I.i:s KATX l>\\liAN(>. id
Tout cela était dit d'un ton si calme et d'un accent si uniforme qu'il eut été difficile d'en accuser l'intention. L'ironie était cachée au fond; mais on la sentait, pour ainsi dire^ sans l'apercevoir. C'était une de ces sourdes attaques qui blessent d'autant plus sûrement qu'on ne peut les repousser^ et qui, après vous avoir irrité par mille coups d'épingle invisibles/^vous amènent nécessairement à une représaille ouverte qui vous donne le rôle d'agresseur. Marliano s'eflforça pourtant de se maîtriser. Il comprenait qu'une querelle pouvait tout perdre en poussant la marquise à quelque extrémité fâcheuse, et il eût voulu l'éviter. Ce fut donc d'un ton d'impatience contenue qu'il répondit.
— Je n'accepte point les éloges de monsieur le comte ; mais je laisse, en effet, à de plus habiles que moi, à ceux qui se donnent, je crois, le nom de philanthropes et de philosophes, le soin de refaire le monde, comme une pièce de théâtre, entre leurs repas.
— Que parlez-vous de gens habiles à propos de philosophie et de philanthropie? s'écria Alfieri. Ah! c'est trop d'indulgence, monsieur!... fi donc!... Des hommes qui veulent éclairer le genre humain, les misérables !... qui aiment leurs semblables plus qu'eux-mêmes, les niais!... Les habiles sont ceux qui profitent des abus, au lieu de les combattre ; qui décorent leur dureté du nom de raison, glanent quelque profit ou quelque joie â la
suite de tous les malheurs; égoïstes d'élite qui mettraient le feu à la répuldique pour se chauffer les mains! Voilà ceux qui savent vi\re^ ceux qu'il faut imiter! et c'est chose facile : n'est-ce pas la vie de tous les gens comme il faut? On ruine des créanciers^ on déshonore le plus de femmes possible^ on tue quelques amis en duel^ et l'on meurt avec la réputation d'un parfait gentilhomme.
Pendant qu'Alfieri parlait^ Marliano avait paru en proie à une irritation croissante. Aux derniers mots prononcés par le comte^ il se détourna brusquement, puis^ comme s'il eût voulu éviter une querelle à tout prix, il s'avança vers un fauteuil pour prendre son chapeau^ qu'il y avait posé.
— Pardon^ dit Alfieri;, qui affecta d'interpréter aussitôt ce mouvement^ je blesse les opinions de monsieur, peut-être; je serais désolé de le forcer à me céder la place...
Marliano rejeta vivement son chapeau.
— Je ne cède la place à personne^ dit-il d'un ton liautain.
Alfieri s'inclina avec un vague sourire. Pendant quelques instants^ les trois interlocuteurs gardèrent le silence. Gelini^ embarrassé^ ne savait où le comte en voulait venir^ et le Génois cherchait évidemment les moyens d'éviter uuo provocation.
LES EAUX b'abano. 223
Il s'était approché de la console pour respirer le parfum de quelques fleurs rares qui y étaient exposées , lorsque ses yeux tombèrent sur une boîte de pistolets que Celini y avait déposée^, en revenant du tir : ce fut pour lui un trait de lumière. Il ouvrit la boîte, y prit un pistolet qu'il examina en jouant, et s'approcha de la fenêtre.
— Êtes-vous content de ces armes? demanda-t-il à Celini.
— Fort content : ce sont des pistolets de Gosimo.
— Me permettez-vous de les essayer?
— Faites.
Marliano regarda par la fenêtre.
— Je vois une fleur, je crois, à ce camélia rose, dit-il négligemment.
— Là-bas? mais c'est hors de portée.
Marliano tira.
— Ah! monsieur, s'écria Celini.
— La fleur est abattue, dit tranquillement le comte, qui était resté au fond de l'appartement.
— Vous croyez plaisanter^ mais c'est la vérité.
Le comte sourit : il avait compris que le Génois venait de lui donner une preuve de son habileté pour l'efl'rayer.
— Pardieu! signor Marliano, reprit Celini, qui re-
22 i NOUVELLES.
gardait toujours du côté du camélia, si nous nous battons jamais, je ne choisirai pas le pistolet.
— Pourquoi cela? demanda Alfteri; à cause de cette fleur?
— Du tout; à cause de moi.
— Mon Dieu ! qui sait ? il n'est point rare de voir cette adresse qui étonne disparaître au milieu du danger.
Marliano fit un mouvement.
— Je ne dis point cela pour vous, monsieur; mais le spadassin le plus adroit ne supporte pas toujours le regard d'un homme de cœur, et sa conscience fait quelquefois trembler sa main. Il y en a même qui ne font parade de leur habileté qu'afin d'éviter une lutte sérieuse, et qui ne donnent une preuve d'adresse que pour se dispenser d'une preuve de courage.
— Comte! s'écria Marliano en s'élancant vers Alfieri.
— Encore une fois, je ne dis point cela pour vous, répéta tranquillement celui-ci.
— Cette assurance est inutile, dit Marliano, dont les lèvres tremblaient de colère : je sais, monsieur le comte, que vous n'oseriez m'adresser de telles paroles. Les poètes sont prudents; ils n'insultent que par allusion; ils ne provoquent que derrière une précaution oratoire, ot quand on se montre las de leur insolence déguisée, ils feignent de ne point s't^i apercevoir: au besoin,
LES LAUX 1) ABANO. 22.%
iiiômO;, ils iiivoqueraieiil leur mauvaise santé et se diraient trop malades pour avoir de l'honneur.
— Vous ne dites point cela pour moi non plus, n'estce pas ^ demanda le comte doucement.
— Je vous en laisse juge^ monsieur.
— Oh ! non^ reprit Alfîeri; car^ si cela était, le signor Marliano sait bien que je pourrais lui en demander raison.
— Qui vous en empêche?
— Ainsi vous reconnaissez que j'aurais ce droit?... que vos outrages s'adressent à moi?... que je suis Tinsulté?
— Soit.
Alfieri s'élança d'un bond vers le Génois, et lui saisissant la main :
— Monsieur^ j'ai le choix des armes, s'écria-t-il.
— Que m'importe !
— Vous allez le savoir.
Il courut à la console, saisit les pistolets, et revenant à Marliano.
— Choisissez, dit-il.
— Mais l'un de ces pistolets est vide.
— L'autre est chargé, monsieur.
— Quoi ! . . . vous voulez vous battre ?. . .
— L'arme de chacun de nous sur la poitrine de sou adversaire, et Dieu décidera !
— C'est impossible ! s écria Marliauo.
— Oh ! pardonnez-moi^ monsieur^ s'écria Alfieri; je suis l'insulté, vous Pavez dit; j'ai le droit de faire les conditions, vousTavez dit; vous ne pouvez refuser sans être un lâche. Le point d'honneur, qui vous a servi tant de fois, est contre vous aujourd'hui. Vous espériez que j'irais, comme tant d'autres malheureux, servir de but à votre balle ou à votre épée; que vous pourriez m' abattre sans danger, en souriant, comme cette fleur que vous avez frappée tout à l'heure ; mais vous vous êtes trompé, baron de Rocca.
