoy.

— Ma mère ! par pitié 1 s'écria Jeanne.

8 i >'0U TELLES.

Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras^ et avec un emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement contenu :

— Assez! dit-elle^ vous obéirez!... Point de prières, point de larmes! Je le veux ! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles préférences. Gardez vos rêves, vous le pouvez; mais ce mariage réalise un espoir que je poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit et le rang que nous avons le droit d'ambitionner : il se fera, mademoiselle. Fussé-je à mon heure d'agonie, je remettrais à recevoir l'absolution de mes péchés pour signer votre contrat.

L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit la jeune fille; elle leva vers sa mère des yeiL\ noyés de larmes; mais le regard fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volonté si implacable, qu'elle fut comme écrasée et qu'elle se laissa retomber sur le siège qu'elle avait quitté.

Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; elle avait déjà repris possession d'elle-même.

— Vous rétlécliirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. On a dû vous apprendre au couvent qu anous appartenait le droit ih disposer de votre sort, à vous le devoir devons soumettre; mais il nesuffitpoint d'obéir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à

votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne Toublierez point. Allez!

Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.

Madame de Solange demeura longtemps à la même place, les yeux immobiles, le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était loin de l'avoir laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune fille ressentait un amour, impossible à approuver sans doute, puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les suites pouvaient être dangereuses.

Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, la marquise avait vu clair dans le fond de cette âme, qui s'ignorait encore elle-même. Jeanne avait cette docilité de l'enfant qui a grandi sans s'en apercevoir ; mais le péril de ses afi'ections pouvait lui révéler le secret de sa force, et alors la révolte était à craindre, car il y avait dans la fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces de la jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en vain cette énergie : madame de Solange l'avait devinée sous son enveloppe, comme l'œil d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'éviter la résistance était de tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille n'essaierait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de son impuissance, elle se jetterait dans la résignation.

C'était par suite de cette pensée que la marquise avait renoncé à pousser plus loin sa découverte et brusquement interrompu Texplication commencée. Elle savait qu'occuper un cœur de son affection, même pour la combattre, c'est Ty engager plus avant; qu'en arrachant à Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait avec plus de liberté. Elle résolut donc de ne lui faire aucune question, mais de tout découvrir, s'il était possible, décidée à ne rien négliger pour rompre une inclination ((ui mettait ses espérances en péril.

Six heures venaient de sônner et tout semblait encore dormir dans l'hôtel de Solange. Une porte vitrée du rezde-chaussée était seule ouverte, et les premiers rayons de Taube Tilluminaient d'une molle lueur.

Le marquis était assis près du seuil , respirant cette brise piquante d'octobre que tempérait la première chaleur du. soleil levant. Son sommeil était court, comme celui de tous les vieillards, et il se levait avant Taurore pour jouir de cette heure de solitude. Soumis tout le jour au règlement établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se promener, prendre ses repas qu'aux

moments indiqués^ toujours suivi d'un valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur, il se trouvait alors délivré de ces liens dégradants dans lesquels on avait étouffé sa pauvre âme. Le génie tyrannique qui réglait ses destinées dormait encore, et, débarrassé de l'oppression qui tenait habituellement sa pensée captive, il pouvait reprendre possession de Tespace et du jour, retrouver en lui-même la force de désirer, de penser, car Dieu n'avait point refusé toute lumière à cette intelligence. Doucement ménagée, elle eût pu briller comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons, aident pourtant à la clarté du ciel; mais on lui avait demandé plus qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût fallu à ces facultés modestes que le labeur de chaque jour; attelage vulgaire, c'était assez pour elles de traîner le soc dans le sillon commun; madame de Solange avait voulu les transformer en coursiers de guerre; elle les avait lancées dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et rappelé à toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard avait cédé, après une courte lutte, et les dernières lueurs de son esprit s'étaient éteintes dans les humiliations.

Il y avait déjà quelque temps quïl était assis à la même place, fixant sur le jardin un vague regard.

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lorsqu'une porte s'ouvrit doucement à Tautre extrémité de rhôtel.

Jeanne y parut^ la tète couverte d'une coiffe du matin et enveloppée dans une pelisse. Elle promena les yeux de tout côté, fit quelques pas, puis s'arrêta; elle semblait tremblante. Cependant, après s'être assurée que le jardin était désert, elle se glissa légèrement derrière une touffe de lilas et gagna la tonnelle.

