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Contes et nouvelles

C'était une nuit grise et froide comme toutes les nuits de novembre sous le ciel de la Bretagne. Brest dormait depuis longtemps, et Pon n'entendait dans son port d'une lieue que le craquement des câbles immenses qui retiennent les vaisseaux, les rugissements de la rafale de mer dans les magasins déserts, et les pas cadencés des sentinelles.

Au loin, sur la rive gauche, le seul édifice du bagna

fi NOUVELLES.

apparaissait éclairé au milieu des masses noires qui ren\ironnent. Une de ses salles cependant brillait de clartés moins vives et s'effaçait dans la nuit : c'était l'infirmerie des forçats. A la fenêtre de cette infirmerie, un jeune homme, portant l'uniforme des chirurgiens de marine, se tenait le front appuyé contre les barreaux de fer, et plongé dans une triste méditation. Après être demeuré longtemps dans la même position, il reporta les yeux sur un papier couvert de ratures, qu'il tenait à la main, comme s'il eût cherché à y ressaisir l'ensemble de sa rêverie, et il se mit à lire tout bas :

a A quoi bon la vie sans le bonheur, et com-

'ment le bonheur sans la richesse? la richesse 1 C'est donc là le but ; et, quant aux moyens de l'acquérir, il n'y a de mauvais que ceux qui échouent. Devenir riche, d'abord ! tout suit de là ! faites une bassesse et devenez riche, c'est une lâcheté d'un jour que le reste de votre vie fera oublier : commettez un crime et devenez riche; le crime se nie lorsqu'on ne peut le justifier ; quant aux remords, s'ils existent, tourmentent-ils plus que le besoin? lequel des deux rend les insomnies plus cuisantes, du désir non satisfait ou du repentir? En tout cas, je ne suis pas sûr des douleurs qui viennent de la conscienoî». révoltée, et je suis sûr de celles que produit l'indigence. La logique m'ordonne donc de tout faire pour cesser d'être indigent !...

LS CniRURÔIEN DE MARINE. 3

» Le pauvre ne vit pas : vivre, c'est avoir la possession de son être : et le pauvre ne Ta pas. En eflPet, de quoi est-il libre, si ce n'est de mourir de faim ? J'ai vingtsept ans, j'aime la joie, la campagne, les causeries de femmes, et je passerai ma vie à manier des mourants; je vivrai dans un entre-pont de cinq pieds et dans une salle d'hôpital, n'entendant que des plaintes et des blasphèmes ! Pourquoi une telle existence? qu'ai-je fait pour la mériter ? et pourtant il faut que je la supporte ! lors même que je voudrais la changer par ce que les hommes appellent un crime, où en trouver l'occasion? Les crimes avantageux sont rares ; il faut une faveur spéciale du ciel pour les rencontrer. La probité des trois quarts des hommes ne tient qu'à la difficulté de devenir des fripons. »

Arrivé à cette phrase, le jeune homme s'arrêta comme s'il eût voulu en sonder toute la profondeur. Il frappa sur le papier avec un geste d'affirmation ; puis, penchant la tête dans une de ses mains, il tomba de nouveau dans une méditation sérieuse.

Pour celui qui eût pu lire alors dans sa pensée, c'eût été un singulier spectacle que le dépit de cet esprit chagrin, s'indignant de l'impuissance du pauvre à faire fructueusement le mal, et demandant compte à Dieu des difficultés dont il avait entouré le crime. Cependant, en regardant bien, il est facile de voir, dans cette étrange

direction d'idées, plus d'égarement que de corruption. L'immoralité ne venait pas là de vice, mais de soif de bien-être et d'ambition, maladies ordinaires des jeunes gens aux époques fiévreuses et mouvantes.

Edouard Launay était, en effet, un de ces hommes qui ne veulent point accepter une place dans le monde, mais la choisir, et qui passent à envier la fortune le temps qu'il faudrait employer à l'atteindre. Né dans une condition médiocre, il pouvait se résigner à être pauvre, ou travailler à ne plus l'être ; il ne voulut prendre ni l'un ni l'autre de ces partis, et il aima mieux s'indigner contre les inégalités sociales, qu'il eût désirées à sonprofit. Ainsi placé vis-à-vis des autres au point de vue de la jalousie, tout lui apparut sous un faux jour, et son esprit se déprava au milieu de sophismes rongeurs. Absorbé d'ailleurs par la soif des jouissances, il y rapporta toutes ses actions. Le sentiment du devoir lui-même se perdit dans cette unique idée ; il en était arrivé à la justification de tous les moyens qui pouvaient conduire au succès. Mais, quoi qu'il eût fait, le mal était resté dans sa vie à l'état de système, ; il avait manié le vice dans ses raisonnements, mais sans s'y être initié par la pratique ; quoique sa volonté fût chancelante, ses répugnances existaient toujours ; il n'eût même fallu peutêtre qu'un but offert à celte intelligence inquiète, un doux sentiment jeté dans ce cœur vide, pour ranimer