— Vous savez mon nom ! dit le Génois.
— Oui; et ne croyez pas que je renonce à mes avantages. Je ne me bats pas pour faire parade de bravoure ou de générosité, je me bats pour délivrer la marquise de vos persécutions ; je me bats parce que je veux vous luer.
— Votre espérance pourra être déçue ! s'écria le baron , dont la surprise s'était changée en fureur.
— Je lésais ; mais quelle que soit l'issue du combal, Bianca n'aura plus rien à craindre de vos poursuites, car mes précautions sont prises. Mon testament est écrit : si je succombe, il fera connaître à toute l'Italie la cause de ma mort ; j'aurai payé avec mon sang le droit de dire ce que vous êtes, et on me croira, car on sait que les morts ne calomnient pas. On me plaindra, car je n'aurai plus
LES EAUX D'ABANO. 227
d'envieux ! Mes ennemis eux-mêmes exalteront ma gloire ; votre célébrité funeste demeurera clouée à la mienne comme à un pilori^ et vous serez à jamais infâme pour m^avoir tué. J'aurai brisé ainsi le joug que vous aviez appesanti sur la marquise ; placée sous la sauvegarde de l'opinion publique^ elle n'aura plus rien à craindre de vous^ et nul n'aura besoin désormais de mourir pour la défendre, car vous n'aurez plus le privilège accordé à ceux qu'on croit hommes d'honneur, et l'on pourra vous refuser satisfaction.
— Assez, assez ! s'écria le baron, qui ne se possédait plus; il faut que l'un de nous deux meure ; venez.
— Je suis prêt, monsieur.
Tous deux firent un pas vers la porte ; Celini les arrêta.
— Vous ne vous battrez pas sans témoins, dit-il; avec de telles conditions surtout, c'est impossible.
— Vous serez mon témoin, dit Allieri ; que monsieur le baron en cherche un.
— J'y vais.
— Dans une heure, nous vous attendrons à la Source^ monsieur.
— J'y serai avant vous.
Celini et le baron sortirent.
Lorsqu'Alfieri se trouva seul^ une sorte d'aflaissement moral s'empara de lui. La partie de mort était engagée ; dans une heure, le sort allait décider ! Il profita de ce dernier répit pour regarder encore dans sa vie et penser à Bianca.
Le récit de Celini devait lui faire croire qu'il était aimé ; mais était-ce assez que cette croyance incertaine au moment de mourir ? savait-il d'ailleurs si son ami n'avait point pris l'expression de la crainte pour celle d'un intérêt plus tendre ? était-ce par amour ou seulement par pitié que la marquise avait voulu éloigner de
LES EAUX d'aBANO. 229
lui le danger? Ali ! (|ue ne pouvait-il éclaircir ce doute ! Sûr d être aimé^ il eût affronté 1 épreuve avec plus de calme^ et la solennité lugubre de cette heure se fût effacée dans la joie d'une telle certitude.
Il était en proie à C(3S pensées, lorsque la marquise entra dans le salon un livre à la main. En voyant le comte, elle s'arrêta court et rougit; mais se remettant presque aussitôt :
— J'étais avec vous, dit-elle en lui montrant le livre qu'elle lisait.
Alfleri reconnut le dernier volume de poésies qu'il avait publié.
' — Vos livres, monsieur le comte, reprit-elle, ne sont pas, comme les autres, des causeurs auxquels on a recours pour se distraire; ce sont des amis dont on partage toutes les émotions, et qu'on ne peut quitter.
— Aussi en suis-je jaloux, madame.
— Jaloux de vos livres?
— Oui, car ce sont eux que l'on aime et non pas moi : avant de me connaître, on me cherche dans mes œuvres, on me devine à travers ma poésie, on me rêve semblable aux héros que je fais parler ; puis, quand on voit paraître un homme pareil aux autres, on s'étonne, on s'éloigne, et l'idole tombe de toute la hauteur à laquelle on l'avait placée ?
Voyez vous-même, ajouta-t-il, c'est le poëte qui vous
plait^ et non pas Fhomme; vous aimez mes vers^ ditesvous^ et vous me fuyez !
La marquise voulut parler.
— Oh ! ne le niez pas, madame, continua Alfleri ; vous me fuyez^ et cependant vous aviez semblé me comprendre ! Un instant j'avais pu croire que j'avais touché votre cœur : ah ! j'aimais ma gloire alors ; j'étais heureux de penser que je pourrais vous en parer!... Pourquoi m'avoir ôté cette enivrante espérance?...
La marquise parut émue : il y avait tant de prière dans la voix du comte, tant de caresses dans ses regards, qu'elle se sentait comme fascinée; elle voulut répondre et ne put que balbutier quelques mots sans suite.
— Ah ! parlez-moi , parlez-moi, reprit le comte, qui saisit ses mains et les pressa sur ses lèvres; pourquoi cet embarras, ces détours? Vous savez bien que je vous aime, moi; si cet amour ne vous est point odieux, pourquoi refuser de me l'avouer? pourquoi m'envier ce bonheur, le dernier peut-être dont je pourrai jouir.
— Que dites-vous?
— Qui connaît les desseins de Dieu? ne savez-vous pas la prédiction qui m'a été faite?
— Oh ! ne me la rappelez pas.
— Eh bien ! si elle devait se réaliser pourtant... si je vous voyais dans cet instant pour la dernière fois... On accorde tout :\u\ mourants; me refuseriez-vous un re-
ij:s eavx d'apano. 231
gard pour me rendre heureux?... Bianca... ah! vous tremblez... Mon Dieu^ un mot^ un seul mot : bianca... m'aimez-vous ?
— Il me le demande ! murmura-t-elle en fondant en larmes et cachant son visage dans ses mains.
Alfieri jeta un cri de joie.
— C'est donc vrai^ elle m'aime. Merci^ mon Dieu! Bianca chérie^ Bianca!
— Ah ! pourquoi m' avoir fait parler^ dit-elle, si vous saviez!...
— Rien, je ne veux rien savoir. Sinon que tu m'aimes; je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas que tu trembles! tu m'aimes... oh! maintenant que mon sort s'accomplisse !
L'horloge sonna : le comte tressaillit.
— Adieu, Bianca, dit-il en serrant la jeune femme sur sa poitrine, et lui donnant un long baiser; adieu.
Et se dégageant de ses bras il s'élança hors du salon.
La marquise était restée immobile, livrée tout entière, dans le premier instant, à l'émotion qui suit un aveu et au vague effroi des malheurs qui allaient sans doute en résulter: mais bientôt le trouble du comte frappa sa pensée ; elle se demanda pourquoi cette fuite précipitée, et un soupçon horrible traversa son esprit.
