‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 7 sur 37 · OOX/AT.ÈS COQUES · texte numérisé non relu

OOX/AT.ÈS COQUES

— Dites qiK' vous étiez bien aise d avoir un prétexte pour attirer ici cette 1111e. Oh! je ue suis point votre dupe, et je sais pourquoi vous aimez mieux peindre des vierges que des buveurs !...

— Encore, Marguerite! s'écria le peintre.

— Je ne veux plus qu'il entre de femme ici , continua la ménagère en élevant la voix.

— Vous oubliez que je suis le maître chez moi, Marguerite.

— Et vous, Jean, vous oubliez que je suis votre femme.

— Oh! non, je ne m'en souviens que trop, dit ](^ jeune homme avec colère ; maudit soit le jour où je vous ai rencontrée !

— Ce jour-là vous n'étiez point si fier. Gonzalès tressaillit.

— C'est juste, dit-il amèrement; j'étais alors un mendiant sans asile; je n'avais pu trouver six rixdalers de mon meilleur tableau, et mon hôtelier venait de me chasser. Oh! je n'ai rien oublié : vous m'avez ramassé dans la rue comme un chien abandonné; vous m'avez généreusement donné chez vous une niche et la pâtée.

— Qui vous parle de cela?

— Vous, Marguerite, vous qui me le rappelez; mais savez-vous ce que je vous ai donné, moi, en retour? Je vous ai donné mes espérances et mes plus beaux rêves;

je suis devenu votre niari^ moi qui aurais pu être votre fils! J'ai travaillé sous vos yeux^ comme un ouvrier pour son patro]!;, n'entendant que votre voix grondeuse, ne voyant que votre visajio mécontent. Et pourtant je sentais en moi toutes les aspirations de la jeunesse ! je rêvais femmes parées, chants suaves, fêtes étincelantes!.. Oh! que de fois, en passant devant le palais de Kuhens, en entendant la musique de ses bals, j'ai frissonné de désir et de douleur! que de fois je suis resté collé à la grille de son jardin, regardant les jeunes dames et Itiirs cavaliers se perdre deux à driiv, sons les charmilles!.... Kt je n'aurais eu qu'à vouloir pour que la grille s'ouvrit devant moi; car quiconque sait écrire son nom avec un pinceau est le bienvenu chezHubens, etGonzalès Coques n'est point pour lui un inconnu!.... Mais il eut fallu déranger la vie monotone ([ue vous m'avez faite; en revenant du milieu de ces femmes aux douces paroles, j'aurais trouvé votre langage [)lus rude et votre humeur plus pénible : j'ai mieux aimé renonctu* au plaisir pour ne pas trop sentir ma tristesse. I^art, d'ailleurs, peut consoler de tout, même de la jeunesse perdue; c'est à lui qu<' j'ai confié mes douleurs; mais, pour Dieu! ne cherchez point à m'enlever cette dernière joie, Marguel'ile; c;ir là où il u'y a plus d'espoir, il n'y a plus de ])atience.

Ces mots avai<'ut été prononcés avec uue amertume

(iONZALÊS COOUES. i'M

profonde et une colère maîtrisée; mais la grosse l l;ilaande ne parut pas les comprendre.

— Qu'est-ce que tout cela signifie? dit-elle; vous vous ennuyez, vous avez envie daller au bal; qui vous en empêche ?

Gonzalès fit un geste violent aussitôt réprimé.

— Retournez à votre cuisine, Marguerite, dit-il avec un désespoir résigné.

Ce calme subit exaspéra la Flamande.

— A ma cuisine ! s'écria-t-elle, suis-je donc une servante et n'ai-je point droit de rester ici, si je le veux?... Oh! je ne suis pas encore si sotte que tu le crois, Jean; au milieu de toutes tes belles phrases, il y a une chose ([ue je comprends, c'est que tu es ennuyé de moi et que tu me voudrais morte... Oui, morte !... Je ne serais plus L;raante, alors; tu pourrais aller aux fêtes de Ruboiis, le perdre avec les belles dames sous les charmilles, et même les peindre en vierges! Seulement, Jean, quand lu ne m'aurais plus là, il faudrait renoncer à être aussi souvent malade, car les belles dames ont peur de la lièvre et les veilles leur gâtent le teint... Il ne faudrait point leur demander de passer dix jours et dix nuits près de toi ; il n y a que les servantes comme moi qui peuvent cela!...

— Oui, dit le jeune homme, vous m'avez soigné comme le bourreau soigne son patient, pour avoir la joie de me

tuer ensuite tout à votre aise! Ne suis-je pas^ d'ailleurs^ votre propriété; et^ en bonne ménagère^ ne devez-vous pas conserver un animal domestique dont on peut vendre les produits? Ce que vous teniez à sauver^ ce n'était point ma vie^ c'était mon travail.

— Il est beau^ ton travail : voilà deux mois que lu n'as pas vendu un tableau ; et cependant on t'en demande de tous côtés; mais tu aimes mieux rester des journées entières devant cette grande toile, regardant les mouches voler et te donnant l'air de penser afin de ne rien faire.

— Allez à votre cuisine, Marguerite, répéta Gonzalès, qui sentait sa patience à bout.

Mais la Flamande avait été blessée au vif, et, comme il arrive toujours en pareil cas, elle sentait sa colère grossir à mesure qu'elle parlait.

— Oui, reprit-elle, ma place est à la cuisine, car cVst celle des honnêtes femmes, et ici on ne reçoit que des filles de joie.

— Allez-vous-en, allez-vous-en, au nom de Dieu !

— Ici, il ne doit y avoir que les ingrats qui oublienf ce qu'on a fait pour eux.

— Sor tirez-vous!...

— Que les paresseux qui se laissent nourrir par leur femme.

iionzalès ne put eu fVont(-r (l;ivniila.L:'e; il saisit Mor-

guérite par le bras^ la poussa rudement dehors^ referma la porte à clef et vint se jeter sur un fauteuil à Tautre bout de Tatelier.

C'était la première fois qu'il avait recours à la violence pour échapper aux persécutions de sa femme, et il se sentit à la fois triste et effrayé de ce qu'il vouait de faire.

Gonzalès Coques avait épousé Marguerite un peu par reconnaissance, un peu par faiblesse et sans trop calculer les suites d'un pareil engagement. Il est un âge où l'on essaie tout ce qui est nouveau, sans hésitation, où l'on joue son bonheur, sa vie, par indifférence ou curiosité. Gonzalès avait moins regardé son union avec Marguerite comme un mariage que comme une association domestique. Il n'y avait vu, au premier abord, que le moyen de se faire un intérieur où il serait sur de trouver quelqu'un qui lui tînt lieu de mère et de sœur; il ne tarda pas à voir combien il s'était trompé.

Marguerite l'aimait d'une affection peu élevée, mais entière et dominatrice. Il (*st rare que l'amour d'iinr femme déjà vieille pour un honnne j^nine n'ait point ce caractère tyrannique : il semble que dans les attachements tardifs, la passion veuille se dédommager d'une longue retenue, qu'elle tienne à compenser le temps perdu et à dépenser dans ses derniers élans tout ce qu'elle a économisé de tendresse et d'exaltation.

^r.ilheureusemeiit ces affections sont de tristes fleurs (l'automne sans charme et sans parfums. La passion n'a (le grâce que dans la jeunesse : c'est alors seulement (ju't'Jle est aimahle, caressante^ car c'est alors seulement | ({u'elle est heureuse d'elle-même. Aussi les amours venus après l'âge manquent-ils toujours de loisirs et de possession. Le cœur s'y réchauffe comme les vieillards «lux derniers rayons de l'été^ avec une joie égoïste et jiuérile; on ne songe qu'à écarter tr.ut le monde de son soleil^ tandis (pie^ plus jeune, on eut voulu 1<^ fnire partager à tous. Heureux encore quand d'extravagantes laihlesses ne viennent pas déshonorer ces liaisons et compr«jmettre par le ridicule la sainteté de Tamour !

Marguerite ne sut point éviter ce dernier écm^l. Jalouse et impérieuse, elle poursuivit parlout Tunizalès (le ses nrdres ou de ses plaintes.

Ihi reste^ son penchant pour celui-ci ne manquait ])i»ijil seulement de jeunesse^ mais de distinction, ri l'on y Irouvait, outre Pégoïsme d'une passion tar- i (li\e, la grossièreté d'une ame plus soumise à Tinstinct qu'au sentiment. Ce qu'elle aimait surtout dans Gonzalès, c'était sa jeunesse, sa luMuh'; c'était peut-être aussi cettefaihlessemalailiv.' iju'elle pouvait maîtriser ou soigner, (^t([ui lui (louuail ainsi, lour A tour, les plaisirs du despotisme et de la prolecliou.

Or^ aucune nature ue pouvait être plus antipathique

nu jeune peintre. Aiilaiilil y aMiil chez Marguerite (l«' brutalité ignorante^ autant il y avait chez lui de susceptibilité délicate; c'était une de c<\s ànies amoureuses seulement des idéalités; papillons charmants^ mais frêles^ qui ne peuvent se heurter à la réalité sans y laisser la poussière de leurs ailes.

Gonzalès Coques ne manquait point pourtant dénevgie^ mais c'était une énergie paresseuse à se produirr au dehors. Replié sur lui-même^ il était capable de tout supporter^ pourvu qu'il fallût souffrir et non combattre* Ne sachant point soutenir Faction, la résistance le lassait vite ; aussi n'eût-il riun accordé à la menace ni à l'insulte^ mais la tracasserie obstinée unissait toujours par le vaincre.

Là était la cause de la douiination presque absolue que Marguerite exerçait sur lui dans tous les détails d<^ la vie, domination facile d'ailleurs^ et dont les intelligences supérieures laissent le plus souvent le plaisir aux intelligences vulgaires^ soit par inditférence, soit l^arce que, tourmentées de plus hautes préoccupations, elles dédaignent de combattre pour si peu.

Cependant, depuis que le despotisme de iMarguerite s'était étendu sur Tart, (3onzalès connnencait à le trouver plus difficile à supporter. Plusieurs fois déjà, lasse de ses accès de jalousie et irrité de ses persécutions, il avait songé à reconquérir son indépendance en quit-

tant Anvers ; mais un besoin d'aflection le retenait malgré lui : il avait peur de retomber dans l'isolement qui avait attristé ses premières années. Marguerite était encore le seul être auquel il fût attaché par quelque lien; près d'elle il était malheureux; mais il n'était point seul;, et pour ce cœur plein d'amour, la solitude c'était le néant.

La dernière scène que nous venons de raconter lui fit pourtant penser de nouveau à la fuite, et sans avoir pris de résolution, il se demandait comment il pourrait partir et où il devait aller, lorsqu'il entendit frapper doucement à la porte de l'atelier.

— Qui est là ? demanda-t-il brusquement. Une voix douce et un peu tremblante répondit :

— C'est moi, maître.

Gonzalès alla ouvrir, et un enfant d'environ quinze ans, portant un riche costume polonais, entra dans l'atelier.

— Pardon, Antonio, dit le peintre, en passant amicalement la main sur la tète de l'enfant ; j'avais oublié que ce fût ton jour de leçon.

Antonio leva sur lui unregîrd triste et qui semblait exprimer un reproche.

— Je ne l'oublie point, moi, dit-il doucement. Gonzalès alla se rasseoir, pensif, et l'enfant s'appro-

clia d(' lui avt'c iiii^' limidité tendrt^

— Vous êtes triste, maître!

Jean baissa la tète.

— Je comprends : elle est encore venue ici.

— Oui;, dit Cionzalès; elle est venue me rappeler ([u'elle me nourrissait depuis deux mois à ne rien faire; et elle a raison : depuis deux mois je n'ai travaillé que pour Tart ; mes journées et mes nuits se sont consumées ici, devant cette toile, où j'efface chaque matin ce que j'ai peint la veille !... car tous mes efforts sont inutiles, Antonio; j'essaie en vain de saisir les vagues images qui flottent devant ma pensée : au moment de les reproduire, elles s'effacent et se confondent. Et comment en serait-il autrement? Rien ne me rappelle leur beauté. Je cherche en vain autour de moi des formes à imiter : tout est lourd, grossier, trivial. Oh! pourquoi ne suis-je pas né en Italie comme nos divins maîtres?.... Pourquoi u'ai-je pas grandi comme eux dans une atmosphère de lumière, d'élégance et de poésie?... Ah ! ils étaient heureux, ceux-là !... leurs âmes n'avaient qu'à refléter la création qui les entourait, et leurs pinceaux qu'à la copier. Ils n'avaient pas besoin, eux, d'inventer le soleil et la grâce. Ils ne prenaient pas pour modèle de Vierge une danseuse ramassée sur la place publique ! Ils peignaient au milieu de fleurs embaumées, de chants mélodieux, de femmes demi-nues; et leur génie n'elait que du bonheur !

En pariant ainsi^ Gonzalès s'était approché de son tableau.

— Tout cela est froid et vulgaire^ dit-il^ en secouant la tête. Mon Dieu ! ne trouverai-je donc jamais le modèle de cette beauté que j'entrevois dans mes méditations? 0 Raphaël! Titien^ où sont vos belles maitresses qui vous ont rendus immortels ?

Il soupira et se tourna vers Antonio.

— Grâce à toi^ du moins^ enfant^ j'aurai trouvé une des formes que j'avais rêvées; regarde^ ma tète d'ange est belle^ et cependant qu'elle est loin de la tienne ! Veux-tu me servir encore de modèle aujourd'hui ?

— Je suis à vos ordres^ maître.