LE CUmUUGIEN DE MARINE. 5

sa mourante vertu. L'âme de Launay était comme le navire qui attend le vent pour orienter ses voiles^ également prêt à la course, en droite ligne, ou bien au louvoiement tortueux. Périlleuse situation à laquelle arrivent la plupart des hommes chez qui la domination de l'esprit sur la matière n'est pas bien établie, et qui, toujours haletants sous les aiguillons sensuels, ont toujours besoin de se ménager une révolte contre le devoir.

Il y avait déjà longtemps que Launay était livré aux réflexions dont nous avons indiqué plus haut le sujet, lorsqu'un infirmier vint l'en retirer, en lui annonçant que le numéro sept était mort. Le jeune chirurgien quitta la fenêtre nonchalamment et à regret. Il se dirigea à travers les deux rangs de lits, vers le chiffre qui lui avait été désigné, car dans un hôpital un malade n'a point de nom ; la seule chose que l'on connaisse et que l'on soigne, c'est le lit; l'homme qui s'y trouve n'est qu'un accessoire passager qui change.

En arrivant au numéro sept, Launay écarta la couverture qui, selon l'usage, avait été rejetée sur la tète du mort, et il le regarda avec curiosité. Toutes ses préoccupations avaient évidemment fait place à une sorte d'intérêt scientifique ; l'instinct du médecin s'était réveillé chez lui à la vue du cadavre.

Il passa légèrement la main sur les protubérances du crâne, étudia un instant les muscles de la face; puis,

comme s'il eût résolu subitement de vérifier certaines observations ou d'éclaircir des doutes^ il ordonna de transporter le corps à Tamphi théâtre.

Le mort devait offrir^ en effet, un digne sujet d'étude pour un disciple de Gall ou de Lavater. Convaincu de vols à main armée et condamné à une détention perpétuelle, Pierre Cranou avait vécu vingt ans au bagne, uniquement occupé de Tidée de fuir. Ses tentatives d'évasion, parfois heureuses, mais qui n'avaient jamais pu le soustraire longtemps aux recherches, montaient à soixante, et l'avaient ramené soixante fois sous le bâton de l'argousin. Ces corrections cruelles l'avaient rendu infirme et valétudinaire, sans le faire renoncer à ses projets. On eût dit que ses désirs de liberté grandissaient avec l'impossibilité de les satisfaire : l'idée d'évasion devint chez Cranou une sorte de monomanie incorrigible. Il fallut avoir recours aux moyens extraordinaires. Le forçat fut rivé à son banc, chargé de trente livres de fer, et ne sortit plus. Cette dernière mesure lui ôta enfin tout espoir. Il parut renoncer à fuir, mais il tomba gravement malade. Il y avait environ huit jours qu'il se trouvait à l'infirmerie au moment où commence notre récit.

Le garde rentra avec la civière, et le mort fut transporté à la salle de dissection.

L'amphithéâtre du bagne, qui servait rarement, était

encore plus hideux ^ue ne le sont ces lieux d'habitude. Çà et là étaient dispersés quelques membres demi-rongés par les rats; des lambeaux de chair pétrifiés pendaient le long de la table de marbre, et le pied glissait sur les dalles inondées d'un sang verdâtre. Au fond, un squelette incomplet, suspendu près d'une fenêtre ouverte, se balançait au vent du soir, et faisait entendre son cliquetis bizarre.

Quelque habitué que fût Launay à la vue de pareils objets, rheure inaccoutumée, la froide humidité de l'amphithéâtre, et cette incertitude fantastique que la nuit jette sur toutes cîioses, lui causèrent une sorte de malaise. Il se hâta de préparer ses instrument?, s'approcha de la table, et découvrit le cadavre du forçat.