Elle courut au jardin, Alfieri n'y était pas; elle demanda Marliano, il était absent ! son cœur battait à
se rompre; elle monta à la chambre du comte sans savoir ce qu'elle faisait et y entra, elle était vide ! elle se précipita vers le balcon... Dans ce moment un coup de pistolet se fit entendre ; elle jeta un cri et s'appuya chancelante à la muraille ; presqu'aussitôt Gelini parut à l'entrée du parterre en criant :
— Un médecin !...
Bianca sentit la terre tourner sous ses pieds, elle étendit les bras pour se soutenir, et voulut quitter la fenêtre; mais tout à coup un bruit de pas retentit dans l'escalier, une voix se fit entendre ; la porte de la chambre s'ouvrit brusquement.
C'était Alfieri !
— Dix heures bientôt, et pas encore habillée ! mais dépêchez-vous donc, Louise !
Et elle tournait avec impatience le riche bracelet dont son bras était entouré, en ouvrait et fermait alternativement la riche monture. A la voir ainsi empressée et toute tremblante, qui n'eût attribué cette émotion d'enfant à l'attente de la fête? qui n'eût cru voir une naïve
coquetterie se refléter dans cet œil bleu et clair qui souriait si doucement au miroir? Qui eût pensé que ce front épanoui sous de frais camélias pouvait porter autre chose que des fleurs?... Et pourtant, à en croire ses amies y il n'en était pas ainsi. Il y avait, disaient-elles, un jeune homme devant lequel tout ce charmant enfantillage de Marie disparaissait. La veille même, au bal de Fambassadeur d'Espagne, elles en avaient longtemps parlé avec des signes mystérieux et des rires moqueurs.
— Voyez donc, disait Tune, elle ne danse qu'avec lui.
— Mais, quel est ce M. Arthur? demandait une autre.
— Un journaliste, je crois.
— Oh! mon Dieu!... et mademoiselle de Beaugency peut aimer un pareil homme?
— C'est une républicaine!.. Elle me disait hier que nous n'en étions plus à l'aristocratie de naissance, et
* qu'il était temps que celle du talent lui succédât.
— Quelle phrase de journal!
Et les amies riaient en haussant les épaules.
Tout ce qu'elles disaient ainsi pourtant était vrai. Mademoiselle de Beaugency aimait Arthur Aubert. Élevée dans un pensionnat, loin des hautaines inspirations de sa famille, Marie avait puisé dans ses rêveries et dans ses lectures solitaires une exaltation qui, en la défendant des triviales erreurs, pouvait la jeter dans dé dangereuses imprudences; plaçant ])eut-(Mre trop liant le
bonheur^ elle ne pouvait se résigner à une de ces existences où le lendemain se traîne semblable à la veille, dont toutes les époques ne se datent qu'avec des chiffres, et où rimpression ne laisse jamais un souvenir. Déjà elle avait bien des fois tressailli douloureusement au toucher de cœurs froids et incrédules; mais elle aimait mieux sa vie entremêlée de froissements et de telles espérances que les joies vides de ceux qui Ventouraient; elle marchait confiante au-devant de son rêve, présentant son âme toute nue à l'avenir, plaignant ces gens qui s'enveloppent d'indifférence comme d'un manteau contre la douleur, et qui aiment mieux n'être jamais caressés d'un rayon de soleil que de s'exposer à une goutte de pluie.
Il y a, pour ceux auxquels le monde n'a pas ôté la foi dès la première enfance, un âge de facile admiration pour toute chose; non qu'ils ne comprennent le beau réel, mais parce que la beauté morale que leur âme porte en elle se reflète alors sur tout, comme un rayon de soleil donnant l'éclat du diamant au verre le plus grossier. Époque de doux enchantements où nous nous passionnons à la lecture d'un mauvais drame, où nous croyons pleurer d'amères larmes sur le roman que nos yeux parcourent, tandis qu'elles ne tombent que sur celui qui est écrit au fond de notre cœur. C'est à cet âge que la jeune fille vient s'accouder à sa fenêtre pour
écouter les bruits harmonieux du soir. C'est alors qu'elle se met à regarder dans son avenir^ à songer à celui qu'elle doit aimer. Et puis, le lendemain, pleine de ses espérances, elle cherche dans la foule celui qu'elle a vu la veille, et s'il se trouve sur sa route une figure répondant à son rêve, son cœur cède, sa vie est décidée.
C'était là ce qui était arrivé à Marie : après avoir songé d'un ange, elle avait vu Arthur, qui avait un teint pâle, des yeux pensifs, une voix douce!., et elle s'était sentie troublée jusqu'au fond de l'âme. Dès lors, son regard n'avait plus quitté le jeune homme; elle avait observé ses moindres actions. Au bal, elle avait remarqué qu'il commettait sans cesse de ces distractions qui annoncent une âme occupée plus haut ; à la campagne, elle l'avait vu fuir les danses et s'asseoir à l'écart, l'œil fixé sur un livre ; mais le vent seul en tournait les feuillets, comme si les pensées d'Arthur n'eussent trouvé de sympathie dans aucune pensée humaine. Puis, il était pauvre, et l'on avait dit devant Marie que c'était un jeune homme d'une haute intelligence, auquel les moyens de réussite avaient seuls manqué. Alors elle s'était mise à le regarder comme un de ces génies refoulés par leur siècle, et se dél)attant dans une silencieuse torture. Elle avait songé combien il serait doux pour une femme d'appuyer sur son épaule cette tète lourde de pensées, et elle s'était (lit (iifellr voulait èhv cetti.» femme. Comment en eùt-il
été autremeiitï Elle avait dix-huit anS;, et rexpérieiice ne lui avait pas encore appris le doute.
Le jeune homme ne tarda pas à la deviner^ et tous deux s'entendirent.
Chaque jour^ Marie le voyait et Taimait davantage. Ce soir même il devait venir au bal pour lequel elle était parée; il le lui avait promis la veille^ elle allait le voir.
Maintenant vous comprenez pourquoi elle était si impatiente d'arriver à cette lete; pourquoi elle avait grondé Louise.
Neuf heures sonnaient^ et la bienséance ne permettait pas de se présenter sitôt à la fête. Arthur était assis près du feu^ non plus avec cette attitude pensive^ ce regard distrait qu'il ne prenait que comme dernière pièce de sa toilette^ mais avec l'air d'impatient ennui d'un homme qui attend quelque chose de plus important que rheure d'un bal. Raymond Perrier entra.
