‹ Contes et nouvellesChapitre 2 sur 2 · Jç lie mç Jèyepi pas, que l'on m'empovte d'ici ; je · texte numérisé non relu

Jç lie mç Jèyepi pas, que l'on m'empovte d'ici ; je

ne ferai point un pas. Oh! il ne veut pas croire!... Monsieur Launay, c'est vrai, pourtant... mais il ne veut pas croire. Et n'avoir pas la cassette là; impossible de pouvoir prouver que je ne mens pas ! Rien que dix lieues entre elle et moi, entre le bagne et la richesse ! Monsieur

Launay, monsieur Launay, vous vous en repentirez

Oh ! il ne veut pas croire.

Le forçat se roulait à terre, fou de désespoir. Quant à Launay, il montrait une grande perplexité. Le récit de Cranou avait remué tout ce monde de mauvaises pensées qui sommeillaient en lui. D'un côté, il se sentait près d'ajouter foi aux paroles du forçat et disposé à accepter ses propositions ; tandis que, d'un autre, la crainte d'être pris pour dupe et la honte d'une pareille connivence le retenaient. Cette dernière raison l'emporta; mais, pour en finir sur-le-champ avec la tentation, il s'approcha de Cranou, et, le prenant sous le bras, essaya de le soulever pour le transporter lui-même à la salle. Voyant ses efforts inutiles, il se décida à aller chercher du secours.

Il sortit donc après avoir fermé la porte à double tour, il courut à la salle de garde, où il ordonna à deux infirmiers de le suivre.

Comme ils approchaient de l'amphithéâtre un coup de feu partit à côté d'eux, et, presque au même instant un homme nu et sanglant parut chancelant à l'autre extré-

mité de la cour. C'était Granou qui, resté seul, était parvenu à s'échapper par la fenêtre, et sur qui la sentinelle venait de tirer.

Launay arriva à temps pour le recevoir dans ses bras; mais la balle lui avait traversé la poitrine; il était mort.

Badeiiviiler est une petite ville placée clans une fente de montagne, au pied de la forêt Noire, et dont le site semble avoir été disposé à dessein pour le poète qui voudrait faire une description du paradis terrestre ; encadrée de monts et de forêts, la vallée s'étend au-dessous de la ville, toute brodée de fleurs que les eaux thermales y font éclore, et pareille à une pièce de velours peint que l'on aurait déroulée au soleil. Son peu d'étendue ajoute encore à sa beauté, l'œil en embrasse tous les charmes, et l'oreille en entend à la fois tous les murmures. Pu reste, rien ne manque à ce coin de terro CySi^

LE ClllKURGIEN DE MARINE. 17

ché au fond des gorges sauvages, ni la grâce, ni la puissance, ni la fraîcheur. On dirait que Dieu a pris plaisir à concentrer dans cet étroit espace ce qu'il dissémine ailleurs. Toute la nature est là comme le parfum de toutes les roses dans le frêle sachet que respire la sultane.

Badenviller, ainsi que son nom l'indique, est une ville de bains. Les Romains y eurent même autrefois des thermes, dont on montre encore aux voyageurs les curieux débris. De nos jours, c'est là que se donnent rendez-vous les oisifs de second ordre, qui, par économie, ou par timidité bourgeoise, redoutent les mondaines réunions de Baden. On y trouve quelques Suisses fumant à côté de leurs femmes qui tricotent, de silencieuses Badoises et un grand nombre d'Alsaciennes, reconnaissablés au son avec lequel elles parlent français devant les Allemands, et allemand devant les Français.

Au moment où nous reprenons notre histoire, les baigneurs logés à la ville de Carlsrhue, l'un des meilleurs hôtels de Badenviller, étaient réunis sous une petite allée d'acacias plantée près de l'auberge, et madame Perscof venait les rejoindre avec sa fille. Aladame Perscof, bourgeoise de Mulhouse, où elle avait eu des parents bourgmestres, comme elle se plaisait à le répéter, était une de ces honnêtes mères de famille dont toutes les paroles, toutes les actions et toutes les pensées ne seni-

i8 NOUVELLES.

Lient avoir qu'un but , et sur le front dequelles on pouvait lire, filles à marier. Encore jeune à la mort de son mari, elle avait eu Thabiletéde se faire de son veuvage une sorte de position sociale; et ses malheurs, ainsi que ses vertus, étaient passés dans le domaine public.

Lorsque ses filles devinrent grandes, elle se servit habilement de la protection générale qui lui était accordée pour établir avantageusement les trois premières. Mais, quand arriva le tour de la quatrième, elle éprouva des difficultés auxquelles elle ne s'attendait pas. Sa maison était devenue pour les jeunes gens comme Tantre du Lion; ils y avaient vu entrer trois des leurs qui n'étaient point ressortis : aussi s'écartaient-ils avec terreur. Madame Perscof eut beau parcourir les bals et les thés, en parlant de son aïeul le bourgmestre, nul ne se présenta. Enfin, voyant l'impossibilité de placer convenablement Clémence à Mulhouse, elle se décida à chercher ailleurs, et la conduisit aux eaux de Badenviller: elle s'y trouvait déjà depuis six semaines.

Après avoir salué, par leurs noms, tous les baigneurs, et avoir demandé à chacun des nouvelles de ses rhumatismes ou de ses parents, madame Perscof fit asseoir sa fille, et la conversation, un instant suspendue dès son arrivée, reprit son cours.

— Je trouve en effet, dit une grosse dame, qui tenait à peine sur trois chaises, qu'il y a quelque chose de bien

étrange dans la conduite de cette miss Morpeth. Venir ici seule, avec une espèce de gouvernante ? De quoi cela a-t-il l'air ?

— Cela n'est point aussi extraordinaire que vous le pensez, reprit une autre dame, qui passait pour connaître l'Angleterre, parce que son mari était abonné à la Uevue Britannique, il faut songer que miss Morpeth est Anglaise ; et les Anglaises voyagent toujours seules, ou avec leurs amants; c'est dans les mœurs.

— Quelle immoralité ! dit madame Perscof.

— Au fait, qu'est-ce que ce monsieur Burns, qui suit partout la belle Anglaise ? Elle prétend que c'est un ami de sa famille ; mais un ami n'a point toutes ces petites attentions ; il a plutôt l'air d'un amoureux.

— Cependant il est bien vieux.

— Ce sont surtout les vieux que recherchent les femmes de ce caractère. Ce monsieur Burns est riche sans doute ?

— Quelle infamie ! s'écria madame Perscof ; je ne suis qu'une pauvre veuve ; mais si j'avais une fille comm^ cette miss Morpeth...

— Après tout, interrompit la dame qui lisait la Revue Britannique, \o\is la, iugez peut-être trop sévèrement. L'Angleterre est un pays libre, ils ont Vhaheas corpus et les hustings, tout cela inllue sur les mœurs; il faut faire la part de l'usage.

Il n'y a pas d'usage qui tienne, cette Anglaise o.st une coquette. N'a-t-elle pas réussi à tourner la tête à M. Launay, un homme qui aurait pu faire le bonheur de quelque demoiselle bien élevée ?

— Silence ! dit la grosse dame, le voici lui-même. Edouard Launay venait, en effet, de paraître au bout

de la terrasse d'acacias. 11 s'approcha lentement, salua les baigneurs et s'assit sans rien dire, sur un banc isolé. Madame Perscof, après avoir toussé, s'être détournée vers le jeune homme, et avoir dérangé sa chaise pour lui montrer une place entre elle et sa fille, se décida à une invitation directe ; mais Launay refusa poliment de s'approcher. La vieille dame en fut piquée.

— Au fait, dit-elle, votre présence seule parmi nous est, en ce moment, une véritable faveur; c'est, si je ne me trompe, l'heure de votre promenade ordinaire avec miss Morpeth. Qui a pu déranger aujourd'hui vos habitudes ?

— Miss Morpeth m'avait averti hier qu'elle ne sortirait pas ce matin.

— Elle a donc changé d'avis, dit la grosse dame, car la voilà qui revient duBlaore avec son inséparable compagnon, M. Burns.

Launay se leva vivement. La jeune Anglaise arrivait en effet, à la porte de l'hôtel, montée sur un de ces ânes à selles de bois qui servent aux excursions dans la forêt

Noire. En apercevant Edouard, elle rougit excessivomont, sauta à terre avec une vivacité effrayée, et entra dans Tauberge sans attendre son compagnon.

M. Burns étonné regarda autour de lui comme pour trouver l'explication de ce trouble; mais, à la vue du jeune Français, qui se tenait à quelques pas, immobile et pâle, il parut tout comprendre, et, hochant la tête d'un air mécontent, il allait monter à son tour le perron de rhôtel, lorsque Launay lui saisit le bras.

— Monsieur, dit-il avec agitation, je désire avoir avec Tous, une explication.

La figure de l'Anglais s'éclaircit comme s'il eût attendu et désiré cette demande.

— Je suis à vos ordres, monsieur.

Tous deux prirent le chemin du parc. Après une centaine de pas, Launay se détourna et voyant qu'ils étaient seuls.

— Monsieur, dit-il en s'arrêtant court, vous savez sans doute quel motif m'amène vers vous ?

— Je crois le connaître.

— Vous ne pouvez ignorer ni mon amour pour miss Morpeth, ni l'espoir que j'ai dû concevoir un instant de voir ma recherche agréée par elle. Sans connaître les droits que vous avez à sa confiance, je sais qu'elle vous regarde comme son conseiller. C'est donc à vous que je demanderai compte de sa conduite. Je l'ai interrogée

elle-même, et elle s'est troublée ; elle a mêlé votre nom à je ne sais quelle réponse que je n'ai pu comprendre; ses larmes ont arrêté mes questions. Veuillez me faire connaître pourquoi un si grand changement s'est manifesté en elle depuis votre arrivée ici, pourquoi miss Morpeth m'évite, et enfin, pour citer un fait, pourquoi, après m'avoir averti qu'elle ne pourrait sortir ce matin, elle a changé d'avis en votre faveur?

— Vous me demandez beaucoup de choses à la fois, monsieur, répondit froidement M. Burns. Quant à cette promenade que je viens de faire avec miss Morpeth, j'avais besoin de lui parler seul, et elle m'avait proposé hier de m'accompagner au Blaore.

— Ainsi elle me trompait ?

— Dites plutôt, monsieur, qu'elle a voulu adoucir un refus par ce mensonge innocent. Vous vous plaignez de sa réserve depuis mon arrivée; mais, en y réfléchissant, vous eussiez dû sentir qu'avant de se déterminer à un choix duquel dépendra sa vie, elle doit au moins connaître ce qu'elle a à craindre ou à espérer.

— Je ne sais si je vous comprends, monsieur, répondit Launay en rougissant ; mais il s'agit de détails sur moi et sur ma position, je suis prêt à les donner.

— J'écoute.

— Je suis • Breton et d'une famille honorable, mon père est mort capitaine de frégate à Brest. Resté orphe-

lin à quinze ans, j'ai servi comme chirurgien dans la marine royale, que j'ai quittée il y a seulement dix-huit mois. Quanta ma fortune... — ici la voix de Launay tremhla — elle est facile à vérifier, je possède 400,000 francs placés en rentes surTÉtat et je suis prêt à en fournir la preuve.

— Tous ces renseignements ont un grand intérêt pour miss Morpeth ; mais, permettez-moi de vous le dire, venant de vous, ils ne peuvent suffire.

— Monsieur, s'écria Launay, ceci est une insulte !

— £l'est de la prudence.

— Et, à quel titre, après tout, me demandez-vous ces détails ? Quels sont vos droits sur miss Morpeth ? Vous même, qui êtes-vous, monsieur ?

— Un ami qui veille à son bonheur, pas autre chose.

— Ne puis-je vous dire, à mon tour: venant de vous, cette réponse ne peut suffire?

— Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, c'est vous qui êtes venu à moi; je ne vous ai demandé ni de m'adresservos confidences, ni de me croire; j'ai pu consentir à vous interroger, mais sans m'ohliger à vous répondre. Dès que cette position respective ne vous convient plus, notre entretien est sans but.

A ces mots M. Burns salua Launay avec une froide politesse, et reprit le chemin de l'auberge. Au moment où il entrait, miss Fanny, qui avait suivi

de loin sa conversation avec le jeune Français, avança la tête pour en deviner le résultat sur ses traits ; mais cet examen ne lui apprit, sans doute, rien de favorable, car elle joignit les mains et baissa la tête en gémissant. M. Burns lui jeta un regard plein d'une douce compassion, et lui dit à demi-voix :

— Attendez encore, enfant, tout pourra s'arranger peut-être.

Laimay, resté seul, voulut d'aLorcl courir après TAnglais pour lui demander raison des dernières paroles qu'il lui avait adressées ; mais il fut arrêté par la crainte de rompre ainsi à jamais avec Fanny. Ce que lui avait dit cet homme ne pouvait, d'ailleurs, motiver raisonnablement une provocation ; son langage avait été orgueilleux plutôt qu'insultant, il dut donc s'y résigner.

Depuis qu'une opulence subite, attribuée dans le monde à un héritage inattendu et lointain, mais dont le lecteur a, sans doute, deviné la véritable source, avait permis à Edouard Launay de quitter la marine, il avait cher-

clîé à se dislraire par des voyages, et avait parcouru successivement ritalie, la Suisse, TAllemagne. Ce fut en revenant de cette dernière excursion que le hasard le conduisit à Badenviller au moment môme où miss Morpeth venait d*y arriver. Frappé de la beauté pure et calme de la jeune fille, il profita de Tespôce de liberté que la commensalité établit entre les baigneurs pour se rapprocher d'elle. L'Anglais lui était assez familier pour qu'il put entretenir miss Fanny dans sa propre langue, et cette circonstance, qui devint une cause de rapprochement, eut aussi pour résultat de les isoler du reste delà foule. Entourée d'Allemands qu'elle ne comprenait pas, miss Morpeth trouva une véritable joie à parler la langue de son pays. Elle se plaisait à corriger l'accent d'Edouard; elle s'amusait de ses gallicismes et lui donnait de longues explications, que le jeune homme avait soin d'oublier, afin que son ignorance nécessitât de nouvelles leçons.

Tout entière à son enseignement, Fanny laissa voir ainsi son esprit sans voile. Sa supériorité accidentelle l'exemptait de toute modestie; voulant faire le professeur en conscience, elle oublia ses réserves déjeune fille, et se montra à Launay dans toute la force et dans toute la grâce de son intelligence.

Ces leçons étaient données le plus souvent en français, et cette circonstance leur prêtait un charme irré-

sistible. Il y a, en effet, dans l accent inaccoutumé qu'une femme étrangère et belle donne à la langue qui n'est pas la sienne, dans ce ton de doute et d'interrogation d'une voix qui hésite, dans cette espèce de prière perpétuelle d'une bouche inhabile, je ne sais quelle grâce enfantine. Les attitudes imprévues qu'elle donne à sa pensée, tous ces charmants barbarismes qui tombent de ses lèvres harmonieuses, ont quelque chose de neuf et de timide à la fois qui touche en faisant sourire.

Subjugué par cet attrait bizarre, Launay ne quitta plus miss Morpeth. Afin de justifier son assiduité, il proposa de lire nos plus grands poètes et de discuter avec elle les difficultés de langage qu'elle pourrait remarquer. Mais ces explications ne restèrent pas longtemps dans le domaine de la grammaire. Passant de la forme à la pensée, et de celle-ci à ses déductions, les deux jeunes gens entrèrent bientôt dans la discussion de toutes ces thèses rêveuses et tendres qu'il est si dangereux d'agiter à deux dans la solitude. Sans s'en apercevoir, Edouard etFanny descendirent des généralités aux applications, et sortirent du roman pour entrer de plein pied dans ^.'histoire. Un mois avait suffi pour tout cela, et quand M. Burns arriva, ils s'étaient déjà fait clairement l'aveu de leur amour.

L'apparition de celui-ci troubla ce tranquille bonheur.

Miss Morpeth Tavait annoncé à Launay comme un ami de sa famille qu'elle aimait et respectait à l'égal d'un père, mais sans s'expliquer davantage sur les rapports qui la liaient à lui. Ce ne fut donc pas sans un certain mécontentement, mêlé de jalousie, qu'Edouard s'aperçut de l'empire exercé par le nouveau venu sur miss Fanny et de la tendresse qu'ils se témoignaient réciproquement. Aussi ne répondit-il que faiblement aux avances de M. Burns, qui, du reste, se renfermait dans les limites d'une dignité froide et inquisitoriale qui le choqua.

Depuis son changement de situation, il éprouvait une extrême répugnance à parler de son passé et les moindres investigations relatives à sa personne ou à sa vie l'irritaient. Souvent, au milieu de la conversation la plus animée, un fait raconté, un mot jeté en passant, arrêtaient court sa gaîté, et il était évident, pour tout observateur attentif, qu'il y avait dans cette âme des cordes fatales que l'on ne pouvait effleurer, même par hasard, sans exciter un frémissement intérieur et douloureux.

On conçoit qu'il dut répondre à quelques interrogations indirectes que lui adressa M. Burns assez brusquement pour lui ôter l'envie de les renouveler. L'Anglais s'abstint, en effet, dès ce moment, de toute question; mais, par suite, sans doute, de l'influence qu'il exerçait secrètement sur miss Morpeth, celle-ci commença aussi

dès lors cà se montrer moins libre et moins tendre. Edouard^ inquiet, voulut s'expliquer avec la jeune fille et ne pût en obtenir que des mots entrecoupés et des larmes. Les choses en étaient à ce point, lorsque le jeune homme eut avec M. Burns la conversation que nous avons rapportée plus haut.

Lorsque^ le soir^, Launay retrouva miss Fanny dans la salle où se réunissaient les baigneurs, il se contenta de la saluer et alla se placer à l'autre extrémité de la table de travail près de madame Perscof.

Il ne pouvait pardonner à miss Morpeth sa soumission aux volontés de ce Burns qu'il détestait. Quelle était, en définitive, la cause de cette dépendance à laquelle Fanny se résignait? Elle était trop craintive pour être fondée seulement sur Famitié, trop tendre pour Fètre sur la peur.

Quant aux honteuses suppositions qui avaient été

LE CHIKURGIEN DE MARI^"E. ol

faites par quelques femmes, Edouard n'y avait pas iiième songé; mis Morpeth s'était trop librement dévoilée à lui pour qu'il pût la méconnaître à ce point. Il s'était penché sur cette âme et avait vu jusqu'au fond comme dans une limpide fontaine. Il est des puretés si évidentes, des candeurs si saintes, que le doute même ne peut naître en leur présence; on les aperçoit comme le soleil sans que Tidée vienne de les discuter, et Ton sent qu'elles existent par cela seul que l'on se sent exister soi-même. Il n'y a guère que les caractères dont la valeur est contestable sur lesquels on éprouve de l'incertitude ; c'est alors comme un instinct de répulsion qui s^éveille dans rame; aussi la possibilité du soupçon est-elle, peut-être, la première punition infligée aux douteuses vertus.

Cependant madame Perscof, aussi surprise que charmée d'avoir Launay entre elle et sa fille, ne négligeait rien pour être agréable au jeune homme. Elle lui parla successivement de son aïeul le bourgmestre, des beautés de la Suisse et de toiles peintes, sans pouvoir animer la conversation. Pour échapper à de nouvelles tentatives, Edouard prit son album et commença à crayonner au hasard. Mais toujours ses yeux et son esprit se tournaient involontairement vers le coin obscur où se trouvait miss Morpeth. Enfin, impatienté de ne la voir faire aucune tentative pour se rapprocher, il jeta son portefeuille et commença à se promener à grands pas.

Madame Perscof, espérant le ramener, prit Talbum et s'extasia sur un paysage italien .qu'elle regardait à rebours; mais, s'apercevant que ses exclamations étaient inutiles et que Launay continuait à se promener, elle passa à sa voisine le cahier, qui fit bientôt le tour du cercle et arriva à miss Morpeth.

Quoique celle-ci le connût, elle recommença à le feuilleter, moins pour les dessins que pour avoir sous les yeux quelque chose d'Edouard. En le parcourant, elle s'arrêta machinalement sur une élude de rochers. M. Burns, qui était près d'elle et suivait des yeux les feuillets, parut surpris à cette vue.

— Ah! rirglas! s'écria-t-il.

Launay qui se trouvait à quelques pas se détourna avec un tressaillement convulsif.

— Qui vous a dit ce nom, monsieur? demanda-t-il.

— Le nom est écrit au bas, répondit doucement Fanny.

— C'est une erreur, ce n'est pas l'Irglas, je ne connais pas rirglas.

Il reprit son album, et regardant le dessin indiqué :

— Une ridicule esquisse que j'ai faite en Suisse, ajouta-t-il; et il déchira la feuille avec humeur.

M. Burns 'wait suivi tous ses mouvements d'un air étonné.

On eût dit que ce qui venait d'arriver réveillait en lui

quelque souvenir particulier. Il sembla prêt à interroger Launay; puis, comme s'il y eût renoncé, il s'éloigna rêveur.

Quelques jours s'écoulèrent sans rien changer à la position des deux amants. Edouard, blessé dans son orgueil, attendait une avance de miss Fanny pour reprendre ses anciennes habitudes. La jeune fille, de son côté, semblait vouloir renouer leur intimité d'autrefois et subir malgré elle une dure nécessité qui l'arrêtait. Il était clair qu'un mystère était venu se placer entre les deux jeunes gens et les tenait séparés ; car si un secret possédé en commun est une sorte d'anneau qui soude à jamais deux cœurs l'un à l'autre, possédé séparément, c'est un mur que l'amour lui-môme ne saurait franchir. La situation respective de miss Morpeth et de Launay aurait donc pu se prolonger fort longtemps, si une circonstance inattendue n'était venue à leur secours.

Un soir qu'Edouard revenait de la montagne, fatigué et abattu, il entra dans la grande salle et alla s'accouder à une fenêtre. La nuit commençait à descendre sur la coulée et les regards du jeune homme erraient sans but sur les sommets de la forêt Noire que baignaient les dernières lueurs du soleil couchant, lorsqu'une voix connue l'arracha à sa rêverie.

Il se détourna vivement et aperçut à l'autre extrémité de la salle, miss Fanny et M. Burns. La jeune lîUe était

assise, tenant à la main une lettre qu'elle semblait lire avec une profonde émotion. Des larmes coulaient le long de ses joues enflammées et des exclamations entrecoupées lui échappaient à chaque instant. Cette vue produisît sur Edouard un effet indicible. Oubliant tout ce qui s'était passé, il s'approcha vivement vers missFannyen prononçant son nom. Le regard de M. Burns l'arrêta. Mais la jeune fille avait vu son mouvement et l'avait compris, elle lui tendit la main. Launay, transporté, saisit cette main qu'il baisa; puis, se rappelant la présence de M. Burns, il rougit, s'inclina avec un gracieux embarras et dit :

— Pardon, miss Morpeth; mais, voyant votre émotion, je n'ai pas été maître de mon élan; j'ai craint qu'il ne vous fut arrivé quelque chose de fâcheux.

. — Oh ! non, monsieur, répondit-elle d'une voix vibrante, cette lettre n'a rien de triste : c'est de bonheur que je pleure.