Il était entièrement nu : le corps amaigri et replié sur lui-même, aurait paru appartenir à un vieillard, si, de loin en loin, quelques muscles tendus, quelques chairs mieux conservées n'eussent indiqué les restes d'une virilité vivace; mais ces traces de vigueur n'apparaissaient qu'éparses et rares. Les membres couverts des cicatrices qu'y avait laissées le bâton du garde-chiourme, étaient en général, tellement déchiquetés, froissés, qu'on les eût crus composés de mille débris grossièrement soudés l'un à l'autre. La manille de fer emprisonnait encore la jambe gauche, et y avait imprimé une trace profonde.

Après avoir regardé un instant les restes d'un homme qui avait tant souffert pendant sa vie pour briser une chaîne dont le bout pendait encore à son cadavre^ Launay approcha la lampe et s'arma du couteau de dissection. Mais^ au moment où il saisissait le bras du mort, il crut sentir de la résistance. Surpris et presque effrayé, il se pencha sur le corps et souleva la tête jusqu'à la lampe; les paupières frémirent légèrement; il approcha davantage les yeux s'ouvrirent tout à fait!

Launay se rejeta en arrière, saisi d'épouvante : alors le cadavre se redressa lentement, s'assit sur son séant et regarda autour de lui avec inquiétude. Le jeune chirurgien était immobile ne sachant que penser, lorsqu'il vit Pierre Cranou se glisser lestement à terre et se diriger vers la croisée. Ce mouvement fut un trait de lumière. Plus d'une fois déjà les forçats avaient ainsi cherché, dans une mort simulée, des chances d'évasion ; il comprit qu'il avait été pris pour dupe, et, revenu de son premier effroi, il s'élança après Cranou, qu'il saisit par le milieu du corps, au moment où il allait franchir la fenêtre.

Le forçat essaya de se dégager, mais Launay ne lâcha point prise, et une lutte acharnée commença entre eux. Elle se termina par la chute de Pierre qui, nu et affaibli, ne pouvait résister longtemps.

— Tu vois que tu n'es pas le plus fort, dit le chinir-

gien en affermissant le genou avec lequel il le tenait sous lui; tu ne te sauveras point malgré moi.

Cranou fit encore quelques efforts ; mais^ reconnaissant qu'ils étaient inutiles, il renonça à la résistance.

— Laissez-moi m'échapper, au nom de Dieu! monsieur Launay, dit-il d'une voix suppliante ; que vous importe ma fuite ! vous n'êtes point chargé de me garder.

— Je le suis pendant ta maladie. Que dirait-on d'un médecin qui laisse évader ses morts?

— On ne le saura point; et, d'ailleurs, on ne peut rien vous faire, à vous. Oh! je vous en conjure, monsieur Launay, mon cher monsieur Launay, laissez-moi me sauver, laissez-moi sortir. Quand je ne devrais que dépasser la porte!... J'aurais été libre une minute; j'aurais fait un pas hors du bagne; j'aurais respiré l'air de dehors. Car, depuis ma dernière évasion, on ne me laisse plus sortir, vous savez bien, mon cher monsieur Launay ! je vous en prie.

— C'est impossible.

Le forçat fit un nouvel effort pour se dégager ; mais le chirurgien le tenait vigoureusement.

— Tu ne bougeras pas sans ma permission, dit-il, je ne veux pas qu'on dise que tu t'es moqué de moi.

— Je veux être libre, il faut que je sois libre, cria Cranou! 0 mon Dieu! avoir souffert si longtemps inutilement! Moi (|ui n'ai rien tenté pendant deux mois! J'ai

manqué une occasion^ peut-être ! moi, qui suis resté trois jours sans manger, pour devenir malade et aller à rinfirmerie ! J'avais si bien réussi à paraître mort ! Vous y avez été trompés tous ! Et cela pour rien, pour rien ! Toucher au but et le manquer! Oh! c'est trop! c'est trop ! c'est trop !

Granou frappait sa tête avec rage contre les dalles de l'amphithéâtre ; Launay fut ému de son désespoir.

— Et pourquoi désires- tu si vivement ta liberté?

— Pourquoi ? ah ! vous n'avez jamais été prisonnier, vous ; pourquoi je veux être libre? Parce que je ne veux pas vivre ici. Je veux retourner dans mon pays avant de mourir; me chauffer au soleil de Marseille. Pensez donc!

11 y a vingt ans que je n'ai vu un olivier.