Arthur et Raymond étaient entrés à la môme époque dans la carrière littéraire^ tous deux ignorés et sans protection. Sentant qu'ils n'avaient <1'alH)vd à espérer
^i: JEUNE HOMME TALK. ii.ll»
que Tappui l'un de l'autre^ ils s'étaient rapprochés par instinct, et la ressemblance de leur position les avait amenés à une aussi grande familiarité que Teùt pu faire une sympathie d'idées. Raymond Perrier était un de ces hommes qui, au lieu de lutter contre Tabjection morale à laquelle de fâcheuses circonstances les entraînent, se mettent tout de suite à l'aise dans leur dégradation, et s'abritent à elle comme d'autres à l'hypocrisie. Il calculait tout haut sa conscience avec' une naïve impudeur, et rejetait ouvertement tout sentiment qui ne devait produire que des zéros à la masse des bénéfices positifs. Quant à Arthur, sans avoir Tâme plus élevée, il se montrait moins franc dans l'expression de ses désirs; aussi sa liaison avec Raymond lui était-elle un embarras; il souffrait chaque fois que celui-ci, avec une bonhomie toute bienveillante et sans songer à le blâmer, lui dévoilait quelque honteuse pensée qu'il croyait bien cachée au fond de son âme. Il se sentait insulté par cette indulgence qui semblait établir entre eux une parité qu'il n'aurait pas voulu s'avouer, et il avait honte de cette association de denx âmes qui n'avaient que des vices pour point de contact.
Cependant Raymond ne s'était même pas aperçu de la froideur d'Arthur, et il était toujours resté avec lui sur le même ton de familiarité. A peine fut-il entré, qu'il se jeta sur un divan, caressa sa moustache blonde
240 ^OUVKLLES.
avec une coquetterie toute lemmiue, et lit quelques oiseuses questions qui conduisent à une demande plus intime.
— A propos^ dit-il tout à coup sans plus chercher de transition^ tu es un homme fini ; ton opinion est en baisse^ et ton journal se meurt de consomption.
— Du moins^ reprit Arthur^ on ne pourra pas dire que j'ai transigé avec mes convictions.
— Non, pardieu ! c'est ton système à toi, tu pensais arriver plus vite au but en ayant Tair de croire. Malheureusement, tu n^as pas réussi. Au reste, tu as mieux que cela maintenant en perspective.
— Gomment ?
Raymond se croisa les jambes en ricanant.
— jN'as-lu pas rendez-vous ce soir au bal avec mademoiselle de Beaugency? demanda-t-il.
Arthur tressaillit. Il y a dans ces révélations brusques de noire pensée, faites par un autre, un choc stupéfiant qui ne laisse point place d'abord à la manifestation du mécontentement; aussi releva-t-il la tète avec une expression plus surprise qu'irritée.
— Que veux-tu dire ? dcmanda-t-il.
Mais Raymond continua sans se donner la peine de repondre.
— Au fait, cinquante mille livres de rente valent bien la peine de calculer quelle courbe il faut donner à
LK JELNK HOMME l'ALE. ^il
son œil ! On étudierait à moins l'art de la mélancolie et la gymnastique des soupirs.
Arthur avait eu le temps de se remettre^ et il reprit avec cette dignité exagérée, qui indique toujours Tal)sence de dignité réelle :
— Il y a certaines accusations auxquelles il est inutile de répondre.
Raymond éclata de rire.
— Au reste^ reprit Arthur un peu décontenancé, je ne sais ce qui a pu faire'penser que j'avais des vues sur mademoiselle de Beaugency ; je la connais à peine.
— Oh ! celui-là est trop fort! s'écria le journaliste; tu nous crois plus bêtes que des actionnaires. Que diable ! mon cher, on voit ce que l'on voit ; il est certain que depuis trois mois , tu as les yeux tournés vers la baronnie du sire de Beaugency; et ne pense pas que je t'en blâme !... — Il n'y a qu'un but dans le monde, et nous savons très-bien que toutes les routes sont bonnes^ si ?on arrive... L'or, Tor! c'est la vie, c'est le siècle^ c'est tout. J'en veux, moi, et je n'écris que pour cela. Je suis bien obligé de me salir les mains en ramassant la boue que je jette aux autres; mais qu'importe! mes articles sont bien payés ; on ne me croit pas , mais on me lit. Toi, les espérances s'échappent de ce coté, et tu prends une autre direction : c'est du savoir-vivre. Un beau mariage a moins de retentissement qu'un succès
2/i5 NOUVELLES.
littéraire ; mais aussi on se trouve riche le lendemain du contrat, et les revenus qu'on tire de son esprit ne sont jamais aussi sûrs que ceux qu'on tire d'une métairie. Je te dis, moi, que tes attentions pour mademoiselle de Beaugency ne sont autre chose qu'une action prise dans une bonne spéculation. Je fais le feuilleton, tu fais le sentiment ; ton métier est plus lucratif que le mien.
— Il y a des gens qui trouvent moyen de tout salir , dit Arthur avec aigreur. En admettant que j'eusse de l'amour pour mademoiselle de Beaugency, qui pourrait te faire mettre en doute la sincérité de ce sentiment ? L'homme qui souille ses plus nobles facultés pour de l'or ne peut-il même plus croire à la délicatesse des autres? ne peut-il comprendre que l'on aime sans aucune arrière-pensée de position sociale ?
— Connu ! s'écria Raymond, avec un geste populaire ; tu es un de ces êtres qui ne demandent qu'un cœur d'ange à la femme qu'ils choisissent... comme moi, je ne demande au monde que de la gloire et un grenier. Au moins, tu ne te retranches plus dans tes dénégations, et tu avoues e^ue tu en veux à la belle Marie.
— Non, j'ai vu dans mademoiselle de Beaugency, comme tu l'as dit toi-même en raillant, un ange qu'on ne peut s'empêcher d'adorer, et [je l'ai aimée avant do m'être demandé où me conduirait cette affection.
— Parbleu ! au mariage.
— C'est une plaisanterie cruelle. Ignores-tu quelle distance les préjugés ont mise entre elle et moi?
— Non^mais je ne sache personne au monde ijI us propre que toi à les faire oublier. Quand un œil se noie comme le tien dans une mer de tristesse ; quand le corps a assez de souplesse pour prendre à volonté ces attitudes aflaiblies^ qui semblent Fetiet d'une organisation pliant sous le poids de la pensée^ quelle femme pourrait vous résister ? Et puis^ tu es pâle!... et^ vois-tu^ ce mot-là résume tout. Nos poètes ont tant parlé de la pâleur , qu'il est désormais convenu que c'est le cachet d'une sensibilité profonde et d'une àme type. Être pâle est un don du ciel^ un moyen de se faire une position sociale, un état comme celui de ventriloque ou d'albinos ; le tout est de tirer parti de ce présent de la nature^ et tu ne laisses rien à désirer à cet égard.
— Tu es foU;, et bien impertinemment foU;, répondit Arthur en haussant les épaules avec humeur.
— Dis que je suis clairvoyant. Et toi-même^ mon discret ami^ tu n'ignores point que ta belle et poétique figure t'a servi merveilleusement près de Marie qui raffole de toi. La pauvre enfant se compromet tous les jours davantage pour le jeune homme pale : elle est ridicule à force d'amour.
— Assez ^ Raymond; elle du moins ;, épargnez-la.