Et regardant M. Burns comme pour lire dans ses yeux l'approbation de ce qu'elle disait :

— C'est une bonne lettre, n'est-ce pas, mon ami ? L'anglais s'inclina en souriant. Il y eût un moment

de silence, pendant lequel les deux amants restèrent l'un vis-à-vis de l'autre, coufus et les yeux baissés. Leur compagnon parut sentir que, dans une telle circonhtaiico, sa présence élail une crnaulé. Il jela sur eux

un regard plein de bonliommie compatissante, et reprenant la lettre des mains de miss Morpeth, il sortit après avoir salué amicalement Launay.

Dès qu'ils se trouvèrent seuls, par un élan commun, les amants se tendirent les deux mains et Edouard s'assit près delà jeune fille.

— Enfin ! dit celle-ci. Oh ! depuis combien de temps ne vous ai -je point vu ainsi près de moi?

— Que ne m'y appeliez-vous, Fanny ! je n'attendais qu'un geste.

— Et le pouvaisrje, mon Dieu !

— Qui vous en empêchait ?

— Ah ! ne m'interrogez pas, ne me demandez rien ; laissez-moi aujourd'hui tout entière à ma joie; ne vous suffit-il pas de me voir heureuse?

— Vous avez encore des larmes suspendues à votre sourire.

— Je ne veux pas les essuyer, Edouard ; ce sont de trop douces larmes; j'aime à les sentir sur mon visage; je voudrais les y garder toujours. J'ai peur que ma joie ne sèche avec elles.

— Oh î tâchez que cela ne soit pas; ne nous brouillons plus ; je sens que je ne puis vivre ainsi.

— • Et le puis-je plus que vous ?

— Pourquoi alors ne pas échapper à toutes ces contrariétés, à toutes ces bouderies dans lesquelles le cœur s'ai-

grit? Fanny,vous savez combien je vous aime; voule:ivous laisser à toujours vos mains dans les miennes comme elles sont là ?

La jeune fille était rouge et tremblante ; elle leva sur Edouard des yeux chargés de langueur; puis, cachant son visage sur Tépaule du jeune homme :

— Vous savez bien que je le voudrais, dit-elle à voix basse.

— Alors pourquoi retarder notre bonheur?

— Savez-vous si je suis libre? si les personnes qui décident de mon sort n'avaient point conçu des projets plus ambitieux auxquels il faut d'abord les faire renoncer?

— Voilà donc l'obstacle qui nous sépare ? Votre famille, noble et riche sans doute, méprise une alliance trop vulgaire.

— Je n'ai point dit cela, Edouard; j'aurais dû ne rien dire. Au nom du ciel, ne me faites point parler ! vous voyez, je ne suis plus à moi ! Oh ! je vous en conjure, ne me demandez rien.

— Eh bien ! soit, dit le jeune homme avec abandon ; aimons-nous sans réflexion et la destinée fera de nous ce qu'elle voudra. Mais ne me délaissez jamais comme vous venez de le faire, Fanny; car, seul, j'ai p^ur de moi-même. J'attendrai avec confiance tant que vous serez là; mais vous êtes ma patience comme vous êtes

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mon bonheur. Songez que je suis triste ; restez toujours entre moi et ma pensée; faites-vous la garde-malade de mon âme ; c'est un rôle qui vous va bien, à vous, pâles et douces Anglaises, à qui il ne manque que des ailes pour être des anges. Voulez-vous qu'il en soit ainsi? dites.

— Je le veux, Edouard, je le veux ; mais, vous aussi, voulez-vous être serein et calme?

— Hélas ! j'essaierai, Fanny; je vous promets d'essayer.

— Et vous vous rapprocherez de M. Burns? demanda la jeune fille timidement. Il le faut, Edouard.

— J'essaierai aussi cela.

— Et moi, s'écria l'enfant dans une exaltation de joie et d'amour, je prierai Dieu pour que notre projet réussisse.

Launay ^a serra dans ses bras; et déposant sur soa front un baiser mêlé de larmes :

— Priez-le aussi pour moi, Fanny, dit-il.

Le lendemain matin, Edouard descendit au point du jour dans la vallée. L'explication qu'il avait eue la veille avec miss Morpeth avait produit en lui une sorte de révolution. En voyant les larmes candides de celle-ci, en entendant sa voix si pleine de naïveté et de religion, il avait retrouvé toutes les sensations de son adolescence. Il s'était jugé lui-même si petit en face de cette âme d'enfant, qu'il avait eu honte de son indignité.

Il est r'rre que la vue d'un être pur ne nous rappelle pas à d'honorables aspirations. Une vertu sérieuse produit sur nos dispositions morales le même effet que

LE CHTRUnOIEN DE MABTNE. 30

l'Apollon sur notre attitude extérieure : par iiriilation, notre âme se relève et prend une pose plus digne. Jamais Edouard n'avait senti aussi vivement le regret de son passé. Cet amour de miss Fanny lui causait une sorte de remords. Savait-elle à qui elle se donnait? Ah ! pourquoij pourquoi n'était-il point resté sans reproche? Il est donc vrai que^ dans toute existence, il vient un jour, une heure> où les fautes commises se dressent autour denous^ un jour, une heure, où Ton apprend que bonheur et devoir sont deux noms donnés à une même chose. Comme alors tout se défleurit ! comme les sources les plus fraîches s'empoisonnent ! rien ne soulage plus ; les gémissements étouffent, les pleurs brûlent. Vous avez beau entasser les joies dans votre cœur, tout fuit comme du tonneau des Danaïdes. Launay l'éprouvait douloureusement, car son bonheur même était devenu pour lui une source de soufl*rances.

Il parcourut longtemps la vallée cherchant à calmer son agitation. Enfin, lorsque cette crise fut apaisée, il revint vers l'auberge, où Fanny devait déjà l'attendre.

Le long du chemin, les gracieuses images dont il était entouré, et l'espoir de revoir bientôt celle qu'il aimait, dissipèrent les nuages de son front. Avec cette souplesse de toutes les natures sensibles, il passa en peu de temps du désespoir à l'allégresse. Il se mit à faire un bouquet de fleurs des champs pour Fanny, et, à chaque fleur

cueillie, uile triste pensée s'envolait de son cœur. Comme il approchait de Tauberge, il aperçut devant la porte madame Perscof avec la grosse dame, et quelques autres baigneuses qui semblaient en grande conférence. Ne pouvant les éviter, il hâta le pas pour passer rapidement ; mais, au moment où il mettait le pied sur la première marche, madame Perscof l'arrêta par le bras : *

— Nous causions de vous, monsieur Launay, ditelle.

— C'est trop de bonté, madame.

— Je racontais votre histoire.

— Je ne comprends pas

— Oh ! c'est que je suis au fait de votre vie passée... Vous ne vous en doutez guère, n'est-ce pas?

— Madame, dit Edouard troublé, c'est une plaisanterie

—Ce n'est point une plaisanterie. Je sais que vous êtes né à Brest, que vous avez été reçu chirurgien de marine en 1816; je sais que vos camarades vous appelaient le dernier des Stuarts, par allusion à votre nom d'Edouard et à vos rêves ambitieux Ne suis-je pas bien informée ?

— Si bien, madame, que je veux savoir qui vous a donné ces détails.

— Attendez, ce n'est pas tout; je sais encore que vous

êtes devenu riche subitement, en héritant d'un oncle que personne ne connaissait.

— Madame ! madame ! s'écria Launay^ je veux savoir qui vous a parlé de moi. Suis-je donc soumis ici à une inquisition occulte?

Madame Perscof fut presque effrayée.

— Mon Dieu ! dit-elle, je ne voulais point vous mettre en colère, je n'ai pas même cherché à connaître ce qui vous concerne ; mais il y a ici sans doute des gens qui sont plus intéressés que moi. Un fragment de lettre, trouvé par hasard, m'a appris ce que je viens de répéter.

— Où est-il?

— Le voici.

Edouard reconnut la lettre qu'il avait vue la veille entre les mains de miss Fanny. En la parcourant, il vit que c'était une réponse à des questions fort détaillées à son sujet.

La découverte de cette lettre lui causa une véritable colère. L'idée que sa vie, qu'il eût voulu cacher à tous les yeuxétait ainsi souillée, et que tous pouvaient y porter un regard curieux, le transporta d'indignation. Ne pouvant maîtriser son agitation, il balbutia quelques excuses à madame Perscof, garda la lettre et entra à l'auberge.

Miss Morpeth, qui l'attendait, sourit en l'apercevant; mais Launay s'avança jusqu'au balcon où elle se trouvait, saixs répondre à ce sourire.

— Mon Dieu ! qu'avez-vous^ Edouard? demanda-t-elle avec crainte.

Pour toute réponse, il lui tendit la lettre. Elle y jeta un regard, rougit et baissa les yeux. Launay froissa le papier avec emportement.

— Il y a, dit-il, des gens prudents jusqu'à n'ouvrir leur cœur que comme on ouvre un crédit, après renseignements, et dont Tamour ne se déclare que sur un certificat de bonnes mœurs.

— Edouard ! cria Fanny en se levant.

Mais il ne Técouta pas.

— Ceux-là ne savent pas que se défier c'est mépriser; ils aiment mieux croire l'étranger qu'ils interrogent que l'homme dons l'âme entière leur appartient ; c'est le soupçon qui leur forge l'anneau d'alliance, et ils ne donnent leur afî'ection que sur bonne hypothèque. Que vous semble, miss Morpeth, de pareilles gens?

Miss Fanny avait écouté sans faire un mouvement; seulement elle était devenue plus pâle à mesure qu'Edouard parlait. Quand il s'arrêta, elle posa doucement la main sur le bras du jeune homme, et, d'un accent indicible, tant il contenait de douleurs retenues :

— Je ne suis pas de ces gens-là, Edouard, vous le savez, car je vous ai aimé quand je connaissais à peine votre nom. Cette lettre qui vous blesse ne m'était point adressée; ce n'est point moi qui l'ai demandée. En la lisant.

j'ai pleuré de joie, parce que j'y lisais votre éloge, et qu'elle pomait lever bien des obstacles; mais pourquoi aurais-je songé à avoir des renseignements sur votre vie? Avais-je pensé à vous en donner sur la mienne ? Je vous connaissais mieux que nul autre, car je vous aimais plus. Je n'ai pu empêcher cette démarche qui vous a irrité ; j'ai eu tort, puisque vous avez souffert; mais vous me pardonneriez une faute, ne pouvez-vous me pardonner un malheur ?

Ces mots avaient été prononcés avec une si angélique douceur; il y avait dans le geste, dans la voix, dans le regard de miss Fanny, une vérité si saisissante par sa simplicité, une douleur si sincère, et pour ainsi-dire, si modeste, qu'Edouard en demeura frappé. Son ressentiment s'amortit contre cette soumission. Il arrivait furieux, la main levée, et il trouvait un enfant à genoux, qui lui prouvait d'un mot son innocence, et lui demandait néanmoins pardon. Quelle colère ne se serait brisée devant cette humble tendresse? Il prit les mains de miss Fanny, et les serrant contre sa poitrine :

— C'est vrai, dit-il, je suis un fou, et vous un ange, ne m'en voulez pas. Mais l'idée d'une défiance de votre part m'a mis hors de moi : j'ai été trop prompt. C'est encore cet homme que j'aurais dû accuser. Toutes les fois qu'un ennui m'arrive, je devrais penser à lui, je le trouve partout sur mon chemin.

— Ne le jugez pas^ au nom du ciel ! Edouard, ne le jugez pas encore; attendez à le mieux connaître.

— Quel qu'il soit, devrais-je le remercier du mal qu'il m'a fait ?

— Peut-être^, mon ami.

— Je ne vous comprends pas, Fanny.

— Aussi ne vous ai-je point demandé de me comprendre, mais de me croire, dit-elle, avec un irrésistible sourire.

Edouard fut entraîné.

— Vous avez raison, Fanny ; c'est moi qui suis un insensé de vous tourmenter ainsi. Vous voyez, je suis si peu accoutumé au bonheur, que je ne sais point m'en servir; je le gâte et le gaspille sans raison, pardonnezmoi. Je sens combien je vous méritais peu...

— Allez, interrompit gaiement la jeune fille, en posant sur les lèvres de Launay deux mains qu'il baisa avec amour ; je vous pardonne, mais ne péchez plus.

Les deux amants s'assirent ensuite l'un à côté de l'autre et commencèrent une de ces conversations impossibles à redire, mélange de mots sans suite, de gestes joueurs, de folies sérieuses et de lutineries caressantes. Leur amour paraissait doublé, car c'est là l'effet ordinaire de ces querelles. Il semble alors que la passion, comme un enfant qui a boudé longtemps et auquel on vient de pardonner, cherche à faire oublier ses fautes

par mille gentillesses. Fanny et Edouard se livrèrent à toutes les puérilités ravissantes habituelles à de tels entretiens. Rèves^ souvenirs^ confidences, idolâtries, rien ne fut oublié ; puis il fallut savoir qui d'elle ou de lui ,% aimait le mieux ; éternel débat des amants toujours soulevé et jamais résolu.

— J'aime plus que vous, car je vous dois plus, répétait Launay, en jouant avec Técharpe de Fanny.

— On ne peut jamais devoir plus que le bonheur.

— Moi, j'aime en vous votre douceur, votre intelligence, votre beauté ; mais vous que pouvez-vous aimer en moi?

•— J'aime votre amour.

— Ah ! oui, aimez cela, Fanny, s'écria le jeune homme, aimez cela, car c'est la seule chose que je sois sur de ne perdre jamais; vous avez raison, c'est là mon charme; aimez mon amour, car il est immense, car c'est le premier, le seul que j'aie ressenti.

— Le premier, le seul, répétait Fanny, en secouant la tête, et cependant cette main porte une bague d'alliance.

— Cet anneau ? Ah î n'en soyez point jalouse ; ce n'est qu'à défaut de vous, qu'il me procurera une fiancée, et alors mon infidélité ne pourra vous blesser : Mon ombre, comme celle dupoëte^ voyagera sur V aile des vents,

couverte d'un nuage sombre,

— Que voulez-vous dire ?

— Rien, rien, enfant ; ne nous occupons que du présent, parlez-moi de votre tendresse, si vous m'aimez toutefois, car vous ne me Tavez point encore dit.

— Méchant, murmura-t-elle, souriante et confuse.

— Méchant, veut dire je vous aime un peu, n'est-ce pas ? Et pourtant, miss, vous êtes trop bien élevée pour m'aimer devant le monde ; quand nous ne sommes point seuls, et que je cherche à vous parler du regard, vous baissez vos grandes paupières comme une pensionnaire en visite, et vous faites de vos longs cils une sorte d'éventail à votre cœur. Parmi vous, cela s'appelle, je crois, décence, mais, dans le dictionnaire, ma belle miss, cela se nomme hypocrisie.

Et Fanny de se récrier.

— Hypocrisie, miss, répétait Edouard en souriant, et de la moins logique ; car pourquoi cacher l'amour quand vous ne cachez point l'amitié ? Vous souriez à M. Burns, et non à moi ; vous lui accordez des faveurs que vous me refusez.

— Lesquelles donc ?

— Mille ; par exemple, cette écharpe que je tiens, c'est lui qui vous l'a donnée ; porteriez-vous ainsi un présent de moi?

— Quelle différence !

— Je n'en vois pas ; pourquoi ne m'accordcz-vous pas

aussi cette joie? Laissez-moi vous donner une agraffe pour cette écharpe^ Fanny : chaque fois que je vous la verrai, je me dirai que vous voulez établir une douce égalité entre M. Burns et moi.

— Plus tard, répondit la jeune fille prête à céder.

— Je vous l'enverrai ce soir, dit Edouard. Quelqu'un entra.

Une heure après, Launay fouillait dans un écrin richement garni et en retirait un magnifique camée que Fanny reçut le jour même, avec un billet qui ne contenait que ces mots :

« C'est un bijou de famille, il appartenait à ma mère, c'est elle qui Pofi're à sa fille. »

Ainsi que le jeune homme l'avait prévu, ces deux lignes levèrent les derniers scrupules de la jeune fille, et, lorsqu'il descendit le soir dans la salle commune où les baigneurs étaient réunis, il aperçut miss Morpeth trop entourée pour qu'il pût lui parler, mais qui le cherchait des yeux; le camée retenait son écharpe. Edouard la remercia d'un regard plein de reconnaissance et d'amour.

Dans ce moment Burns entra. Après avoir salué tout le monde, il s'approcha de miss Morpeth; en se penchant vers elle pour lui parler, ses yeux rencontrèrent le camée, et il s'arrêta tout court.

— Qu'avez-vous ? demanda Fanny étonnée.

— Je ne vous connaissais pas ce bijou, dit-il en désignant l'agrafe du regard.

Miss Morpeth devint confuse.

— Depuis quand est-il en votre possession ?

— D'aujourd'hui seulement.

Il s'approcha davantage, et l'examina plus atteniivement.

— A qui l'avez-vous acheté ?

— Je ne l'ai point acheté, murmura la jeune fille n'osant lever les yeux.

M. Burns fit un brusque mouvement de surprise.

— On vous l'a donné ?

Elle ne répondit pas.

Il laissa échapper un geste de mécontentement et parutprès d'adresser un reproche, mais comme s'il eût senti que le lieu n'était point favorable pour une explication :

— Nous en reparlerons, veuillez, dit-il, seulement me confier un instant ce camée.

Miss Morpeth tremblante le détacha et le lui remit. M. Burns le considéra longtemps avec une attention singulière; il le retourna en tous sens, examina les moindres détails d'un air d'incertitude, mais tout à coup un souvenir sembla l'illuminer; il posa le doigt sur une aspérité imperceptible et le camée s'ouvrit; il ne put retenir une exclamation. Famiy suivait tous ses mouve-

ments avec une sorte d'épouvante. Il se tourna brusquement vers elle.

— D'où M. Launay a-t-il eu ce bijou ?

— Il lui a été laissé par sa mère.

— Il vous a dit cela?

— Il me Ta dit.

Le front de TAnglais s'assombrit^ il s'éloigna tenant toujours Tagrafe^ et se mit à se promener dans le fond de la salle. Ses yeux se portaient alternativement du camée sur Launay, qui, placé à quelque distance, n'avait rien remarqué. Enfin il parut prendre une résolution subite et se rapprocha du cercle des baigneurs.

Dans ce moment, un Français parlait de Texpédition de VEuphrate et des dangers que couraient les explorateurs au milieu de ces peuplades sauvages.

— Les dangers auxquels on est exposé en Europe ne sont guère moins grands, fit observer M. Burns, et il est peu de voyageurs qui n'aient couru risque de la vie au moins une fois.

— Sur les routes d'Angleterre peut-être, répondit le Français mécontent d'avoir été interrompu.

— En France, monsieur, il n'y a pas encore douze ans que moi, qui vous parle, j'y ai été assassiné.

Les femmes poussèrent une exclamation d'effroi et de curiosité.

— Vous, vous ! comment cela ?

Tous les sièges se rapprochèrent, et le cercle se resserra autour de M. Burns.

— C'est un événement fort simple, reprit-il, quoiqu'il aiteu pour moi des suites cruelles. Après être débarqué à Brest, je parcourais la Bretagne en chaise de poste, j'étais seul et porteur de 400,000 francs, en bank-notes. Nous devions traverser une grève immense appelée grève de Saint-Michel.

Launay qui était resté à Técart et étranger au mouvement qui s'était fait autour de M. Burns, tressaillit au nom que celui-ci venait de prononcer ; il leva la tête et prêta Foreille. L'Anglais, qui avait tout vu, continua :

— Quand nous arrivâmes à ce passage, la nuit se trouvait déjà avancée, et l'obscurité était profonde. La chaise de poste commença à rouler sur le sable humide sans que l'on entendit le bruit des roues, ni celui des chevaux. Il y avait quelque chose d'étrange dans cette situation, je me sentais emporté comme par enchantement à travers les ténèbres ; à ma droite et sur une ligne immense, je voyais des formes blanches et mouvantes qui paraissaient et disparaissaient alternativement. Une rumeur confuse semblable à celle d'une multitude, venait de ce côté ; c'était le bruissement de la marée qui descendait. Je roulais ainsi depuis dix minutes, tout occupé du spectacle bizarre que j'avais sous les yeux, lorsque la voiture passa devant un rocher ac-

croupi au milieu de cette plaine de sable, comme un sphinx égyptien dans le désert. — l'Irglas ! me cria le postillon, en me montrant avec son fouet recueil énorme. Ce nom devait rester dans ma mémoire. A peine avionsnous dépassé le rocher, que la chaise de poste s'arrêta subitement, j'entendis un cri et le bruit que fait la chute d'un homme, je m'élançai à la portière, mais je n'eus le temps de rien voir ; je retombai à l'instant dans la voiture, la tête brisée et baigné dans mon sang.

Un long murmure d'horreur interrompit M. Burns. Il tourna les yeux vers Launay, celui-ci n'avait point quitté la même place, mais sa pâleur était effrayante.

11 reprit :

— Lorsque je revins à moi, plusieurs jours après, je sus que des pêcheurs m'avaient recueilli sur la grève, où l'on avait trouvé ma voiture pillée et le postillon mort. Je fus trois mois à me rétablir de ma blessure.

— Et l'on ne put découvrir vos assassins ? demandèrent plusieurs personnes en même temps.

— Les recherches qui furent faites alors n'amenèrent aucun résultat. J'avais pourtant quelqu'espoir, car, parmi les objets volés, se trouvait une cassette qui contenait plusieurs bijoux faciles à reconnaître, entre autres, un camée semblable à celui-ci.

M. Burns montra l'agraffe qu'il avait gardé à la main. On se penchait déjà pour l'examiner, lorsque miss Fanny

poussa un cri : tous les yeux se tournèrent vers Tendroit qu'indiquaient ses regards; Edouard Launay s'appuyait au mur, prêt à perdre connaissance.

— Qu'a-t-il? s'écria-t-on de tous côtés. M. Burns se leva.

— Je puis vous rapprendre...

— Mon père!... s'écria Fanny en s'élançant vers lui éperdue et les mains suppliantes.

L'Anglais s'arrêta et la reçut dans ses bras presque évanouie. Mais à ce cri tous les spectateurs s'étaient détournés stupéfaits. Launay lui-même l'entendit, il se redressa comme un spectre, écarta ceux qui l'entouraient et apercevant M. Burns qui soutenait la jeune fille :

— Son père ! répéta-t-il avec égarement ; mon Dieu, son père !

Il chercha un instant autour de lui d'un œil éperdu, et s élançant vers la porte, il disparut.

Les soins que M. Biirns fut obligé de faire donne, dans les premiers instants à miss Morpeth, qui venait d'ètib saisie de spasmes, le détournèrent de toute autre pensée. Sa fille, car nous pouvons désormais lui donner ce nom, venait enfin de s'assoupir ; il l'avait quittée un instant et se promenait pensif dans la chambre qui précédait celle de Fanny, lorsque la porte s'ouvrit doucement et Edouard Launay parut sur le seuil. M. Burns recula de surprise et presque d'efi*roi. Le jeune homme s'arrêta ; il y avait tant d'humilité dans son attitude que l'Anglais en fut rassuré.