Gonzalès reprit sa palette^ vint se placer devant le chevalet^ et compara les traits de l'ange à ceux d'Antonio.

— Que les lignes de ton visage sont nobles ! dit-il en regardant le jeune Polonais avec une admiration complaisante ; que de douceur et de tristesse dans ton regard !... Ah ! si tu avais une sœur qui te ressemblât !...

Il y eut un assez long silence. Gonzalès s'était remis à peindre avec ardeur. Tout à coup la porte de l'atelier s'ouvrit^ et Marguerite parut de nouveau.

— Des gentilshommes espagnols qui demandent à monter, dit-elle brusquement.

— Au diable ! Que veulent-ils ?

— Je ne sais ; mais ils sont arrivés en carrosse doré.

r.ONZALÈS COQUES. 147

— Leurs noms ?

— Un seul s'est nommé : c'est le comte de los Cavallos.

Antonio jeta un cri.

— Eh bien^ est-ce que vous les connaissez^ vous ? demanda Marguerite.

Mais l'enfant ne répondait pas et jetait autour de lui un regard épouvanté. On entendit des voix sur l'escalier.

•— Ce sont eux, dit Marguerite en allant ouvrir la porte.

Antonio courut à Gonzalès.

— Je suis perdu !

— Oue veux-tu dire ?

— Au nom du ciel, faites-moi sortir sans qu'on nie voie.

— C'est impossible.

Les visiteurs étaient déjà sur le palier.

— Cachez-moi, alors, cachez-moi ! s'écria l'enfant éperdu.

— Dans ce cabinet, dit Gonzalès, en le poussant vers un refuge où il ramassait ses toiles.

Dans ce moment, le comte, suivi de deux gentilshommes, parut sur le seuil.

— Voici mon mari, cria Marguerite, en présentant Gonzalès aux visiteurs.

— Bonjour^ maître^ dit los Gavallos; Rubens nous a parlé de toi et nous venons voir ton musée,

— Regardez^ messeigneurs.

Les jeunes gentilshommes se mirent à examiner les toiles suspendues à la muraille et s'arrêtèrent devant les six tableaux commandés pour rarchiduc Léopold.

— Pourquoi diable ne termines-tu pas ces belles ébauches ? demanda le comte à Gonzalès.

— Je travaille à autre chose.

— Oui^ grommela Marguerite, à une Annonciation.

— De la sainteté ? mauvais genre, maître: on ne sait pas où placer cela ; c'est indécent dans une chambre à coucher et triste dans une salle à manger. Et où donc est-elle, cette Annonciation ?

Coques montra du doigt son chevalet et les trois seigneurs espagnols s'approchèrent; mais à peine le comte eut-il jeté les yeux sur la toile, qu'il s'écria :

— Et, pardieu ! regardez donc, Cabrella; est-ce que vous ne connaissez point cette tète d'ange ?...

— Mais c'est la nièce de la duchesse d'Alcanzo, la belle Dolorès.

— Que dites-vous, messeigneurs ? s'écria Gonzalès en s'approchant.

— Ah ! tu mets nos grandes dames dans ces tableaux de sainteté, reprit los Gavallos ; mais tu connais donc la duchesse? Je ne t'ai pourtant jamais rencontré chez

OONZALKS COQUES. l-iO

elle ; comment as-tu pu faire le portrait de Dolorès ? car c'est lui ; la ressemblance est merveilleuse.

— Cette tète d'ange^ interrompit Marguerite^ qui s'était approchée^ mais c'est le portrait du petit Polonais.

— Quel Polonais ?

— Antonio ; il était là tout à l'heure ; où est-il donc passé ?

— Il est sorti, dit vivement Gonzalès.

— C'est impossible: nous l'aurions rencontré dans l'escalier ; il faut qu'il se soit caché.

— Il n'est point ici, vous dis-je.

— Je parie le trouver, moi.

Mais Gonzalès lança à sa femme un regard dans lequel il y avait tant de commandement, qu'elle s'arrêta court.

— Qu'est-ce donc ? demanda le comte ; pourquoi nous cacher le jeune Polonais qui a posé pour l'ange ?

— Cette femme est folle, monseigneur, j'ai peint cette tète de souvenir.

Los Cavallos regarda Gonzalès d'un air soupçonneux, prit ses compagnons à l'écart et échangea avec eux quelques paroles à voix basse.

Coques sentit qu'il fallait en finir.

— Messeigneurs désirent-ils encore quelque chose ? demanda-t-il froidement.

Le comte laissa tomber sur lui un coup d'oeil hautain.

— Est-ce que nous te dérangeons, maître ?

— Je vis de mon travail, répondit le peintre.

Los Cavallos fit un geste de colère, qu'il réprima aussitôt.

— Nous te laissons alors, dit-il; seulement, prends garde, il en coûte cher quelquefois pour peindre de nobles dames.

Et se tournant vers ses compagnons :

— Allons chez la duchesse, ajouta-t-il; nous vérifierons la ressemblance de Dolorès avec Tange.

Gonzalès leur ouvrit la porte et les vit disparaître dans Tescalier tournant.

A peine seule, Marguerite s'était avancée vers le cabinet, et s'était trouvée face à face avec Antonio.

— J'en étais sûre ! s'écria- t-elle.

— Sortez, sortez, Marguerite ! dit (lonzalès, qui était accouru.

— Pourquoi se cache-t-il ? que signifie tout ceci ? Tout à coup les yeux de la Flamande s'arrêtèrent sur

Antonio ; elle laissa échapper une exclamation, comme si un soupçon tout nouveau la frappait, et, par un mouvement trop rapide pour être prévenu, elle écarta la pelisse de l'enfant.

— Une femme ! s'écria-t-elle.

Gonzalès demeura immobile et sans voix.

— Une femme ! répéta Marguerite : est-ce bien possi-

GONZALÈS COQUES. ITi!

ble ! Ah ! je comprends maintenant !... Voilà donc les (''lèves auxquels tu donnes des leçons, Gonzalès ?

— Taisez-vous, Marguerite.

— Ce n'est pas assez pour toi de la Catarina, il te faut des grandes dames !

— Taisez-vous, taisez-vous...

— Et tu crois que je souffrirai cela ? Non, non, je ne laisserai point changer ma maison en un mauvais lieu.

— Hors d'ici ! s'écria Gonzalès furieux.

— Oui, je m'en vais; mais je reviendrai bientôt avec la duchesse d'Alcanzo !

Elle s'élança hors de l'atelier; la jeune fille fit un mouvement pour la suivre; puis, s'arretant:

— Qu'importe après tout ! dit-elle.

Et elle s'assit en pleurant.

Pendant toute cette scène, Gonzalès était resté comme iiappé de stupeur. Ce qu'il venait d'apprendre était si subit, si inattendu, qu'il avait peine à en saisir le srns. Il entrevoyait un bonheur qu'il n'osait regarder Il face, et devant lequel il fermait les yeux. Cependant, quand il se vit seul avec la jeune fille, qu'il entendit ses sanglots, il sentit son cœur se fondre ; il s'approcha de Dolorès et, se tenant devant elle, debout et les mains jointes:

— Senora, dit-il d'une voix suppliante, ayez pitié de moi, car j'ai peur d'être insensé. Je n'ose comprendre

152 >'OUYELLES.

ni croire... Oh ! ne me laissez point de trompeuses espérances^ senora ; tout ce qui s'est passé ici est si étrange que j'ai peur de le mal expliquer. Ce déguisement... ces visites... Qu'y a-t-il pour moi au fond de tout cela ? Estce un bonheur ou un désenchantement ?...

Et comme la jeune fille gardait le silence et que ses sanglots redoublaient^ il se mit à genoux devant elle :

— Senora^ un mot seulement qui me dise ce que je dois craindre ou espérer... Oh ! regardez^ je vous le demande à genoux^ senora ; regardez... je pleure !

La jeune Espagnole laissa tomber ses deux bras autour du cou de Gonzalès, et prononça son nom tout bas. Celui-ci jeta un cri de joie.

— Dolorès ! Dolorès ! est-ce donc vrai , mon Dieu ! que vous êtes venue pour moi? est-ce vrai que vous m'aimez ?...

— Gonzalès ! répéta-t-elle, en appuyant sur le

front du jeune peintre sa joue mouillée de larmes.

Celui-ci l'entoura de Tun de ses bras avec délire, et, lui relevant la tète de l'autre main, pour mieux voir:

— Oh ! mon Dieu, dit-il d'une voix brisée de bonheur, tout ceci n'est-il point un songe?... ne suis-je point fou? Moi aimé de vous, Dolorès, de vous noble fille et si belle!... Mais comment cela peut-il être?... Mais ose-

rai-je vous aimer, moi ? Oh! il me semble que je

ne pourrai que vous adorer comme Dieu! Devant vous.

je sens le besoin de joindre les mains et d'être à genoux. Rien qu'à vous regarder, je pleure de joie! Oli! qui vous a rendue si miséricordieuse, et comment avezvous pu arrêter vos yeux sur moi?

— Depuis un an, Gonzalès, je vous connais et je vous aime.

— Où m'avez-vous donc vu?

— Au couvent de Sainte-Marie, pendant que vous peigniez votre Samaritaine. Chaque jour, cachée dans les tribunes voilées, je passais des heures entières à vous regarder. Invisible pour vous, je vivais dans Tintimité de votre cœur; je vous voyais tour à tour le front pâle de désespoir ou lumineux d'enthousiasme; je vous entendais parler à votre œuvre, la louer ou la maudire; j'assistais enfin à toutes les angoisses de votre inspiration. Quelquefois, quand des curieux venaient vous rendre visite, je vous écoutais parler d'art, de poésie, de religion; tout ce que vous disiez me semblait nouveau, et cependant je sentais que toutes ces pensées étaient en moi. Enfin, un jour (vous l'avez peut-être oublié, vous), un jeune peintre que vous aviez connu dans votre enfance vint vous voir; vous lui fites la confidence de vos souff^ranccs, et je vous connus alors tout entier. Votre ami vous raconta à son tour sa vie : il était, lui, plein de force et d'espoir : on l'aimait! Après l^avoir écouté, vous prîtes sa main. « Sois heu-

154 NOUYELLES.

reux^ Rynold^ lui dites-vous... Ah! si une femme m'avait aimé^ moi, j'aurais eu du génie. » Et vous pleuriez en parlant ainsi : ce fut de ce jour que je vous aimai.

— Ange! ange! s'écria Gonzalès^ en serrant la jeune fille dans ses bras; et je n'ai rien su!....

— Peut-être me serais-je trahie; mais je n'en eus pas le temps. Ma tante^ qui était en Espagne^ revint et me fit sortir du couvent de Sainte-Marie. Je vous vis alors plus rarement; cependant je vous cherchais partout, et je vous rencontrais souvent sur les promenades ou dans les musées. Mais tout à coup je cessai de vous voir; je fus longtemps avant d'apprendre la cause de votre disparition ; enfin, à force d'informations, je sus que vous aviez fait une loïigue maladie, qite vous étiez encore convalescent!... Je rie pus résister ^liis longtem])s à mon inquiétude. Ma tante, uniquement occupée des jjlaisirs du monde, me laissait toute liberté. Aidée par jna nourrice qui habite ici proche, je me procurai ce costunie, et je me présentai à vous pour prendre di's leçons de peinture. Vous savez le reste, Oorizales. .1(^ vous voyais souvent, je vous entendais parler : j'étais heureuse, et je me serais tue longtemps encore, si le hasard ri' avait fait tout découvrir.

— Ah! ne vous en plaignez pas, Dolorès, car j'aurai dû au hasard la plus belle heure de ma vie. Si vous saviez ce que j'éprouve! je voudrais vous remercier de

CrONZALÈS COQUES. • 155

mou bonheur^ et je ne puis; je suis à vos pieds comme uu enfant sans force^ sans volonté^ anéanti par la surprise et la joie ; je n'ose me sentir vivre^ j'ai peur qu'un mouvement ne m'éveille^ et je voudrais mourir là en entendant votre voix et en vous regardant.

— Gonzalès^ vous m'aimez donc aussi?

— Si je vous aime! Dolorès! mais songez donc que vous n'ôtes pas seulement pour moi une femme : vous êtes la réalisation de tous mes espérances^ de toutes mes chimères! Si je vous aime^ mon Dieu! vous qui êtes descendue comme un ange vers le pauvre abanbonné ! mais ne voyez-vous pas que vous êtes tout pour moi maintenant^ que je ne puis plus vivre que pour vous et par vous? Ah! béni soit le hasard qui a conduit ici ces gentilshommes!...,

— Ah! vous mêle rappelez; vous m'aviez fait tout oublier; los Cavallos est chez ma tante maintenant.

— Dieu ! vous avez raison.

— La duchesse est implacable : elle voudra se venger sur vous de mon amour.

— Que m'importe !

— Songez que Marguerite va les conduire ici. Oh ! je ne veux pas les attendreje mourrais de honte et de douleur à leurs yeux ; puis, ils me sépareraient de vous, Gonzalès .

— Oh! jamais! s'écria le peintre en l'entourant de ses bras. C'est Dieu qui nous a réunis, nous ne nous

^■)G nouykli.es.

quitterons plus. Tu ne peux rester ici désormais^ Dolorès; eh bien! brisons les liens qui nous y retiennent^ renonçons à notre passé et recommençons tous deux une nouvelle vie; que chacun de nous soit à l'avenir pour l'autre un monde et une famille : fuyons ensemble !