2i-4 NOT'VKLT.KS.
Quand il serait vrai que mademoiselle de Beaugency eût deviné et accepté mon amoui% ce serait un malheur de plus^ car sa famille n'en resterait pas moins inexorable.
— En vérité?.. Et tu ne vois pas que cet amour poussera vers toi la jeune fille d'une manière si ostensible^ que sa famille sera forcée de te la donner?
— Sa famille cachera son amour, étouffera ses larmes et la mariera ailleurs.
L'indignation sans chaleur vraie d'Arthur avait fait place au ton d'une causerie raisonnée; Raymond luimême avait moins de raillerie dans la voix. La dernière objection du jeune homme le fit réfléchir un moment; puis il reprit :
— Ce que tu dis est juste, mais tu peux prendre tes précautions : fais un éclat.
— Gomment ?
— En entraînant Marie à une démarche décisive... i un enlèvement, par exemple.
Arthur haussa les épaules.
— Cela est bon dans un opéra-comique ; mais dans la vie réelle...
— La vie réelle n'est pas faite pour les êtres d'exception comme mademoiselle de Beaugency. Si je ne me trompe, tout ce (|ui la sortira de la voie commune lui paraîtra raccomplissement diine destinée d'élection qu'elle recherche.
— C'est impossible... et sa famille?... elle nous maudirait...
— Vous déshériterait, tu veux dire?
— Nullement.
— Elle est fille .unique, on lui pardonnera. En tous cas^ vous auriez la réserve légale^ ce qui est encore fort convenable. Puis^ vois-tu^ ces gens nobles ont du tact^ ils ne font jamais de scandale inutile. Après Téclat d'un enlèvement, ils sentiront qu'ils n'ont rien à te refuser.
Et pour donner du retentissement à l'affaire^ ajouta en riant Raymond^ tu peux compter sur moi; ne suisje pas journaliste?., je dirai...
Ici, le jeune homme prit une voix grotesquement solennelle :
« Qu'une jeune fille de ces races que le monde appelle nobles, et qu'une éducation orgueilleuse n'avait point viciée, n'écoutant que la voix de son cœur^, a repoussé loin d'elle de gothiques préjugés, et vient de s'enfuir avec un jeune homme sans naissance et sans fortune, mais appelé aux hautes destinées du talent ! »
Je désignerai les personnes de telle sorte qu'on ne pourra s'y méprendre, et le baron de Beaugency sera trop heureux de tout étouff'er par un mariage.
Le front d'Arthur s'était coloré d'une de ces rougeurs équivoques qui peuvent être ou l'expression d'une adhésion humiliante dans votre pensée ou celle d'une indi-
gnation méprisante; il garda un instant le silence, puis se leva et prit son chapeau.
— Voilà assez de folies, dit-il à Raymond ; viens, le bal doit être commencé.
Le salon retentissait du son des instruments et du bruit de la danse. On entendait éclater le rire frais des jeunes filles^ les exclamations complimenteuses des jeunes gens; puis, les murmures plus sourds de ces mystérieuses causeries qu'on hasarde à travers les bruyantes harmonies du bal. La fête était dans toute sa beauté. Les voix semblaient plus émues, les bras des jeunes femmes posaient plus mollement sur les épaules de leurs valseurs, les regards des hommes brillaient plus chauds d'admiration et de volupté.
Il y a tant d'eucliantements daus uu bal. Là^ les frouls soucieux perdent leurs ridés; Tair^ chargé de parfums, passe sur les yeux humides comme une main hien-aimée; les flots souriants de danseurs roulent avec Toubli, et le malheureux lui-même se sent entraîné à la remorque de cette joie universelle.
Mais parmi ces figures àexpression riante, il y en avait une plus lumineuse que toutes les autres. Mademoiselle de Beaugency semblait abîmée dans son bonheur : uniquement occupée d'Arthur, elle restait immobile au milieu de ces mouvements joyeux, et son long regard planait sur la foule sans la voir; le monde tout entier était sorti de son âme, qui ne contenait plus maintenant que la pensée du jeune homme. Voulant échapper aux invitations sans cesse renouvelées qui troublaient son enchantement, elle se dirigea vers une croisée, souleva le double rideau de soie qui la cachait, et se glissa sur le balcon.
C'était une belle soirée du mois de mars, froide encore, mais qui apportait déjà quelques exhalaisons de printemps ; une de ces soirées où le vent ne siffle plus dans les feuilles séchées, et nous arrive en rafales parfumées de violettes et de jacinthes.
Marie se sentit rafraîchie par cette brise un peu rude. Si heureuse, elle n'avait pas trop de tout le ciel à respirer! Klle s'appuya sur la balustrade du balcon,
confeinpla lonj^temps la nuit scintillante d'étoiles; puis saisie d'un de ces élans dé piété qui ne viennent que dans les grandes joies, elle joignit les mains commi; si elle eût voulu prier.
Le hruit d'un rideau qu'on écarte et celui d'un pas qui cherche à se dérober Ja tlt se redresser précii)it animent : Arthur était déjà près d'elle.
— Pardon, dit-il, j'ai enlevé un ange à sa méditation. La jeune fille rougit.
— Cette nature est si belle, répondit-elle, que je n'ai pu me défendre, en sa présence, d'un mouvement religieux. Ne raillez point cette faiblesse.
— Moi, vous railler ! me croyez-vous donc sans foi , parce que je suis sans espérance?
— Et pourquoi sans espérance? dit Tenfant à voix l)asse.
— Est-ce à vous de me le demander, Marie?... Ne connaissez-vous pas le fond de toutes mes pensées? ^'oulez-vous aussi vous envelopper dans ces étroites dissimulations auxquelles la femme est accoutumée?
— Non, dit la jeune fille vivement, je vous ai coml)ris... mais vous?
-T- Moi? Je sais que vo.us avez été touchée de mon amour, mais tant d'obstacles nous séparent!... Vous êtes femme, Marie, vous vous lasserez de lutter pour un
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malheureux qui ne peut vous payer de vos sacrifices que par de nouvelles douleurs. ft
— Dieu est témoin que c'est vous qui avez parlé de ces sacrifices ; moi^ je n'avais pensé qu'au bonheur de nous être rencontrés.
— Pardon^ j'ai tort de vous attrister^ je le sais; c'est mal^ cette prudence d'avenir... Je ne devrais songer qu'au présent^ qu'à vous^ Marie, qu'à vous qui avez voulu me guérir de mon désespoir, — vous qui m'aimez, — car vous m'aimez ?
Marie pleurait doucement, et pourtant elle répondit :
— Je vous aime.
— Oh! répétez-le souvent; dites-moi, Marie, que vous serez à moi et à nul autre.
— Je vous l'ai promis.
Un étrange éclair de triomphe passa dans le regard d'Arthur; la jeune fille sourit comme un ange, car elle crut que c'était le bonheur qui lui donnait cette lumière. Il y eut un instant de silence , pendant lequel sa main dans la main du jeune homme et sa tête appuyée sur le balcon, elle laissa couler ses larmes.