— Vous ne m'attendiez guère, sans doute, monsieur, dit Edouard à voix basse.

— Il est vrai : les assassins ont d'habitude plus de prudence.

— Aussi en aurais-je davantage, si j'étais un assassin, mais je tiens à vous détromper, monsieur.

M. Burns secoua la tête.

— Ah! ne vous pressez point de juger; ce que je vais vous dire me laisse assez coupable pour qu'on me croie. Du reste, monsieur, la preuve que je n'ai point trempé dans ce crime est facile ; à l'époque où il fut commis, je me trouvais, depuis un an, dans les mers du Sud. Ces actes de services en font foi.

L'Anglais jeta les yeux sur le papier que Launay lui présenta.

— D'où vient donc alors ce camée? demanda-t-il, pourquoi votre trouble en écoutant tout à l'heure mon récit? Il est évident que vous avez eu connaissance du crime, si vous n'y avez pris part.

— J'en ai eu connaissance.

— Vous avez remis une agrafe à miss Morpeth comme un hcrilage de famille; est-ce votre famille que je dois accuser ?

Launay frémit; une justification à laquelle il n'avait point songé lui était indiquée!... Mais il eut honte de celte pensée.

—Non, non! dit-il, ma famille fut toujours respectée et digne de l'être.

— Quelle part avez-vous donc eue au crime, malheureux?

— J'en ai accepté l'héritage, voilà ma faute. Ecoutezmoi, monsieur, mes instants sont précieux et je n'ai point de temps à perdre.

M. Burns lui fit signe qu'il Técoutait. Alors Launay lui raconta tout ce qui s'était passé. La révélation de Pierre Cranou, sa mort, les recherches qu'il avait faites d'après ses indications dans l'Irglas; enfin, leur succès. Quand il eut achevé cette longue confession dans laquelle il ne négligea aucun détail, il présenta à M. Burns un porteleuille et un écrin.

— Vos quatre cent mille francs ont été placés sur l'Etat, continua- t-il, vous en trouverez là les reçus avec un acte de ma main qui vous en confère la propriété. L'écr in renferme le reste de ce qui vous avait été enlevé.

M. Burns examina les papiers et Técrin. Lorsqu'il se fut assuré que rien ne manquait :

— Monsieur, dit-il à Launay avec un certain embarras, ce que vous venez de me raconter est si étrange, cette restitution est pour moi si imprévue, que je ne sais quels sentiments vous témoigner, et si je dois vous adressez des remerciements ou des reproches; vous avez commis une faute grave.

— Un crime, monsieur, interrompit Edouard, un crime. Ah! je ne cherche point à farder la vérité. Après la confidence de Granou, j'ai lutté quelque temps, mais sans succès; je ne pensais qu'au trésor caché. Chaque nuit je voyais Tlrglas dans mes rêves, j'y apercevais la cassette et le portefeuille. Quand un chet hrodé d'or me rendait à peine mon salut, quand une femme élégante passait près de mon humble uniforme sans se détourner, j'entendais en moi une voix qui criait : VIrglasf VJrglasfhk était tout; les saints polis, les équipages, les sourires de femmes ! Pour devenir riche, il me suffisait, comme dans les contes de fées, de dire : Je veux ! Je n'avais, nouveau Moïse, qu'à frapper le rocher, j'en faisais couler un ruisseau d'or ! et pour cela, il ne fallait ni tuer, ni parjurer son nom, mais seulement essuyer le sang dont un autre avait taché le trésor et l'emporter sans rien dire. Je succombai. Mais avec ma pauvreté je perdis mon repos; une ombre me suivait partout! A chaque instant il me semblait qu'une voix allait me dire : Rends-moi ce que tu as volé. Je ne marchais plus qu'avec du poison, résolu de ne pas survivre à ma honte, si j'étais découvert. Je me répétais en vain que mes craintes étaient insensées, que le propriétaire de ses richesses ne vivait plus; malgré tout, j'avais peur comme les enfants ont peur la nuit, par instinct et sans savoir pourquoi.

Laimay s'arrêta. Depuis quelques instants il semblait éprouver de \i\es souffrances^ et sa main se portait fréquemment à sa poitrine. Après un court silence^ il reprit :

— Mais que vous importent tous ces détails, monsieur? le récit de mes tentations ne peut intéresser que moi. Pardon, je me retire.

Il fit un pas vers la porte, puis s'arrêta comme s'il eût désiré quelque chose qu'il n'osait demander.

— Nous ne nous reverronsplus, dit-il d'une voix entrecoupée, et sans lever les yeux... l'adieu que je vous fais peut être considéré comme celui d'un mourant... Monsieur, j'aurais voulu... j'avais espéré qu'il ne serait point entendu devons seul... monsieur... Oh! qu'elle me jette un dernier coup d'œil, que je l'entende parler encore une fois.

Il s'arrêta et regarda M. Burns; mais celui-ci avait baissé les yeux à son tour.

— Je comprends, dit Edouard accahlé, vous me jugez indigne de cette dernière faveur; je n'ai point droit de me plaindre, il n'y a que ceux qui sont purs qui peuvent exiger la pitié.

Il s'inclina profondément et se disposait à sortir, lorsque Fanny parut tout à coup. Elle était vêtue de blanc, ses dieveux étaient épars et ses yeux étincelaient du feu de la fièvre. En la voyant, Launay ne put retenir un cri;

les deux amants restèrent vis-à-vis l'un de l'autre, immobiles et palpitants. M. Burns courut à sa fille.

— Que cherchez-vous ici, miss Fanny? s'écria-t-il, rentrez, je le veux...

— Ah ! monsieur ! ne m'enviez point cette triste et dernière joie, dit Launay d'un accent si doux que la jeune fille fondit en larmes.

Il se retourna vers elle.

— Miss Fanny, soyez bénie pour ces larmes, soyez bénie pour être venue; je n'espérais plus vous voir.

— J'ai tout entendue, balbutia-t-elle, au milieu de ses sanglots.

— Vous me méprisez bien, alors?

Pour toute réponse, miss Morpeth se jeta dans ses bras. Launay s'attendait si peu à cet élan, qu'il resta comme étourdi de bonheur; mais bientôt, revenant au sentiment de sa joie, il serra la jeune fille contre son cœur en couvrant sa tête de baisers. Pendant quelques minutes ce ne furent que sanglots, caresses, noms répétés ; enfin, les deux amants semblèrent succomber à leur émotion; ils s'affaissèrent sur eux-mêmes et glissèrent à genoux sur le parquet en se tenant entrelacés. M. Burns qui jusqu'alors était resté muet de stupeur, saisit enfin le bras de sa fille avec violence et chercha à l'arracher aux étreintes d'Edouard; mais Fanny résista.

lE CHIRURGIEN DE MARINE. 59

— Laissez-moi, mon père, dit-elle avec une exclamati )n délirante, j'ai promis d'être à lui.

— Fanny, vous êtes insensée.

— J'ai promis d'être à lui, je ne le quitterai plus.

— Monsieur, dit l'Anglais qui tremblait de colère, sur votre tête, laissez cette jeune fille.

— Ecoutez-moi, mon père, dit tout à coup Fanny en se dressant sur ses genoux; abandonnez-moi et laissezmoi le suivre, je ne ferai point de honte à votre nom illustre, car la tache qui couvre ma naissance ne m'a jamais permis de le porter ; je ne ferai point de vide dans votre vie, car je n'ai jamais été pour vous qu'un remords ou un embarras. Je veux vous en délivrer, mon père. Dites-vous qu'aujourd'hui je suis morte : cette robe blanche est mon linceul. Adieu, mon père, je ne suis plus la fille d'un prince, mais la femme d'Edouard; adieu jusqu'au ciel.

En parlant ainsi, miss Fanny entoura de ses bras Launay et cacha contre son sein sa tête échevelée. M. Burns ne put supporter plus longtemps ce spectacle. Au comble de l'emportement, il saisit Fanny d'une main et leva l'autre, avec menace, sur Edouard.

— Point de violence, monsieur, dit celui-ci avec effort; ne craignez rien, je n'accepterai pas le sacTifice de cet ange, je ne puis l'accepter. Je n'ai pas voulu Vivre pauvre ; avez-vous pensez que je me résignerais à vivre

pauvre et déshonoré? Eloignez votre fille, monsieur, ne voyez-vous donc pas que le poison était sûr et que je meurs?

Fannyjeta un cri, elle se pencha vers le jeune homme qui chancelait et le reçut dans ses bras. Alors, Edouard sourit, chercha le cœur de la jeune fille, y posa doucement sa tête et expira.

On se trouvait aux derniers mois de Tannée 1775. Deux hommes étaient assis Fun vis-à-vis de Pautre auprès d'un bureau chargé àHu-folios ouverts, de parchemins timbrés et de sacs à procès.

Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants gentilhommes de la cour de Louis XVÏ, tandis que le second portait l'habit de drap noir et le jabot en or-

gaiîdi, qui désignait alors Phomme de loi d'une manière presgue certaine.

— Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur comme s'il eût voulu résumer les renseignements que la notaire venait de lui fournir, vous m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas à moins de cent mille livres de revenu ; qu'elle est liquide de toute dette et susceptible d'augmentations.

— Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire.

— Fort bien ; mais vous n'êtes point seulement un habile praticien, maître ; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à ce jour des personnes que je voulais connaître, l'expérience l'a justifié; voulez-vous me donner une nouvelle preuve de vos lumières ?

— Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dévouement, répondit le notaire sérieusement.

— Eh bien ! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que vous en pensez.

Durocher sourit.

— Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme d'État de l'époque et que tous les autres ne sont auprès d'elle, que des femmes de ménage.

Le comte regarda Durocher avec étonnement.

— Vive Dieu ! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux ? domauda-t-il.

— Elle donne des bals où vous dansez, et elle est re-

eue chez M. de Choiseul ! répondit le notaire ; cela peut vous paraître peu de chose, M. le comte ; mais, pour arriver là, il lui a fallu plus de volonté et de suite qu'à nos ministres pour faire la guerre d'Amérique.

— Ah ! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père n'était point noble.

— Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur sur gages. Il mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se fût contentée d'en Jouir; mais madame de Solange voulait être de la cour. Concevezvous ? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes de laine ! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier son origine. Elle eût pu trouver un duc ou un marquis ruiné par le jeu ; il y en a toujours quelquesuns dont la noblesse est en vente pour les filles d'enrichis ; mais, en épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari docile.

— Et elle le trouva ?

— Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit à lui donner son nom sans stipuler aucun avantage au contrat : c'était M. le marquis de Solange. Le malheureux l'épousa seulement pour avoir un habit de noces. Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse de tout ; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. M. de Solange avait pris une femme

comme la plupart des gentilshommes prennent un emploi : pour ne rien faire. Nature timide, il n'avait jamais reculé son horizon au-delà d'un bonheur vulgaire ; c'était un de ces hommes qui vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les pensées et de toutes les passions. Aussi, une fois assuré de ses quatre repas, se croisa-t-jl philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain d'exciter son ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa volonté, penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait réveiller sa paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continué cette rude tâche ; elle a porté M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes les routes du crédit, elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir, et toujours le corps sans âme est retombé de son haut : c'était la roche de Sisyphe.

— Elle a enfin renoncé pourtant ?...

— Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire toutce qu'elle avait fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait créé une importance artificielle; elle s'était étudiée à lui donner l'air du chef de la famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes les forces qu'elle lui avait prêtées ; il s'agissait enfin, après avoir passé dix ans à faire prendre un fantôme pour un hom^ic, de rejeter ce fantôme dans le

néant et de se mettre à sa place sans avoir Tair de rien déranger.

— Et madame de Solange a réussi ?

— Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir, elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité s'éteindre comme on Tavait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à ne voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, elle seule est influente , elle seule existe. Le nom de son mari même lui appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle le mari de madame de Solange.

— El il a consenti à cette annulation ?

— Non pas sans lutte. Gomme on touchait à ses habitudes, il a d'abord résisté ; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la terrible volonté de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne à part dans un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent depuis quelques mois, lui témoigne une afl'ection dont il semble heureux ; mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car madame de Solange

n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne^ et ce qu'elle n'a pu faire par son mari, elle l'essaiera par son gendre.

— Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme, car ce gendre est trouvé.

— Je m'en doutais, dit tranquillement le notaire.

— Et vous le connaissez ?

Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.

— Monsieur le comte a bien mauvaise opinion de mon intleligence aujourd'hui, dit-il en souriant.

De Lanoy lui frappa sur l'épaule.

— Eh bien ! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le désordre et les procès de ma mère m'ont laissé ; il faut qu'une riche alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, le pense, n'y peut trouver à redire ; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand poète :

c Les mor(els sont égaux, etc. »

Dans notre siècle^ il faut de la philosophie^, mon cher Durocher. La dot de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante ; avec mon nom je puis arriver à tout.

— Ainsi^ monsieur le comte ne s'effraie point de Tambition de madame de Solange ?

— Loin de là^ mon cher^ je m'en réjouis ! Ne pouvant arriver que par moi^ elle n'épargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses relations, son adresse, tout sera employé à mon profit. En galanterie comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle hasarde mille démarches que Ton ne pourrait faire soi-même, rend mille services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience ou par scrupule. N'appartenant plus à aucun sexe, elle peut être la confidente de tous deux. Elle remarque ce qui vous échappe , intrigue, rampe et ment pour vous !

— 'Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire ; avoir une vieille dans ses intérêts, c'est prendre le diable à son service ; on peut s'en trouver bien tant qu'on ne lui vend point son âme.

— C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien que madame de Solange me mène, mais coumie la poudre mène le boulet, c'est-à-dire, à condition que je serai en avant; c'est, du reste, chose facile et que je crois entendre.

— En effet, dit Thomme de loi avec un sourire où perçait rironie, j'ai toujours vu monsieur le comte habile à se faire des serviteurs, sans s'astreindre à leur payer de gages ; aussi lui seul me semble-t-il capable de lutter contre madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il point à s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste par nécessité.

— Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; préparez, mon cher Du rocher, un projet de contrat qui puisse être avantageux aux deux parties. J'apporte de mon côté un nom, une position à la cour; j'ai droit à des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire. Arrangez cela en termes de basoche et de manière à ne point effaroucher madame de Solange. Votre projet de contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est entremis dans cette affaire, ie lui portera, et si les clauses lui conviennent, je me ferai présenter à la petite, que Ton dit fort passable.

— Vous ne l'avez point encore vue?

— Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous entendre; un mariage est chose grave, et l'on ne doit point s'engager à la légère. Tout votre avenir peut dépondre d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant à la femme, on a toujours le temps de la connaître. Voyez donc, Durocher, à prendre mes intérêts et à les bien assurer.

— J'y mettrai mes soins.

— Tâchez que tout soit prêt pour demain.

— Je doute que je le puisse, monsieur le comte : il y aura des recherches à faire, des titres à consulter. ..

— N'avez-vous point Taide de Jérôme Bouvart, votre clerc, que vous dites aussi habile que vous?

— C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis quelques mois Jérôme n'est plus le même.

— Comment! Se dérangerait-t-il?

— Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un trappiste, et son esprit semble toujours en voyage.

— Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant sa poudre devant un petit miroir accroché au mur.

— Je l'ai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à sa cousine chez les dames de la Visitation; mais depuis deux mois il y retourne à peine.

— N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez diligence; je veux finir cette affaire, maître; je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion.

— Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence et il conhaît mon zèle.

— Fort bien. Vous serez content de moi.

A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarité impertinente qui constituait, à cette époque.

les bonnes manières, s'avança vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et disparut, en fredonnant, dans Tescalier tortueux»

Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord, dans Versailles : palais, jardins, places, mes, boulevarts, tout, semble marqué du môme cachet de despotique splendeur. Partout éclate cette volonté inflexible du grand roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant la création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver la France des siècles suivants, il faut chercher dans les lieux écartés où se cachent les hôtels à frontons sculptés en guirlande; les petites maisons à portes dérobées, au-dessus desquelles s'entrelacent

des amours; les jardins à longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une statue de femme. C'est là que la société de Louis XV, fatiguée de Téclat symétrique du règne précédent^ vint cacher ses vices entre cour et jardin, non par pudeur, mais par sensualité, car le xvni® siècle fut, avant tout, une époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se jouant de tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse frivolité de Sardanapale arrangeant son bûcher.

Or, c'est dans un de ces hôtels de Vère Pompadour que je dois maintenant vous transporter. Bâtie quelques soixante ans auparavant au fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait toute la richesse mesquine et toutes les grâces affectées de l'époque. On y arrivait par une cour étroite sur laquelle s'ouvrait une porte latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait apercevoir du dehors, donnait sur une terrasse bordée de caisses d'orangers, et sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacinthes. Le reste du jardin était divisé en étroites platesbandes, encadrées de sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran solaire de marbre blanc, et, çà et là, quelques statues montraient leurs tètes par-dessus les buissons taillés en gobelets. Deux allées de tilleuls, placées aux deux pignons, conduisaient à un vaste berceau de vigne et de chèvre-feuille sous le-

quel, en été, madame de Solange recevait quelquefois ses visites.

Au moment où commence notre histoire, un vieillard et une jeune fille s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville d'une élégance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crêpés, étaient recouverts d'un léger nuage de poudre; une tabatière d'émail sortait à demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie bien tirés étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et deux roses d'un grand prix étincelaient à chacune de ses mains.

Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus visible. Son visage avait, non point cette teinte chaude et tannée, dernière fraîcheur du vieillard, mais une pâleur blafarde qui ôtait à ses rides leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lèvres, toujours entr'ouvertes, étaient agitées d'un tremblement nerveux,et ses yeux, d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague.

Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur d'une première jeunesse. L'air modeste et provoquant à la fois, elle eût pu servir de modèle à une vierge peinte par Watteau. Son costume participait de cette double expression : on y sentait un reste d'habitudes du couvent déjà mêlé d'une demi-scienc: mondaine.

74 iSOUVELLES.

Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire^, et la lisait à haute voix. Tout à coup elle s'interrompit ; le vieillard venait de s'assoupir. La jeune fille posa le livre sur sa chaise et s'approcha doucement; mais ce mouvement lui fit rouvrir les yeux.

— Ah ! je vous ai réveillé, mon père ! s'écria-t-elle avec regret.

— Reste, dit-ild'une voix frêle; assieds-toi là, Jeanne... plus près, plus près encore.

Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude gracieuse d'une enfant qui demande des caresses.

Il posa une main sur son épaule, releva de l'autre son front et la regarda longtemps avec une sorte d'enchantement naïf.

La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne sais quel souvenir traversa subitement sa pensée, ses yeux se mouillèrent et elle baissa la tête.

— Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard, à qui ce mouvement n'avait point échappé.

— Rien, rien, mon père, répondit-elle rapidement.

— Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais pleuré; je voulais t'en demander la cause, et ce matin j'ai oublié... Oh ! ma tête ! ma tête !...

Il porta les deux mains à son front avec l'expression plaintive d'un enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses

LE MARI DE MADAME DE SOLANGE. tS

bras; mais il se dégagea doucement, jeta autour de lui un regard précautionneux, et baissant la voix :

— Madame de Solange te rené malheureuse, peutêtre? dit-il avec une sorte d'effroi.

— Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille.

Il lui imposa silence de la main.

— Bien, bien, je sais que tu ne me Tavoueras point. A quoi bon ! je ne pourrais te protéger, moi ; mais prends garde, Jeanne ; ne résiste pas à ta mère. Tout ce qui résiste, vois-tu, elle le brise !

— Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent vers son père.

Celui-ci l'attira plus près de lui.

— T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demanda-t-il.

— Nullement, mon père.

— Tu désires peut-être quelque parure?

— Aucune.

— Pourquoi le cacher ? on pourrait te Facheter. Ta pension est faible et ne doit point te suffire.

— Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de pauvres familles.

— Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir?

— Hélas ! mon père, ceux qui souffrent ne manquent jamais.

M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche de sa veste une petite bourse de cuir de daim :

— Tiens, dit-il.

— De Tor ! s'écria Jeanne étonnée.

— Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie !

— Pourquoi cela ? Ne le tenez-vous point d'elle ?

— Non.

— De qui donc, alors?

— Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant.

— Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit Jeanne vivement. Cette bourse...

Et comme si un souvenir l'illuminait subitement :

— Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques jours ! s'écria-t-elle.

— Tais-toi, dit le vieillard épouvanté.

— Quoi ! ce serait...

— Tais-toi!

Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup d'oeil autour de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls.

— Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis chez elle comme à Thospice; je n'ai rien à moi... Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il pourrait te rendre heureuse.

— Oh ! mon père, mon père ! s'écria Jeanne émue à la fois de honte, de pitié et d'attendrissement.

lE MARI DE MADAME DE SOLANGE. 77

— Dis que tu es heureuse, Jeanne ! reprit celui-ci en l'attirant à lui. Pauvre fille ! J'aurais voulu pouvoir déroher pour toi le trésor du roi de France ! Si j'avais le paradis, vois-tu^ Jeanne, je le donnerais tout entier sans y garder même une place... Mais embrasse donc ton père ! remercie-le donc ! C'est la première fois que je puis te faire un présent.

Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse à demi égarée qui émut Jeanne jusqu'au fond du cœur. Dépouillée de sa volonté par une longue oppression, cette pauvre âme en était revenue à tous les instincts de l'enfance.

Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa ses cheveux blancs.

— Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. Ah ! ils me croient la tête faible !... Mais je vois tout, je comprends tout. Aussi, sois tranquille, ma Jeanneton, je sais comment faire, maintenant. On ne se défie point de moi ; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais cache la bourse, surtout, cache-la bien.

— Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille doucement, et il faudra la i^endre.

— La rendre ! à qui ?

— A ma mère.

— Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras donc que je l'ai prise?

— Non, mon père.

— Elle le devinera, on te forcera à Tavouer; tu me dénonceras, malheureuse !

— Mon père !

— Oh ! ne fais pas cela, Jeanne, je fen conjure; ta mère se vengerait sur moi. Tu ne voudrais point me rendre malheureux. Tu es la seule qui m'aime ici. Oh ! ne rends pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne. Par miséricorde, ne dis rien à ta mère.

Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille éperdue se jeta dans ses bras en s'efforçant de le rassurer par ses promesses et ses baisers, mais il semblait toujours inquiet.

— Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se découvrira. Rends-le-moi, c'est te plus sûr; rends-lemoi; je le garderai.

Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement.

— Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un doigt sur ses lèvres. Si elle t'interroge, aime-rnoi assez pour mentir; ton confesseur te le pardonnera, et, s'il le faut, je prendrai sur moi le péché.

Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout de l'allée. Il venait annoncer à M. de Solange que le souper était servi.

Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander la discri'lion, et, s'appuyant sur le bras du

valet, il regagna d'un pas chancelant Tappartement qu'il occupait dans l'hôtel.

La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de pitié caressante, jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les tilleuls. Alors ses idées parurent prendre un autre cours^ et elle tomba dans une profonde rêverie.