On apprit quelques jours après^ dans les ateliers (V Anvers, que le peintre Gonzalès Coques avait disparu sans que Ton pût en deviner le motif. La duchesse d'Alcanzo annonça de son côté que sa nièce était subitement repartie pour PEspagne, où un frère de sa mère l'appelait.

Il se répandit bien des bruits sourds de fuite et d'enlèvement; mais la duchesse n'eut pas de peine à les faire tomber. Elle continua à donner à ses amis des nouvelles de Dolorès et à leur montrer les lettres que celleci lui écrivait, disait-elle, d^Espagne, si bien qu'au bout

de quelque temps son absence n'occupa plus personne.

Cependant la duchesse ne négligeait rien pour découvrir la retraite de sa nièce. Les précautions qu'elle avait prises dans le but de cacher sa fuite lui avaient été bien moins inspirées par Taffection que par la vanité. Ce qu'elle voulait avant tout, c'était cacher qu'une Alcanzo eut pu descendre à aimer un homme du peuple ; car ce n'était point la faute qui la révoltait, mais le choix de l'amant : peu lui importait l'honneur, pourvu que les convenances fussent sauvées ; et Dolorès, épouse de Gonzalès, au lieu d'être sa maîtresse, lui eût semblé encore plus coupable, comme ayant dérogé plus irrévocablement. Peu sévère sur le fond des choses, elle comprenait que l'on accordât des faveurs passagères et secrètes à quelques manants doués d'esprit ou de beauté, mais non que l'on se compromît pour eux. Aussi accusait-elle surtout sa nièce de maladresse, et éprouvait-elle en définitive moins d'indignation que de dépit.

Mais ce qu'elle voulait à tout prix, c'était la séparer de Gonzalès et la faire reparaître avant que quelque circonstance inattendue dévoilât la vérité. Son orgueil y était intéressé; aussi eut-elle recours à tous les moyens pour découvrir les deux fugitifs, mais spécialement à un vieux serviteur de sa maison, dont elle avait éprouvé l'adresse en plusieurs occasions. • Ferez avait été autrefois affidé de l'Inquisition et y

avait acquis cette perspicacité tenace et rusée de tous les gens habiles à l'espionnage. Semblable aux sauvages du Nouveau-Monde, qui retrouvent sur Therbe l'empreinte du mocassin ennemi, il savait découvrir la trace la plus légère, l'indication la plus fugitive : il suivait votre piste, sentait l'air que vous aviez respiré, reconnaissait le mot que vous aviez jeté sur votre passage à un hùte ou à un mendiant.

Du reste, entièrement dévoué aux Alcanzo, Ferez était un de ces vieux serviteurs qui se confondent avec les familles qu'ils servent et en épousent les passions. Tout ce que l'enlèvement de Dolorès avait fait éprouver à sa maîtresse, il en avait ressenti comme le contrecoup; l'orgueil des Alcanzo avait aussi été froissé en lui. Il jura donc de rejoindre la jeune fille, et partit muni des instructions de la duchesse.

Ainsi qu'il l'avait espéré, le talent de Gonzalès l'aida à retrouver ses traces. Celui-ci s'était réfugié à Bruxelles, où il vivait du produit de ses tableaux, qu'il avait soin seulement de faire vendre par d'autres mains; Perez trouva à Amsterdam plusieurs de ces peintures récemment mises dans le commerce; il remonta d'acheteur en acheteur et finit par arriver à Bruxelles, où il découvrit les fugitifs.

Ses mesures furent aussitôt prises pour enlever Dolorès et se débarrasser de son amant. Il se rappelait son

ancien métier d'affidé de Flnquisition^ et s'effrayait peu des moyens violents. Un soir donc que Gonzalès rentrait avec sa maîtresse^ il se plaça sur son passage^ accompagné de quelques hommes qui se jetèrent sur le jeune peintre et le frappèrent de plusieurs coups de poignard ; mais des bourgeois^ attirés par les cris de la jeune fille, accoururent et forcèrent les assassins à prendre la fuite. Ferez, arrêté par eux, fut jeté dans une prison, d'où il ne sortit qu'au bout de trois mois, et grâce aux démarches de la duchesse d'Alcanzo. Lorsqu'il se retrouva libre, les deux amants avaient quitté Bruxelles.

11 se remit à leur recherche avec une nouvelle ardeur ; mais, instruit sans doute par ce qui lui était arrivé, Gonzalès avait pris ses précautions pour que ses œuvres ne le trahissent plus. Ferez parcourut en vain les boutiques de marchands, demandant des toiles de Gonzalès Coques et proposant de les couvrir d'or ; toutes ses perquisitions furent inutiles; Gonzalès Coques ne peignait plus!

L'envoyé de la duchesse d'Alcanzo avait déjà parcouru vainement la Flandre, la Hollande, la France, l'Angleterre; il revenait à Anvers désespéré, mais visitant pourtant sur sa route les magasins de brocanteurs et prenant toujours des informations. Un jour qu'il se trouvait à Oudenarde, dans l'atelier de Hais, moins célèbre par son talent que par son habileté à trafiquer de

celui des autres^ ce peintre reçut plusieurs toiles qu'il déballa en présence de Ferez.

— Quelles sont ces peintures? demanda le vieil Espagnol.

— Des merveilles, répondit Hais; des tableaux de fleurs d'un jeune homme qui ne s'est révélé que depuis quelques mois. D'ordinaire les plus grands artistes s'annoncent par des ouvrages imparfaits; celui-ci débute par des chefs-d'œuvre. Il y a dans ses productions la grâce du jeune homme et l'expérience du maître. Du reste, vous en pouvez juger, car j'ai ici sa plus grande et sa plus belle toile.

Hais écarta un rideau et montra à Ferez un grand tableau suspendu à la muraille.

C'était l'intérieur d'une petite chambre pauvre et gaie. Au fond se montrait un lit de serge avec le bénitier et le rameau consacré, plus près deux chaises grossières; sur l'étroite croisée quelques pots de faïence ébréchée, garnis de tulipes variées, et enfin, au milieu, une corbeille d'osier à demi renversée, et d'où ruisselaient la verdure, les fruits et les fleurs.

— Voyez, dit Hais, que de finesse et d'harmonie! ce ne sont point seulement ici des fleurs, des meubles, des fruits; c'est tout un tableau, et cette chambre déserte a son expression comme une tête de Rubens. Farmi tors les peintres de notre temps nous n'en avons eu qu'un

seul^ avant celui-ci^ qui ait su donner à ses intérieurs cette poésie^ et à sa peinture une étoffe aussi précieuse : c'est Gonzalès Coques.

— Gonzalès Coques^ s'écria Ferez, vous dites que le faire de ce tableau ressemble au sien?

— Autant que le faire de deux genres différents peuvent se ressembler.

— Et vous appelez ce peintre de tleurs ?

— Henri Staubs.

— Où demeure-t-il?

— A Harlem.

— J'achète le tableau, maître Hais, dit Ferez. Le soir même il était sur la route d'Harlem.

A l'extrémité d'un faubourg de Harlem, et au fond d'un jardin cultivé par le fleuriste Koffman, s'élevait une maisonnette à demi enfouie dans les jasmins. Elle était composée d'un seul étage, auquel on arrivait par un escalier extérieur, que la vigne ombrageait, entrelacée de chèvrefeuilles roses. C'est là que vivaient Gonzalès et sa joune maîtresse.

Tous deux avaient été séduits par l'isolement de l'ha- ])itation, qui les cachait à tous les regards, et par sa grâce rustique. Gonzalès, en outre, y avait trouvé l'avantage d'avoir toujours sous les yeux les fleurs et les fruits qu'il devait peindre.

Ayant compris, après son aventure de Bruxelles, que

ses tableaux le feraient toujours reconnaître^ il s'était décidé à changer de genre et de nom, afin de donner le change à ses persécuteurs. Il lui en coûta un peu de quitter ainsi une carrière glorieusement conquise pour en essayer une autre incertaine et nouvelle ; mais la sûreté de son bonheur était à ce prix.

Puis, il y avait pour cette âme quelque chose de plus précieux que la renommée, c'était Tart! Peu lui importait, après tout, le bourdonnement des hommes autour de son œuvre ; ce à quoi il songeait, c'était à l'œuvre elle-même. Son amour (si profond pourtant et si délicieux) se confondait dans son cœur avec l'adoration pour l'art. Il n'aimait pas Dolorès uniquement parce qu'elle était douce à aimer, mais parce qu'elle était sublime à peindre. Il songeait moins souvent à son dévouement qu'à son inspiratrice beauté; et ce qu'il voyait en elle, ce n'était pas seulement une femme chérie, mais une part merveilleuse de la création, quelque chose de saint et de beau qui donnait du génie rien qu'à regarder !

Aussi consacrait-il une partie de ses journées à étudier ses grâces, à les reproduire sur la toile. Il s'inquiétait peu que ses progrès ne fussent point connus de la foule, qu'on n'y applaudît pas ; lui, sentait son talent grandir; il en éprouvait le bonheur; il entrait chaque jour davantage dans la possession de Fart, comme le solitaire pieux dans la possession de son Dieu. Son génie

était plus que du génie^ c/était de la religion. Pareil aux premiers chrétiens qui adoraient le Christ dans les catacombes sans écouter le bruit que Rome faisait au-dessus^ il cultivait la peinture sans s'inquiéter de la renommée.

Quanta Dolorès^ tout ce que sentait son amant, elle le sentait. Ces deux âmes semblaient s'être fondues dans une même religion; mais elles étaient arrivées au but par deux points opposés: Gonzalès avait compris l'amour par Tart; Dolorès, Fart par l'amour.

Tout le temps dont le jeune peintre pouvait disposer, il le consacrait à des études sérieuses. Condamné à ne peindre pour les autres que des fleurs ou des fruits, il peignait pour lui des madones^ des saintes et des anges. Dolores lui servait de modèle pour ses travaux^ qu'il cachait à tous les yeux, et sa vie s'écoulait ainsi dans une succession d'études ravissantes et d'émotions suaves.

A force d'être grand, son bonheur 1 effrayait parfois ; aussi craignait-il à chaque instant de le voir s'écrouler et y veillait-il avec une fiévreuse anxiété.

Depuis son arrivéi^ à Harlem, il avait tout fait pour s'effarer et (nnpêcher qu'on ne l'entendît vivre. Le marchand qui lui achetait ses tableaux était le seul homme auquel il eut parlé; sa maison, la seule dans laquelle il fût entré. Dolorès était encore plus sédentaire : elle n "allait jamais à la ville et évitait les lieux fréquentés.

Seulement^ quand la soirée était belle, elle descendait avec Gonzalès dans les prairies qui s'étendaient devant le jardin du fleuriste ; tous deux cherchaient les sentiers les plus solitaires, et, appuyés Tun sur Vautre, se parlant du sourire, ils s'avançaient à petits pas sur l'herbe iine, cueillant une tleur au buisson, suivant un papillon dans le ciel ou écoutant les oiseaux soupirer dans leurs nids de mousse.

Parfois, après une marche longue, ils s'arrêtaient au fond dime clairière et Dolorès s'asseyait. Alors son amant restait debout devant elle. Les bras croisés et la tête penchée, il regardait le soleil se coucher derrière les arbres, il écoutait les rumeurs du vent dans les feuilles, les chants du laboureur à Thorizon, et au milieu de ces mille harmonies, de ces mille beautés, Dolorès lui semblait la reine de la création.

Puis la nuit descendait lentement ; la lune se mon- Irait à travers les peupliers, et tous deux reprenaient la route qu'ils avaient suivie!.... — Heures d'amoureuses causeries, où Ton ne se voit plus parler, où le bras serre le bras qu'il soutient, où la tête se penche vers la tète aimée et où la confidence plus hardie s'éteint dans un baiser !

Depuis quelque temps, Gonzalès travaillait à ime sainte Cécile qui, dans sa pensée, devait surpasser tout ce qu'il avait fait jusqu'alors : c'était la première fois

qu'il éprouvait cette joie de l'artiste qui reconnait que la vie s'est communiquée à son œuvre. Un jour^ après avoir travaillé avec plus d'assiduité encore que de coutume^ il sentit le besoin de se reposer et sortit seul. Le marchand auquel il vendait ses tableaux de fleurs lui devait quelque argent ; il se dirigea vers sa boutique pour le lui réclamer.

Une brise légère commençait à tempérer la chaleur du jour; les maisons du faubourg projetaient une ligne d'ombre à l'abri de laquelle on pouvait marcher ; des enfants^ assis sur chaque seuil^ faisaient leur repas du soir^ et les jeunes filles causaient près des fontaines.

Gonzalès s'avançait en promenant autour de lui un regard enchanté : comme tous les hommes que Fétude a tenus longtemps enfermés, il éprouvait, sous le ciel, une ineflable impression de bien-être ; il sentait tous ses nerfs se détendre et son cerveau s'épanouir ; Pair embaumé du soir l'enivrait, ses pieds ne touchaient plus la terre, tout lui semblait rayonner et sourire.

Il traversa ainsi le faubourg et arriva à la boutique dr. (jcorges Krab. Le fils du marchand s'y trouvait seul ; Gonzalès lui demanda son père.

Il est en haut avec un étranger, répondit 1 enfant.

— J^ittendrai, dit le jeune peintre.

Et il se mit à examiner les tableaux et les curiosités de tout genre qui garnissaient la boutique de Krab, Un

GONZALÈS COUUES. IG7

carton rempli de gravures d'après Alichel-Aiige et Raphaël finit par fixer son attention; il s'assit derrière une grande toile de Rubens placée au milieu du magasin^ et se mit à les examiner une à une.