Tout à coup Arthur lui montra une étoile qui courait à l'horizon et alla mourir dans la nuit.
— Voyez, dit-il, elle ]i'a fait que briller un instant au ciel; elle a parcouru dans une seconde l'espace que ses sœurs mettent une éternité à parcourir: ainsi en
LE J1:(M: IIOMMK TAIE. 2:')!
scra-t-il peut-être de moi ! Qui sait si je n'épuise point en ce moment tout le bonheur qui m'avait été réservé?
— C'est vous qui êtes faible maintenant, répondit J;i jeune fille; moi, qui ne suis qu'une femme, je ne doute pas de l'avenir ; j'ai confiance en Dieu et en vous : Dieu ni vous^ ne me tromperez.
Dans ce moment la musique qui s'était tue, donna de nouveau le signal de la danse.
— Rentrons, dit Arthur; une absence plus longue pourrait être remarquée.
Il sortit le premier, la jeune fille ne tarda pas à le suivre. En passant devant un groupe de femmes qui se trouvait près de la fenêtre, elle entendit un éclat de rire à demi voilé; puis une voix, pleine d'un am.er triomphe, s'écria : Us y étaient tous deux.
L'enfant entendit ces p^aroles et cet éclat de rire; comme les esprits bienheureux entendent les bruits de la terre ; elle portait dans son âme trop de bonheur pour qu'une raillerie la troublât.
Tous me Tout dit^ Marie!... ont-ils menti^ ou est-ce Yous qui m avez trompé?... Menti! et pourquoi? que leur importe à eux que vous soyez la femme d'un riclie duc de Montyon ou celle du pauvre artiste Arthur Auberti Ils ont dit que vous épousiez le premier^ parce que cela est. Et vous^ jeune fille candide^ vous vous êtes tue sur ce mariage, parce qu'il aurait fallu me retirer vos promesses. Oh! oui. je conçois qu'après tant d'espérances données vous vous trouviez embarrassée de venir me dire: Je me marie !... Et pourtant il y avait un
KE JEUNE lIOiMME TALK. ^lly'^
moyen Lien simi)lc de me l'avouer sans rougir; vous n'aviez qu'à me dire : J'épouse un duc et pair! Alors, j'aurais compris.
Car moi aussi, tout ignorant que je suis de vos soumissions sociales Je sais qu'il y a des litres cl des nom:devant lesquels toute résistance tomlje.
Soyez heureuse. Adieu!
;VilZUl Uii.
Arthur, ([uoiqu'il y ait eu dans ma vie un événement que je vous ai caché, je n'ai point mérité vos reproches. Je ne vous l'ai laissé ignorer que pour vous épargner une douleur qui n'eût rien changé à nos situations. En voyant la calme expression de votre figure, j'avais plus de force pour la lutte qu'il me fallait soutenir.
Vous êtes toujours près du soupçon; moi, je me repose avec confiance dans la conviction de votre amour. Ditesmoi, qui vous a donné le droit de douter de ma force, quand il s'agit de votre destinée à vous? N'est-ce pas pour vous, que j'ai oublié toutes les hontes qu'on m'avait apprises? ne vous ai-je pas dit que je vous aimais?
n'ai-je pas osé vous récrire? Pour vous, j'ai supporté ie^
là
î2o4 NOUVELLES .
railleries cViiii monde dont les préjugés de position sont la plus forte croyance ; et tout ce passé s'est effacé devant un mot qu'on vous a jeté : Elle se marie. Vous les avez crus^ ceux qui vous répétaient cette nouvelle insouciamment^ comme Tannonce d'un bal; et pour moi^ dont toute la bonne foi^ dont toute l'énergie de cœur étaient compromises dans ce i'ait^ vous avez dit : Elle a menti.
Non^ Arthur^ j'étais sincère et sûre de moi^ quand je vous ai dit que je serais votre femme^ et ce n'était pas une de ces résolutions que renverse le premier événement. Savez-vous^ d'ailleurs^ quel est l'homme qu'on me propose? Avant même de vous connaître^ je l'aurais refusé. Je vous Tai promis^ et je vous le promets encore^ je ne serai qu'à vous. Je ne ferai point de demi-sacrifice. »
Marie.
Vous êtes généreuse, Marie : vous voulez bien rester la jeune lille promise à mon avenir et continuer votre sacrifice. Je vous remercie; mais moi, j'avais rêvé une femme heureuse de mon amour, et non sacrifiée. Je ne veux pas vous sentir pleurer sur votre passé dans mes
LE JELxNE 110.MME VXLE, 255
bras... C'est beaucoup déjà de vous être compromise jusqu'à parler^ jusqu'à écrire au pauvre artiste : que d'autres boutes il faudrait oublier pour porter son nom !
Vous ne pouvez être à moi^ vous^ belle^ ricbe et enviée de tous. Ce n'est pas pour les nuits d'orage que Dieu a fait ses étoiles. Allez^ vous êtes promise aux joies de ce monde : vos épaules satinées pourraientelles se couvrir d'autre tissu que de celui du cachemire ? vos pieds^ habitués à ne fouler que des tapis^ ne seraient-ils pas endoloris par le contact d'un rude parquet?... La nature vous a faite pour être la femme d'un duc et pair : pourquoi vous refuseriez-vous à cette belle destinée? Vous ne l'aimez pas^ cet homme : qu'importe! Vous voyez vous-même ce qu'est l'amour pour le bonheur.
Et puis^ votre mère ne vous l'a-t-elle pas dit : on tînit toujours par aimer son mari! Qu'a-t-il d'ailleurs qui dépare un duc et pair? Ses mains sont belles et bien gantées, ses joues fraîches, sa bouche souriante; il est parfait, cet homme, et vous êtes une femme heureuse !...
A quelle triste vie vous échappez!... Vous ne savez pas que de privations il y a dans les existences médiocres : qu'aurais-je pu vous offrir, moi? Une maisonnette hors des barrières, avec un petit salon à rideaux blancs; un parterre de six pieds, orné de quelques fleurs que
j'aurais cultivées moi-même. Adieu alors à ces longues charmilles qui sont les salons en plein air de vos hôtels ! Il aurait fallu vous contenter d'une tonnelle^ d'un banc bien étroit où nous n'aurions pu tenir que deux! Là^ serrée près de moî^, votre taille entourée de mon bras, vous n'auriez entendu que ma voix^ vous n'auriez vu que mes lèvres vous sourire.
L'hiver^ il aurait fallu vous contenter d'une lecture près du foyer^ d'un peu de musique^ pâle et languissante^ sans doute; car qui vous aurait écoutée? Moi, toujours moi^ que vous auriez connu tout entier^ dont vous auriez épuisé le cœur^ qui ne vous aurais applaudie que d'un regard ou d'un serrement de main. Oh! combien vous devez préférer les longs retentissements de la louange dans vos salons ruisselants d'or et de lumière ! — Restez-y^ Marie^ c'est votre place.