Le jour, qui commençait à baisser, ne jetait sur la tonnelle que des lueurs incertaines ; la cloche du souper avait sonné, et, suivant l'usage établi dans la plupart des maisons nobles, Jeanne n'y devait point paraître. Certaine ainsi que son absence ne pouvait être remarquée par sa mère, ni par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille chercha le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de son sein une lettre qu'elle y tenait cachée.

La seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une subite émotion, car la rougeur couvrit ses joues, et elle promena autour d'elle un regard inquiet ; mais, sûre de ne pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit lentement et se mit à le relire tout bas.

Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt, car elle ne tarda point à l'absorber tout entière. Une lueur d'indicible joie illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait tout à coup sous un nuage de doute et de crainte. Deux ou trois fois elle s'interrompit, demeu-

rant immobile, les yeux fixes et comme écrasée sous un sentiment de désespoir.

Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la recommencer lorsqu'un bruit de pas se fit entendre : elle cacha vivement dans son sein la lettre qu'elle tenait, et presque au même instant madame de Solange parut à rentrée de la tonnelle.

Madame de Solange était une femme de haute taille , richement vêtue, à la démarche lente, mais ferme. Rien chez elle ne rappelait son origine. Ses traits avaient une régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides se cachaient sous une sorte de blondeur aristocratique. Ce qui manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction : c'était la vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa maigreur, et la lividité de son visage perçait le fard dont elle l'avait couvert. C'était seulement dans le regard que l'on retrouvait l'indice d'une énergie éprouvée; toute la vitalité s'y était réfugiée, et son œil gris brillait d'un éclat que l'on avait peine à supporter.

Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et la tête baissée à son aspect; madame de Solange ne parut point y prendre garde.

— Je vous cherchais, dit-elle à la jeune fille d'une voix dont l'harmonie avait quelque chose de métallique. Êtes-vous seule?

— Seule, madame, répondit Jeanne.

Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille vevait de quitter et lui fit signe de prendre un des sièges rustiques qui se trouvaient sous la tonnelle.

— J'ai à vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus confidentiel que de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi avec attention.

La jeune fille obéit.

— Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le couvent, reprit madame de Solange , j'ai évité de vous présenter à la société qui fréquente Thôtel. Vous avez vécu dans la retraite comme il convient à une fille de votre condition, qui ne doit paraître dans le monde qu'en se mariant; mais ce moment est enfin venu.

— Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne, qui leva brusquement la tête en tressaillant.

— Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je pouvais le désirer.

— Pour moi? interrompit la jeune fille.

— Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il dans cette nouvelle qui puisse vous étonner? N'avezvous jamais pensé qu'il en devrait être ainsi tôt ou tard?

— Madame..., balbutia Jeanne éperdue.

— Allons, remettez-vous, dit froidement madame de

Solange; il s'agit ici, non point de s'émouvoir, mais de

causer. Le mariage aura lieu dans un mois, et dès demain je vous emmènerai pour choisir le trousseau.

Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un instant comme foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les mains jointes et sans pouvoir parler.

— C'e-st impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée ; dans un mois, madame, c'est impossible.

— Paurquoi donc? demanda la marquise.

— Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh ! je vous en conjure...

— Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience.

— Je ne veux pas me marier, ma mère ! s'écria la jeune fille qui se laissa glisser à genoux.

La marquise recula vivement.

— Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet efi'roi, ces larmes; et que dois-je conclure de pareilles folies? Les dames de la Visitation auraient-elles abusé de leur influence pour vous inspirer un fanatique désir de fuir le monde ?

— Non, madame.

— Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque répugnance pour le mariage?

— Je ne dis point cela, madame.

— C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; mais je ne vous l'ai point nommé, vous ne l'avez

jamais vu. S'il est jeune, spirituel, galant et de grande naissance, le refuserez-vous également? ,

— Ah ! quel qu'il soit ! s'écria Jeanne, emportée par son émotion.

Madame de Solange leva brusquement la tête :

— Alors, vous en aimez un autre? dit-elle. Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause.

— Ainsi, vous Tavouez , reprit la marquise d'une voix dont le tremblement annonçait une colère retenue; eh bien, mademoiselle, voyons votre choix! Pour être préférable au comte de Lanoy, il faut que l'homme distingué par vous réunisse à un haut degré les avantages de la beauté, de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! nommez-le sur-le-champ! Mais pourquoi ce silence? Hésiter, c'est me faire croire à quelque préférence indigne. Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le prononcer? Parlez, mademoiselle! mais parlez donc!

— Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, étouffée de sanglots.

La marquise fit un brusque mouvement.

— C'est-à-dire que vous rougissez d'avouer votre choix, reprit-elle. Vous-même, alors, en faites justice 1 Qu'il n'en soit plus question; vous épouserez M. de Lanoy.

— ]\Ia mère ! par pitié ! s'écria Jeanne,

8i NOUVELLES.

Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras^ et avec un emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement contenu :

— Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières, point de larmes! Je le veux ! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles préférences. Gardez vos rêves, vous le pouvez; mais ce mariage réalise un espoir que je poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit et le rang que nous avons le droit d'ambitionner : il se fera^ mademoiselle. Fussé-je à mon heure d'agonie, je remettrais à recevoir labsolution de mes péchés pour signer votre contrat.

L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit la jeune fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de larmes; mais le regard fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volonté si implacable, qu'elle fut comme écrasée et qu'elle se laissa retomber sur le siège qu'elle avait quitté.

Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; elle avait déjà repris possession d'elle-même.

— Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. Ona dû vousapprendre au couvent qu'à nous appartenait le droit de disposer de votre sort, à vous le devoir devons soumettre; mais il ne suffit point d'obéir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à

LE .MAUl DE MADAME DE SOLANGE. 8.")

votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne Toublierez point. Allez !

Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.

Madame de Solange demeura longtemps à la même place, les yeux immobiles, le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était loin de l'avoir laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune fille ressentait un amour, impossible à approuver sans doute, puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les suites pouvaient être dangereuses.

Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, la marquise avait vu clair dans le fond de cette âme, qui s'ignorait encore elle-même. Jeanne avait cette docilité de l'enfant qui a grandi sans s'en apercevoir ; mais le péril de ses affections pouvait lui révéler le secret de sa force, et alors la révolte était à craindre, car il y avait dans la fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces de la jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en vain cette énergie : madame de Solange l'avait devinée sous son enveloppe, comme l'œil d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'éviter la résistance était de tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille n'essaierait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de son impuissance, elle se jetterait dans la résignation.

C'était par suite de cette pensée que la ma-rquise avait renoncé à pousser plus loin sa découverte et brusquement interrompu Texplication commencée. Elle savait qu'occuper un cœur de son affection, même pour la combattre, c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait avec plus de liberté. Elle résolut donc de ne lui faire aucune question, mais de tout découvrir, s'il était possible, décidée à ne rien négliger pour rompre une inclination qui mettait ses espérances en péril.

Six heures venaient de sonner et tout semblait encore dormir dans Thôtel de Solange. Une porte vitrée du rezde-chaussée était seule ouverte, et les premiers rayons de Faube Tilluminaient d'une molle lueur. *

Le marquis était assis près du seuil , respirant cette brise piquante d'octobre que tempérait la première chaleur du soleil levant. Son sommeil était court, comme celui de tous les vieillards, et il se levait avant l'aurore pour jouir de cette heure de solitude. Soumis tout le jour au règlement établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se promener, prendre ses repas qu'aux

moments indiqués, toujours suivi d'un valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur, il se trouvait alors délivré de ces liens dégradants dans lesquels on avait étouffé sa pauvre âme. Le génie tyrannique qui réglait ses destinées dormait encore, et, débarrassé de l'oppression qui tenait habituellement sa pensée captive, il pouvait reprendre possession de l'espace et du jour, retrouver en lui-même la force de désirer, de penser, car Dieu n'avait point refusé toute lumière à cette intelligence. Doucement ménagée, elle eût pu briller comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons, aident pourtant à la clarté du ciel ; mais on lui avait demandé plus qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût fallu à ces facultés modestes que le labeur de chaque jour; attelage vulgaire, c'était assez pour elles de traîner le soc dans le sillon commun; madame de Solange avait voulu les transformer en coursiers de guerre; elle les avait lancées dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et rappelé à toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard avait cédé, après une courte lutte, et les dernières lueurs de son esprit s'étaient éteintes dans les humiliations.

Il y avait déjà quelque temps qu'il était assis à la même place, fixant sur le jardin un vague regard.

lorsqu'une porte s'ouvrit doucement à Tautre extrémité de rhôtol.

Jeanne y parut^ la tête couverte d'une coiffe du ma^tin et enveloppée dans une pelisse. Elle promena les yeux de tout côté, fit quelques pas, puis s'arrêta; elle semblait tremblante. Cependant, après s'être assurée que le jardin était désert, elle se glissa légèrement derrière une touffe de lilas et gagna la tonnelle.

Arrivée là, elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et s'avança vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit et permettait d'apercevoir la campagne. Une vieille statue y était adossée, et les lignes tracées sur le marbre par les passants prouvaient suffisamment qu'on pouvait l'atteindre du dehors.

La jeune fille en fit le tour, glissa la main sous le socle à une place qui semblait lui être connue, et en retira une lettre. Au même instant, une exclamation retentit à quelques pas; elle détourna la tête; madame de Solange était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls.

La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre allée et de courir à la porte du jardin; mais on l'avait refermée. Éperdue, elle cherchait autour d'elle, lorsque son nom prononcé par une voix connue lui fit lever les yeux; elle aperçut son père, poussa un cri de joie et se précipita dans son appartement.

Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise, qui revenait sur ses pas, ne trouva plus la jeune fille en arrivant devant Thôtel; mais un regard jeté sur la porte vitrée du marquis lui fit tout comprendre. Elle s'arrêta indécise.

Depuis plusieurs années que M. de Solange vivait relégué dans cette partie de Thôtel, elle en avait à peine deux ou trois fois franchi le seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance lui rappelait trop d'espérances avortées et aussi peut-être trop d'inexorables torts pour qu'elle ne cherchât point à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était pour elle comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit un monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque la mort les a rendues vides.

Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable pour ïa laisser échapper. Après un moment d'hésitation, elle surmonta sa répugnance, s'avança vers la porte et l'ouvrit résolument.

Le marquis était assis au fond de la chambre, serrant une des mains de Jeanne, pâle et haletante. Tous deux tressaillirent à l'aspect de madame de Solange, et le vieillard cacha vivement un papier qu'il tenait; mais la marquise avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers Jeanne, qui avait baissé les yeux, et de cette voix dont la douceur avait je ne sais quelle inflexibilité sonore :

LE MARI DE MADAME DE SOLANGE. 9i

— Votre gouvernante vous clierche, dit-elle. La jeune tille^ étonnée, leva les yeux.

— Allez, reprit la marquise.

Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut balancer un instant ; sa main serra celle du marquis, comme pour lui demander Tordre de rester; mais celuici, qui avait rencontré Fœil de la marquise, détourna la tête. Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la jeune fille sortit lentement.

Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte, qu'elle referma derrière elle ; puis, laissant tomber les rideaux qui avaient été relevés et permettaient de tout voir du dehors, elle revint vivement vers le vieillard :

— Jeanne vous a remis une lettre ! dit-elle brusquement.

— Un siège ! un siège pour madame! balbutia le mar* quis, qui promena les yeux autour de lui comme s'il eût cherché un valet.

— Veuillez m'éccuter, monsieur, interrompit madame de Solange avec impatience.

— Une belle étofî'e ! reprit le vieillard en ayant Tair d'admirer la robe de la marquise.

Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement.

— Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur le marquis espère échappera mes questions en

feignant de ne les point saisir ; c'est un moyen dont il a toujours eu Tliabitude ; mais il prend une peine inutile, je sais tout.

Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre.

— L'hiver vient, madame, continua-t-il ; il n'y a plus d'oiseaux dans les tilleuls, plus de violettes...

— Assez, s'écria la marquise; regardez-moi, monsieur, et veuillez m'écouter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne est entrée ici tout à Fheure avec une lettre ; je l'ai vue ! Sûre que je l'exigerais, elle vous Ta remise pour me la dérober, et vous la tenez encore.

Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les larges poches de son habit brodé.

— Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec autorité; il me la faut sur-le-champ !

— Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura le vieillard d'un accent à demi égaré.

La marquise fît un brusque mouvement, mais elle le réprima aussitôt, et, s'approchant d'un air presque riant :

— Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi refuser de me répondre, monsieur? Je ne suis point venue seulement pour cette lettre, et j'ai besoin de causer avec vous.

Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif.

— Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame

de Solange ; la voilà grande et le temps me semble venu de songer à son établissement.

Le marquis garda le silence.

— J'ai cherché longtemps, continua la marquise, mais je crois enfin avoir trouvé le mari qui lui convient.

— Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant la tête.

— Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la cour, ajouta la marquise; M. le comte de Lanoy.

— Le fils de l'ancien gouverneur du Périgord?

— Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son pèret

— Si je Fai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon d'enfance ! Grande noblesse, madame ! Les de Lanoy comptent autant de quartiers que les Montmorency. Il faut que Jeanne épouse le comte !

— A la bonne heure ! dit la marquise; je vois avec plaisir, monsieur, que nous commençons à nous comprendre. Mais, en échange de la bonne nouvelle que je TOUS apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me donner ce papier...

Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main qu'il en avait laissée sortir à demi; ses regards, dans lesquels s'était allumé un éclair d'intelligence, semblèrent s'éteindre.

— Un beau jour^ madame;, un beau Jour, dit-il d'une voix enfantine en montrant le soleil qui étincelait à travers les rideaux. •

— Il est vrai, répondit tranquillement la marquise, et vous devriez en profiter pour une promenade.

— Moi ! s "écria le vieillard étonné.

— Je puis mettre le carrosse à votre disposition.

— Une promenade en carrosse ! répéta M. de Solange avec émerveillement.

— Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui.

— Et je pourrai la voir ! voir les chiens, les piqueurs, les gentilshommes !

— Pourquoi non?

— Ah ! je le veux, je le veux, madame, tout de suite !

— Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre.

— Ah ! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et comme si ce mot fût venu couper court à sa joie.

— N'avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir d'assister aux messes du roi? demanda la marquise; il vous y conduira, monsieur... dimanche prochain; la cour y sera tout entière.

— J'y verrai Marie- Antoinette?

— Et vous entendrez un office en musique.

— Avec un sermon, madame ; il y aura sans doute un sermon? On en prêchait de si beaux autrefois en

Lorraine, quand j'étais jeune. Il y avait surtout un capucin dont j'ai oublié le nom... Croyez-vous que Taumônier du roi prêche aussi bien que lui, madame?

— Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui se prêtait à Texpansion pleine d'enfantillage du marquis. Mais, complaisance pour complaisance; vous me donnerez le papier que Jeanne vous a remis.

Le vieillard retourna la lettre dans sa poche.

— Je ne peux pas, murmura-t-il ; elle me Ta donnée à garder; si elle savait que je ne Tai plus...

— Je ne lui en parlerai point.

— Mais elle me la redemandera !

— Je vous la rendrai.

— Bien sur? demanda le vieillard qui jeta à madame de Solange un regard incertain.

— Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant. Mais vite, si vous tenez à votre promenade dans la forêt. La chasse ne tardera point à rentrer.

Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer quelques heures d'une liberté perdue depuis dix années et de quitter sa prison pour respirer Fair libre des bois luttait en lui contre la parole donnée. On eût dit d'un enfant tenté, dont la passion combattait un reste de volonté. Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier remis par Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle se tendit à moitié vers

la marquise^ qui saisit vivement la lettre, brisa le cachet, et lut rapidement ce qui suit :

« C'est dans quelques jours que le contrat qui vous » lie au comte de Lanoy doit être signé ! Vous le savez, » car je vous en ai avertie. Vous savez aussi que je » tiens prêts les moyens de fuite. Vous pourrez donc, » jusqu'au dernier instant, choisir entre moi et celui » que votre mère vous destine ; mais, le choix fait en » faveur de celui-ci, ne songez plus à celui qui vous » écrit; tout sera fini pour lui.

» Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela de- » vait être ainsi; ce n'est point votre faute si je vous ai » aimée, moi qui n'avais le droit que de vous adorer de » loin comme les saintes du ciel. Plus sage, je serais » aujourd'hui moins malheureux ! Mais, tant que j'ai pu » vous voir, je n'ai pensé à nulle autre chose. Près » de vous, je sentais mon âme refleurir comme la cam- » pagne au printemps; un tourbillon de joie semblait » vous environner !

» Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que » vous m'avez donné. Que vous m'oubliiez pour le » monde ou que vous oubliiez le monde pour moi, je » vous aimerai uniquement et partout.

» Adieu donc, Jeanne ! adieu, pour quelques heures » ou pour toujours. »

Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture.

elle se tourna brusquement vers le marquis^ qui avait suivi tous ses mouvements avec inquiétude.

— Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, pâle et les lèvres serrées.

— Je l'ignore, répondit le vieillard.

— Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas pour sortir.

Le marquis se leva.

— La lettre, madame ! s'écria-t-il.

— Je la garde, monsieur.

— Que dites-vous?...

— Je la garde, vous dis-je!

— C'est impossible ! s'écria le vcillard éperdu ; Jeanne va revenir et me la redemander. Vous avez promis de me la rendre, madame; il me la faut! je la veux!

Il s'était mis devant la porte.

— Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflammés.

— La lettre! la lettre! répéta le vieillard.

— Place ! vous dis-je.

— Non, non ! la lettre !

Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci l'écarta d'un geste violent, et s'élança hors de l'appartement.

Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant Famour caché de Jeanne, la laissait dans la même ignorance

relativement à Tobjet de cet amour^ car elle ne renfermait aucune indication^ aucun détail qui put en faire connaître Fauteur. D'un autre côté^ les raisons qui avaient autrefois détourné la marquise d'interroger la jeune fille existaient plus puissantes que jamais. Une explication ne pouvait qu'exalter le désespoir de cellecij et la pousser à quelque résolution extrême. Madame de Solange trembla à la pensée de voir le caprice romanesque d'une enfant compromettre des projets si longtemps poursuivis.

Le temps, loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait redoublée; c'était désormais une préoccupation unique, dans laquelle allaient se fondre toutes ses volontés. Elle avait vu disparaître, l'un après l'autre, les horizons de la vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul point toujours fuyant; et plus elle avait épuisé d'efforts pour y atteindre, plus le désir avait grandi en elle.

Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du règne précédent, et tant de fortunes inattendues avaient entretenu son espoir. Impérissable domination d'une passion inassouvie ! Quand les jours qui lui restaient à vivre pouvaient être comptés, elle ne songeait encore qu'à acquérir le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt ! Fortune, santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût encore tout donné pour être de la cour et mourir sur le tabouret, comme Louis XI sur son

trône, le front fardé et dans toute Tétiquetle d'une réception royale !

Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le comte pouvait le lui donner. De Jeanne allait dépendre la réalisation de toutes ses chimères ou leur anéantissement.

Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage désespérée. Elle eût voulu tenir dans ses mains le cœur de la jeune fille pour le maîtriser et le soumettre, fallûtil pour cela le briser !

Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on vint lui annoncer que M. de Lanoy attendait au salon.

Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait été, comme nous l'avons déjà vu, son présentateur chez madame de Solange, et s'était entremis pour le mariage projeté. Il venait aider son protégé à discuter les conditions du contrat.

Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la cour et au plus haut degré de la puissance que lui donnait sa parenté avec la princesse de Lamballe. Nul ne possédait autant que lui cette légèreté moqueuse, alors à la mode chez la reine, et on le citait comme le gentilhomme de France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du reste, il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son valet de chambre, les brevets et les pensions qu'il arrachait au ministre.

Au moment où madame de Solange entra au salon, il était assis sur une bergère dans tout le débraillé d'un gentilhomme qui se sent chez des inférieurs. A la vue de la marquise, il se leva avec effort.

— Eh! la voilà! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc de notre exactitude , chère marquise. Pour vous, j'ai manqué trois rendez-vous. Il y a manœuvres de cavalerie ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y mener.

— Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je pourrai.

— Pourquoi donc? Il le faut ! Voyons, marquise, nous allons terminer l'affaire du contrat en un instant.

— J'attends maître Durocher.

— Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous apporte le projet d'acte.

Madame de Solange aperçut alors debout près de la porte, un jeune homme dont les traits ne lui semblèrent point inconnus. Il était vêtu de noir comme ceux de sa profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie et de l'espèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air. Il se tenait immobile à quelques pas du seuil, une main cachée dans sa poitrine. Au mouvement que fit la marquise il salua.

— Vous a])portez le modèle du contrat? demanda madame de Solange.

Le jeune homme présenta, sans répondre, les papiers qu'il tenait à la main. L'expression de tous ses traits était si profondément douloureuse, que la marquise fut un instant sans pouvoir en détacher ses regards.

Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à quelques pas dans l'embrasure d'une croisée. Elle prit les papiers que lui présentait le jeune homme et les déroula pour les parcourir ; mais à peine y eut-elle porté les yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tête.

— Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement.

— Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc.

— Vous?

— Moi, madame.

— Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc, en se rapprochant.

— Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de Solange d'un accent altéré.

Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de Solange s'assit. Elle venait de reconnaître dans l'écriture du clerc celle du billet adressé à Jeanne.

Elle resta un moment comme anéantie de stupeur; elle doutait encore, mais un nouvel examen ne lui laissa aucune incertitude.

Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme et chercha où elle l'avait déjà rencontré.

Le couvent des dames de la Visitation lui revint tout à coup en souvenir; c'était là qu'elle Tavait vu. Elle comprit à Tinstant comment il avait pu connaître Jeanne et s'en laire aimer, car sa lettre ne laissait aucune incertitude à ce sujet. Elle ne se demanda point quel hasard avait ainsi comblé la distance qui les séparait, ni par quelle fatalité un pauvre clerc avait pu plaire à sa fille ; renvoyant à éclaircir plus tard tous ces détails et laissant une vaine indignation, elle se mit à rechercher, avec la promptitude des intelligences ambitieuses, le moyen de conjurer le péril. A tout prix il fallait écarter ce jeune homme, dont la passion hardie pouvait entraîner Jeanne à quelque résolution extrême.

Mais comment y réussir?

Les yeux fixés sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame de Solange se perdait en réflexions, formant mille projets aussitôt rejetés. Pendant ce temps, Jérôme s'était approché d'une lenêtre donnant sur le parterre, et, appuyé sur l'espagnolette, plongeait jusqu'au fond des charmilles un regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis à quelques pas, continuaient de causer en élevant de plus en plus la voix, sans s'en apercevoir.

Un bruyant éclat de rire du comte interrompit tout à coup l'anxieuse préoccupation de la marquise et la força, pour ainsi dire, à entendre.

LE MARI DE îtfADAME DE SOLANGE. 103

— De sorte^ reprenait M. de Lanoy, que le colonel n'a rien su?