Il y avait déjà longtemps qu'il était là^ lorsque des voix se firent entendre sur Tescalier. Une porte de ce côté s'ouvrit, et Georges KraL parut avec un étranger.

— Monte, Williams, dit le marchand à son fils, ta mère a besoin de toi.

I/enfant sortit.

— Voilà les deux tableaux dont je vous ai parlé, continua le marchand, en montrant à Fétranger les deux toiles suspendues au mur.

— C'est bien du même Henri Staubs dont j ai vu les peintures à Oudenarde ?

— C'est moi qui revends ses tableaux à maître Hais.

— Peint-il autre chose que des fleurs ?

— Non.

— Vous en êtes sur ?

— Sur.

— Et vous dites que ce Staubs n'habite Harlem que depuis six mois ?

— Environ.

— Quel air a-t-il ?

-— C'est un grand et beau jeune homme, un peu pâle,

un peu triste^ les cheveux longs et Fœil doux : plutôt un Raphaël qu'un Rembrandt.

— C'est bien cela. Vit-il seul ?

— Je ne sais ; il ne vient ici que pour m'apporter ses tableaux^, et ne parle jamais de lui. Cependant je me rappelle maintenant que le voisin Ryscofl' m'a dit Pavoir rencontré un soir^ dans les prairies^ donnant le bras à une jeune femme fort belle; la sienne^ sans doute.

— C'est cela^ c'est cela^ répéta Ferez ; il faut que je le voie.

Le marchand regarda l'Espagnol avec étonnement.

— Vous avez donc aflaire à lui ? dit-il diiii ton soupçonneux.

— Oui^ maître Krab ; oii demeure-t-il ?

— Je ne sais pas^ répondit Krab sèchement.

— Conunent ?

— Maître Hals^ à ce qu'il paraît, est las de me payer une pauvre commission sur les tableaux que je lui vends ; il veut les avoir de première main.

— Vous \ous méprenez, maître ; je ne viens nullement de la part de liais.

— Alors, c'est pour votre propre compte ? En tout cas, vous pouvez chercher ailleurs des renseignements sur Staubs : je ne suis pas encore assez niais pour donner l'adresse de mes peintres à un brocanteur.

— Mais il y a erreur;, s'écria Perez; je ne suis point un marchand de tableaux.

— A d'autres !

— Je vous jure.

— C'est inutile.

Le marchand reconduisait TEspagnol vers la porte.

— Maître^, dit Perez en l'arrêtant et regardant autour de lui^ je vous donne cent ducats si vous me faites connaître la demeure de Staubs.

Et comme le marchand allait faire un signe de refus :

— Écoutez-moi^ ajouta-t-il; il ne s'agit point ici de tableaux, mais d'enlèvement,

— Que voulez-vous dire?

— Je recherche une jeune fille, dont le ravisseur, si je ne me trompe, est votre peintre de fleurs, qui ne s'appelle pas Staubs, mais bien Gonzalès Coques.

— Est-ce possible?

— J^i tout lieu de le croire ; mais vous pouvez m'aider à m'en assurer.

— Que faut-il faire ?

— Me mettre à même de voir la jeune femme avec laquelle votre peintre se promène.

— Ce sera difficile; il habite seul une maisonnette dans le faubourg neuf, sort rarement, et ne reçoit personne.

— ^ous nous arrangerons de manière à Yen faire sortir. Je puis compter sur votre discrétion, maître ?

— Comme moi sur vos cent ducats ?

— En voici la moitié ; le reste après le succès. •— C'est convenu^ dit Krab en comptant Targent. Ferez s'approcha des tableaux que le marchand lui

avait montrés^, lorsqu'ils étaient entrés^ et lut le nom écrit au bas :

Henri Stauh^.

— Oui^ oui^ murmura-t-il ; tu as cru qu'il suffisait de changer de genre et de signer un faux nom pour me dérouter; mais ce n'est pas d'aujourd'hui que je fais la chasse aux hommes^ et je savais bien que je retrouverais ta piste quelque part.

— En effets dit le marchand qui s'était approcht*, juaintenant je trouve dans ces peintures de fleurs quel- ([ue chose de la touche de Gonzalès Coques.

— N'est-ce pas, maître Krab ? Oh ! c'est lui; j'ensuis sur ! il n'eût pu m'échapper qu'en cessant de peindre et en se perdant dans la foule ; mais ces grands artistes ont besoin de dire ce (ju'ils ont dans le cœur, il faut toujours qu'ils soient en correspondance avec le public. Ils croient bien se cacher en changeant d'écriture, et ne songent pas que, tôt ou tard, on reconnaîtra la plume. Adieu, maître, je vais prendre mes précautions, et demain nous nous mettrons en campagne.

En parlant ainsi^ Ferez sortit de la boutique^ et le marchand le suivit.

Cependant Gonzalès avait tout entendu. Aussitôt qu'il se vit seul^ il quitta sa retraite^ et^ ouvrant une porte de derrière qu'il connaissait^ il s'élança hors du magasin, et se mit à courir vers le faubourg neuf.

La conversation qu'il venait d'écouter ne pouvait lui laisser aucun doute : on avait découvert ses traces^ et une prompte fuite était devenue nécessaire. Mais cette fuite ne devait le soustraire au danger que pour quelques instants ; l'heureux hasard qui l'avait servi ne se reproduirait pas toujours; alors même que Dolorès et lui échapperaient encore une fois aux poursuites des Alcanzo^ ne s'y trouveraient-ils pas bientôt exposés de nouveau^ et tous leurs soins pour se cacher seraient inutiles. Ferez l'avait dit, le pinceau du jeune peintre devait partout signer son nom!

Il fallait bien que Gonzalès le comprit enfin; il était placé dans l'alternative de renoncer à Dolorès ou de renoncer à l'art ! et pourtant^ entre ces deux malheurs^ le choix lui paraissait impossible: le peintre et Tamanl s'étaient désormais tellement confondus en lui^ qu(^^ perdre l'une de ses joies, c'était les perdre toutes deux. Que serait^ en effets l'art sans Dolorès^ sinon la nature sans le soleil? mais aussi^ comment refuser le génie au moment où il allait venir? n'était-ce point là un sa-

crilége qu'expieraient les remords de toute une existence?

Oh ! s'il n'avait fallu que se décider entre la pauvreté et la richesse! entre la vie et la mort!... Mais briser son cœur en deux parts^ et choisir!... Gonzalès devenait fou à cette pensée. Également dominé par ses deux amours^ il allait sans cesse de Tun à Tautre ; on eut dit une mère entre deux enfants également chéris et dont un seul pouvait être sauvé. Par instants^ Tart était le plus fort ; puis Dolorès remportait à son tour. Il se débattait en vain au milieu de cette lutte^ essayant de remettre la décision à plus tard; une voix qu'il ne pouvait étouffer lui criait de choisir. Il sentait comme un besoin d'embrasser sa situation tout entière ; l'heure de la crise était venue, et son âme se révoltait contre une plus longue incertitude.

Il traversa le faubourg sans rien voir, sans rien entendre, et arriva, éperdu, au jardin du fleuriste. A l'aspect de la maisonnette, il s'arrêta.

Dolorès était là, qui l'attendait, sans doute, et rien n'était encore décidé dans sa pensée ! Il se laissa tomber sans forces sur un banc de gazon ; son incertitude élaii devenue du désespoir.

Il promena autour de lui un œil égaré : les ileurs fatiguées commençaient à relever leurs tètes ; l'eau des bassins frissonnait sous le vent du soir, et le soleil couchant

étincelait comme un incendie à travers les acacias. Cette beauté de la création saisit Gonzalès.

— Oh ! non^ murmura-t-il^ en étendant les bras, non, je ne renoncerai point à tout cela! Je veux vivre avec les fleurs et le soleil; je suis peintre, je suis peintre!

Dans ce moment, un chant doux et retenu se fît entendre. Le jeune homme tressaillit, et, écartant avec précaution le feuillage du berceau sous lequel il était caché, il aperçut Dolorès penchée à la fenêtre, et qui semblait interroger la route du regard. La jeune Espagnole tenait à la main un vase de terre commune qu'elle essuyait, en chantant à demi-voix un romancero de son pays...

«Et le pâtre dit à Inès : je vous aime depuis sept ans,

senora, et j'ai voiihi vous le dire une fois.

)) Maintenant, faites venir les soldats du comte votre père, pour qu'ils me chargent de chaînes; appelez le bourreau qu'il mette mes membres à la torture ; commandez pour moi un cercueil, car je sais que j'ai mérité la mort.

» Inès répondit au pâtre : il sera fait selon votre désir , mais, pour chaînes, vous aiuez mes bras; pour tortures, mes baisers, et pour cercueil, le lit nuptial,

» Moi aussi, je vous aime, et, pour vous, je quitterai le château du comte; j'étais riche, je serai heureuse; j'étais puissante, je serai aiuiée.

» J'irai habiter votre cabane. Sanchez, je garderai avec

VOUS les chèvi'es dans les rochers; je sei'ai une épouse laborieuse et soumise, comme il convient.

» Et ne regarde pas si mon front est plus blanc que le tieri ; il brunira bientôt sur la montagne ; ne t'inquiètes pas si mes mams sont faibles; elles se fortifieront par le travail; mais regarde-moi au cœur^ Sanchez, car mon cœur est courageux et fort. »

Pendant que Dolorès chantait^ une révolution avait semblé s'opérer dans Tâme du jeune peintre. Ses deux mains s'étaient portées à son cœur comme pour en comprimer les battements ; ses lèvres avaient murmuré le nom de Dolorès^ et des larmes avaient mouillé ses paupières. Lorsque la jeune fille eut quitté la fenêtre, il demeura longtemps immobile ; enfin, relevant la tète comme s'il eût pris une résolution, il sortit du berceau, monta l'escalier de la maisonnette et ouvrit doucement la porte.

Dolorès dressait la table pour le repas du soir : à l'aspect de son amant, elle poussa une exclamation de joie et vint se jeter dans ses bras.

— Que tu as tardé ! dit-elle : j'allais devenir inquicle. Gonzalès l'embrassa sans répondre.

— Qu'y a-t-il ? demanda la jeune fille en reculant, tu es pâle.

Il s'assit et attira Dolorès sur ses genoux.

— On a découvert notre retraite, dit-il. Dieu !

— Uhomme qui a voulu m'assassiner à Bruxelles est

— Ferez!... qui te Ta dit?...

Gonzalès raconta ce qui lui était arrivé chez maître Krab^ et la conservation qu'il avait entendue.

— Tu le vois^ ajouta-t-il^ il faut que je renonce à la peinture ou à toi : le choix est fait.

Et courant à son chevalet^ où la sainte Cécile était exposée :

— Je ne suis plus peintre ! s'écria-t-il; tu m'as sacrifié ton rang et ton honneur^ Dolorès^ moi je te sacrifie mon art.

Il serra le tableau sur son cœur et y posa ses lèvres.

— Adieu^ répéta-t-il^ ô ma sainte adorée, qui devais me donner la gloire ! adieu, mon espérance; adieu, mon rêve î

Et saisissant la toile avec rage, il la déchira sous ses pieds.

Deux années s'étaient écoulées depuis le jour où Gonzalès avait fui Harlem^ et Ferez avait inutilement continué à le chercher partout. Réfugié dans la petite ville de Carigliano, en Italie, Tamant de Dolorès avait été fidèle à sa résolution : ce n'était plus le peintre Staubs, mais le vannier Gonzalès Cano.

Cette métamorphose avait complètement dérouté Témissaire de la duchesse d'Alcanzo; mais elle avait été fatale à Gonzalès.

Lorsqu'il avait sacrifié la peinture à Dolorès, il n'avait pas compris combien cette résolution lui deviendrait

r;oN'/ALi:s coorES. 177

cruelle; le sacrifice contraire lui eût été peut-être plus facile. La perte de sa maîtresse eut sans doute brisé son cœur; mais elle ne l'eût point anéanti ; sa douleur eut trouvé à s'épancher dans Tart, elle eût pu avoir une expression et fût devenue du génie^ tandis que maintenant son amour pour Dolorès demeurait condamné au silence.

C'était seulement en reproduisant les grâces de la jeune Espagnole^ en faisant passer son âme sur la toile^, que Gonzalès savait dire combien il la chérissait; plus il la peignait belle et, céleste^ plus il lui révélait son amour; la voix, pour lui, c'était le pinceau. Aussi, depuis que cette voix lui manquait, il ne savait plus exprimer sa tendresse ; les paroles lui semblaient froides ; elles appartenaient à tout le monde, tandis que son lan-

gage d'autrefois n'était qu'à lui !

Ainsi obligé de se taire, sa passion s'oubliait ellemême ; depuis qu'il ne s'occupait plus aussi continuelleme^nt de Dolorès, il craignait de l'aimer moins, et cette pensée l'indignait. Il accusait son cœur d'ingratitude, d'insensibilité; il l'interrogeait comme un cadavre dans lequel on cherche à trouver de la vie.

Malheureusement, plus il le torturait ainsi, plus il le sentait refroidir. Dolorès était toujours ce qu'il aimait le plus au monde, mais il aimait moins toute chose; il y avait en lui comme une source amère qui coulait

178 NOUYELLES.

sans cesse et empoisonnait ses joies; il sentait enfin une sorte d'impuissance à désirer et à vouloir qui n'était autre chose que l'incapacité du bonheur.