Arrivée là, elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et s'avança vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit et permettait d'apercevoir la campagne. Une vieille statue y était adossée, et les lignes tracées sur le marbre par les passants prouvaient suffisamment qu'on pouvait l'atteindre du dehors.

La jeune fille en fit le tour, glissa la main sous le socle à une place qui semblait lui être connue, et en retira une lettre. Au même instant, une exclamation retentit à quelques pas; elle détourna la tête; madame de Solange était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls.

La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre allée et de courir à la porte du jardin; mais on l'avait refermée. Éperdue, elle cherchait autour d'elle, lorsque son nom prononcé par une voix connue lui fit lever les yeux; elle aperçut son père, poussa un cri do joie et se précipita dans son appartement.

Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise^ qui revenait sur ses pas^ ne trouva plus la jeune fille en arrivant devant Thôtel; mais un regard jeté sur la porte vitrée du marquis lui tit tout comprendre, Elle s'arrêta indécise.

Depuis plusieurs anuéfes que M. de Solange vivait r^'légué dans cette partie de Tliùtel^ elle en avait à peine deux ou trois fois franchi le seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance lui rappelait trop d'espérances avortées et aussi peut-être trop d'inexorables torts pour qu'elle ne cherchât point à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était pour elle comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit un monstre ou un fou^ et dont on n'approche que lorsque la mort les a rendues vides.

Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable pour la laisser échapper. xVprès un moment d'hésitation, elle surmonta sa répugnance, s'avança vers la porte et l'ouvrit résolument.

Le marquis était assis au fond de la cliambre, serrant une des mains de Jeanne, pâle et haletante. Tous deux tressaillirent à l'aspect de madame de Solange, et le vieillard cacha vivement un papier qu'il tenait ; mais la marquise avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers Jeanne, qui avait baissé les yeux, et de cette voix dont la douceur avait je ne sais quelle inflexibilité sonore :

— Votre gouvernante vous cherche, dit-elle, La jeune fille, étonnée, leva les yeux.

— Allez, reprit la marquise.

Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut balancer un instant ; sa main serra celle du marquis, comme pour lui demander Tordre de rester; mais celuici, qui avait rencontré Tœil de la marquise, détourna la tète. Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la jeune fille sortit lentement.

Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte, qu'elle referma derrière elle ; puis, laissant tomber les rideaux qui avaient été relevés et permettaient (le tout voir du dehors, elle revint vivement vers le vieillard :

— Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement.

— Un siège ! un siège pour madame! balbutia le marquis, qui promena les yeux autour de lui comme s'il eût cherché un valet.

— Veuillez m'écouter, monsieur, interrompit madame de Solange avec impatience.

— Une belle étoffe ! reprit le vieillard en ayant Tair d'admirer la robe de la marquise.

Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement.

— Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur le marquis espère échappera mes questions en

feignant de ne les point saisir ; c'est un moyen dont il a toujours eu Thabitude ; mais il prend une peine inutile^ je sais tout.

Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre.

— L'hiver vient^ madame^ continua-t-il; il n'y a plus d'oiseaux dans les tilleuls^ plus de violettes...

— Assez, s'écria la marquise; regardez-moi^ monsieur, et veuillez m'écouter! Je sais tout, vous dis-je ! Jeanne est entrée ici tout à l'heure avec une lettre ; je l'ai vue ! Sûre que je l'exigerais, elle vous l'a remise pour me la dérober, et vous la tenez encore.

Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les larges poches de son habit brodé.

— Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec autorité; il me la faut sur-le-champ !

— Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura le vieillard d'un accent à demi égaré.

La marquise fît un brusque mouvement, mais elle le réprima aussitôt, et, s'approchant d'un air presque riant :

— Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi refuser de me répondre, monsieur? Je ne suis point venue seulement pour cette lettre, et j'ai besoin de causer avec vous.

Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif.

— Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame

de Solange ; la voilà grande et le temps me semble venu de songer à son établissement.

Le marquis garda le silence.

— J'ai cherché longtemps^ continua la marquise^ mais je crois enfin avoir trouvé le mari qui lui convient.

— Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant la tête.

— Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la cour, ajouta la marquise; M. le comte de Lanoy.