— Il n'est sorti de la Bastille qu'après les relevailles de sa femme, et ils vivent ensemble comme Pliilémon et Baucis. Du reste, c'est toujours le moyen le plus sûr, mon cher comte. Qu'un mari y regarde de trop près, qu'un créancier menace de poursuivre quelque homme bien né, vite une lettre de cachet, cela coupe court à tout. L'Évangile devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il recommanda d'éviter le scandale. C'est Tinstitution la plus chrétienne de la monarchie; aussi, j'en use pour moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche, avec ma tabatière, une douzaine de blancs seings, au moyen desquels on peut envoyer le premier fâcheux vivre dans la retraite aux frais de Sa Majesté ; et si jamais vous en désirez deux ou trois, ne fût-ce que par précaution...

— Un seut, monsieur le duc, dit madame de Solange en s'avançant vivement.

— Quoi ! marquise, vous aussi ?

— Un blanc seing, et je vous en aurai une éternelle reconnaissance.

— Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de tabac! Voyez ! ajouta-t-il en cherchant dans sa poche un petit portefeuille en moire brodée, duquel il retira plusieurs papiers. Prenez, marquise, et à discrétion.

104 NOUVELtES.

Madame de Solange en prit iin^ remercia et sortit.

Peu après un domestique vint avertir Jérôme Boiivart que madame le demandait. Il la trouva dans sa bibliothèque^ une lettre à la main.

— Vous avez la confiance de maître Durocher, ditelle; je puis vous accorder la mienne en toute sûreté.

Le clerc s'inclina.

— Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris. Jérôme parut surpris.

— Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange ; portez cette lettre et attendez la réponse; elle peut empêcher la signature du contrat.

— J'irai, madame, dit vivement le clerc.

— Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie !

— Je vous le jure.

— Et point de retard.

— Je pars à l'instant.

— Allez; je vous attendrai.

Le jeune homme salua et sortit.

Madame de Solange courut à la fenêtre pour s'assurer de la route qu'il suivait, et le vit prendre l'avenue de Paris. Un éclair de joie illumina tous ses traits.

— Va, murmura-t-elle ; maintenant je ne te crains plus!

LE MARI DE MADAME DE SOLANGE. iOî)

Et redescendant au salon où MM. de Lanoy et de Lussac l'attendaient toujours :

— Tout est bien, dit-elle en présentant le contrat à ce dernier, je le ferai signer aujourd'hui même par M. le marquis.

Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour (le Jeanne^ son malheur même lui acquérait un secours inattendu.

La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait empêchée quelque temps de retourner vers son père; son inquiétude Femporta enfin sur tout le reste, elle se » glissa jusqu'à la porte du marquis, et, après s'être assurée qu'elle était seule, entra furtivement.

Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononçant des mots sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrêta court et lui tendit les bras.

— La lettre ! la lettre! balbutia-t-il.

— Ma mère Ta lue? demanda Jeanne tremblante.

— Et emportée !

La jeune fille poussa un cri.

— Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en étendant les mains ; elle m'a parlé de la messe du roi..., de promenade dans la forêt... Puis elle avait promis de la rendre : tu ne devais pas le savoir. Oh ! Jeanne ! Jeanne ! tu ne m'en veux pas?

Celle-ci s'était laissée tomber sur un fauteuil en se couvrant le visage.

— Au nom du ciel, ne pleure pas ! dit le vieillard près de pleurer lui-même.

— Ah! mon père, vous m'avez perdue! s'écria la jeune fille suffoquée de sanglots.

— Perdue ! répéta M. de Solange. Que contenait donc cette lettre? Jeanne, ne t'efl'raie pas ainsi, je t'en conjure; mon Dieu! pourquoi aussi me la donner à garder? Je suis sans force, sans volonté, moi. Tu n'as jamais remarqué son regard immobile et perçant ! Quand il se fixe sur moi, vois-tu, je sens ma tête qui tourne, mes membres qui tremblent : j'ai peur !

Ces mots étaient prononcés d'une voix si profondément altérée, qu'au milieu môme de sa désolation Jeanne en fut touchée. Elle saisit les mains de son père avec

une pitié douloureuse et les baisa tendrement. Cette caresse toucha le vieillard; son front s'éclaircit.

— Tu me pardonnes^ Jeanne, n'est-ce pas ? dit-il, en appuyant ses lèvres tremblantes sur la joue de sa fille. Oh ! sois tranquille ! tout cela finira bientôt ; bientôt, tu ne seras plus son esclave et tu pourras faire ce qui te plaît.

— Moi, mon père !

— Ne vas-tu pas épouser le comte de Lanoy ?

— Ah! jamais ! s'écria la jeune fille avec désespoir. Le marquis releva la tête.

— Jamais! répéta -t -il étonné; que veux-tu dire, Jeanne ?

— Oh! mon père! je suis bien malheureuse! sanfiçlota celle-ci en se jetant dans ses bras. '^

— Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il donc? Regarde-moi. Pourquoi pleurer?

Et, comme si un trait de lumière Téclairait tout à coup:

— Oh ! s'écria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes ! La jeune fille se cacha, honteuse et éplorée, dans le

sein du vieillard.

— Oui, je comprends, reprit-il. ïl y en a un autre... que ta mère repousse, n'est-ce pas ?... Ta mère ne sor're qu'à l'élever pour monter après toi! pauvre enfant!... Et lu l'aimes donc bien ?

LE MARI DE MADAME DE SOLANGE. i09

— Ail ! mon père, murmura Jeamie, en se pressant sur son cœur.

Il soupira.

— Hélas ! hélas ! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle a choisi le comte, Jeanne; elle veut que lu réponses; et on ne peut lui résister, à elle.

— Oh ! je le sais ! reprit la jeune fille avec des sanglots; mais plutôt que d'épouser le comte, mon père, je mourrai!

— Toi !

— Oui, reprit-elle avec une énergie désolée, car tout me sera plus facile que de supporter une pareille union. Songez, mon père : promettre à Dieu de vivre pour quelqu'un, alors que toute votre âme est ailleurs î se condamner à mentir jusqu'à la mort? c'est impossible ! Et lui , que deviendra- t-il si je Tabandonne ! Vous ne savez pas combien il est bon! Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait seulement parce que je vous aimais ! Oh ! j'aurais pu être si heureuse avec lui, mon père !

La jeune fille parlait d'une voix entrecoupée, et sa douloureuse exaltation avait gagné le vieillard.

— Eh bien! s'écria-t-il tout à coup, partons ensemble! •— Partir?

— Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'échapper à sa tyrannie. On veut te faire souftrir comme moi; layons.

— Y pensez-vous?

liO NOUVELLES.

— Qui nous en empêche? Ne suis-je pas ton père? Avec moij tu peux aller partout sans honte. Je vous suivrai, Jeanne; nous irons vivre bien loin, dans quelque coin de campagne où je serai libre de me promener sous les arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je travaillerai.

— Vous, mon père?

— Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa présence m'empoisonne Tair; je sens autour de moi sa volonté comme un réseau de fer qui m'oppresse... Voilà pourquoi je suis faible, vieux et sans raison. Mais la liberté me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui qu'il préparc tout et nous fuirons avant que ta mère se doute de rien.

— Hélas ! il est trop tard, murmura la jeune fille ; la lettre lui aura tout appris.

— La lettre? reprit le marquis en changeant de visage. Oh! oui, tu as raison... La lettre!... Et c'est moi qui l'ai livrée! C'était un dépôt; je l'ai vendu pour de vaines promesses.

— Mon père !

— Vendu, Jeanne ! Oh ! je suis un lâche !

Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne l'entoura de ses bras.

— Ne dites point cela, mon père ! s'écria-t-elle ; ne vous accusez pas; n'ayez point de douleur pour moi!

LE MARI DE iMADAME DE SOLANGE. lli

Dieu a tout fait^ et il n'a point voulu me donner la joie que je lui demandais. Lui seul est le maître et règle Tavenir ! Puisqu'il m'est refusé de vivre pour Jérôme dans ce monde, eh bien ! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi, embrassez-moi, mon père, car bientôt vous ne me verrez plus !

— Non, Jeanne, s'écria le marquis, en la serrant contre sa poitrine, cela ne sera point! Toi dans un cloître, ma belle, ma douce Jeanne ! Et que ferais-tu, sous le voile, de tes chères bouffées de joie? qui rendrais-tu heureux de ton affection? Ah! tu ne sais point tout ce que l'on peut souffrir au fond d'un couvent!

— Non, mais je sais, mon père, tout ce que l'on souffre dans certaines unions...

— Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard en pâlissant. Tu as raison; je n'y avais pas songé. Si tu allais souffrir autant que moi !

Et cette pensée le fit frissonner.

— Jeanne ! tu ne te marieras point contre ton gré, s'écria-t-il avec force. Toutes les unions sans amour doivent se ressembler. Tu ne te marieras point; je m'y opposerai. Je suis ton père ; ce titre-là, du moins, ils n'ont pu me Fôter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgré moi. Tu n'épouseras point le comte.

— Je venais pourtant présenter le contrat à votre signature, dit une voix calme et sonore.

Madame de Solange venait d'enlrer et se tenait à quelques pas, des papiers à la main.

La jeune fille se serra contre son père avec effroi. Celui-ci tressaillit, mais sans bai&;ser les yeux. La marquise s'approcha.

— Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont données, les conventions écrites, et rien au monde ne pourrait me faire revenir sur ma décision. J'ai donc lieu de croire que M. le marquis ne s'opposera point à l'exécution d'un projet qu'il avait approuvé lui-même.

— Mon consentement suivra celui de Jeanne, répondit M. de Solange d'un ton d'hésitation.

— Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit la marquise avec impatience. Ma volonté n'est point de celles qui cèdent aux caprices ou aux larmes ; je ne discute pas, je veux ! Signez !

Sa voix avait une domination inflexible et menaçante dont Jeanne fut saisie ; mais le vieillard resta impassible. Il était arrivé à une de ces heures où l'âme la plus timide, poussée à bout, a besoin de la révolte pour se soulager d'une trop longue oppression. Sans répondre à Tordre de la marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le froissa avec mépris et le jeta à terre.

— Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il d'un ton résolu.

La marquise pâlit. Elle regarda le vieillard, puis lacté qu'il avait repoussé d'un air dédaigneux.

— Prenez garde à ce que vous faites, monsieur, ditelle d'une voix tremblante ; votre état a des privilèges, et j'aime à croire que vous n'avez point conscience de votre action; mais veuillez réfléchir.

— J'ai réfléchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il n'a été question que de mon bonheur, j'ai pu céder; mais Jeanne, madame, est plus que moi-même, c'est la seule part de ma vie que vous n^ayez point flétrie. Ce mariage ne se fera point contre sa volonté.

— Je ferai ce mariage malgré vous !

— Je vous en défie, madame. Mon titre de père me donne une autorité que je maintiendrai. Rien ici ne peut avoir lieu sans mon consentement; je suis le maître, le maître, entendez-vous? Ah ! parce que ma tête s'est aifaiblie dans l'isolement que vous m'avait fait, parce que je vous ai laissée longtemps me fouler aux pieds, vous croyez peut-être que j'ai oublié mes droits? mais pour me garder soumis il ne fallait pas toucher à cette enfant. Elle est venue pleurer dans mes bras en parlant de mort, de couvent, et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai soufl'ert à l'écart, en silence; j'ai mieux aimé la douleur que le combat; mais le courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai pour elle. Sur le salut de votre âme, ne touchez point à Jeanne, car je

il4 NOUVELLES.

suis son soutien, son tuteur, et je saurai la défendre ! En parlant ainsi, il serrait la jeune fillo contre sa poitrine, tout tremblant d'émotion. Ses cheveux blancs semblaient s'agiter sur son front élargi. Sa taille s'était redressée; on eût dit qu'une force surhumaine était descendue dans ce corps brisé et qu'une âme longtemps cachée venait d'y faire une subite explosion.

Madame de Solange resta immobile. Cette révolte d'un homme si longtemps soumis à ses volontés était un prodige dont elle lut un instant comme intimidée ; mais elle revint vite de sa stupeur.

— A la bonne heure ! dit-elle d'un accent implacable et les yeux étincelants; c'est une lutte entre nous que vous appelez? Je l'accepte! Jusqu'à présent j'avais cru pouvoir ménag*er un vieillard en enfance; j'avais laissé, par bonté, à un fantôme l'apparence du chef de la famille; mais il devient rebelle et dangereux : je saurai lui arracher cette apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites le tuteur de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours, vous en aurez un vousmême !

— Ah ! madame ! s'écria Jeanne en s'élançant les mains jointes vers la marquise.

Celle-ci la repoussa.

— L-aissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous combattrons! Que cet esprit si prompt à proclamer

VOS droits tâche de les défendre. Nous verrons comment il soutiendra Thumiliant examen de ses juges. .Je ne vous demande plus votre signature, monsieur^ je n'en aurai bientôt plus besoin; un contrat se passe de la signature d'un interdit.

A mesure que madame de Solange parlait^ l'exaltation du vieillard semblait s'évanouir; le feu de ses regards s'était éteint^ son front avait pâli, ses bras étaient retombés immobiles; on eût dit que cette âjne, poussée un instant hors d'elle-même, reconnaissait la voix de son maître et rentrait insensiblement dans sa craintive obéissance. Mais, au dernier mot prononcé par la marquise, il poussa une exclamation d'épouvante.

— interdit! balbutia-t-il , moi! Je ne veux pas de juges! Moi, répondre comme un criminel! iSon, non! Je ne me défendrai pas! Vous ne ferez pas cela... par honneur... par pitié... Interdit!... J'aime mieux mourir, madame, laissez-moi mourir !

Des larmes étouffèrent sa voix; il chercha son fauteuil à tâtons et s'y laissa tomber en chancelant.

— Mon père ! ô mon père ! s'écria Jeanne en le recevant à demi dans ses bras.

— Pas interdit! pas de ju^es! balbutia le vieillard. Et il s'évanouit.

Huit jotirs s'étaient écoulés et tout semblait rentré dans le calme à Thôtel de Solange ; seulement ce calme avait quelque chose de lugubre. Depuis la scène que nous venons de rapporter, le bruit de la folie du marquis s'était sourdement répandu, sans qu'on pût la vérifier, car tous les services qui eussent conduit les valets près de son appartement avaient été interrompus par ordre de la marquise, et toutes les rumeurs susceptibles d'y parvenir sévèrement défendues. La vie semblait s'être brusquement retirée de cette partie de Thôtel, et, à voir ces portes closes, ces'contrevcnis soigneusement

fermés, à travers lesquels glissait la lueur d'une lampe, on eût (lit une de ces chambres consacrées au cercueil d'un mort.

Les défenses de la marquise s'étaient étendues jusqu'à Jeanne; toutes les prières de celle-ci pour qu'on lui permît de voir son père avaient été inutiles.

Ainsi privée du seul appui et de la seule consolation qu'elle put invoquer, la jeune fille avait passé ces huit journées dans les larmes. A la douleur que lui causait la séquestration du vieillard, dont elle s'accusait d'être cause, venaient se joindre toutes les angoisses d'un amour sans espoir. Où était Jérôme, et que contenait sa lettre tombée au pouvoir de la marquise? Avait-elle pu le faire connaître? Ne l'exposait -elle point à quelque odieuse persécution? Que pensait -il du silence de Jeanne? Il l'accusait peut-être d'ingratitude ou d'oubli; il prenait quelque résolution fatale ! Et nul moyen de ^ - l'avertir! La jeune fille appelait en vain à son secours toutes les imaginations de la douleur et de l'amour : la surveillance muette de sa mère l'entourait comme un réseau. Son esprit allait se heurter de tous côtés à l'impossible.

Alors venaient des désespoirs sans fin. Vaincue parla souffrance, elle allait jusqu'à regretter cet amour qui avait été si longtemps pour elle comme un soleil intérieur; elle demandait à Dieu cette nuit des cœurs froids

et des méchants^ puis-que ceux-là seuls n'étaient point brisés.

Puis succédaient de profonds abattements ! Cessant de se débattre, elle se laissait aller jusqu'au fond de Tabîme^ et ne demandait à Dieu que de pouvoir mourir.

Madame de Solange avait suivi toutes les agitations de cette âme bourrelée d'un œil curieux, comme le médecin qui étudie la crise dont il veut profiter. L'exécution de la menace qu'elle avait faite au marquis entraînait avec elle trop de scandale et de danger pour qu'elle s'y arrêtât. Appeler des tiers à son aide, c'était s'exposer à les avoir pour maîtres ou pour ennemis. Elle préféra tout faire sans bruit, briser la résistance du père et de de la fille en s'armant contre chacun d'eux de leur commune affection, obtenir enfin que Jeanne renonçât au bonheur, sans violence, et pour ainsi dire par compromis.

Mais elle comprit que pour l'amener là, il fallait d'abord la désintéresser de la vie en lui ôtant toute espérance, afin de profiter de l'espèce d'abandon de soi-même qui accompagne les grandes souffrances. Elle savait, en effet, combien l'abnégalion est facile au désespoir, et avec quelle promptitude le premier élan de la douleur nous jette dans le dévouement.

Les circonstances la servirent à souhait pour l'exécution de SOS projets.

Un matin Ton vint avertir Jeanne que sa mère la demandait. La marquise, qui se trouvait dans sa bibliothèque avec maître Durocher, fit signe à la jeune fille de passer dans sa chambre et de lattendre. Celle-ci obéit; mais la vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait été appelé pour son mariage, dont madame de Solange ne lui disait rien depuis huit jours, et que son gort se décidait peut-être dans cet entretien. Poussée par une inquiétude curieuse, elle s'approcha doucement de la portière de tapisserie qui séparait la chambre de la bibliothèque, et prêta l'oreille.

Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses, et elle allait se retirer lorsqu'elle s'aperçut que maître Durocher s'était levé ; la marquise le reconduisait, et tous deux se rapprochèrent.

— Il est donc bien entendu, disait madame de Solange, que vous allez presser la rentrée des cinquante mille livres destinées à M. de Lanoy.

— Je ferai mes efforts, répondit maître Durocher.

— Et vous m'avertirez du résultat de vos démarches?

— Je vous le promets.

Tous deux étaient arrivés près de la portière ; la marquise s'arrêta.

— A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux titres qui m'ont été envoyés dernièrement de province?

— ïl faudrait les examiner^, répondit le notaire; mais le temps me manque.

— Que ne confiez-vous cette besogne à vos clercs? vous en avez d'habiles.

— J'en avais un , répondit Duroclier en secouant la tête; je vous Tai môme envoyé plusieurs fois.

— Envoyez-le-moi de nouveau.

— Plût à Dieu que je le pusse , madame la marquise! mais Jérôme Bouvart n'est plus chez moi.

— Comment cela?

— Je Fai perdu par suite d'un fol amour.

— Dont vous connaissez l'objet? interrompit vivement madame de Solange.

— Non, madame la marquise, mais dont j'ai constaté les tristes résultats. Depuis près de deux mois Jérôme était chaque jour plus sombre et il lui échappait parfois des paroles lugubres...

— Enfin?

— lùifin, il y a huit jours qu'il a subitement disparu.

— Et vous ignorez ce qu'il est devenu?

— J'ai peur de le savoir, au contraire. Soupçonnant quclfiuê acte de désespoir, j'ai pris des informations, et j'ai appris des bateliers qu'un garçon de l'âge et de la tournure de Jérôme avait été aperçu le soir sur le pont de la Tou ruelle.

— Se peut-il?

— Ils Tout \u se promener près du parapet d'un air égarée jusqu'à la nuit.

— Et alors?

— Alors^ madame la marquise^ ils croient avoir entendu la chute d'un corps dans la rivière.

Un cri déchirant et étouffé interrompit maître Durocher; il se détourna étonné et regarda madame de Solange ; mais celle-ci avait feint de ne rien entendre : elle ouvrit la porte de la bibliothèque.

— J'attendrai que vous ayez remplacé ce jeune homme, dit-elle avec un calme souriant. Au revoir, maître, et portez-vous bien.

Le notaire sortit.

A peine eut-il tourné le corridor, que madame de Solange courut à sa chambre, et soulevant la portière, elle aperçut Jeanne étendue sans mouvement sur le parquet.

La douleur qui saisit la jeune fille au sortir de son évanouissement amena une fièvre délirante dont la marquise elle-même fut effrayée. Cette âme, fermée à toutes les affections, n'avait pu soupçonner la force du coup qu'elle portait à Jeanne ; elle en demeura saisie, non de remords, mais d'épouvante. Avec Jeanne périssaient les dernières espérances d'élévation qui frappaient son orgueil. La vie de-Jeanne lui devint plus précieuse que la

d22 NOUVELLES. ^

sienne même^, et cette vanité à Tagonie montra toutes les angoisses de la tendresse. L'ambitieuse pleura des larmes de mère.

Assise au chevet de sa fille, elle épiait ses mouvements, écoutait son souffle, interrogeait les teintes les plus fugitives de son front brûlant. Tous les secours de Tart furent appelés, tous les soins prodigués. Enfin la nature vainquit la douleur même : Jeanne se rétablit.

Pendant que Tétat de la jeune fille avait inspiré quelque inquiétude, madame de Solange avait soigneusement évité tout ce qui eût pu lui rappeler le mariage projeté; mais dès que ses craintes furent dissipées, elle songea à presser l'accomplissement de son projet.

Semblable à un accusé que Ton arrache à la mort pour le conserver aux tortures du bourreau, Jeanne ne revenait à la santé que pour subir de nouvelles persécutions. Le retour du comte de Lanoy, que ses afi'aires avaient appelé en Bourgogne, était prochain et devait la trouver prête à obéir. Madame de Solange eut recours à toute l'énergie de sa volonté pour soumettre cette âme afl'aiblie.

Hélas! la maladie et le désespoir y avaient laissé peu d'éléments de résistance, et désormais, sans intérêt au monde, elle ressemblait à une barque qui a perdu son point d'attache et flotte impuissante à toutes les vagues.

Cependant, bien qu'elle partageât Terreur de M. Durocher, et qu'elle crût à la mort de Jérôme, dont la disparition était l'ouvrage de sa mère . son souvenir lui restait, et elle voulait demeurer fidèle à ce doux fantôme. Mais la marquise savait le moyen de vaincre ses derniers scrupules; elle avait déjà réussi à lui ôter la force en lui ôtant Tespoir; il ne restait plus qu'à lui présenter la soumission comme un sacrifice nécessaire.

Depuis sa convalescence, la jeune fille avait plusieurs fois demandé à voir son père. Cette laveur lui fut enfin accordée.

Ce fut Baptiste qui introduisit Jeanne chez le marquis. Les volets y étaient soigneusement fermés et une lampe de nuit y répandait seule sa douteuse clarté. Mais lorsque les yeux de la jeune fille se furent accoutumés à la demi-obscurité qui y régnait, elle ne put retenir un cri de surprise à l'aspect sombre et dévasté de l'appartement.

Les rideaux, les meubles et les tableaux avaient été enlevés. Une tapisserie, dont les personnages livides semblaient vaciller à la vague lueur de la lampe, garnissait seule la muraille et leur donnait un aspect encore plus sombre. Le bruit des pas de la jeune fille, amorti par un double tapis, n'avait point sans doute été entendu du vieillard, car il resta immobile. Jeanne s'approcha de son lit sans rideaux et put le contempler avec un douloureux saisissement.