— Mais tu n'es plus même assez fort ni assez dispos pour reprendre ton ancien métier; tu mourrais de faim si tu étais libre.

Granou grimaça un sourire plein d'une vanité dédaigneuse.

— Je suis plus riche que vous tous,

— Toi, riche?

— Moi.

— Tu es bien heureux.

Quoique ce mot eût été prononcé avec ironie, l'accent du chirurgien avait sans doute quelque chose que le forçat comprit.

LE GHIKURGIEIf DE MABIÎfE. il

— Écoutez, dit-il plus bas ; voulez-vous être riche aussi? j'en ai pour deux.

— Tu me prends pour un imbécile, Cranou.

— Je vous dis que j'ai de quoi faire votre fortune.

— Quelque vol à commettre avec toi, n'est-ce pas?

— Non, mais de Targent à recevoir. Aidez-moi à fuir, et je partage.

— Garde tes contes pour quelque autre, dit Launay, honteux de prêter, malgré lui, Toreille aux mensonges d'un forçat; reviens à la salle, et que cela finisse.

En parlant ainsi, le jeune chirurgien s'était levé, sans lâcher toutefois les deux mains de Cranou.

— Vous ne voulez pas me croire, répéta celui-ci avec désespoir; sur ma tête, monsieur Launay, je vous ai dit vrai : que faut-il donc faire pour vous persuader ?

— Montre-moi ton trésor.

— Je ne l'ai pas ici ; vous savez bien que je ne puis pas l'avoir; mais laissez-moi m'évader et je jure devant Dieu que vous en aurez votre part.

— Je la regarde comme reçue. Allons, drôle, viens te faire ressouder à la chaîne.

Cranou poussa un gémissement. Un instant il parut en proie à une incertitude poignante ; enfin, se dressant tout à coup :

— Ecoutez-moi, s'écria-t-il d'un accent si vrai, que le

chirurgien en fut saisi ; promettez-vous de me laisser fuir si je vous prouve que je ne mens pas?

— Voyons cela.

— Me le promettez-vous?

— Je ne risque pas beaucoup, je suppose.

— Jurez, alors.

— Soit, je le jure.

— Eh bien!... Sur la grève de Saint-Michel, dans la partie nord du rocher Tlrglas, au fond d'un trou, à six pieds de terre, j'ai caché, il y a dix ans, une cassette qui contient 400,000 francs de billets de banque.

— Et d'où te vient cette cassette?

— D'une affaire... comprenez-vous? Quatre cent mille francs! Eh bien, si vous voulez, la moitié de la somme est à vous.

Launay secoua la tête.

— Il n'y a qu'une difficulté à ton histoire, c'est qu'il y a dix ans tu étais déjà au bagne.

— Il y a dix ans j'étais en fuite avec Martin. Nous fîmes le coup ensemble sur la grève et nous cachâmes la cassette de peur d'être poursuivis. Le lendemain la gendarmerie nous arrêta à Plestire. Depuis, Martin est mort à la chaîne et je suis resté seul à connaître le dépôt.

Malgré les efforts de Launay pour affecter l'indifféleuçe; U était évident au'il écoutait le format avec UU0

attcntiûn avide. Quand celui-ci eut cessé de parler, il demeura quelque temps pensif^ comme s'il eiit discuté en lui-même la vraisemblance de ce qui venait de lui être raconté ; mais, sortant tout à coup de cette préoccupation, il rougit en rencontrant le regard de Cranou fixé sur lui et dit d'un ton qu'il essaya de rendre léger :

— Ton roman est bien inventé, mais il est vieux, on ne croit plus guère aux trésors cachés, même dans les opéras-comiques. Cherche-moi une autre histoire.

Le forçat tressaillit.

— Vous ne me croyez pas ? dit-il.

— Je crois que tu es un habile coquin qui aime à exercer son imagination aux dépens des simples.

— Monsieur Launay, monsieur Launay, par grâce, croyez-moi; la cassette est dans un trou de Tlrglas; je suis sûr de la trouver en la cherchant.

— Je t'en exempte.

— Monsieur Launay, vous aurez les deux tiers, je vous donnerai les deux tiers.

— C'est assez...

— Et tous les bijoux, car il y en a aussi des bijoux.

— Assez, te dis-je, pas un seul mot de plus; lèvetoi!

Cranou poussa un cri de rage et se laissa retomber à terre.

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