Sa position matérielle ajoutait à ses souffrances. Il avait été habitué au travail capricieux de l'artiste^ aux gains faciles^ et il se lassait d'un labeur assidu qui lui apportait à peine chaque jour de quoi vivre le lendemain. Élevé au milieu d'ateliers tapissés de peintures^ d'armes^ d'étoffes précieuses^ et accoutumé depuis l'enfance à tout ce qui était éclat et couleur^ il sentait ses yeux blessés par la nudité de sa nouvelle demeure ; la tristesse monotone de ces murailles blanchies se communiquait à tout son être.

Dolorès s'en était aperçue avec une surprise douloureuse. Pour elle^ l'indigence n'avait rien d'amer; son amour enrichissait tout; il illuminait sa cabane et m faisait un palais de fées ; non qu'il fut plus sincère (lue celui de Gonzalès^ mais il était unique. Aucune autre passion n'y faisait obstacle^ il n'y avait pour cette vie qu'un courant et qu'une étoile.

Puis son âme était jeune; elle n'avait rien perdu de sa première souplesse, tandis que celle de Gonzalès avait vieilli dans les épreuves. Le bonheur lui était venu trop tard ; c'était maintenant un malade chez qui la joie elle-même éveillait un frisson douloureux.

Un jour que Dolorès était sortie pour rapporter quoi-

c;u:naali..s coules. 179

qiios ouvrages de femme à la comtesse d'Apaui, qui habitait une villa près de Carigliano, Gonzalès vint s'asseoir seul au seuil de sa cabane. Depuis qu'il ne peignait plus, sa seule joie d'artiste était de contempler la campagne, et de voir les jeunes Napolitaines gagnant la ville avec leurs corbeilles de fruits, ou agenouillées aux pieds des madones. Il trouvait là tout ce que l'école d'Italie avait fait passer dans sa peinture : c'était un tableau immense qui comprenait tous les autres, et devant lequel il s'oubliait des heures entières.

Il l'admirait déjà depuis longtemps, lorsqu'une main i'olâtre se posa sur ses yeux, comme un bandeau; le jeune homme la reconnut et la baisa.

— C'est toi, Dolorès?

— Oui, moi, mon Gonzalès; mais lève donc la tête... ne vois-tu pas dans mes yeux que je t'apporte une heureuse nouvelle ?

— Laquelle?

— Oh! tu attendras... je suis venue en courant; laisse-moi respirer et fais-moi une place près de toi.

Gonzalès l'assit sur ses genoux.

— Qu'y a-t-il donc, joyeuse messagère? voyons.

— Tu sais que je viens de voir la comtesse d'Apani? et nous avons causé longtemps. Elle ma appris que la jeune fille qui veillait chez elle à tous les travaux de

180 KOIVELLES.

femme était partie^ et elle m'a proposé de la remplacer.

— Toi^ s'écria Gonzalès^ au service de la comtesse!

— Pourquoi non?

— Oublies-tu qui tu es^ Dolorès?

— Je suis la bien-aimée d'un vannier.

Gonzalès la pressa contre sa poitrine en soupirant,

— Mais ce serait nous séparer^ dit-il.

— En vérité!.... Croyez-vous que je n'y aie point pensée signer Cano?.... c'est la première chose que j'ai objectée à la comtesse. — Eh! mon Dieu! m'a-t-elle répliqué^ ton mari écrit bien^, j'ai vu les mémoires qu'il envoie à ses pratiques; le comte a justement besoin d'un copiste, il le prendra.

— Et qu'as-tu répondu ?

— J'ai accepté.

— Y songes-tu ? Nous , attachés à la maison du comte... sous ses ordres... presque ses valets... Je ne pourrai In'y décider,

— Oh! ne dis pas cela, Gonzalès; tu accepteras, car je le désire, et tu ne voudrais pas me refuser. N'aie pas plus de fierté que moi, ami. Que t'importe d'être le vannier Cano ou le copiste du comte d'Apani? Il ne faut

. point être orgueilleux avec le bonheur, et là tu seras heureux, Gonzalès : les murailles de cette pauvre cabane n'attristeront plus tes regards; nous habiterons,

(.U.N/.VLKS COQUES. 181

dans le yarc^ la joyeuse niaisoimette que nous avons tant de fois regardée et enviée en passant sur le chemin; tu vivras au milieu des fontaines de marbre^ des tableaux^ des statues^ de tout ce que tu aimes et qui te manque maintenant. Puis^ songes-y, nous nous assurons un asile. Si jamais nous étions découverts , le comte nous protégerait. Oh ! ne refuse pas^ je f en conjure.

Dolorès avait passé ses deux bras autour du cou de son amant^ et levait sur lui des yeux- pleins de prière.

— Qui pourrait te refuser ? dit-il avec enchantement ; nous irons chez le comte.

Le lendemain ^ tous deux se présentèrent à la villa Apani. C'était la première fois que Gonzalès y entrait; il fut frappé de sa grandeur et de sa richesse. A Taspect des fresques qui ornaient le vestibule^ il sentit son cœur battre et ses yeux se voiler : c'étaient^ depuis trois ans^ les premières peintures qu^il voyait.

On leur fit traverser plusieurs salles^ une porte s'ouvrit : ils se trouvèrent en face du comte et de sa femme.

— Voilà votre copiste et ma femme de charge^ dit celle-ci.

Gonzalès salua; mais ses yeux^ en se levant^ tombèrent sur une grande toile placée au fond de l'appartement.

— Un Corrége ! s'écria-t-il.

Dolorès pâlit.

— Pardieu! dit le comte^ vous êtes connaisseur^ signor Gano. Comment avez-vous appris à distinguer si bien la touche des maîtres?

— En regardant, répondit Gonzalès.

— Et où avez-Yous vu leurs tableaux?

■ — Chez les marchands et dans les musées.

Le comte ne le pressa point davantage; il lui lit quelques questions, lui donna ses ordres et l'engagea à aller prendre possession avec Dolorès du logement (jui leur était destiné.

Mais la vue de cette peinture du Corrége avait troublé Gonzalès jusqu'au fond de Fâme. Tant qu'il n'avait vu que la nature, sa passion s'était agitée sourdement en face dé cet immense et écrasant chef-d'deuvre ; elle était demeurée comme immobile d'impuissance et absorbée tout entière dans une incessante contemplation ; la sublimité du modèle ôtait même le désir de l'imitation ; l'aspect de ce tableau du Corrége, au contraire, le rendit à toutes ses préoccupations d'autrefois. C'était comme un témoignage de ce que pouvait l'art, une leçon qui révélait les moyens d'atteindre le but.

L'amour de Gonzalès pour la peinture se réveilla, accru de toutes les contraintes qu'il s'était imposées longtemps. Ce fut comme un long jeûne dont cette imagination ardente voulait se dédommager enfin. 11 n'y

eut plus pour Famant de Dolorès ni calme^ ni joie^ ni sommeil. Il voulut lutter contre ses tentations, mais vu vain : une fièvre de désir, de douleur et de colère s'était emparée de lui; le tableau du Gorrége était un talisman fatal dont il ne pouvait vaincre la puissance; il y songeait sans cesse ; la nuit, il le retrouvait dans ses rêves ; il croyait entendre des voix mystérieuses qui lui criaient : Regarde! regarde! Souvent, au point du jour, pendant que Dolorès dormait encore, se levant éperdu, il se glissait comme un criminel le long des murailles de la villa , franchissait une fenêtre, pénétrait sans bruit jusqu'à la salle où Toeuvre merveilleuse était exposée, et demeurait là, muet, Tœil fixe, jusqu'à ce que les premier bruits du matin le forçassent à fuir.

Cette visite redoublait chaque fois son exaltation; il le savait et ne pouvait s'empêcher de le faire. Semblable à ces hommes qui redoutent l'ivresse et y retombent toujours, il revenait chaque jour attiser ses désirs devant la magique peinture.

Ces émotions ne tardèrent pas à altérer gravemenl sa santé. La vie de Gonzalès avait toujours été menacée, et la joie inespérée que lui avait donnée l'amour de Dolorès avait pu seule conjurer la maladie; le bonheur lui avait tenu lieu de santé; mais avec celui-ci cessa le prodige, et le mal fit des progrès rapides.

Chaque jour ses forces diminuaient: cependant j a-

i8i nolv>:lles.

mais la vie n'avait été pour lui si douce^ si facile : tout le monde Taimait à la villa Apani^ le comte le laissait libre, et ses journées s'écoulaient à se promener sous les bosquets de lauriers, à lire auprès des cascades, ou à cultiver des fleurs. Mais ces loisirs mêmes entretenaient son mal et lui étaient funestes. Uniquement préoccupé de son rêve, il ne voyait que lui sous les bosquets, près des cascades et au milieu des fleurs. Le médecin du comte avait vainement été appelé pour lui donner des soins, tous les remèdes avaient échoué contre la langueur à laquelle il succombait.

Dolorès ne négligeait rien pour pénétrer la cause de ce mal secret. Elle avait redoublé d'afi'ection, elle avait interrogé Gonzalès; tout avait été inutile : il avait refermé son âme sur son désespoir! Aussi tendre près de la jeune fille, il continuait à lui sourire, mais de ce pâle sourire qui glace. Celle-ci renonça à obtenir de lui une confidence qu'il paraissait décidé à refuser; mais elle se mit à scruter toutes ses paroles et tous ses mouvements^ espérant découvrir, à force de surveillance, ce qu^il lui cachait.

Une nuit, elle crut entendre quelque bruit et se réveilla en sursaut. Gonzalès n'était plus là! Efl'rayée, elle se leva en l'appelant, et courut â la pièce voisine ; mais elle s'arrêta muette sur le seuil.

Debout devant le mur que la lune éclairait, comme

GONZALilS CO0U£S. 185

devant une toile préparée, Gonzalès faisait le geste de peindre. Par instants il s'éloignait pour juger de leiret de son tableau. Son front étincelait d'enthousiasme, et ses lèvres murmuraient des paroles interrompues.

— Courage!.... j'ai trouvé ton secret, Corrége je

trouverai le tien, Raphaël c'est le même IMèler

ses couleurs à un rayon de soleil Regardez.... c'est

cela!....

Il fit quelques pas en arrière; sa figure s'illumina d'une joie céleste, et ses mains se joignirent.

— Enfin, mon Dieu! enfin, murmura-t-il.

Il demeura assez longtemps immobile, puis relevant la tête comme s'il sortait d'une profonde rêverie, il s'avança vers le mur, fit le mouvement de fermer un rideau sur sa peinture imaginaire, et s'avança vers l'autre chambre.

Ce qu'elle venait de voir avait tout révélé à Dolorès ; elle résolut de sauver Gonzalès à tout prix.

Dès le lendemain, elle demanda à voir la comtesse; elle la trouva causant avec son médecin.

— Que veux-tu donc, mon enfant, dit celle-ci, et pourquoi es-tu ainsi tremblante?

— Signora, répondit Dolorès, je viens vous confier un secret.

Le médecin voulut se lever.

— Restez^ signor Juliano^ continua-t-elle^ vous aussi, vous devez tout savoir.

Alors, les yeux baissés, pâle de honte et la \oix étouffée, elle raconta son amour pour Gonzalès, comment celui-ci avait renoncé à son art, et comment cette résolution le faisait mourir. Quand elle eut achevé, elle joignit les mains, et laissant couler ses larmes :

— Maintenant, ajouta-t-elle, ayez pitié de moi et sauvez-le. Je ne veux pas qu'on m'arrache à lui, mais je veux qu'il vive. Vous êtes puissante, signora; chez vous, on n'osera pas nous faire violence : cachez-nous ici, et je serai votre esclave soumise, et Gonzalès tapissera votre palais de chefs-d'œuvre.

Dolorès était tombée aux pieds de la comtesse. Celleci, tremblante de surprise et d'émotion, s'efforça de la relever avec de tendres paroles; mais la jeune fille éperdue restait à genoux en répétant :

— Ne me refusez pas ! oh ! ne me refusez pas !

— Qui aurait le courage de vous refuser, pauvre enfant? dit la comtesse. Rassurez-vous; Gonzalès reprendra ses pinceaux, et vous trouverez ici, tous deux, un asile sûr; mais de grâce, relevez-vous.

— Oh! non! non! s'écria la jeune fille, en couvrant de baisers la main de la comtesse; laissez-moi à genoux pour vous remercier, signora. Oh! répétez-moi que Gonzalès pourra peindri^ : c'est sa vie, signora. Vous le

voyez, depuis qu'il a brisé ses pinceaux, il est plus faible, plus pâle chaque jour....; et si je le perdais oh!

si je le perdais!...

— Ne craignez point cela^ enfant, nous le sauverons; n'est-ce pas, docteur, que nous le sauverons?

Le médecin fit, avec hésitation, un signe affirmatif . A ce geste, Dolorès se dressa sur ses genoux, droite et pâle

— Ah ! s'écria-t-elle, il est perdu !

— Je n'ai pas dit cela, répliqua Juliano embarrassé.

— Il est perdu! reprit Dolorès en se levant d'un bond ; votre geste Ta dit. Oh ! ne me cachez pas la vérité. N'est-ce pas qu'il est perdu? Depuis longtemps vous ne reveniez plus le voir ; vous l'aviez donc abandonné ? 0 mon Dieu ! n'y aurait-il plus d'espoir? Mais c'est impossible, depuis quelques jours il cause, il sourit, il est presque bien portant.

Et comme Juliano restait les yeux baissés, sans répondre :

— Ah ! reprit-elle, j'y pense maintenant : on dit qu'il y a des maladies où l'on est mieux ainsi aux derniers instants.... Est-ce la vérité?

— C'est la vérité.