ïl était étendu, la tête nue, les yeux fermés et les mains jointes; ses cheveux sans poudre tombaient épars sur ses joues creuses, de longues veines bleuâtres traversaient son front pâle, et ses lèvres desséchées laissaient échapper un souffle entrecoupé.

La jeune fille joignit les mains et se laissa glissera genoux près du lit. Ce mouvement parut tirer le marquis de sa torpeur. Il rouvrit les yeux, souleva la tète et aperçut Jeanne.

Celle-ci saisit une de ses mains, qu'elle couvrit de pleurs et de baisers.

— C'est moi, mon père, dit-elle ; ne me reconnaissezvous point?

Le vieillard la regarda fixement; puis, dégageant la main qu'elle tenait :

— Interdit! murmura-t-il. Plus de soleil... plus de bruit... plus rien!...

— Mon père! s'écria Jeanne épouvantée en se redressant.

Il y avait dans ce cri un effroi si tendre qu'il pénétra jusqu'au cœur du marquis. Il regarda fixement la jeune fille, et un éclair traversa ses yeux.

— Jeanne, dit-il en tendant les bras...

— Oui, mon père, oui, votre Jeanne bien-aiméc, reprit la jeunefille; regardez-moi. Oh ! quevousètes pâle, mon Dieu!

— Ils m'ont interdit, répéta le vieillard.

— Ne le croyez pas, mon père.

— Regarde plutôt, murmura-t-il en promenant les yeux autour de lui... Ils m'ont tout ôté, jusqu'à la chambre où je vivais depuis dix années.

— Cette chambre, vous y êtes ! mon père.

— J'y suis, dis-tu , folle ! Où sont alors mon grand fauteuil, ma bibliothèque , les portraits de ma famille, la pendule d'écaillé que j'aimais à entendre sonner la nuit ! Non! non ! Ils ont mis cette grande tapisserie pour me tromper; mais ceci est une tombe, vois-tu. Fais attention en sortant^ et tu liras mon nom au-dessus. Ils m'ont descendu au cercueil tout vivant, Jeanne, parce que j'étais interdit.

— Oh ! mon père, mon père ! revenez à vous !

— Regarde plutôt, ajouta le marquis en montrant avec une honte presque féminine ses cheveux défaits et son linge souillé, ils m'ont refusé jusqu'aux soins de chaque jour; je ne suis plus pour eux qu'un cadavre.

Et comme si une pensée d'orgueil traversait son affliction :

— Mais il n'importe, continua-t-il d'un ton de triomphe, j'ai refusé de signer, Jeanne. Ah! ah! ah! elle croyait me faire céder comme autrefois, mais pour toi j'aurais résisté à Dieu. Ne crains pas, va, Jeanneton; qu'elle vienne encore, eut-elle la mort avec elle, je

répondrai comme avant : Je refuse ! je refuse ! je refuse!

— Mon père^ s'écria Jeanne éperdue, oh! mon père, c'est moi qui suis cause de tout î Si j'avais obéi , vous seriez encore libre et heureux. Mais vous ne pouvez rester ici, mon père; il faut que vous quittiez ce cachot; vous en avez le droit. Venez !

— Tais-toi, dit le vieillard, dont la préoccupation n'était déjà plus la même; tais-toi; c'est l'heure où il va paraître.

— Qui cela, mon père?

— Plus bas ! plus bas ! Il y a un Dieu même pour les interdits , vois-tu . Ils ont cru m'ôter la vue du soleil ; mais il me visite malgré eux chaque jour.

— Que dites-vous?

— Regarde de ce côté, sous cette croisée : un rayon s'y glissera bientôt... Il ne brille qu'un instant, mais il revient tous les jours et je compte les heures en lattendant. Grâce à lui je sais qu'il y a encore un soleil sur la terre. Mais surtout n'en dis rien à ta mère, Jeanne, n'en parle à personne; ils m'ôteraient mon rayon.

— 0 mon père! dit la jeune fille attendrie, vous souffrez donc bien de votre captivité!

— Si je souffre l ah l tu ne sais pas ce que c'est que cctt(^ nuit et ce silence éternels ! Il y a des instants où je doute de ma vie et où ce lit me paraît un cercueil. Oter

LE MARI DE MADAME DE SOLANGE. i27

ses habitudes à un vieillard, vois-tu, c'est comme si ron voulait changer son cœur de place. Je me cherche moi-même au milieu de cette dévastation. Ils m'ont enlevé tout ce que mon œil connaissait , tout ce qui me rappelait quelque chose. En vidant cette chambre, ils ont vidé ma mémoire; je ne me souviens plus, je ne désire plus , je cherche le monde autour de moi sans le trouver.

— Se peut-il, ô mon Dieu !

— Oh! si je pouvais sortir, reprit le vieillard d'un ton plaintif; une heure...- une minute!... Jeanne, ne peux- tu me délivrer sans qu'ils le sachent ? Le temps seulement de voir le ciel, d'entendre les oiseaux, de sentir un peu d'air dans mes cheveux. Jeanne, faudra-t-il donc mourir au fond de ce sépulcre?

Il avait les mains jointes et sanglotait comme un enlant. La jeune fille éperdue se jeta dans ses bras.

— Non, mon père ! s'écria-t-elle suffoquée de larmes, on vous rendra la liberté, vous verrez le jour.

— Quand cela?

— Sur-le-champ, mon père !

Elle s'était élancée vers la sonnette, dont elle tira vivement le cordon. La porte s'ouvrit, et madame de Solange parut.

— Que mon père soit libre, madame, s'écria la jeune

fille en courant vers elle; je consens à épouser M. de Lanoy.

Huit jours après, les cloches de Saint-Louis sonnaient à pleines volées et une longue file de carrosse assiégeait la porte de Téglise. On y célébrait le mariage du comte avec mademoiselle de Solange.

Près de T autel se tenait le marquis, en habits de fête, regardant la foule parée, respirant l'odeur de l'encens et écoutant le chant des orgues d'un air ravi.

L'union prononcée, au moment où le prêtre se retirait, Jeanne se leva chancelante et comme égarée; mais ses yeux, on se promenant autour d'elle, rencontrèrent le vieillard; elle s'élança vers lui par un mouvement pour ainsi dire désespéré, et, se jetant dans ses bras :

— Réjouissez-vous, mon père, s'écria-t-elle ; désormais vous serez heureux.

De retour à l'hôtel, les nouveaux époux trouvèrent le notaire qui apportait à signer des quittances et actes additionnels. A cette vue les deux familles se séparèrent, par l'instinct de leurs intérêts opposés; les politesses réciproques cessèrent pour faire place à une gravité contrainte, et l'on s'assit, comme des ennemis en présence qui vont discuter les conditions d'un traité.

Maître Durocher commençai lire les différentes pièces de ce ton endormeur dont sa longue expérience lui avait

donné riiabitude. Il savait que peu de patiences pouvaient tenir à la monotonie d'une pareille lecture^ et que l'ennui , en rendant les auditeurs moins attentifs, épargnait de dangereux débats. Mais ni la fatigante lenteur du débit ni Fobscurité de la rédaction ne purent lasser la marquise : elle fit éclaircir plusieurs passages et exigea le retranchement de quelques articles dont elle parut craindre les conséquences. Le comte consentit à tout avec cette nonchalance impertinente qui semble mépriser les détails. Quant à Jeanne, muette, insensible et une main dans celle de son père, elle avait écouté sans entendre et approuva sans avoir compris.

La lecture venait de finir, et le jeune homme dont maître Durocher s'était fait accompagner recueillait les signatures des deux familles ; le notaire se trouva près de madame Solange.

— Vous avez enfin un nouveau clerc? demanda celleci , sans songer à ce qu'elle disait et seulement pour échapper à l'embarras du silence.

— Oui, madame, répondit Durocher; mais je ne désespère point de retrouver l'ancien.

— Gomment? dit la marquise en tressaillant.

— Le cadavre du jeune homme que les bateliers ont entendu tomber dans la Seine a été retrouvé.

— Eh bien ?

— Ce n'était pas celui de Jérôme.

d30 NOUVELLES.

Jeanne^ qui écoutait palpitante^ se leva en poussant un cri.

— Tout le monde a signé, maître Duroclicr, dit la marquise vivement.

Et pendant que le notaire réunissait les actes^ elle saisit la main de Jeanne, et, la forçant à s'asseoir :

— Remettez-vous, madame de Lanoy, dit-elle, votre mari vous regarde !

Le marquis de Solange mourut peu après, et avec lui eût disparu le dernier intérêt que Jeanne conservait dans le monde, si elle ne fût devenue mère. La marquise et le comte, qui poursuivaient de concert leurs plans ambitieux, troublaient rarement sa solitude ; la jeune femme chercha dans ses nouveaux devoirs et dans la piété des consolations qu'elle eût en vain demandées ailleurs.

Cependant les événements ne tardèrent pas à déjouer tous les projets de madame de Solange. Il ne fut bientôt plus question pour la noblesse de conquérir umi plus haute position, mais de conserver celle qu'elle occupait; la révolution commençait !

Le comte, qui avait renoncé aux idées philosophiques dès qu'il avait craint de les voir appliquer, fut un des premiers à invoquer l'appui de l'étranger pour arrêter le mouvement. Chargé par les princes d'une mission

secrète, il partit pour FAllemagne, laissant Jeanne avec la marquise que les déceptions avaient enfin vaincue, et dont les facultés affaiblies s'éteignaient chaque jour.

La jeune femme, au contraire, ne reçut aucune atteinte de ces agitations publiques auxquelles elle demeurait étrangère. Telle on Favait vue quitter Vautel, après son mariage, belle, dévouée, douloureuse, telle on pouvait la voir encore. L'éternelle jeunesse de son âme avait passé sur ses traits : on eût dit une fleur cueillie dans sa première fraîcheur et conservée, par quelque magique puissance, aussi suave et aussi pure.

Elle revenait un jour du quartier Saint-Marceau, où Pavait appelée une de ces bonnes œuvres qu'elle accomplissait avec toutes les grâces du cœur; son carrosse allait traverser la place de THôtel-de-Ville, lorsqu'il fut subitement arrêté par une foule immense qui s'avançait en poussant des cris de triomphe ; madame de Lanoy se pencha vers la glace et demanda au cocher ce qu'il y avait.

— C'est le peuple qui vient de prendre la Bastille, madame, répondit le laquais tremblant.

Dans ce moment une troupe d'ouvriers s'approcha du carrosse, et l'un d'eux ouvrit brusquement la portière. A l'aspect de Jeanne si belle et si triste, il recula involontairement et se découvrit.

— Que voulez-vous? demanda la comtesse dune voix douce.

— Pardon^ madame^ balbutia Touvrier^ mais un des prisonniers que nous avons délivrés vient de s'évanouir.

— Qu'il vienne ! s'écria vivement Jeanne; il y a place ici pour lui.

Ceux qui portaient le mourant s'approchèrent alors et le déposèrent dans le carrosse.

La comtesse avait rejeté Técharpe de soie dont elle était entourée^ et aida elle-même à le placer à ses côtés; maiS; dans ce mouvement;, le tapis qui enveloppait le prisonnier s'entr'ouvrit et permit de le voir. Jeanne ne put retenir un gémissement à l'aspect de ce visage qui n'avait conservé rien d'humain.

Le mourant parut l'entendre^ car ses paupières se soulevèrent;, ses yeux se rouvrirent lentement et restèrent fixés sur madame de Lanoy.

— Vous souffrez bien? demanda celle-ci d'une voix que les larmes rendaient tremblante.

Les traits du prisonnier s'animèrent; il agita ses lèvres, et, faisant un effort :

— Jeanne! murmura-t-il d'un accent confus.

— Vous savez mon nom, dit madame de Lanoy surprise.

— Jeanne! répéta le prisonnier en étendant les mains vers la comtesse.

Lli MAUl DE MADAME DE SOLANGE. 133

— Qui (Mcs-vous? s'écria celle-ci éperdue et les regards fixés sur le prisonnier dans une angoisse de doute impossible à exprimer.

— Jérôme ! balbutia le mourant.

Madame de Lanoy poussa un cri horrible et tomba à genoux devant le prisonnier. Celui-ci se redressa sur son séant, et, laissant aller ses deux bras sur les épaules de la comtesse :

— Jeanne ! reprit-il, je t'ai revue ! Dieu est bon !

A ces mots il retomba en arrière. La comtesse se pencha sur lui, éperdue ; mais, épuisé par de trop longues souffrances, il n'avait pu résister à cette dernière émotion... La joie Pavait tué.

Ce coup inattendu abattit le courage de madame de Lanoy, et la jeta dans une sorte de morne désespoir dont l'amour maternel lui-môme ne put la tirer. Lorsque la tourmente révolutionnaire grandit, elle refusa de quitter Paris, où son nom devait d'autant plus sûrement la compromettre, que l'on savait le comte en Vendée et les armes à la main; aussi fut-elle arrêtée avec la marquise, alors tombée en enfance. Traduites toutes deux devant le tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées à mort et exécutées le neuf thermidor.

Un jeune homme portant le beau costume demi-flamand, demi-espagnol des portraits de Van-Dyck, était assis devant un chevalet et contemplait, d'un œil pensif, une grande toile presque achevée, représentant V Annonciation. Il tenait encore d'une main sa palette et de l'autre des pinceaux qu'il serrait avec une sorte de désespoir contenu. Après quelques minutes de silence.

il laissa tomber pinceaux et palette, joignit les mahis, et des larmes roulèrent dans ses yeux.

Tout à coup la porte de Tatelier s'ouvrit; le jeune peintre s'essuya vivement les yeux^ et se leva avec un mouvement d'impatience ennuyée.

La femme qui venait d'entrer avait la taille épaisse et courte, le visage haut en couleur, et portait le costume des commères flamandes ; on eût dit une des buveuses de Téniers. Elle s'approcha du chevalet en grommelant :

— J'en étais sûre, dit-elle, tu viens encore de travailler à ton image de sainteté, au lieu de terminer les tableaux que l'archiduc Léopold t'a commandés.

Et se détournant vers plusieurs ébauches suspendues à la muraille :

— N'est-ce pas une honte de laisser là, sans les finir, tant de belles choses?

— En etlct, reprit Gonzalès ironiquement, quitter des batailles d'ivrognes et des intérieurs de cuisine pour peindre la Mère de Dieu!

— La mère du diable plutôt! Croyez-vous que

tout le monde ne reconnaîtra pas dans votre madone le portrait de la Catarina? Comment avez-voiis osé donner à la Vierge la ligure d'une danseuse de musico?

— Pourquoi Dieu a-t-il donné à une danseuse de musico la ligure d'une vierge?

GONZALÈS COQUES. i37

— Dites que vous étiez bien aise d'avoir un prétexte pour attirer ici cette fille. Oh! je ne suis point votre dupc^ et je sais pourquoi vous aimez mieux peindre des vierges que des buveurs !...

— Encore, Marguerite! s'écria le peintre.

— Je ne veux plus qu'il entre de femme ici^ continua la ménagère en élevant la voix.

— Vous oubliez que je suis le maître chez moi, Marguerite.

— Et vous, Jean, vous oubliez que je suis votre femme.

— Oh! non, je ne m'en souviens que trop, dit le jeune homme avec colère ; maudit soit le jour où je vous ai rencontrée !

— Ce jour-là vous n'étiez point si fier. Gonzalès tressaillit.

— C'est juste, dit-il amèrement; j'étais alors un mendiant sans asile ; je n'avais pu trouver six rixdalers de mon meilleur tableau, et mon hôtelier venait de me chasser. Oh! je n'ai rien oublié : vous m'avez ramassé dans la rue comme un chien abandonné; vous m'avez généreusement donné chez vous une niche et la pâtée.

— Qui vous parle de cela?

— Vous, Marguerite, vous qui me le rappelez; mais savez-vous ce que je vous ai donné, moi, en retour? Je vous ai donné mes espérances et mes plus beaux rêves;

je suis devenu votre mari^ moi qui aurais pu être votre fils! J'ai travaillé sous vos yeux, comme un ouvrier pour son patron, n'entendant que votre voix grondeuse, ne voyant que votre visage mécontent. Et pourtant je sentais en moi toutes les aspirations de la jeunesse! je rêvais femmes parées, chants suaves, fêtes étincelantes!.. Oh! que de fois, en passant devant le palais de Rubens, en entendant la musique de ses bals, j'ai frissonné de désir et de douleur ! que de fois je suis resté collé à la grille de son jardin, ri-j^ardant les jeunes dames et leurs cavaliers se perdre deux à deux, sous les charmilles!.... Et je n'aurais eu qu'à vouloir pour que la grille s'ouvrît devant moi; car quiconque sait écrire son nom avec un pinceau est le bienvenu chez Rubens, etGonzalès Coques n'est point pour lui un inconnu!.... Mais il eut fallu déranger la vie monotone que vous m'avez faite ; en revenant du milieu de ces femmes aux douces paroles, j'aurais trouvé votre langage plus rude et votre humeur plus pénible : j'ai mieux aimé renoncer au plaisir pour ne pas trop sentir ma tristesse. L'art, d'ailleurs, peut consoler de tout, môme de la jeunesse perdue ; c'est à lui que j'ai confié mes douleurs; mais, pour Dieu! ne cherchez point à m'enlever cette dernière joie, Marguerite; car là où il n'y a plus d'espoir, il n'y a plus de patience.

Ces mots avaient été prononcés avec une aiiHTtunio

profonde et une colère maîtrisée; mais la grosse Flamande ne parut pas les comprendre.

— Qu'est-ce que tout cela signifie? dit-elle; vous vous ennuyez, vous avez envie d'aller au bal; qui vous en empêche ?

Gonzalès fit un geste violent aussitôt réprimé.

— Retournez à votre cuisine, Marguerite, dit-il avec Un désespoir résigné.

Ce calme subit exaspéra La Flamande.

— A ma cuisine ! s'écria-t-elle, suis-je donc une servante et n'ai-je point droit de rester ici, si je le veux?... Oh! je ne suis pas encore si sotte que tu le crois, Jean; au milieu de toutes tes belles phrases, il y a une chose que je comprends, c'est que tu es ennuyé de moi et que tu me voudrais morte... Oui, morte !... Je ne serais plus gênante, alors ; tu pourrais aller aux fêtes de Rubens, te perdre avec les belles dames sous les charmilles, et même les peindre en vierges! Seulement, Jean, quand tu ne m'aurais plus là, il faudrait renoncer à être aussi souvent malade, car les belles dames ont peur de la fièvre et les veilles leur gâtent le teint... Il ne faudrait point leur demander de passer dix jours et dix nuits près de toi ; il n'y a que les servantes comme moi qui peuvent cela!...

— Oui, dit le jeune homme, vous m'avez soigné comme le bourreau soigne son patient, pour avoir la joie de me

tuer ensuite tout à votre aise! Ne suis-je pas^ d'ailleurs, votre propriété; et^ en bonne ménagère, ne devez-vous pas conserver un animal domestique dont on peut vendre les produits? Ce que vous teniez à sauver, ce n'était point ma vie, c'était mon travail.

— Il est beau, ton travail : voilà deux mois que tu n'as pas vendu un tableau ; et cependant on t'en demande de tous côtés; mais tu aimes mieux rester des journées entières devant cette grande toile, regardant les mouches voler et te donnant l'air de penser afin de ne rien faire.

— Allez à votre cuisine, Marguerite, répéta Gonzalès, qui sentait sa patience à bout.

Mais la Flamande avait été blessée au vif, et, comme il arrive toujours en pareil cas, elle sentait sa colère grossir à mesure qu'elle parlait.

— Oui, reprit-elle, ma place est à la cuisine, car c'est celle des honnêtes femmes, et ici on ne reçoit que des filles de joie.

— Allez-vous-en, allez-vous-en, au nom de Dieu!

— Ici, il ne doit y avoir que les ingrats qui oublient ce qu'on a fait pour eux.

— Sor tirez-vous!...

— Que les paresseux ({ui se laissent nourrir par leur femme.

Gonzalès ne put en écoultr davaiilage; il saisit Mar-

guérite par le bras, la poussa rudement dehors, referma la porte à clef et vint se jeter sur un fauteuil à Tautre bout de Tatelier.

C'était la première fois qu'il avait recours à la violence pour échapper aux persécutions de sa femme, et il se sentit à la fois triste et effrayé de ce qu'il venait de faire.

Gonzalès Coques avait épousé Marguerite un peu par reconnaissance, un peu par faiblesse et sans trop calculer les suites d'un pareil engagement. Il est un âge où l'on essaie tout ce qui est nouveau, sans hésitation, où l'on joue son bonheur, sa vie, par indifférence ou curiosité. Gonzalès avait moins regardé son union avec Marguerite comme un mariage que comme une association domestique. Il n'y avait vu, au premier abord, que le moyen de se faire un intérieur où il serait sûr de trouver quelqu'un qui lui tînt lieu de mère et de sœur; il ne tarda pas à voir combien il s'était irompé.

Marguerite l'aimait d'une affection peu élevée, mais entière et dominatrice. Il est rare que l'amour d'une femme déjà vieille pour un homme jeune n'ait point ce caractère tyrannique : il semble que dans les attachements tardifs, la passion veuille se dédommager d'une longue retenue, qu'elle tienne à compenser le temps perdu et à dépenser dans ses derniers élans tout ce qu'elle a économisé de tendresse' et d'exaltation.

ii'^ NOUVELLES.

Malheureusement ces affeclions sont de tristes fleurs d'automne sans charme et sans parfums. La passion n'a de grâce que clans la jeunesse : c'est alors seulement qu'elle est aimable, caressante., car c'est alors seulement qu'elle est heureuse d'elle-même. Aussi les amours venus après l'âge manquent-ils toujours de loisirs et de possession. Le cœur s'y réchauffe comme les vieillards aux derniers rayons de l'été, avec une joie égoïste et puérile; on ne songe qu'à écarter tout le monde de son soleil, tandis que, plus jeune, on eût voulu le faire partager à tous. Heureux encore quand d'extravagantes faiblesses ne viennent pas déshonorer ces liaisons et compromettre par le ridicule la sainteté de l'amour !

Marguerite ne sut point éviter ce dernier écueil. Jalouse et impérieuse, elle poursuivit partout Gonzalès de ses ordres ou de ses plaintes.

Du reste, son penchant pour celui-ci ne manquait point seulement de jeunesse, mais de distinction, et Ton y trouvait, outre l'égoïsme d'une passion tardive, la grossièreté d'une âme plus soumise à l'instinct qu'au sentiment. Ce qu'elle aimait surtout dans Gonzalès, c'était sa jeunesse, sa beauté; c'était peut-être aussi cette faiblesse maladive qu'elle pouvait maîtriser ou soigner, et qui lui donnait ainsi, tour à tour, les plaisirs du despotisme et de la protection.

Or, aucune notiire up ponvnit êfre pins antipathique

GONZÀLÈS COQUBS. 1-13

au jeune peintre. Autant il y avait chez Marguerite de brutalité ignorante, autant il y avait chez lui de susceptibilité délicate; c'était une de ces âmes amoureuses seulement des idéalités ; papillons charmants, mais frêles, qui ne peuvent se heurter à la réalité sans y laisser la poussière de leurs ailes.