Adieu.
Que vous ai-je fait pour que vous m'atcabhez ainsi? Moi^ mon Dieu^ je vous ai dit que je ne serais à vous que pour ne pas mentir à mes promesses; que j'étais prête encore à consommer pour vous tous les sacrifices commencés? Mais j'étais donc folle! mais vous ne savez
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donc pas que si je ne vous avais fait aucun serment^ à cette heure je les ferais tous? Oh! uon^ non^ mon ami^ je ne sacrifie rien; je ne veux que vous d'ici-bas ! C/est votre existence toute paisible^ toute simple que je demande à Dieu^ et non les délices payées du monde!
Mon Dieu! pourquoi avoir fait en raillant le tableau de ma vie près de vous? Oui, c'est une maison simple que je veux; votre maison! Oh! que je respirerais à Taise dans cette petite demeure!... Comme toutes les surveillances de ménage me plairont!... Vous verriez si c'était pour la vie du grand monde que Dieu m'avait faite, et si je n'étais pas, au contraire, réservée aux joies saintes et calmes de l'intérieur! Vous verrez si ce n'est pas à l'air de votre petit jardin que mes joues reprendront leurs couleurs d'autrefois, et si mon front sera moins serein sous la fleur que vous aurez cueillie, que sous les diamants et les oiseaux de paradis !
Voire lettre m'a fait souffrir, par la pensée de ce que vous avez souffert vous-même, et cependant, je suis bien heureuse en songeant à l'avenir qui nous attend tous deux. Adieu! Aimez-moi : maintenant c'est un devoir pour vous.
Pardon^ pardon^ Marie^ j'ai du vous blesser bien cruellement^ vous si dévouée!... mais si vous saviez ce que j'éprouve^ quand je songe que mon bonheur^ ma vie dépendent d'une volonté que tout doit ébranler !
Ne comparez point nos deux situations, je vous en conjure; vous êtes Tange que tout le monde voudrait associer à sa destinée, moi je suis le paria repoussé de tous; parmi tant d'êtres qui se pressent autour devons, ne peut-il s'en trouver un qui vous promette plus de bonheur que vous n'en pouvez espérer de moi?
Songez-y bien, ce n'est pas avec un préjugé, avec le monde seulement qu'il faut rompre pour m'appartenir, c'est avec votre famille tout entière. Croyez-vous, ditesmoi, qu'à moi senl je puisse remplacer tous les nœuds qui vont se briser? Moi, je me sens assez de force pour vous rendre heureuse , vous, en aurez-vous assez pour l'être? Si vous avez cru que vos parents céderaient à des sollicitations, qu'ils reculeraient devant la peur de vous rendre malheureuse, vous vous êtes trompée. Je vous parle sans irritation, sans aigreur, mais ils vous donneraient à un forçat aussi bien qu'à Arthur Aubert. Moi aussi, je suis le forçat de votre société aristocratique ! Elle a écrit sur mon front plébéien et pauvre^ et ces deux mots-là contiennent à eux seuls toutes les hontes. Songez à ce qu'il vous faudra de force pour lutter contre la réprobation de tous? Oh! mon Dieu!
LE jeujNe homme pale. i>riO
ayez-la cette forco^ mais ne venez à moi^ que sûre de vous-même^ car je serais sans courage^ si je voyais vos regrets.
J'ai fait ce que je devais ; je vous ai dit toutes les résistances qu'il y aura à vaincre pour notre union. — Maintenant^ voyez qui vous préferez de votre famille on de moi.
C'est vous, vous^ Arthur; en pouvoz-vous douter? mais pourquoi rompre pour cela avec ma famille? Mon père, ma mère... ce serait les tuer que de les abandonner; c'est sur moi qu'ils placent leurs plus chères espérances. Ne pouvons-nous attendre? Je suis leur fille unique et chérie, ils céderont, je vous le dis, quand ils me verront si malheureuse ; attendez qu'ils veuillent vous appeler leur fils ; je vous promets qu'un jour ils vous donneront ce nom. Mais s'exposer à leur haine, à leurs reproches, oh ! ce serait aff^reux !
Je vous le dis encore, je vous aime plus que tout ce que j'ai aimé ; mais cet amour ne doit pas être un linceul jeté sur toutes mes affections d'autrefois. Vous êtes noble, vous, mon ami ; c'est surtout votre générosité de
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cœur que j'ai aimée. Pourquoi ne voudriez-vous pas; faire le sacrifice de quelques jours de notre bonheur au repos de mes parents? Attendons et espérons.
Je vous Pavais dit^ Marie, il ne suffit pas d'un de ces courages d'enfants, qui^ n'osant regarder l'objet de leur terreur, vont vers lui les yeux fermés... Attendons et espérons, dites-vous ; et dans quel but ? Plus vos parents vous ont aimée^ plus ils ont placé de rêves sur votre tête^ plus ils se montreront implacables^ parce que co n'est pas un bonheur simple qu'ils ont désiré pour vous, mais un rang. C'est là leur ciel^ à eux ; ils veulent vous y placer; ils font bien^ et vous aussi^ vous faites bien d'être une fille soumise.
Xon^ Marie^ je ne passerai point des années d'angoisses dans l'attente d'une position qui ne peut arriver. Je sais que vos parents ne consentiront jamais: ([u'attendrais-je alors? que la mort vous ait laissée seule sur la terre... Je comprends : quand vous n'auriez plus autour de vous que des tombes^ vous voudriez poser votre front sur le cœur vivant qui vous restera ! Mais qui sait;, Marie^ si alors mes bras ne vous seraient point aussi refermés à jamais ?
Qu'importe^ au reste ! attendons^ puisque vous le voulez. — Je saurai hieu toujours me débarrasser de ma douleur quand elle sera devenue trop cuisante. Attendons^ Marie^ et -prions la mort^ puisque c'est sur deux cercueils que vous devez prendre votre couronne de fiancée.
Le mariage de Marie avec le duc de Montyoïi;, d'abord présenté comme une simple probabilité^ puis comme un projet^ avait enfin été annoncé comme une décision arrêtée. En vain la jeune fille avait prié, avait embrassé les genoux de sa mère, la baronne Tàvait consolée avec douceur, avait essuyé ses larmes et baisé ses yeux tout gonflés, mais sans rien accorder à ses prières. C'était une de ces femmes qui environnent toujours de caresses la dureté d'une volonté inébranlable, et dont la main de fer ne s'appesantit sur ce qui l'entoure que cachée dans un gant de velours.
Marie, voyant tout espoir lui échapper, avait voulu déclarer qu'un autre amour remplissait son cœur. Mais aux premiers mots de cette confidence, la baronne avai t refusé d'en entendre davantage. Elle avait attiré, en souriant, sa fille sur ses genoux, Tavait pressée contre sa poitrine, et d'une voix calmement impérieuse, elle lui avait déclaré qu'aucune raison ne pouvait la détourner de sa résolution.