La jeune fille retomba à genoux en se tordant les mains; puis, comme si son cœur se fût refusé au désespoir, ello reprit :

— Mais maintenant vous connaissez la cause de son mal^ signor Juliano Vous êtes habile...; vous le guérirez... Oh ! dites qu'on peut le guérir.

— Il est trop tard !

Dolorès jeta un cri. Au même instant^ la porte de la chambre voisine s'ouvrit^ et Gonzalès parut^ l'œil étincelant.

— Trop tard! répéta-t-il; des pinceaux alors^ donnezmoi des pinceaux.

— Ah! c'est moi qui f ai tué, dit Dolorès en se jetant dans ses bras.

— Des pinceaux! des pinceaux avant de mourir! répétait Gonzalès avec égarement... Je viens de voir le Corrége.... là^ près de son tableau....; il m'a parlé... Moi aussi^ je suis peintre !

Il voulut faire quelque pas en avant ; mais il chancela^ s'appuya au muret s'évanouit.

On le transporta chez lui, où il reprit bientôt ses sens; il était en proie à une fièvre ardente. Il voulut qu'on lui apportât tout ce qu'il fallait pour peindre ; toile, pinceaux, palette, il toucha tout avec une joie d'enfant : il respirait avec délices ce parfum datelier qu'il n'avait point senti pendant deux longues années. Lorsque le chevalet eut été approché, il se dressa sur son lit, pria Dolorès de se placer à quelques pas, et se mit à peindre.

GONZALKS COQUES. 489

On eût dit qu'une puissance surnaturelle était descendue en lui, et qu'il agissait sous son influence, sans avoir conscience lui-même de ce qu'il faisait. Sa main n'avait ni hésitation ni tremblement; la toile, sous son pinceau, s'animait comme par enchantement. Le comte et Juliano, placés derrière lui, ne pouvaient retenir, par instants, leurs cris d'admiration; mais Gonzalès ne les entendait pas. Les cheveux en désordre, Tœil étincelant, il peignait en chantant les airs de son enfance, oubliés depuis longtemps, et qu'il retrouvait alors comme par miracle.

Tout à coup, au milieu de ces chants qui semblaient murmurés par instinct, le romancero favori de Dolorès se fit entendre :

« Moi aussi, je vous aime, et pour vous je quitterai le château du comte. J'étais riche, je serai heureuse ; j'étais puissante, je serai aimée.

» Et ne regarde pas si mon front est pUis blanc que le tien : il brunira bientôt siu* la montagne ; ne t'inquiète pas si mes mains sont faibles, elles se fortifieront par le travail ; mais regarde-moi au cœur, Sanchez, car mon cœur est courageux et fort. »

Les premiers vers avaient été chantés par le mourant

comme une vague réminiscence, mais insensiblement

ses souvenirs semblèrent se réveiller.... et il s'arrêta.

— C'est Dolorès qui chantait cela à Harlem, dit-il... le jour où je lui ai promis de ne plus peindre.

Et apercevant les pinceaux qu'il tenait à la main :

— Malheureux! j'ai manqué à ma promesse.... Ferez va venir... il va nous reconnaître... Fuyons... fuyons...

Il voulut faire un mouvement pour s'échapper; le comte et Juliano le retinrent.

— Les voilà ! s'écria-t-il ; Dolorès... cache cette loile... déchire-la. . . déchire-la ! . . .

Il fit un effort pour saisir lui-même son tableau; mais à peine sa main l'eut-elle touché, qu'elle s'arrêta comme impuissante à consommer cette destruction. Ses deux bras se roidirent dans un geste de douleur et de prière, il retomba en arrière avec un soupir, et ses yeux se fermèrent pour toujours.

LES EAUX D'ABANO

Deux hommes étaient assis sous un berceau de vigne, les coudes appuyés sur une table rustique, et fumant des cigarettes parfumées.

Le plus vieux, qui paraissait avoir environ quarante ans, était grand et pâle; son costume, riche, quoique simple, avait quelque chose de grave et presque de militaire ; quant au plus jeune, il se faisait remar-

quer par Félégance débraillée alors à la mode en Italie comme en France. Ce fut lui qui reprit la conversation évidemment tombée depuis plusieurs minutes.

— Ma foi;, mon cher Alfîeri, dit-il en secouant délicatement la cendre de sa cigarette^ je ne m'attendais pas au plaisir de vous rencontrer en venant aux eaux d'Abano.

— C'est cependant la place d'un malade. Le jeune homme regarda le comte.

— En effets reprit-il^ je vous trouve changé ; vous êtes encore plus pâle que de coutume. Avez-vous consulté les médecins ?

— Oui.

— Que vous ont-ils dit ?

—- Ce qu'ils disent toujours. L'hiver ils me promettent laguérison pour l'été prochain; l'été ils me la promettent pour l'hiver: les docteurs de Milan me conseillent l'air deNapleS;, et les docteurs de Naples l'air de Milan ! Je me laisse conduire, je fais ce qu'ils veulent, et j'achève tranquillement de vivre.

— Allons donc, quelle idée ! est-ce qu'on meurt a votre âge ?

— Quelquefois, murmura Alfieri d'un air pensif et en baissant la tête .

— Parbleu, j'y suis ! s'écria le jeune homme, je parie que vous pensez à la prédiction de votre vieille sorcière ?

LES EAUX D'ABANO. 193

— Ai -je tort, Celiiii ? Je n'avais que douze ans lorsque cette femme m'a annoncé tout ce qui m'est arrivé depuis. Elle m'avait averti que je quitterais le Piémont, que je deviendrais poëte, que -mon nom serait célèbre.

— Et que vous deviez mourir à trente-cinq ans ? Qui ne connaît cette histoire ? Vous avez fait sur cette prédiction un sonnet que toute l'Italie sait par cœur. Mais, que diable ! vous avez trop de raison pour être superstitieux !

Le comte soupira sans répondre, et il y eut un moment de silence.

— Voulez-vous savoir ce qui vous tue ? reprit Celini ; c'est votre isolement. Au fond, vous n'êtes point malade.

— Les médecins me l'ont déjà assuré, répondit bi comte en souriant, et je sais que je mourrai très-bien portant.

— Pourquoi ne pas vous distraire ? Quand vous avez quitté Milan vous parliez de voyager; je vous croyais en Espagne.

— J'en viens.

— Ah !... Vous deviez aussi visiter la France ?

— J'en viens.

— L'Allemagne ?

— J'en viens.

Celini le regarda entre les deux yeux.

— Mais vous venez donc de partout? s'écria-1-il. Au

fait, je me rappelle que vous êtes un voyageur expéditif ; vous visitez les pays au galop de votre cheval ! Mais vous ne devez avoir rien vu.

— Pardonnez-moi; j'ai. vu des montagnes, des routes, des villes, et, au milieu de tout cela, beaucoup d'homnif'S qui s'agitaient pour ne rien faire.

— Et qu'avez-vous remarqué ?

— Trois institutions fort belles : la schlague en Allemagne, la police en France et l'inquisition en Espagne.

— Vous serez toujours le même, dit Celini en riant: misanthrope et républicain; un vrai descendant de Brutus devenu sujet du pape.

Puis, prenant un ton plus sérieux :

— Savez-vous, Alfieri, que vous ne méritez pas les faveur s dont le sort vous a comblé ? Tous nos théâtres retentissent de vos triomphes; l'Italie entière a les yeux sur vous, vous êtes noble, riche, encore jeune, et vous paraissez mécontent de vivre !... Que pouvez-vous donc désirer pour être heureux ?

— Mon Dieu, qui sait ? quelque chose, peut-être, que possède le dernier de ceux qui me regardent du milieu de la foule : un bonheur obscur, une maisonnette cachée dans les arbres, et une femme aimée assise sur mes genoux.

— Mais, tout cela, qui vous empêche de l'avoir ? Allieri haussa légèrement les épaules en soupirant.

LES EAUX D'ABANO. 195

— Vous oubliez que lt3 hasard a fait de moi un homme cvlvhre, dit-il, et un homme célèbre est un animal rare que chacun veut voir. Je cherche vainement Tonibre : il faut que je vive perpétuellement en plein jour et en représentation. Tout le monde se croit le droit de regarder jusqu'au fond de mon existence ; mes livres sont comme des laquais, qui crient partout mon nom devant moi. Dès que je parais, adieu la libre causerie ; chacun se hausse sur la pointe du pied, pour me voir par-dessus J'épaule de son voisin. En ma présence, les femmes se taisent par crainte ou posent par vanité. Vous le savez, d'ailleurs, Celini, élevé au fond des montagnes, longtemps étranger au monde, j'y apporte une tristesse eml)arrassée . Tous ces regards qui sont sur moi me gênent, me font souffrir ; ne pouvant distinguer la sympathie véritable de la curiosité, je me tiens à l'écart et je garde le silence. On me trouve hautain quand je ne suis que malheureux ! Ah ! pauvre et obscur, je pourrais croire à rintérêt que l'on me témoigne, tandis que maintenant je doute toujours de la sincérité d'une affection et je ne sais jamais si c'est moi que l'on aime ou si c'est ma position.

— Je comprends ; vous êtes malheureux comme un roi.

— Vous croyez plaisanter, mais c'est la vérité. Lorsque je suis arrivé ici, j'espérais échapper à ces ennuis ;

196 iS'OUYELLES.

pendant quelques jours^ j'ai pu vivre comme tout le monde^ d'une vie libre et simple^ j'étais heureux!... Lorsque l'arrivée d'un homme qui m'avait aperçu je ne sais où a tout détruit.

— Voyez pourtant l'injustice du sort^ dit Celini ; votre célébrité vous gêne^ et moi j'ai beau travailler^ je reste plongé jusqu'aux oreilles dans mon obscurité.

— C'est de votre faute^ vous ne faites rien sérieusement.

— Pardieu ! il s'agit bien de cela; oubliez-vous que je suis aux gages d'un impressario^ obligé d'avoir trois actes d'esprit tous les mois. Vous ne savez pas ce que c'est que les théâtres^ mon cher ; des espèces de cabarets où Ton tire son génie à la clef. . .

— Au risque de trouver bientôt la lie.

— C'est précisément ce qui m'est arrivé; j'ai véculongtemps sur une douzaine d'idées.. . Vous savez^ une idée, cela peut se présenter de mille manières : on met le commencement à la tin^ le milieu au commencement, et le public appelle cela de la fécondité ! Je suis allé ainsi trois ans; mais à la fin on s'estaperçu que je donnais du drap retourné pour du drap neuf : on a siftlé !

— Et comment avez- vous fait ?

— Ma foi, quand j'ai vu qu'il fallait trouver du nouveau, je me suis décidé à voyager pour régénérer mes inspirations et chercher des sujets; si bien, mon clirr

LKS EAUX p'ABANO. 107

comte, que ce n'est pas moi dans ce moment, mais !(.' théâtre de Milan qui est malade et qui prend les eaux.

— Et vous pensez que ce moyen vous réussira ?

— J'en suis sûr. Il y a foule à Abano, je ne puis manquer de rencontrer des originaux, d'entendre des anecdotes, de découvrir des intrigues^; ilse joue|ici cinquante comédies par jour, et autant de drames; ce sera bien le diable si je n'en devine aucune : d'autant que je compte adopter le rôle d'espion.

— N'avez-vous encore rien trouvé ?

— Vous croyez rire... parce que je ne suis arrivé que depuis hier; eh bien ! si je vous disais que je suis déjà sur la voie d'une intrigue !

Alfieri fit un geste d'incrédulité.

— Écoutez, dit Celini en baissant la voix, hier, fort tard, ne pouvant dormir, par suite de l'agitation du voyage, je suis descendu au jardin; vous connaissez le petit pavillon qui se trouve au bout?

' —Oui.

— Eh bien! je venais d'y arriver, et j'allais passer outre, lorsque j'entends tout à coup une porte ou une fenêtre se refermer brusquement; je me détourne, et je me trouve face à face avec un inconnu.

— Que dites-vous?

— A ma vue, il s'arrête court, tait un mouvement

comme pour me parler, puis paraît se raviser, tourne le dos et disparaît.

— Avez- vous vu ses traits?

— Comme je vous vois; il faisait un clair de lune admirable.

— Alors, vous pourriez le reconnaître?

— C/est déjà fait.

— Comment?

— Ce matin, je l'ai retrouvé parmi les baigneurs.

— Vous savez son nom ?

— On rappelle Marliano.

Le comte se leva vivement.

— Êtes-vous sûr qu'il sortît du pavillon? s'écria- t-il. — Je ne puis l'affirmer; mais cela se pourrait.

— Et c'est bien au bout du jardin, près des peupliers, que vous l'avez rencontré?

— Sous les fenêtres de la marquise d'Alcanzo.

Alfieri devint pâle; ses lèvres s'agitèrent convulsivement; mais il maîtrisa presque aussitôt son émotion et se rassit.

— Vous voyez que je n'ai pas perdu mon temps, conlinua Gelini, qui, tout entier à son récit, n'avait point pris garde au trouble du comte. Je suis sur la voie d'un imbroglio amoureux qui peut me fournir d'excellentes scènes. J'avais déjà remarqué ce Marliano pour sa laideur ; il a l'air du mnuvais larron. En le voyant suivre

LES EAUX d'ABANO. 199

partout la marquise^ qui a Pair de ne pouvoir le souffrir, j'avais cru d'abord que c'était son mari; mais ou m'a détrompé; ceci est un secret qu'il faut que vous m'aidiez à éclaircir.