Gonzalès Coques ne manquait point pourtant d'énergie, mais c'était une énergie paresseuse à se produire au dehors. Replié sur lui-même, il était capable de tout supporter, pourvu qu'il fallût souffrir et non combattre. Ne sachant point soutenir l'action, la résistance le lassait vite ; aussi n'eùt-il rien accordé à la menaee ni à Tinsulte, mais la tracasserie obstinée finissait toujours par le vaincre.

Là était la cause de la domination presque absolue que Marguerite exerçait sur lui dans tous les détails de la vie, domination facile d'ailleurs, et dont les intelligences supérieures laissent le plus souvent le plaisir aux intelligences vulgaires, soit par indifférence, soit parce que, tourmentées de plus hautes préoccupations, elles dédaignent de combattre pour si peu.

Cependant, depuis que le despotisme de Marguerite s'était étendu sur l'art, Gonzalès commençait à le trouver plus difficile à supporter. Plusieurs fois déjà, lassé de ses accès de jalousie et irrité de ses persécutions, il avait songé à reconquérir son indépendance en quit-

iA% NOUVfiUE».

tant Anvers; mais un Lesoin cVaffection le retenait malgré lui : il avait peur de retomber dans l'isolement qui avait attristé ses premières années. Marguerite était encore le seul être auquel il fût attaché par quelque lien; près d'elle il était malheureux; mais il n'était point seul^ et pour ce cœur plein d'amour^, la solitude c'était le néant.

La dernière scène que nous venons de raconter lui fit pourtant penser de nouveau à la fuite^ et sans avoir pris de résolution, il se demandait comment il pourrait partir et où il devait aller, lorsqu'il entendit frapper doucement à la porte de l'atelier.

— Qui est là ? demanda-t-il brusquement. Une voix douce et un peu tremblante répondit :

— C'est moi, maître.

Gonzalès alla ouvrir, et un enfant d'environ quinze ans, portant un riche costume polonais, entra dans l'atelier.

— Pardon, Antonio, dit le peintre, en passant amicalement la main sur la tête de l'enfant ; .j'avais oublié que ce fût ton jour de leçon.

Antonio leva sur lui un regard triste et qui semblait exprimer un reproche.

— Je ne l'oublie point, moi, dit-il doucement. Gonzalès alla se rasseoir, pensif, et l'enfant s'approcha de lui avec une timidité tendre.

gonzalès coques. 145

— Vous êtes triste, maître !

Jean baissa la tête.

— Je comprends : elle est encore venue ici.

— Oui , dit Gonzalès ; elle est venue me rappeler qu'elle me nourrissait depuis deux mois à ne rien faire; et elle a raison : depuis deux mois je n'ai travaillé que pour Fart ; mes journées et mes nuits se sont consumées ici, devant cette toile, où j'efface chaque matin ce que j'ai peint la veille !... car tous mes efforts sont inutiles, Antonio ; j'essaie en vain de saisir les vagues images qui flottent devant ma pensée : au moment de les reproduire, elles s'effacent et se confondent. Et comment en serait-il autrement? Rien ne me rappelle leur beauté. Je cherche en vain autour de moi des formes à imiter : tout est lourd, grossier, trivial. Oh! pourquoi ne suis-je Pas né en Italie comme nos divins maîtres?.... Pourquoi n'ai-je pas grandi comme eux dans une atmosphère de lumière, d'élégance et de poésie?... Ah ! ils étaient heureux, ceux-là !... leurs âmes n'avaient qu'à refléter la création qui les entourait, et leurs pinceaux qu'à la copier. Ils n'avaient pas besoin, eux, d'inventer le soleil et la grâce. Ils ne prenaient pas pour modèle de Vierge une danseuse ramassée sur la place publique ! Ils peignaient au milieu de fleurs embaumées, de chants mélodieux, de femmes demi-nues; et leur génie n'était que du bonheur !

En parlant ainsi^ Gonzalès s'était approché de son tableau.

— Tout cela est froid et vulgaire, dit-il, en secouant la tète. Mon Dieu ! ne trouverai-je donc jamais le modèle de cette beauté que j'entrevois dans mes méditations? 0 Raphaël! Titien, où sont vos belles maîtresses qui vous ont rendus immortels ?

Il soupira et se tourna vers Antonio.

— Grâce à toi, du moins, enfant, j'aurai trouvé une des formes que j'avais rêvées; regarde, ma tête d'ange est belle, et cependant qu'elle est loin de la tienne! Veux-tu me servir encore de modèle aujourd'hui ?

— Je suis à vos ordres, maître.

Gonzalès reprit sa palette, vint se placer devant le chevalet, et compara les traits de Fange à ceux d'Antonio.

— Que les lignes de ton visage sont nobles ! dit-il en regardent le jeune Polonais avec une admiration complaisante ; que de douceur et de tristesse dans ton regard !... Ah ! si tu avais une sœur qui te ressemblât !...

Il y eut un assez long silence. Gonzalès s'était remis à peindre avec ardeur. Tout à coup la porte de l'atelier 's'ouvrit, et Marguerite parut de nouveau.

— Des gentilshommes espagnols qui demandent à monter, dit-elle brusquement.

— Au diable ! Que veulent-ils ?

— Je ne sais; mais ils sont arrivés en carrosse doré*

GONZALÉS COQUES. 147

— Leurs noms V

— Un seul s'est nommé : c'est le comte de los Cavallos.

Antonio jeta un cri.

— Eh bien, est-ce que vous les connaissez, vous ? demanda Marguerite.

Mais Tenfant ne répondait pas et jetait autour de lui un regard épouvanté. On entendit des voix sur l'escalier.

— Ce sont eux, dit Marguerite en allant ouvrir la porte.

Antonio courut à Gonzalès.

— Je suis perdu !

— Que veux-tu dire ?

— Au nom du ciel, faites-moi sortir sans qu'on me voie.

— C'est impossible.

Les visiteurs étaient déjà sur le palier.

— Cachez-moi, alors, cachez-moi ! s'écria l'enfant éperdu.

— Dans ce cabinet, dit Gonzalès, en le poussant vers un refuge où il ramassait ses toiles.

Dans ce moment, le comte, suivi de deux gentilshommes, parut sur le seuil.

— Voici mon mari, cria Marguerite, en présentant Gonzalès aux visiteurs.

— Bonjour, maître, dit los Gavallos; Riibens nous a parlé de toi et nous venons voir ton musée.

— Regardez, messeigneurs.

Les jeunes gentilshommes se mirent à examiner les toiles suspendues à la muraille et s'arrêtèrent devant les six tableaux commandés pour Farchiduc Léopold.

— Pourquoi diable ne termines-tu pas ces belles ébauches ? demanda le comte à Gonzalès.

— Je travaille à autre chose.

— Oui, grommela Marguerite, à une Annonciation.

— De la sainteté ? mauvais genre^ maître: on ne sait pas où placer cela ; c'est indécent dans une chambre à coucher et triste dans une salle à manger. Et où donc est-elle, cette Annonciation ?

Coques montra du doigt son chevalet et les trois seigneurs espagnols s'approchèrent ; mais à peine le comte eut-il jeté les yeux sur la toile, qu'il s'écria :

— Et, pardieu ! regardez donc, Gabrella; est-ce que vous ne connaissez point cette tête d'ange ?...

— i\Iais c'est la nièce de la duchesse d'Alcanzo, la belle Dolorès.

— Que dites-vous, messeigneurs ? s'écria Gonzalès en s'approchant.

— Ah ! tu mets nos grandes dames dans ces tableaux de sainteté, reprit los Gavallos; mais tu connais donc la duchesse? Je ne t'ai pourtant jamais rencontré chez

elle ; comment as-tu pu faire le portrait cle Dolorès car c'est lui ; la ressemblance est merveilleuse.

— Cette tête d'ange, interrompit Marguerite, qui s'était approchée, mais c'est le portrait du petit Polonais.

— Quel Polonais ?

— Antonio ; il était là tout à l'heure ; où est-il donc passé ?

— Il est sorti, dit vivement Gonzalès.

— C'est impossible : nous l'aurions rencontré dans l'escalier ; il faut qu'il se soit caché.

— Il n'est point ici, vous dis-je.

— Je parie le trouver, moi.

Mais Gonzalès lança à sa femme un regard dans lequel il y avait tant de commandement, qu'elle s'arrêta court.

— Qu'est-ce donc ? demanda le comte; pourquoi nous cacher le jeune Polonais qui a posé pour l'ange ?

— Cette femme est folle, monseigneur, j'ai peint cette tête de souvenir.

Los Cavallos regarda Gonzalès d'un air soupçonneux, prit ses compagnons à l'écart et échangea avec eux quelques paroles à voix basse.

Coques sentit qu'il fallait en finir.

— Messeigneurs désirent^ils encore quelque chose ? demanda-t-il froidement.

Le comte laissa tomber sur lui un coupd'œil hautain.

i50 NOUVELLES.

— Est-ce que nous te dérangeons, maître ?

— Je vis de mon travail, répondit le peintre.

Los Cavallos fit un geste de colère, qu'il réprima aussitôt.

— Nous te laissons alors, dit-il; seulement, prends garde, il en coûte cher quelquefois pour peindre de nobles dames.

Et se tournant vers ses compagnons :

— Allons chez la duchesse, ajouta-t-il ; nous vérifierons la ressemblance de Dolorès avec Fange.

Gonzalès leur ouvrit la porte et les vit disparaître dans l'escalier tournant.

A peine seule, Marguerite s'était avancée vers le cabinet, et s'était trouvée face à face avec Antonio.

— J'en étais sure ! s'écria-t-elle.

— Sortez, sortez, Marguerite ! dit Gonzalès, qui était accouru.

— Pourquoi se cache-t-il ? que signifie tout ceci ? Tout à coup les yeux de la Flamande s'arrêtèrent sur

Antonio ; clic laissa échapper une exclamation, comme si un soupçon tout nouveau la frappait, et, par un mouvement trop rapide pour être prévenu, elle écarta la pelisse de reniant.

— Une femme ! s'écria-t-elle.

Gonzalès demeura immobile et sans voix.

— Une femme ! répéta Marguerite : est-ce bien possi-

GONZALÈS COQUES. i5î

ble ! Ah ! je comprends maintenant 1... Voilà donc les élèves auxquels tu donnes des leçons, Gonzalès ?

— Taisez-vous, Marguerite.

— Ce n'est pas assez pour toi de la Catarina, il te faut des grandes dames !

— Taisez-vous, taisez-vous...

— Et tu crois que je soufl rirai cela ? Non, non, je ne laisserai point changer ma maison en un mauvais lieu.

— Hors d'ici ! s'écria Gonzalès furieux.

— Oui, je m'en vais; mais je reviendrai bientôt avec la duchesse d'Alcanzo !

Elle s'élança hors de l'atelier; la jeune fille fit un mouvement pour la suivre; puis, s'arrètant:

— Qu'importe après tout ! dit-elle.

Et elle s'assit en pleurant.

Pendant toute cette scène, Gonzalès était resté comme frappé de stupeur. Ce qu'il venait d'apprendre était si subit, si inattendu, qu'il avait peine à en saisir le sens. Il entrevoyait un bonheur qu'il n'osait regarder en face, et devant lequel il fermait les yeux. Cependant, quand il se vit seul avec la jeune fille, qu'il entendit ses sanglots, il sentit son cœur se fondre ; il s'approcha de Dolorès et, se tenant devant elle, debout et les mains jointes :

— Senora, dit-il d'une voix suppliante, ayez pitié de moi, car j'ai peur d'être insensé. Je n'ose comprendre

ni croire... Oh ! ne me laissez point de trompeuses espérances, senora ; tout ce qui s'est passé ici est si étrange que j'ai peur de le mal expliquer. Ce déguisement... ces visites... Qu'y a-t-il pour moi au fond de tout cela? Estce un bonheur ou un désenchantement?...

Et comme la jeune fille gardait le silence et que ses sanglots redoublaient, il se mit à genoux devant elle :

— Senora, un mot seulement qui me dise ce qiîe je dois craindre ou espérer... Oh ! regardez, je vous le demande à genoux, senora ; regardez... je pleure !

La jeune Espagnole laissa tomber ses deux bras autour du cou de Gonzalès, et prononça son nom tout bas. Celui-ci jeta un cri de joie.

— Dolorès ! Dolorès ! est-ce donc vrai, mon Dieu ! que vous êtes venue pour moi ? est-ce vrai que vous m'aimez?...

— Gonzalès ! répéta-t-elle, en appuyant sur le

front du jeune peintre sa joue mouillée de larmes.

Celui-ci l'entoura de l'un de ses bras avec délire, et, lui relevant la tête de l'autre main, pour mieux voir :

— Oh ! mon Dieu, dit-il d'une voix brisée de bonheur, tout ceci n'est-il point un songe?... ne suis-je point fou? Moi aimé de vous, Dolorès, de vous noble fille et si belle!... Mais comment cela peut-il être?... Mais ose-

rai-jc vous aimer, moi ? Oh! il me semble que je

ne pourrai que vous adorer comme Dieu! Devant vous.

GONZALKS COQUES. 153

je sens le besoin de joindre les mains et d'être à genoux. Rien qu'à vous regarder, je pleure de joie! Oh! qui vous a rendue si miséricordieuse^ et comment avezvous pu arrêter vos yeux sur moi ?

— Depuis un an, Gonzalès, je vous connais et je vous aime.

— Où m'avez- vous donc vu?

— Au couvent de Sainte-Marie, pendant que vous peigniez votre Samaritaine. Chaque jour, cachée dans les tribunes voilées, je passais des heures entières à vous regarder. Invisible pour vous^ je vivais dans Fintimité de votre cœur; je vous voyais tour à tour le front pâle de désespoir ou lumineux d'enthousiasme; je vous entendais parler à votre œuvre, la louer ou la maudire ; j'assistais enfin à toutes les angoisses de votre inspiration. Quelquefois, quand des curieux venaient vous rendre visite, je vous écoutais parler d'art, de poésie, de religion ; tout ce que vous disiez me semblait nouveau, et cependant je sentais que toutes ces pensées étaient en moi. Enfin, un jour (vous l'avez peut-être oublié, vous), un jeune peintre que vous aviez connu dans votre enfance vint vous voir; vous lui fîtes la confidence de vos souffrances, et je vous connus alors tout entier. Votre ami vous raconta à son tour sa vie : il était, lui, plein de force et d'espoir : on l'aimait! Après lavoir écouté, vous prîtes sa main. « Sois hou-

i 54 NOUVELLES.

reux, Rynold, lui dites-vous... Ah! si une femme m'avait aimé, moi, j'aurais eu du génie. » Et vous pleuriez en parlant ainsi : ce fut de ce jour que je vous aimai.

— Ange! ange! s'écria Gonzalès, en serrant la jeune fille dans ses bras; et je n'ai rien su!....

— Peut-être me serais-je trahie; mais je n'en eus pas le temps. Ma tante, qui était en Espagne, revint et me fit sortir du couvent de Sainte-Marie. Je vous vis alors plus rarement; cependant je vous cherchais partout, et je vous rencontrais souvent sur les promenades ou dans les musées. Mais tout à coup je cessai de vous voir; je fus longtemps avant d'apprendre la cause de votre disparition ; enfin, à force d'informations, je sus que vous aviez fait une longue maladie, que vous étiez encore convalescent!... Je ne pus résister plus longtemps à mon inquiétude. Ma tante, uniquement occupée des plaisirs du monde, me laissait toute liberté. Aidée par ma nourrice qui habite ici proche, je me procurai ce costume, et je me présentai à vous pour prendre des leçons de peinture. Vous savez le reste, Gonzalès. Je vous voyais souvent, je vous entendais parler : j'étais heureuse, et je me serais tue longtemps encore, si le hasard n'avait fait tout découvrir.

— Ah ! ne vous en plaignez pas, Dolorès, car j'aurai dû au hasard la plus belle heure de ma vie. Si vous saviez ce que j'éprouve! je voudrais vous remercier de

mon bonheur, et je ne puis; je suis à vos pieds comme un enfant sans force, sans volonté, anéanti par la surprise et la joie ; je n'ose me sentir vivre, j'ai peur qu'un mouvement ne m'éveille, et je voudrais mourir là en entendant votre voix et en vous regardant.

— Gonzalès, vous m'aimez donc aussi?

— Si je vous aime! Dolorès! mais songez donc que vous n'êtes pas seulement pour moi une femme : vous êtes la réalisation de tous mes espérances, de toutes mes chimères ! Si je vous aime, mon Dieu ! vous qui êtes descendue comme un ange vers le pauvre abanbonné ! mais ne voyez-vous pas que vous êtes tout pour moi maintenant, que je ne puis plus vivre que pour vous et par vous? Ah! béni soit le hasard qui a conduit ici ces gentilshommes!....

— Ah ! vous me le rappelez ; vous m'aviez fait tout oublier; los Gavallos est chez ma tante maintenant.

— Dieu! vous avez raison.

— La duchesse est implacable : elle voudra se venger sur vous de mon amour.

— Que m'importe !

— Songez que Marguerite va les conduire ici. Oh ! ji ne veux pas les attendre, je mourrais de honte et de douleur à leurs yeux; puis, ils me sépareraient de vous, Gonzalès.

— Oh! jamais! s'écria le peintre en l'entourant de ses bras. C'est Dieu qui nous a réunis, nous ne nous

AV}Ct NOUVELLES.

quitterons plus. Tu ne peux rester ici désormais^ Dolorès; eh bien! brisons les liens qui nous y retiennent, renonçons à notre passé et recommençons tous deux une nouvelle vie; que chacun de nous soit à l'avenir pour Tautre un monde et une famille : fuyons ensemble!

On apprit quelques jours après, dans les ateliers (l'AnverS;, que le peintre Gonzalès Coques avait disparu sans que l'on put en deviner le motif. La duchesse d'Alcanzo annonça de son côté que sa nièce était subitement repartie pour T Espagne, où un frère de sa mère rappelait.

Il se répandit bien des bruits sourds de fuite et d'enlèvement; mais la duchesse n'eut pas de peine à les faire tomber. Elle continua à donner à ses amis des nouvelles de Dolorès et à leur montrer les lettres que celleci lui écrivait, disait-elle, d'Espagne, si bien qu'au bout

de quelque temps son absence n'occupa plus personne.

Cependant la duchesse ne négligeait rien pour découvrir la retraite de sa nièce. Les précautions qu'elle avait prises dans le but de cacher sa fuite lui avaient été bien moins inspirées par l'affection que par la vanité. Ce qu'elle voulait avant tout^ c'était cacher qu'une Alcanzo eût pu descendre à aimer un homme du peuple ; car ce n'était point la faute qui la révoltait, mais le choix de l'amant : peu lui importait l'honneur, pourvu que les convenances fussent sauvées ; et Dolorès, épouse de Gonzalès, au lieu d'être sa maîtresse, lui eût semblé encore plus coupable, comme ayant dérogé plus irrévocablement. Peu sévère sur le fond des choses, elle comprenait que l'on accordât des faveurs passagères et secrètes à quelques manants doués d'esprit ou de beauté, mais non que l'on se compromit pour eux. Aussi accusait-elle surtout sa nièce de maladresse, et éprouvait-elle en définitive moins d'indignation que de dépit.

Mais ce qu'elle voulait à tout prix, c'était la séparer de Gonzalès et la faire reparaître avant que quelque circonstance inattendue dévoilât la vérité. Son orgueil y était intéressé; aussi eut-elle recours à tous les moyens pour découvrir les deux fugitifs, mais spécialement à un vieux serviteur de sa maison, dont elle avait éprouvé l'adresse en plusieurs occasions.

Ferez avait été autrefois affidé de l'Inquisition et y

GONZALÉS COQUES. 159

avait acquis cette perspicacité tenace et rusée de tous les gens habiles à Tespionnage. Semblable aux sauvages du Nouveau-Monde, qui retrouvent sur Therbe l'empreinte du mocassin ennemi, il savait découvrir la trace la plus légère, l'indication la plus fugitive : il suivait votre piste, sentait Pair que vous aviez respiré, reconnaissait le mot que vous aviez jeté sur votre passage à un hôte ou à un mendiant.

Du reste, entièrement dévoué aux Alcanzo, Ferez était un de ces vieux serviteurs qui se confondent avec les familles qu'ils servent et en épousent les passions. Tout ce que l'enlèvement de Dolorès avait fait éprouver à sa maîtresse, il en avait ressenti comme le contrecoup; l'orgueil des Alcanzo avait aussi été froissé en lui. Il jura donc de rejoindre la jeune fille, et partit muni des instructions de la duchesse.

Ainsi qu'il l'avait espéré, le talent de Gonzalès l'aida à retrouver ses traces. Celui-ci s'était réfugié à Bruxelles, où il vivait du produit de ses tableaux, qu'il avait soin seulement de faire vendre par d'autres mains; Ferez trouva à Amsterdam plusieurs de ces peintures récemment mises dans le commerce; il remonta d'acheteur en acheteur et finit par arriver à Bruxelles, où il découvrit les fugitifs.

Ses mesures furent aussitôt prises pour enlever Dolorès et se débarrasser de son amant. Il se rappelait son

iGO NOUVELLES.

ancien métier d'affidé de l'Fnquisition^ et s'effrayait peu des moyens violents. Un soir donc que Gonzalès rentrait avec sa maîtresse^ il se plaça sur son passage, accompagné de quelques hommes qui se jetèrent sur le jeune peintre et le frappèrent de plusieurs coups de poignard ; mais des bourgeois, attirés par les cris de la jeune fille, accoururent et forcèrent les assassins à prendre la fuite. Ferez, arrêté par eux, fut jeté dans une prison, d'où il ne sortit qu'au bout de trois mois, et grâce aux démarches de la duchesse d'Alcanzo. Lorsqu'il se retrouva libre, les deux amants avaient quitté Bruxelles.

Il se remit à leur recherche avec une nouvelle ardeur ; mais, instruit sans doute par ce qui lui était arrivé, Gonzalès avait pris ses précautions pour que ses œuvres ne le trahissent plus. Ferez parcourut en vain les boutiques de marchands, demandant des toiles de Gonzalès Coques et proposant de les couvrir d'or ; toutes ses perquisitions furent inutiles ; Gonzalès Coques ne peignait plus !

L'envoyé de la duchesse d'Alcanzo avait déjà parcouru vainement la Flandre, la Hollande, la France, F Angleterre; il revenait à Anvers désespéré, mais visitant pourtant sur sa route les magasins de brocanteurs et prenant toujours des informations. Un jour qu'il se trouvait à Oudenarde, dans l'atelier de Hais, moins célèbre par son talent que par son habileté à trafiquer de

GONZALis COQUES. i61

celui dos autres, ce peintre reçut plusieurs toiles qu'il déballa en présence de Ferez.

— Quelles sont ces peintures? demanda le vieil Espagnol.