— Sois raisonnable, mon enfant, avait ajouté la bonne mère en caressant les joues pâles de Marie; je sais ce que c'est que ces fantaisies de jeunes filles; tout cela disparaîtra devant les avantages d'une position élevée.
La violence aurait exaspéré Marie, et l'eût rendue capable d'une résolution extrême, cette sorte d'indulgence afi'ectueuse brisa tout son courage. Elle demeura indécise, désespérée, ne pouvant plus que pleurer et n'espérant que mourir.
Cependant son amour n'avait fait que s'accroître. Sa nature romanesque et tendre s'était exallée en présence des douloureuses oppositions que le sort mettait à l'accomplissement de ses vœux. D'ailleurs, les lettres d'Arthur venaient chaque jour raviver chez elle la passion, et plus les difficultés s'élevaient insurmontables, plus les sacrifices devenaient immenses à faire, plus cette position, toute d'exception , séduisait la noble jeune
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fille^ qui se cramponnait à ce rhc font doré (Vnn éclat (le dévouement.
Cependant les prières d'Arthur étaient devenues plus pressantes. Un jour Marie reçut un hillet qui ne contenait que ces mots :
(( Une décision^ une décision^ quelle qu^elle soit; si vous me la refusez^ je ne demande plus rien. »
Égarée^ elle répondit^ elle promit tout;, mais elle demandait du temps; elle espérait encore dans l'avenir, dans le hasard, dans tout ce que l'on espère quand la raison dit qu'il n'y a plus d'espoir. Arthur ne répondit pas.
Deux jours s'écoulèrent^ le silence du jeune homme continuait ; Marie commença à trembler.
Bientôt sa frayeur devint un soupçon ; son soupçon^ une certitude. Elle écrivit trois fois sans recevoir de réponse. Elle avait prié trois nuits, priant à genoux sur son lit, mains jointes, et oflrant sa vie à Dieu pour un seul mot de lui. Rien n'était venu!..
Le vendredi arriva; c'était le jour où elle le voyait à la soirée ordinaire du général. Elle y arriva au moment où l'on éclairait le salon, elle attendit. Les habitués arrivèrent lentement, l'un après l'autre; un seul n'arrivait pas ! Chaque fois que le laquais paraissait à la porte pour annoncer un nom nouveau, Marie tremblait; mais dix heures sonnèrent et son nom n'avait point encore
LE JEUNE liOMiME PALE. 20r>
été prononcé; un profond décourafçement s'empara de la jeune fille.
Entin un pas se fit entendre : un jeune homme parut ;'i la porte; elle se leva à demi...
— Monsieur Raymond Perrier^ dit le laquais. Elle se laissa retomber sur son fauteuil. Cependant le journaliste^ après avoir fait quelques
tours dans le salon^ avoir distribué ces inclinations de lète et ces questions aimables que Tusage ordonne^ aperçut mademoiselle de Beaugency, et s'avança vers elle.
— Je n'osais compter sur le bonheur de vous voir ce soir^ Mademoiselle, vous devenez si rare!
— Je sors peu, murmura Marie; j'étais souflrante...
— Je l'ai appris par Arthur Aubert.
Au nom d'Arthur Aubert, Marie releva vivement la tête, comme si alors seulement elle eut été frappée de l'idée que Raymond le connaissait.
— L'avez-vous vu depuis peu? demanda-t-elle d'une voix basse et vive.
— Tout à l'heure.
— 11 était bien?
— Bien.
— Et pourquoi n'est-il pas venu?
— Je ne sais... il est triste... il n'a point voulu. Toutes ces réponses furent faites avec un embarras
évident. Le visage de Raymond était devenu si subitement sérieux que Marie se sentit glacée.
— Mon Dieu^ dit-elle, serait-il arrivé quelque chose à M. Aubert?
— Il m'attriste et m'épouvante^ répondit Raymond en secouant la tête; je Pai trouvé livré à un profond désespoir; j'en ignore la cause, mais j'en crains les suites.,.
— Que dites-vous?
— J'ai voulu rester avec lui ce soir; il a refusé et m'a forcé de le quitter avec une sorte d'emportement que je ne puis m'expliquer ; puis^ au moment où je le laissais, il m'a serré la main d'une façon étrange...
— Eh bien? s'écria Marie égarée.
— Eh bien, je crois qu'il est las de la vie^ dit Raymond tranquillement.
Elle n'en entendit pas davantage; un cri s'éteignit sur ses lèvres et elle s'évanouit.
Le lendemain, au milieu de la nuit, elle descendait mystérieusement au jardin, pâle et éperdue. A peine revenue à l'hôtel de son père, elle avait pris une résolution désespérée ; elle avait écrit à Arthur, et elle l'attendait, décidée à tout.
La nuit était obscure; minuit sonnait au Val-de- Grâce; la pauvre enfant s'assit sous la charmille en fou-
(lant en larmes. Quelques instants s'étaient à peint.' écoulés^ lorsqu'un léger Lruit se fit entendre : la porte du jardin s'ouvrit; Marie se leva avec un cri^ et elle se trouva dans les bras d'Arthur.
Trois ans après^ un groupe de dames élégantes et de jeunes gens se promenaient aux Tuileries le long de la terrasse ; une calèche découverte suivait les quais an petit pas.
— N'est-ce pas là M. Aubert? dit une des dames à un dandy qui lui donnait le bras.
— Lui-même; il vient de perdre son beau-père; ce deuil-là lui vaut cinquante mille livres de rente,
La calèche passait près des promeneurs; le jeune homme qui avait parlé salua Aubert.
— Vous les connaissez? lui demanda- l-on.
— Pardieu ! dit Raymond en souriant^ c'est moi qui l'ai marié.
— N'y a-t-il pas eu une affaire d'amoui*;, un enlèvement?...
— Précisément.
— Cet Arthur Aubert a fait rapidement son chcmiU;, murmura un des promeneurs.
— C'est un homme habile^ répéta un second.
— Un charmant cavalier^ ajouta la dame.
— Il faudra^ mon cher Raymond, que vous me lassiez faire sa connaissance^ reprit le premier interlocuteur.
Raymond s'inclina en signe de consentement.
— Sa jeune femme est bien pâle^ dit quelqu'un.
— Elle est malade^ répondit Raymond.
— Comment cela?
— Elle s'est aperçue que l'on avait traité son cœur comme une denrée en circulation^ et que l'on avait spéculé dessus : elle se meurt d'un espoir rentré.
La dame qui avait déjà parlé haussa les épaules.
— Elle a toujours eu des idées romanesques^, murmura-t-elle.
— Dites que c'est une folle qui finira à Charenton^
ajouta un gros député qui n'avait encore rien dit. J'ai défendu à ma fille de la voir.
Tout le monde approuva^ et ils continuèrent leur promenade.