Il y en avait un, en effet; mais ce n'était point de ce jour que le comte en cherchait l'explication. Celini était loin de soupçonner tout l'intérêt que ce mystère avait pour lui, et dans quelles angoisses son récit venait de le jeter.

La marquise d'Alcanzo était arrivée à Abano^ seule et malade^ depuis environ trois mois. Alfieri avait alors affecté de la fuir^ et n'avait négligé aucune occasion de lui témoigner de Péloignement; mais la jeune veuve sembla prendre à tâche de détruire des préventions dont elle ignorait les motifs. Par suite^ la froideur du comte fit insensiblement place à une politesse bienveillante, puis à une intimité chaque jour plus familière. C'était la première fois qu'il trouvait les grâces de la femme ennoblies par une intelligence qui semblait s'ignorer elle-même^, sans pourtanl s'abandonner. De douces ha-

bitudes s'établirent entre la marquise et lui. Il scnlil bientôt qu'elle entrait dans sa vie^ et en devenait la part la plus précieuse.

11 allait le lui dire sans doute^ lorsque Marliano arriva. A sa vue, Bianca parut se troubler; elle Taccueillit avec un effroi déguisé : il y eut entre eux comme un combat muet, duquel la jeune veuve sortit vaincue et soumise.

Alfieri s'aperçut dès lors qu'elle le fuyait. On eût dit que ce Marliano exerçait sur elle une surveillance jalouse à laquelle ell3 se soumettait à contre-cœur. Quels étaient les droits de cet homme? Alfieri l'ignorait. S'il était l'amant de la marquise, pourquoi semblait-elle le craindre? s'il lui était étranger, pourquoi semblait-elle lui obéir? Le comte avait en vain hasardé quelques questions; l'Italienne s'était refusée à toute explication. Depuis quinze jours que Marliano était arrivé, rien n'avait révélé sa véritable position près de Bianca. Le récit de Gelini paraissait, au premier abord, lever tous les doutes, mais en flétrissant la jeune veuve : le comte n'y crut qu'un instant. Son cœur se révolta contre une supposition injurieuse, et il aima mieux ne pas comprendre que de soupçonner.

Cependant une inquiétude navrante lui restait : croire à la pureté de l'objet aimé ne suffit pas; il faut qu'elle ne soit point discutée par l'esprit. Puis, quel

était ce Marliauo? qu'en fallait-il craindre ou espérer? Un premier examen n^ révélait en lui qu'un de ces oisifs vulgaires dépensant leur vie dans les frivolités et les désordres du monde; mais^ avec plus d^attention^ on ne tardait point à découvrir sous cette enveloppe banale une ténacité violente : c'était évidemment une intelligence médiocre et sans noblesse^ servie par une volonté tenace. Alfleri avait en vain voulu sonder plus avant dans cette âme obscure; le Génois s'était enveloppé d'une politesse glacée qui l'avait arrêté. La marquise^ d'ailleurs, permettait rarement des entretiens qu^elle avait toujours l'adresse de rompre.

Les choses en étaient là^, lorsqu'un jour^ en descendant au jardin plus tôt que de coutume, le comte rencontra la jeune veuve assise sous les charmilles.

C'était la première fois, depuis l'arrivée de Marliauo^ qu'il la trouvait seule ; il résolut d'en profiter.

En le voyant, Bianca avait rougi, et Alfieri s'excusa d'avoir troublé sa solitude. La conversation fut d'abord languissante; enfin, après quelques détours embarrassés, le comte s'arrêta brusquement, et, prenant la main de la marquise :

* — - Qu'avez-vous contre moi? lui demanda-t-il subile- ]iîent, et pourquoi m'évitez-vousî

La marquise tressaillit.

LES KAl X 1) ABANO. ^Oo

— Moi, VOUS éviter, répéta-t-elle ; qui iièuL vous le faire penser?

— Croyez-vous donc que je sois aveugle, madame? depuis quinze jours, voilà la première fois que je puis vous voir et vous parler.

La marquise, un instant déconcertée, s'était déjà remise.

— Ètes-vous bien sûr que la faute en soit à niui ? dvmanda-t-elle en souriant; on ne rencontre que ceux qu'on cherche.

— Ah! madame, vous ne doutez point de mon empressement?

— Pourquoi donc? je sais combien mon arri\(^e à Abano vous avait contrarié au premier instant; après quelques jours d'intimité vous avez pu re\enir à vos préventions.

Le comte rougit et voulut se défendre.

— Oh! ne niez point, continua la marquise : on vous a dénoncé à moi; je sais que la nécessité d'attendre quelques lettres a pu seule vous retenir ici et vous forcer à subir ma présence.

— J'ignore qui a pu vous instruire de ces détails, madame, dit Allîeri avec une simplicité digne; mais je ne sais pas plus nier mes fautes que cacher ma pensée. Il est vrai qu'au premier instant, votre nom a réveillé en moi une pénible émotion et que je n'ai point cher-

204f îsOUVKLLES.

ché à la cacher. ]Mais si c'est là, madame, la cause de la froideur qui a succédé, de^juis quelques jours, à votre bienveillance, vous punissez bien cruellement des préventions que votre présence a suffi pour dissiper.

— Etpuis-je savoir quelles étaient ces préventions, monsieur?

— Refuser de vous les expliquer serait vous faire croire à quelque répugnance injurieuse : quand vous êtes arrivée, j'ai voulu partir, parce que votre vue me rappelait un souvenir douloureux.

— Et lequel?

— Celui d'un ancien compagnon d'études, madame, avec lequel j'avais grandi et que j'aimais comme on s'aime dans l'enfance, parce qu'on est joyeux et du même âge. Nous étions séparés depuis longtemps sans nous être oubliés; je savais qu'il vivait heureux à Gènes; des amis communs me donnaient de loin en loin de ses nouvelles. Il y a un an environ, j'appris qu'il aimait une femme belle, noble et recherchée; je lui écrivis deux fois sans obtenir de réponse; enfin, je reçus une lettre de sa mère... Son amour lui avait été funeste; un rival l'avait tué.

— Et vous appelez cet ami ?

— Julio Aldi.

A ce nom, la marquise jeta un cri.

LKS LAIJ.V 1) AliANO. 203

— Ce iïit alors que j'entendis prononcer voire nom pour la première fois, continua Alfieri...

i:t voyant que la jeune femme avait caché son visage dans ses mains :

— Pardon, madame, dit-il dune voix émue et suppliante, je vous ai afiligée... mais il le fallait. Alaintinant vous comprenez pourquoi j'ai voulu un instant éviter une rencontre qui me rappelait la perte d'un ami.

— Mon Dieu! vous avez du bien me haïr, s'écria la marquise, suffoquée par les larmes.

— Ne le croyez pas, madame; je sais que vous avez tout fait pour empêcher ce duel dont vous étiez la cause innocente; que vous avez même couru au lieu du combat.

— Trop tard, mon Dieu !

— La faute n'en fut point à vous, et la mère d'Aldi elle-même vous a rendu justice; ce n'est pas vous qu'elle accusait dans sa douleur, madame, mais son lils, qu'une folle témérité avait jeté devant l'épée toujours levée de ce baron de Rocca. Ah ! combien de fois moimême Tai-je condamné d'avoir ainsi exposé volontairement aux hasards d'un duel une vie pleine d'avenir ! Je ne savais pas alors ce que la jalousie peut inspirer de colère; je ne savais pas ce qu'il y a de douloureux à trouver toujours près du visage aimé un autre visage dont la tranquillité insulte à vos angoisses, à entendre

partout où retentit la voix connue une autre voix qui lui répond avec familiarité !... Maintenant je comprends (ju'Aldi ait préféré une mort presque certaine à ces tortures^ car moi^ homme de pensée et de rêverie^ qui n*ai jamais touché une épée, je sens depuis quelques jours des désirs de combat; vingt fois un défi est venu sur mes lèvres ;, et j'aurais voulu me trouver une arme à la main^ achetant au péril de ma vie le droit d'aimer seul. La voix d'Alfieri s'était élevée^ son visage pâle étincelait^ et^ en prononçant ces derniers mots^ sa main s'était étendue comme si elle eût tenu une épée ; la marquise fit un mouvement involontaire pour l'arrêter.

— Oh ! ne craignez rien^ reprit-il avec un sourire amer^ j'ai refoulé ma colère au fond de mon cœur; de quel droit me serais-je fait le rival de quelqu'un ? la jalousie n'est permise qu'à celui qui peut espénr 1 amour... — Et cependant^ ajouta-t-il après un court silence^ qu'avais-je à risquer dans les hasards d\ui duel?... N'y en a-t-il pas déjà un engagé entre moi et la nuiladie? et celui-là^ on m'en a prédit l'issue.

La jeune femme^ qui avait tenu les yeux baissés, les releva vivement sur Altieri, et joignit les mains avec une tendre douleur.

— Encore ces tristes pensées, dit-ulie ; puurqm'i im' l)oint vouloir espérer?

— Je souffre, répondit AUieri d'un air sombre.

LES EAUX D'ABANO. 207

La marquise se rapproclia insensiblement de lui ; son rcfiard s'attachîi sur les traits altérés du poète avec une indicible inquiétude, et elle dit d'une voix tremblante et contenue :

— jMon Dieu^ qu'avez-vous donc?

— Vous me h' demandez? ali ! ne savez-vous pas quel est mon mal et ce qu'il faudrait pour le guérir?... Rien qu'un peu d'affection qui me donnât le désir et la joie de vivre !... Un instant j'ai cru Tavoir trouvée, mon sang ne brûlait plus mes veines; je respirais à Taise, je me sentais redevenir jeune et fort parce que je redevenais heureux ! Tout cela n'a duré que quelques jours, et j'ai vu bientôt que mon espérance était insensée.

— Qu'en savez-vous ?

Ces mots avaient été murmurés plutôt que prononcés ; cependant le comte les entendit, et saisissant la main de la jeune femme :

— Bianca ! s'écria-t-il, ai-je bien compris? De grâce, achevez ! achevez !

La marquise allait répondre ; mais tout à coup elle poussa un léger cri d'effroi, et se dégagea ^âvement de ses étreintes.

Le comte leva les yeux ; Marliano était de])out à rentrée du bosquet !

Le Génois salua froidement. A sa vue la marquise sV'tait laissée tomber plutôt qu'elle ne s'était assise sur le

banc de la tonnelle; il s'approcha d'elle^ sans paraître remarquer son émotion^ et s'informa de sa sant(' avec une politesse impassible.

Quant à Alfieri^ Tarrivée de cet liomme^ au moment où il allait entendre un aveu si longtemps désiré^ lui avait d'abord arraché un geste de colère; mais toute son attention s'était bientôt tournée vers Bianca^ dont les regards éperdus semblaient supplier Marliano.

L'intimité de la causerie au milieu de laquelle il venait d'être surpris par celui-ci ne pouvait en effet justifier une telle émotion. Qu'importait^ après tout^ que l'étranger eût vu leurs mains se presser^ qu'il eût même deviné le sujet de leur entretien? L'amour d'Alfîeri n'avait rien qui pût flétrir Bianca ; tous deux n'étaient-ils pas maîtres de leurs destinées ? Pour que la marquise tremblât devant cet homme, il fallait donc qu'il y eût entre eux quelque mystère? Alfieri sentit tous ses doutes renaître ; un instinct invincible lui désignait un rival dans Marliano ; il résolut de tout faire pour vérifier ses soupçons.

Bianca s'était un peu remise, bien qu'elle continuât à lever de temps en temps sur le Génois des yeux inquiets; Alfieri lui fit observer que c'était l'heure où l'on se rendait à la source, et proposa de l'y conduire.

— Je vous rends grâce, monsieur, dit la marquise

LES KAUX D'ABANO. 209

avec embarras^ je reste ; mais que je ne dérange en rien vos projets.

— Mes projets sont les vôtres^ madame^ dit le comte ; vous le savez^ les seules douces heures de ma vie sont celles que je passe auprès de vous.

— Monsieur le comte^ je le vois^, ne réussit pas moins dans le madrigal que dans la tragédie^ répondit la marquise avec effort.

Alfiera secoua gravement la tête.

— Ne donnez point un nom railleur à Texpression d'un sentiment que vous savez sincère^ dit-il; vous n'avez pu vous méprendre au changement que votre présence a opéré en moi^ madame; avant de vous connaître j'étais malheureux^ découragé;, fatigué d'entendre autour de ma tristesse ce vain bruit que Ton appelait la gloire!.... je vous ai vue^ et tristesse, fatigue, tout a disparu; vous avez lui sur ma vie comme le soleil, et vous avez tout ranimé en moi.

— Monsieur! s'écria la marquise en se levant avec effroi.

Et elle tourna vers Marliano des yeux eflrayés; mais Marliano était toujours aussi calme.

Alfieri avait suivi ses regards et ses mouvements.

— Pardon, reprit-il en se tournant vers le Génois, de tels aveux ne se font pas d'ordinaire devant témoins, et j'ai sans doute violé quelque convenance.

210 NOUYELLES.

Xarliano s'inclina.

— Je dois m'estimer heureux, dit-il, d'inspirer à monsieur le comte assez de confiance pour qu'il ouvro son cœur devant moi.

— Je me réjouis, en eflTet, monsieur, que vous puissiez m'entendre.

— C'est à moi de me réjouir. Un grand poète trouve, pour faire parler sa passion, une éloquence que les autres chercheraient vainement dans leur amour.