— Le fils de Tancien gouverneur du Périgord?

— Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son père?

— Si je Tai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon d'enfance ! Grande noblesse, madame ! Les de Lanoy comptent autant de quartiers que les Montmorency. Il faut que Jeanne épouse le comte !

— A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec plaisir, monsieur, que nous commençons à nous comprendre. Mais, en échange de la bonne nouvelle que je vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me donner ce papier...

Le marquis tressaillit et fît rentrer dans sa poche la main qu'il en avait laissée sortir à demi; ses regards, dans lesquels s'était allumé un éclair d'intelligence^ semblèrent s'éteindre.

— Un beau jour^ madame^ un beau jour, dit-il d'une voix enfantine en montrant le soleil qui étincelait à travers les rideaux.

— Il est vrai^ répondit tranquillement la marquise^ et vous devriez en profiter pour une promenade.

— Moi ! s'écria le vieillard étonné.

— Je puis mettre le carrosse à votre disposition.

— Une promenade en carrosse ! répéta M. de Solange avec émerveillement*

— Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui.

— Et je pourrai la voir ! voir les chiens^ les piqueurs^ les gentilshommes 1

— Pourquoi non?

— Ah ! je le veux> je le veux, madame^ tout de suite ! — i Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre*

— Ah! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et comme si ce mot fut venu couper court à sa joie.

— ^ N avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir d'assister aux messes du roi? demanda la marquise; il vous y conduira, monsieur... dimanche prochain; la cour y sera tout entière.

— J'y verrai Marie-Antoinette?

— Et vous entendrez un office en musique.

— Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un sermon? On en prêchait de si beaux autrefois eu

Lorraine^ quand j étais jeune. Il y avait surtout un capucin dont j'ai oublié le nom... Croyez-vous que Taumônier du roi prêche aussi bien que lui^ madame?

— Mieux encore^ monsieur^ dit madame de Solange qui se prêtait à l'expansion pleine d'enfantillage du marquis. Mais^ complaisance pour complaisance; vous me donnerez le papier que Jeanne vous a remis.

Le vieillard retourna la lettre dans sa poche.

— Je ne peux pas^ murmura-t-il ; elle me Ta donnée à garder; si elle savait que je ne Tai plus...

— Je ne lui en parlerai point.

— Mais elle me la redemandera !

— Je vous la tendrai.

«— Bien sûr? demanda le vieillard qui jeta à madame de Solange un regard incertain.

^— Je vous le promets^ marquis^ dit celle-ci en souriant. Mais vite, si vous tenez à votre promenade dans la forêt. La chasse ne tardera point à rentrer.

Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer quelques heures d'une liberté perdue depuis dix années et de quitter sa prison pour respirer 1 air libre des bois luttait en lui contre la parole donnée. On eut dit d'un enfant tenté, dont la passion combattait Un reste de volonté. Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier remis par Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle se tendit à moitié vers

la marquise^ qui saisit vivement la lettre^ brisa le cachet^ et lut rapidement ce qui suit :

(( C'est dans quelques jours que le contrat qui vous » lie au comte de Lanoy doit être signé ! Vous le savez^ » car je vous en ai avertie. Vous savez aussi que je » tiens prêts les moyens de fuite. Vous pourrez donc, » jusqu'au dernier instant, choisir entre moi et celui » que votre mère vous destine ; mais, le choix fait en » faveur de celui-ci, ne songez plus à celui qui vous » écrit; tout sera fini pour lui.

» Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela de- » vait être ainsi; ce n'est point votre faute si je vous ai » aimée, moi qui n'avais le droit que de vous adorer de » loin comme les saintes du ciel. Plus sage, je serais » aujourd'hui moins malheureux ! Mais, tant que j ai pu » vous voir, je n'ai pensé à nulle autre chose. Près » de vous, je sentais mon âme refleurir comme la cam- » pagne au printemps; un tourbillon de joie semblait » vous environner!

» Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que » vous m'avez donné. Que vous m'oubliiez pour le » monde ou que vous oubliiez le monde pour moi, je » vous aimerai uniquement et partout.

» Adieu donc, Jeanne ! adieu, pour quelques heures » ou pour toujours. »

Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture,

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elle se tourna brusquement vers le marquiS;, qui avait suivi tous ses mouvements avec inquiétude.

— Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, pâle et les lèvres serrées.

— Je rignore, répondit le vieillard.

— Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas pour sortir.

Le marquis se leva.

— La lettre, madame ! s'écria-t-il.

— Je la garde, monsieur.

— Que dites-vous?...

— Je la garde, vous dis -je !

— C'est impossible! s'écria le veillard éperdu ; Jeanne va revenir et me la redemander. Vous avez proniis de me la rendre, madame; il me la faut! je la veux !

Il s'était mis devant la porte.

— Place, monsieur, cria madame de Solange les j eux enflammés.

— La lettre! la lettre! répéta le vieillard.

— Place ! vous dis-je.

— Non, non! la lettre !

Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci l'écarta d'un geste violent, et s'élança hors de l'appartement.

Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour caché de Jeanne, la laissait dans la même ignorance

relativement à Tobjet de cet amôur^ car elle ne renfermait aucune indication ;, aucun détail qui pût en faire connaître Fauteur. D'un autre côté^ les raisons qui avaient autrefois détourné la marquise d'interroger la jeune ûlle existaient plus puissantes que jamais. Une explication ne pouvait qu'exalter le désespoir de celleci^ et la pousser à quelque résolution extrême. Madame de Solange trembla à la pensée de voir le caprice romanesque d'une enfant compromettre des projets si longtemps poursuivis.

Le temps^ loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait redoublée ; c'était désormais une préoccupation unique, dans laquelle allaient se fondre toutes ses volontés. Elle avait vu disparaître, l'un après l'autre, les horizons de la vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul point toujours fuyant; et plus elle avait épuisé d'eflorts pour y atteindre, plus le désir avait grandi en elle.

Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du règne précédent, et tant de fortunes inattendues avaient entretenu son espoir. Impérissable domination d'une passion inassouvie ! Quand les jours qui lui restaient à vivre pouvaient être comptés, elle ne songeait encore qu'à acquérir le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt 1 Fortune, santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût encore tout donné pour être de la cour et mourir sur le tabouret, comme Louis XI sur son

trône, le front fardé et dans toute l'étiquette d'une réception royale !

Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le comte pouvait le lui donner. De Jeanne allait dépendre la réalisation de toutes ses cliimères ou leur anéantissement.

Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage désespérée. Elle eût voulu tenir dans ses mains le cœur de la jeune fille pour le maîtriser et le soumettre, fallûtil pour cela le briser !

Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on vint lui annoncer que M. de Lanoy attendait au salon.

Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait été, comme nous l'avons déjà vu, son présentateur chez madame de Solange, et s'était entremis pour le mariage projeté. Il venait aider son protégé à discuter les conditions du contrat.

Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la cour et au plus haut degré de la puissance que lui donnait sa parenté avec la princesse de Lamballe. Nul ne possédait autant que lui cette légèreté moqueuse, alors à la mode chez la reine, et on le citait comme le gentilhomme de France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du reste, il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son valet de chambre, les brevets et les pensions qu'il arrachait au ministre.

Au moment où madame de Solange entra au salon^ il était assis sur une bergère dans tout le débraillé d'un gentilhomme qui se sent chez des inférieurs. A la vue de la marquise^ il se leva avec effort.

— Eh! la voilà! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc de notre exactitude, chère marquise. Pour vous, j'ai manqué trois rendez-vous. Il y a manœuvres de cavalerie ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y mener.

— Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je pourrai.

— Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous allons terminer l'affaire du contrat en un instant.

— J'attends maître Durocher.

— Voici un clerc que j'ai pris en ])assant t^t qui vous apporte le projet d'acte.

Madame de Solange apt^rcut alors del)Out près de la porte, un jeune homme dont les traits ne lui semblèr(^nt point inconnus. Il était vêtu de noir comme ceux de sa profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie et de Tespèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air. Il se tenait immobile à quelques pas du seuil, une main cachée dans sa poitrine. Au mouvement que fit la marquise il salua.

— Vous apportez le modèle' du contrat? demanda madame de Solange.

Le jeune lionime présenta^ sans répondre^ les papiers qu'il tenait à la main. L'expression de tous ses traits était si profondément douloureuse^ que la marquise fut un instant sans pouvoir en détacher ses regards.

Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à quelques pas dans l'embrasure d'une croisée. Elle prit les papiers que lui présentait le jeune homme et les déroula pour les parcourir ; mais à peine y eut-elle porté les yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tète.

— Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement.

— Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc.

— Vous?

— Moi^ madame.

— Qu'y a-t-il^ marquise? demanda le duc en se rapprochant.

— Rien...^ rien^ monsieur le duc, balbutia madame de Solange d'un accent altéré.

Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de Solange s'assit. Elle venait de reconnaître dans l'écriture du clerc celle du billet adressé à Jeanne.

Elle resta un moment comme anéantie de stupeur; elle doutait encore^ mais un nouvel examen ne lui laissa aucune incertitude.

Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme et chercha où elle l'avait déjà rencontré.

Le couvent des clames de la Visitation lui revint tout à coup en souvenir; c'était là qu'elle Tavait vu. Elle comprit à Tinstant comment il avait pu connaître Jeanne et s'en faire aimer^ car sa lettre ne laissait aucune incertitude à ce sujet. Elle ne se demanda point quel hasard avait ainsi comblé la distance qui les séparait^ ni par quelle fatalité un pauvre clerc avait pu plaire à sa fille; renvoyant à éclaircir plus tard tous ces détails et laissant une vaine indignation^ elle se mit à rechercher^ avec la promptitude des intelligences ambitieuses, le moyen de conjurer le péril. A tout prix il fallait écarter ce jeune homme, dont la passion hardie pouvait entraîner Jeanne à quelque résolution extrême. Mais comment y réussir?

Les yeux fixés sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame de Solange se perdait en réflexions, formant mille projets aussitôt rejetés. Pendant ce temps, Jérôme s'était approché d'une fenêtre donnant sur le parterre, et, appuyé sur l'espagnolette, plongeait jusquau fond dos charmilles un regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis à quelques pas, continuaient de causer en élevant de plus en plus la voix, sans sVn apercevoir.

Un bruyant éclat de ]*ire du comte interrompit tout à coup Fanxieuse préoccupation do la marquise et la força, pour ainsi dire, à entendre.

— De sorte, reprenait M, de Lanoy, que le colonel n'a rien su?

— Il n'est sorti de la Bastille qu'après les relevailles de sa femme, et ils vivent ensemble comme Philémon et Baucis. Du reste, c'est toujours le moyen le plus sûr, mon cher comte. Qu'un mari y regarde de trop près, qu'un créancier menace de poursuivre quelque homme bien né, vite une lettre de cachet, cela coupe court à tout. L'Évangile devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il recommanda d'éviter le scandale. C'est l'institution la plus chrétienne de la monarchie; aussi, j'en use pour moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche, avec ma tabatière, une douzaine de blancs seings, au moyen desquels on peut envoyer le premier fâcheux vivre dans la retraite aux frais de Sa Majesté ; et si jamais vous en désirez deux ou trois, ne fût-ce que par précaution...

— Un seul, monsieur le duc, dit madame de Solange en s'avançant vivement.

— Quoi! marquise, vous aussi?

— Un blanc seing, et je vous en aurai une éternelle reconnaissance.

— Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de tabac! Voyez ! ajouta-t-il en cherchant dans sa poche un petit portefeuille en moire brodée, duquel il retira plusieurs papiers. Prenez, marquise, et à discrétion.

Madame de Solange en prit un^ remercia et sortit.

Peu après un domestique vint avertir Jérôme Bouvart que madame le demandait. Il la trouva dans sa bibliothèque^ ime lettre à la main.

— Vous avez la confiance de maître Durocher^ ditelle; je puis vous accorder la mienne en toute sûreté.

Le clerc s'inclina.

— Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris. Jérôme parut surpris.

— Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange ; portez cette lettre et attendez la réponse; elle peut empêcher la signature du contrat.

— J'irai, madame, dit vivement le clerc.

— Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie !

— Je vous le jure.

— Et point de retard.

— Je pars à Tinslant.

— Allez; je vous attendrai.

Le jeune homme salua et sortit.

Madame de Solange courut à h\ fenêtre pour s'assurer de la route qu'il suivait, et le vit prendre l'avenue de Paris. Un éclair de joie illumina tous ses traits.

— Va, murmura-t-elle : maintenant je ne te crains plus !

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