L'ironie avec laquelle ces mots furent prononcés avait quelque chose de si froid, qu'elle produisit sur Alfieri TefiTet de ces blessures que l'on ne sent point au premier moment; mais à peine Teut-il comprise, qu'un frisson de colère passa dans toutes ses veines ; ses yeux rencontrèrent ceux de Marliano... Bianca s'avança vivement et vint se jeter entre ces deux regards dans lesquels ils échangeaient leur haine.

— C'est assez plaisaater, dit-elle; monsieur le comte, je vous tiens quitte de toute galanterie; mais je ne veux point que vous manquiez pour moi aujourd'hui votre promenade à la source; vous m'apporterez un bouquet de mauves sauvages.

Le comte hésita; mais les yeux de la jeune femme ]r suppliaient. 11 fit un efi'ortsur lui-même, s'incliiui ^V\^n air contraint et sortit.

Marliano voulut le suivre.

LES EAUX DABANO. 211

— Monsieur Marliano^ s'écria la marquise^ vous m'avez promis une lecture.

Le Génois se détourna vers elle; un sourire étrange effleura ses lèvres.

— Vous avez donc bien peur pour lui? dit-il. Bianca mit la main sur son cœur et s'assit sans pouvoir répondre.

— Vous devez être contente de moi pourtant, ma ^ dame, reprit Marliano d'un ton amer; je l'ai laisse vous parler de son amour, j'ai souffert ses insultes, car il voulait m'insulter; j'ai eu avec lui assez de patience pour qu'il me croie un lâche : cela ne vous suffit-il pas?

— Il faut que je parte, dit la marquise avec angoisse; je ne puis plus rester ici, je veux retournera Gènes.

— Je suis prêt.

Bianca jeta sur Marliano un regard où l'indignation se mêlait à l'effroi.

— Oui, répéta- t-elle, je retourne à Gènes; mais pour renoncer au monde. J'y ai pensé souvent, et mon parti est pris : je veux me retirer dans un couvent.

Marliano fit un brusque mouvement.

— Que dites-vous, madame ? Vous, entrer dans un couvent !

— J'v suis décidée.

— C'est impossible! si jeuiiO;, si Lelle, vous ensevelir dans une prison éternelle.

— Suis-je donc libre maintenant?

Le Génois la regarda.

— Ainsi^ dit-il tristement^ c'est pour me fuir que vous fuyez le monde ; vous me haïssez plus que vous n'aimez ses joies?

— Et quand cela serait^ ne m'y avez-vous pas forcée?

— Que vous ai- je donc fait?

La marquise leva vivement la tête.

— Vous me le demandez ! dit-elle avec une surprise indignée; M. le marquis de Rocca a-t-il déjà oublié tout le passé? N'avez-vous pas tracé autour de moi un cercle fatal que nul n'a pu passer sans mourir? Vous me demandez ce que vous m'avez fait, quand vous avez profité de votre odieuse adresse de spadassin pour devenir sans droit mon gardien^ et demander compte de leur audace à tous ceux qui osaient m'approcher? Sans famille et sans amis^ je n'ai pu même trouver protection contre cette tyrannie à ceux qui auraient eu le courage de me défendre^ car c'eût été les exposer à une perte certaine : à l'abri derrière le point d'honneur^ vous eussiez attendu leur provocation , puis, maître des armes et des conditions, vous It^s eussiez frai)pés sûrement, comme l'infortuné Aldi !.... Vous me tenez ainsi, depuis trois années, tremblant sous votre regard , vous rece-

LES KAUX d'ABVNO. iJl.T

vaut par crainte^ éloignant les autres par prudence! Kn vain j'ai essayé (l(^ vous édiappev; vous m'avez poursuivie partout. Ici niênie^ où j'espérais être cachée^ je vous ai vu bientôt paraître sous le faux nom de Marliano^ comme si vous aviez craint que le votre ne m'avertît de fuir; et vous me demandez encore ce que vous nravez fait!

Pendant que la marquise parlait^ le Génois était devenu toujours plus pâle; ses traits avaient pris une expression impossible à décrire: c'était une angoisse qui avait quelque chose de cruel^ une sorte de désespoir qui faisait soutirir sans inspirer de pitié; la douleur de Satan devenu roi du mal et de la souffrance.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas aimé? dit-il en fixant sur la marquise un regard funeste ; c'est vous qui avez Voulu tout ce qui est arrivé. Le bonheur eût apprivoisé mon âme; vous Tavez exaspérée. Cette adresse de spadassin que vous me reprochez, c'est le monde qui m'a forcé à l'acquérir : j'étais laid, j'étais abandonné ; j 'avais besoin d'une défense contre le mépris; je me fis habile à tuer ! Plus tard, ce qui avait été calcul devint habitude; je mis mon honneur dans une science dont je n'avais voulu faire qu'une sauvegarde. Pourquoi, d'ailleurs, aurais-je épargné des hommes qui me haïssaient? La haine des autres rend méchand, madame. Ah! quand je vous ai connue. Dieu m'est témoin que j'aurais voulu

n'avoir jamais versé de sang; mais pouvais-je anéantir le passé? Mon amour fut repoussé; je vis votre mépris à travers votre peur; alors je fus pris d'une sourde rage. Pourquoi aurais-je laissé à un autre le bonheur qui m'était refusé? m'en auriez-vous seulement remercié dans votre âme?.... vous auriez ri de moi dans les bras du rival préféré!.... Je ne l'ai point voulu. Si je suis cruel, Bianca^ c'est que je ne puis supporter la pensée qu'un autre soit aimé de vous.

— Ainsi je suis l'esclave de votre passion?

— Je vous aime, et je suis jaloux.

— Mais moi^ je ne vous aime pas !

— Ah! je le sais, je le sais; et pourtant, cet amour pourrait changer ma vie et racheter mon passé!

Il saisit les mains de la marquise et les serra violemment sur sa poitrine.

— Oh ! je vous aime tant, Bianca, s'écria-t-il, pourquoi êtes-vous sans pitié?

— Laissez-moi, dit la jeune femme en cherchante se dégager.

— Que faut-il donc faire pour que vous m'écoutiez?

— Laissez-moi.

— Bianca, tu ne peux te refuser toujours à mes prières; je t'aime trop pour que tu ne finisses point par être à moi.

— Un couvent, plutôt! cria la jeune femme éperdue.

LES EAUX d'abano. 215

— Je f en arracherai.

— La tombe alors.

Marliano laissa tomber les mains qu'il tenait.

— Vous aimez le comte, s'écria-t-il avec un accent terrible.

La marquise tressaillit, voulut parler et fondit eu larmes. Marliano demeura un instant immobile.

— Demain vous repartirez pour Gènes , madame, ditil enfin.

Dans ce moment, des promeneurs parurent au bout de la charmille ; Marliano ofi^rit le bras à la marquise^ ('t tous deux s'éloignèrent.

Mais à peine avaient-ils disparu sous les arbres, que Celini sortit doucement d'un massif d'acacias placé derrière la tonnelle. Arrivé là peu après le départ d'Alûeri, il avait reconnu la voix de Bianca et de Marliano. Or, la discrétion n'était point la vertu favorite du librettiste : désireux d'éclaircir les soupçons qu'avait fait naître dans son esprit la rencontre du Génois sous les fenêtres de la marquise, il avait prêté l'oreille et avait tout entendu.

Le commencement de l'entretien n'avait excité que son étonnement, et il n'y avait vu, selon son idée fixe, qu'un sujet de scénario; mais la fin lui apprit la part qu' Alfieri avait à ce débat ; il courut le chercher et lui raconta ce qu'il venait d'entendre.

Cette révélation fut pour le coniie aussi eniMujile

210 NOLVELLKS.

qu'inattendue. Il voyait ses doutes dissipés^ et apprenait en môme temps qu'il était aimé. Tout s'expliquait en effet maintenant; le trouble de la marquise à l'arrivée de Marliano^ sa soumission craintive aux volonlésdecet liomme^ son changement suivit avec Alfieri. Celui-ci était fou de joie.

— Mais^ fit observer Celini^ elle a promis à ce Marliano^ ou plutôt à ce baron de Rocca^ de partir demain.

— Que parlez-vous de partir? s'écria Alfieri; elle restera^ je le veux. Ah! béni soit Dieu! de m'avoir fait découvrir la vérité ; cette fois le baron de Rocca trouvera quelqu'un entre lui et la femme c|u'il opprime.

— Oubliez-vous que vous n'avez jamais touché une arme^ et que cet homme est sûr de vous tuer?

— Que m^importe ?

— C'est juste^ vous êtes trop heureux dans ce moment pour tenir à la vie; seulement^ si vous succombez^ la marquise reste sans défense et abandonnée à son percuteur.

— Vous avez raison; mais qu'ai-je besoin de combattre cet homme pour en délivrer la marquise ? ne suffitil pas de publier la vérité ?

— Elle est injurieuse pour le baron; il vous provoquera^ et vous ne pourrez refuser de lui donner satisfaction^ ou l'on dira que vous avez peur.

— Eh bien! je la lui donnerai.

LES EALX irABANO. 217

— Alors il vous (uera^, et rien ne sera changé pour la marquise : c'est un cercle vicieux qui vous ramène toujours au même point.

Alfieri frappa du pied avec rage.

— Est-il donc vrai^ s'écria-t-il, que Ton puisse tout cacher derrière le point d'honneur? Quoi ! parce qu'un homme est habile à tuer^ il pourra vous forcer à vous taire ou à mourir?... Étrange justice du monde! si je refuse de me faire assassiner par un misérable^ mille voix me crieront que je suis un lâche^ et ma célébrité ne servira qu'à publier ma honte^ à rendre le mépris plus retentissant! Ah! puisque la vie 'est une arène de gladiateurs^ pourquoi ne m'a-t-on pas appris à verser le sang? à quoi me sert ce que je suis^ ce que je sais? 0 mon Dieu ! mon génie, ma gloire, je donnerais tout aujourd'hui pour la science d'un maître d'armes! Que faire? que faire?

— Autrefois, un bravo vous eût tiré d'embarras; malheureusement ils sont passés de mode.

Alfieri secoua la tête et demeura tout pensif; mais, sortant tout à coup de sa rêverie :

— Oui, oui, murmura-t-il, il faut qu'il en soit ainsi; c'est le seul moyen!...

— Qu'allez-vous faire? demanda le jeune homme.

— Vous le saurez ce soir, répondit le comte, et il sortit.

Les heures qui suivirent furent employées par lui à régler ses affaires et à écrire ses dernières volontés. Quelque ferme que soit une âme^ il est difficile que ces préparatifs n'y jettent pas de nuage : il y a dans toute existence quelque coin riant^ quelque place plus douce que Ton se rappelle alors^, et vers lesquels Pœil humide se retourne. Puis^ que de doutes s'élèvent, que d'inquiétudes au fond du cœur ! Qui pleurera votre perte ? Remarquera-t-on le vide que vous laissez? Votre nom retentira-t-il encore longtemps quelque part?... — Mélancoliques problèmes que soulève le cœur et pour lesquels on n'ose consulter l'expérience !

LK5 EAUX d'ABANO. 219

Altieri se les proposa aussi : il pensa aux montagnes où il avait passé son enfance^ à ses* premières émotionS;, à ses premiers vers, aux prédictions de cette vieille femme qui allaient s'accomplir? Il examina ensuite ses papiers, séparant ses compositions achevées et arrêtant un triste regard sur ces œuvres plus chéries qui, seulement projetées, n'ont point encore constaté Timpuissance du génie. Oh ! que de rêves commencés, que d'inspirations entrevues lui revinrent alors au souvenir ! que de fois sa main se porta convulsivement vers son front, comme pour en arracher ce trésor d'idées qui allait périr avec lui ! car, tel est le besoin de perpétuité de Thomme qu'il ne peut se résoudre à emporter une pensée inexprimée ; il sent que tout ce qu'il y a d'intelligence en lui est l'héritage de l'humanité, et qu'en garder quelque chose, c'estcommettre un voL

Mais le temps pressait; le comte acheva rapidement de tout mettre en ordre ; il écrivit à sa sœur, dit adieu, dans sa pensée, à tout ce qu'il avait aimé, puis descendit au salon.

Gelini et Marliano s'y trouvaient seuls.

Celini était occupé à faire l'éloge du livre de Machiavel, qu'il tenait à la main.

— Je ne le connais point, dit froidement Marliano.

— Désirez-vous le lire? demanda le jeune homme en le lui présentant.

— Je ne lis jamais.

Celini le regarda avec étonnement. On était alors dans toute Tardeur du mouvement intellectuel qui signala le commencement du xix^ siècle ; c'était^ surtout pour la noblesse qui en avait fait une question de mode^ le règne des biiochures et des discussions sociales ; si bien qu'un gentilhomme qui déclarait ne point lire paraissait aussi extraordinaire qu'un seigneur de la régence qui eut déclaré n'avoir point de maîtresse. Le comte^ qui venait d'entrer, remarqua la surprise de Celini.

— Monsieur Marliano a raison, dit-il; que peuvent apprendre les livres à des gens bien nés ?

Marliano le regarda comme pour s'assurer qu'il raillait; mais ses traits étaient si impassibles qu'il ne sut que penser.

— Vous devriez bien alors, mon cher comte, ne pas vous fatiguer la vue à lire toutes les nuits, répondit Celini en riant.

— Oh! moi, c'est autre chosO; reprit le comte; moi^ je suis un poète, im fou ! j'aime Plutarque.. je prends au sérieux des mots ridicules comme ceux de patrie, de liberté! Je rêve un monde où les récompenses seraient aux plus dignes, le pouvoir aux plus dévoués, le bonheur à tous!... Je n'ai pas le sens commun, tandis que monsieur est sage 1

Page 1