— Des merveilles, répondit Hais; des tableaux de fleurs d'un jeune homme qui ne s'est révélé que depuis quelques mois. D'ordinaire les plus grands artistes s'annoncent par des ouvrages imparfaits; celui-ci débute par des chefs-d'œuvre. Il y a dans ses productions la grâce du jeune homme et l'expérience du maître. Du reste, vous en pouvez juger, car j'ai ici sa plus grande et sa plus belle toile.

Hais écarta un rideau et montra à Ferez un grand tableau suspendu à la muraille.

C'était l'intérieur d'une petite chambre pauvre et gaie. Au fond se montrait un lit de serge avec le bénitier et le rameau consacré, plus près deux chaises grossières; sur l'étroite croisée quelques pots de faïence ébréchée, garnis de tulipes variées, et enfin^ au milieu, une corbeille d'osier à demi renversée, et d'où ruisselaient la verdure, les fruits et les fleurs.

— Voyez, dit Hais, que de finesse et d'harmonie ! ce ne sont point seulement ici des fleurs, des meubles, des fruits ; c'est tout un tableau, et cette chambre déserte a son expression comme une tête de Rubens. Farmi tous les peintres de notre temps nous n'en avons eu qu'un

seul, avant celui -ci, qui ait su donner à ses intérieurs cette poésie, et à sa peinture une étoffe aussi précieuse : c'est Gonzalès Coques.

— Gonzalès Coques, s'écria Ferez, vous dites que le faire de ce tableau ressemble au sien?

— Autant que le faire de deux genres différents peuvent se ressembler.

— Et vous appelez ce peintre de fleurs?

— Henri Staubs.

— Où demeure-t-il?

— A Harlem.

— J'achète le tableau, maître Hais, dit Pôrez. Le soir même il était sur la route d'Harlem.

A l'extrémité d'un faubourg de Harlem, et au fond d'un j ardin cultivé par le fleuriste Koffman, s'élevait une maisonnette à demi enfouie dans les jasmins. Elle était composée d'un seul étage, auquel on arrivait par un escalier extérieur, que la vigne ombrageait, entrelacée de chèvrefeuilles roses. C'est là que vivaient Gonzalès et sa jeune maîtresse.

Tous deux avaient été séduits par l'isolement de l'habitation, qui les cachait à tous les regards, et par sa grâce rustique. Gonzalès, en outre, y avait trouvé l'avantage d'avoir toujours sous les yeux les fleurs et les fruits qu'il devait peindre.

Ayant compris, après son aventure de Bruxelles, que

QONZALÈS COQUES. 463

ses tableaux le feraient toujours reconnaître^ il s'était décidé à changer de genre et de nom, afin de donner le change à ses persécuteurs. Il lui en coûta un peu de quitter ainsi une carrière glorieusement conquise pour en essayer une autre incertaine et nouvelle ; mais la sûreté de son bonheur était à ce prix.

Puis, il y avait pour cette âme quelque chose de plus précieux que la renommée, c'était l'art! Peu lui importait, après tout, le bourdonnement des hommes autour de son œuvre ; ce à quoi il songeait, c'était à Tœuvre elle-même. Son amour (si profond pourtant et si délicieux) se confondait dans son cœur avec l'adoration pour l'art. Il n'aimait pas Dolorès uniquement parce qu'elle était douce à aimer, mais parce qu'elle était sublime à peindre. Il songeait moins souvent à son dévouement qu'à son inspiratrice beauté ; et ce qu'il voyait en elle, ce n'é-tait pas seulement une femme chérie, mais une part merveilleuse de la création, quelque chose de saint et de beau qui donnait du génie rien qu'à regarder !

Aussi consacrait-il une partie de ses journées à étudier ses grâces, à les reproduire sur la toile. Il s'inquiétait peu que ses progrès ne fussent point connus de la foule, qu'on n'y applaudit pas ; lui, sentait son talent grandir; il en éprouvait le bonheur; il entrait chaque jour davantage dans la possession de l'art, comme le solitaire pieux dans la possession de son Dieu. Son génie

était plus que du génie^ c'était de la religion. Pareil aux premiers chrétiens qui adoraient le Christ dans les catacombes sans écouter le bruit que Rome faisait au-dessus, il cultivait la peinture sans s'inquiéter de la renommée.

Quant à Dolorès, tout ce que sentait son amant, elle le sentait. Ces deux âmes semblaient s'être fondues dans une même religion ; mais elles étaient arrivées au but par deux points opposés: Gonzalès avait compris Tamour par Tart; Dolorès, l'art par Tamour.

Tout le temps dont le jeune peintre pouvait disposer, il le consacrait à des études sérieuses. Condamné à ne peindre pour les autres que des fleurs ou des fruits, il peignait pour lui des madones, des saintes et des anges. Dolorès lui servait de modèle pour ses travaux, qu'il cachait à tous les yeux, et sa vie s'écoulait ainsi dans une succession d'études ravissantes et d'émotions suaves.

A force d'être grand, son bonheur l'elTrayait parfois ; aussi craignait-il à chaque instant de le voir s'écrouler et y veillait-il avec une fiévreuse anxiété.

Depuis son arrivée à Harlem, il avait tout fait pour s'effacer et empêcher qu'on ne l'entendît vivre. Le marchand qui lui achetait ses tableaux était le seul homme auquel il eût parlé; sa maison, la seule dans laquelle il fût entré. Dolorès était encore plus sédentaire : elle n'allait jamais à la ville et évitait les lieux fréquentés.

Seulement, quand la soirée était belle, elle descendait avec Gonzalès dans les prairies qui s'étendaient devant le jardin du fleuriste ; tous deux cherchaient les sentiers les plus solitaires, et, appuyés Fun sur l'autre, se parlant du sourire, ils s'avançaient à petits pas sur Fherbe fine, cueillant une fleur au buisson, suivant un papillon dans le ciel ou écoutant les oiseaux soupirer dans leurs nids de mousse.

Parfois, après une marche longue, ils s'arrêtaient au fond d une clairière et Dolorès s'asseyait. Alors son amant restait debout devant elle. Les bras croisés et la tète penchée, il regardait le soleil se coucher derrière les arbres, il écoutait les rumeurs du vent dans les feuilles, les chants du laboureur à Thorizon, et au milieu de ces mille harmonies, de ces mille beautés, Dolorès lui semblait la reine de la création.

Puis la nuit descendait lentement ; la lune se montrait à travers les peupliers, et tous deux reprenaient la route qu'ils avaient suivie!.... — Heures d'amoureuses causeries, où l'on ne se voit plus parler, où le bras serre le bras qu'il soutient, où la tête se penche vers la tête aimée et où la confidence plus hardie s'éteint dans un baiser !

Depuis quelque temps, Gonzalès travaillait à une sainte Cécile qui, dans sa pensée, devait surpasser tout ce qu'il avait fait jusqu'alors : c'était la première fois

qu'il éprouvait cette joie de Fartiste qui reconnaît que la vie s'est communiquée à son œuvre. Un jour, après avoir travaillé avec plus d'assiduité encore que de coutume, il sentit le besoin de se reposer et sortit seul. Le marchand auquel il vendait ses tableaux de fleurs lui devait quelque argent ; il se dirigea vers sa boutique pour le lui réclamer.

Une brise légère commençait à tempérer la chaleur du jour; les maisons du faubourg projetaient une ligne d'ombre à l'abri de laquelle on pouvait marcher ; des enfants, assis sur chaque seuil, faisaient leur repas du soir, et les jeunes filles causaient près des fontaines.

Gonzalès s'avançait en promenant autour de lui un regard enchanté : comme tous les hommes que l'étude a tenus longtemps enfermés, il éprouvait, sous le ciel, une ineffable impression de bien-être ; il sentait tous ses nerfs se détendre et son cerveau s'épanouir ; l'air embaumé du soir l'enivrait, ses pieds ne touchaient plus la terre, tout lui semblait rayonner et sourire.

Il traversa ainsi le faubourg et arriva à la boutique de Georges Krab. Le fils du marchand s'y trouvait seul; Gonzalès lui demanda son père.

Il est en haut avec un étranger, répondit l'enfant.

— J'attendrai, dit le jeune peintre.

Et il se mit à examiner les tableaux et les curiosités de tout genre qui garnissaient la boutique de Krab, Un

HONZALÈS COUUJiS. 167

carton rempli de gravures d'après Michel-Ange et Raphaël finit par fixer son attention; il s'assit derrière une grande toile de Rubens placée au milieu du magasin, et se mit à les examiner une à une.

Il y avait déjà longtemps qu'il était là, lorsque des voix se firent entendre sur l'escalier. Une porte de ce côté s'ouvrit, et Georges Krab parut avec un étranger.

— Monte, Williams, dit le marchand à son fils, ta mère a besoin de toi.

L'enfant sortit.

— Voilà les deux tableaux dont je vous ai parlé, continua le marchand, en montrant à l'étranger les deux toiles suspendues au mur.

— C'est bien du même Henri Staubs dont j'ai vu les peintures à Oudenarde ?

— C'est moi qui revends ses tableaux à maître Hais.

— Peint-il autre chose que des fleurs ?

— Non.

— Vous en êtes sûr ?

— Sur.

— Et vous dites que ce Staubs n'habite Harlem que depuis six mois ?

— Environ.

— Quel air a-t-il ?

— C'est un grand et beau jeune homme, un peu pâle,

un peu triste^ les cheveux longs et l'œil doux : plutôt un Raphaël qu'un Rembrandt.

— C'est bien cela. Vit-il seul ?

— Je ne sais ; il ne vient ici que pour m'apporter ses tableaux^ et ne parle jamais de lui. Cependant je me rappelle maintenant que le voisin Ryscoff m'a dit l'avoir rencontré un soir, dans les prairies, donnant le bras à une jeune femme fort belle; la sienne, sans doute.

— C'est cela, c'est cela, répéta Ferez ; il faut que je le voie.

Le marchand regarda l'Espagnol avec étonnement.

— Vous avez donc affaire à lui ? dit-il d'un ton soupçonneux.

— Oui, maître Krab ; où demeure-t-il ?

— Je ne sais pas, répondit Krab sèchement.

— Comment ?

— Maître Hais, à ce qu'il paraît, est las de me payer une pauvre commission sur les tableaux queje lui vends; il veut les avoir de première main.

— Vous vous méprenez, maître ; je ne viens nullement de la part de Hais.

— Alors, c'est pour votre propre compte ? En tout cas, vous pouvez chercher ailleurs des renseignements sur Staubs : je ne suis pas encore assez niais pour donner l'adresse de mes peintres à un brocanteur.

GON'ZALÈS COQUES. 169

— Mais il y a erreur, s'écria Ferez; je ne suis point un marchand de tableaux.

— A d'autres !

— Je vous jure.

— C'est inutile.

Le marchand reconduisait FEspagnol vers la porte.

— Maître, dit Ferez en Farrêtant et regardant autour de lui, je vous donne cent ducats si vous me laites connaître la demeure de Staubs.

Et comme le marchand allait faire un signe de relus :

— Écoutez-moi, ajouta-t-il; il ne s'agit point ici de tableaux, mais d'enlèvement.

— Que voulez-vous dire?

— Je recherche une jeune fille, dont le ravisseur, si je ne me trompe, est votre peintre de fleurs, qui ne s'appelle pas Staubs, mais bien Gonzalès Coques.

— Est-ce possible?

— J'ai tout lieu de le croire ; mais vous pouvez ni'aider à m'en assurer.

— Que faut-il faire ?

— Me mettre à môme de voir la jeune femme avec laquelle votre peintre se promène.

— Ce sera difficile; il habite seul une maisonnette dans le faubourg neuf, sort rarement, et ne reçoit personne.

— Nous nous arrangerons de manière à Ten faire sortir. Je puis compter sur votre discrétion, maître ?

— Gomme moi sur vos cent ducats ?

— En voici la moitié ; le reste après le succès.

— C'est convenu, dit Krab en comptant Targent. Ferez s'approcha des tableaux que le marchand lui

avait montrés, lorsqu'ils étaient entrés, et lut le nom écrit au bas :

Henri Stauhs.

— Oui, oui, murmura-t-il ; tu as cru qu'il suffisait de changer de genre et de signer un faux nom pour me dérouter; mais ce n'est pas d'aujourd'hui que je fais la chasse aux hommes, et je savais bien que je retrouverais ta piste quelque part.

— En effet, dit le marchand qui s'était approché, maintenant je trouve dans ces peintures de fleurs quelque chose de la touche de Gonzalès Coques.

— N'est-ce pas, maître Krab ? Oh ! c'est lui; j'ensuis sûr ! il n'eût pu m'échapper qu'en cessant de peindre et en se perdant dans la foule ; mais ces grands artistes ont besoin de dire ce qu'ils ont dans le cœur, il faut toujours qu'ils soient en correspondance avec le public. Ils croient bien se cacher en changeant d'écriture, et ne songent pas que, tôt ou tard, on reconnaîtra la plume. Adieu, maître, je vais prendre mes précautions, et demain nous nous mettrons en campagne*

En parlant ainsi. Ferez sortit de la boutique, et le marchand le suivit.

Cependant Gonzalès avait tout entendu. Aussitôt qu'il se vit seul, il quitta sa retraite, et, ouvrant une porte de derrière qu'il connaissait, il s'élança hors du magasin, et se mit à courir vers le faubourg neuf.

La conversation qu'il venait d'écouter ne pouvait lui laisser aucun doute : on avait découvert ses traces, et une prompte fuite était devenue nécessaire. Mais cette fuite ne devait le soustraire au danger que pour quelques instants; l'heureux hasard qui l'avait servi ne se reproduirait pas toujours; alors même que Dolorès et lui échapperaient encore une fois aux poursuites des Alcanzo, ne s'y trouveraient-ils pas bientôt exposés de nouveau, et tous leurs soins pour se cacher seraient inutiles. Ferez l'avait dit, le pinceau du jeune peintre devait partout signer son nom!

Il fallait bien que Gonzalès le comprît enfin; il était placé dans l'alternative de renoncer à Dolorès ou de renoncer à l'art ! et pourtant, entre ces deux malheurs, le choix lui paraissait impossible : le peintre et l'amant s'étaient désormais tellement confondus en lui, que, perdre l'une de ses joies, c'était les perdre toutes deux. Que serait, en effet, l'art sans Dolorès, sinon la nature sans le soleil? mais aussi, comment refuser le génie au moment où il allait venir? n'était-ce point là un sa-

crilége qu'expieraient les remords de toute une existence?

Oh ! s'il n'avait fallu que se décider entre la pauvreté et la richesse! entre la vie et la mort!... Mais briser son cœur en deux parts^, et choisir!... Gonzalès devenait fou à cette pensée. Également dominé par ses deux amours, il allait sans cesse de Tun à l'autre ; on eût dit une mère entre deux enfants également chéris et dont un seul pouvait être sauvé. Par instants, Tart était le plus fort; puis Dolorès l'emportait à son tour. Il se débattait en vain au milieu de cette lutte, essayant de remettre la décision à plus tard; une voix qu'il ne pouvait étouffer lui criait de choisir. Il sentait comme un besoin d'embrasser sa situation tout entière ; l'heure de la crise était venue, et son âme se révoltait contre une plus longue incertitude.

Il traversa le faubourg sans rien voir, sans rien entendre, et arriva, éperdu, au jardin du fleuriste. A l'aspect de la maisonnette, il s'arrêta.

Dolorès était là, qui l'attendait, sans doute, et rien n'était encore décidé dans sa pensée ! Il se laissa tomber sans forces sur un banc de gazon ; son incertitude était devenue du désespoir.

Il promena autour de lui un œil égaré : les fleurs fatiguées commençaient à relever leurs têtes ; l'eau des bassins frissonnait sous le vent du soir, et le soleil couchant

étincelait comme un incendie à travers les acacias. Cette beauté de la création saisit Gonzalès.

— Oh ! non^ murmura-t-il^ en étendant les bras, non, je ne renoncerai point à tout cela! Je veux vivre avec les fleurs et le soleil ; je suis peintre, je suis peintre!

Dans ce moment, un chant doux et retenu se fit entendre. Le jeune homme tressaillit, et, écartant avec précaution le feuillage du berceau sous lequel il était caché, il aperçut Dolorès penchée à la fenêtre, et qui semblait interroger la route du regard. La jeune Espagnole tenait à la main un vase de terre commune qu'elle essuyait, en chantant à demi-voix un romancero de son pays...

« Et le pâtre dit à Inès : je vous aime depuis sept ans,

scnora,ct j'ai voulu vous le dire une fois.

» Maintenant, faites venir les soldats du comte votre père» pour qu'ils me chargent de chaînes; appelez le bourreau qu'il mette mes membres à la lortiu'e ; commandez pour moi un cercueil, car je sais que j'ai mérité la mort.

» Inès répondit au pâtre : il sera fait selon votre désir , mais, pour chaînes, vous aurez mes bras; pour tortures, mes baisers, et pour cercueil, le lit nuptial,

» Moi aussi, je vous aime, et, pour vous, je quitterai le château du comte ; j'étais riche, je serai heureuse ; j'étais puissante, je serai aimée.

» J'irai habiter votre cabane. Sanchez, je gardorai avec

VOUS les chèvres dans les rochers ; je serai une épouse laborieuse et soumise, comme il convient.

» Et ne regarde pas si mon front est plus blanc que le tien; il brunira bientôt sur la montagne ; ne t'inquiètes pas si mes mams sont faibles ; elles se fortifieront par le travail ; mais regarde-moi au cœur, Sanchez, car mon cœur est courageux et fort. »

Pendant que Dolorès chantait, une révolution avait semblé s'opérer dans Tâme du jeune peintre. Ses deux mains s'étaient portées à son cœur comme pour en comprimer les battements ; ses lèvres avaient murmuré le nom de Dolorès, et des larmes avaient morille ses paupières. Lorsque la jeune fille eut quitté la fenêtre, il demeura longtemps immobile ; enfin, relevant la tête comme s'il eût pris une résolution, il sortit du berceau, monta l'escalier de la maisonnette et ouvrit doucement la porte.

Dolorès dressait la table pour le repas du soir : à l'aspect de son amant, elle poussa une exclamation de joie et vint se jeter dans ses bras.

— Que tu as tardé ! dit-elle : j'allais devenir inquiète. Gonzalès l'embrassa sans répondre.

— Qu'y a-t-il ? demanda la jeune fille en reculant, tu es pâle.

Il s'assit et attira Dolorès sur ses genoux.

— On a découvert notre retraite, dit-il.

— Dieu !

OONZALÈS COQUES. 475

— L'homme qui a voulu m'assassiner à Bruxelles est

— Ferez!... qui te Ta dit?...

Gonzalès raconta ce qui lui était arrivé chez maître Krab, et la conservation qu'il avait entendue.

— Tu le vois, ajouta-t-il, il faut que je renonce à la peinture ou à toi : le choix est fait.

Et courant à son chevalet, où la sainte Cécile était exposée :

— Je ne suis plus peintre ! s'écria-t-il ; tu m'as sacrifié ton rang et ton honneur, Dolorès, moi je te sacrifie mon art.

Il serra le tableau sur son cœur et y posa ses lèvres.

— Adieu, répéta-t-il, ô ma sainte adorée, qui devais me donner la gloire ! adieu, mon espérance; adieu, mon rêve!

Et saisissant la toile avec rage, il la déchira sous ses pieds.

Deux années s'étaient écoulées depuis le jour où Gonzalès avait fui Harlem, et Ferez avait inutilement continué à le chercher partout. Réfugié dans la petite ville de Garigliano, en Italie, Tamant de Dolorès avait été fidèle à sa résolution : ce n'était plus le peintre Slaubs, mais le vannier Gonzalès Cano.

Cette métamorpliose avait complètement dérouté l'émissaire de la duchesse d'Alcanzo; mais elle avait été fatale à Gonzalès.

Lorsqu'il avait sacrifié la peinture à Dolorès, il n'avait pas compris combien cette résolution lui deviendrait

cruelle; le sacrifice contraire lui eût été peut-être plus facile. La perte de sa maîtresse eiit sans doute brisé son cœur; mais elle ne Teùt point anéanti ; sa douleur eut trouvé à s'épancher dans Tart^ elle eût pu avoir une expression et fût devenue du génie^ tandis que maintenant son amour pour Dolorès demeurait condamné au silence.

C'était seulement en reproduisant les grâces de la jeune Espagnole, en faisant passer son âme sur la toile, que Gonzalès savait dire combien il la chérissait ; plus il la peignait belle et céleste, plus il lui révélait son amour; la voix, pour lui, c'était le pinceau. Aussi, depuis que cette voix lui manquait, il ne savait plus exprimer sa tendresse ; les paroles lui semblaient froides ; elles appartenaient à tout le monde, tandis que son langage d'autrefois n'était qu'à lui !

Ainsi obligé de se taire, sa passion s'oubliait ellemême ; depuis qu'il ne s'occupait plus aussi continuellement de Dolorès, il craignait de l'aimer moins, et cette pensée l'indignait. Il accusait son cœur d'ingratitude, d'insensibilité; il l'interrogeait comme un cadavre dans lequel on cherche à trouver de la vie.

Malheureusement, plus il le torturait ainsi, plus il le sentait refroidir. Dolorès était toujours ce qu'il aimait le plus au monde, mais il aimait moins toute chose ; il y avait en lui comme une source amère qui coulait

sans cesse et empoisonnait ses Joies ; il sentait enfin une sorte d'impuissance à désirer et à vouloir qui n'était autre chose que Tincapacité du bonheur.

Sa position matérielle ajoutait à ses souffrances. Il avait été habitué au travail capricieux de Tartiste, aux gains faciles, et il se lassait d'un labeur assidu qui lui apportait à peine chaque jour de quoi vivre le lendemain. Élevé au milieu d'ateliers tapissés de peintures, d'armes, d'étoffes précieuses, et accoutumé depuis l'enfance à tout ce qui était éclat et couleur, il sentait ses yeux blessés par la nudité de sa nouvelle demeure ; la tristesse monotone de ces murailles blanchies se communiquait à tout son être.

Dolorès s'en était aperçue avec une surprise douloureuse. Pour elle, l'indigence n'avait rien d'amer; son amour enrichissait tout ; il illuminait sa cabane et en faisait un palais de fées ; non qu'il fût plus sincère que celui de Gonzalès, mais il était unique. Aucune autre passion n'y faisait obstacle, il n'y avait pour cette vie qu'un courant et qu'une étoile.

Puis son âme était jeune; elle n'avait rien perdu de sa première souplesse, tandis que celle de Gonzalès avait vieilli dans les épreuves. Le bonheur lui était venu trop tard ; c'était maintenant un malade chez qui la joie elle-même éveillait un frisson douloureux.

Un jour que Dolorès était sortie pour rapporter quel-

ques ouvrages de femme à la comtesse d'Apani^ qui li-abitait une villa près de Carigliano^ Gonzaiès vint s'asseoir seul au seuil de sa cabane. Depuis qu'il ne peignait plus^ sa seule joie d'artiste était de contempler la campagne, et de voir les jeunes Napolitaines gagnant la ville avec leurs corbeilles de fruits, ou agenouillées aux pieds des madones. Il trouvait là tout ce que l'école d'Italie avait fait passer dans sa peinture : c'était un tableau immense qui comprenait tous les autres, et devant lequel il s'oubliait des heures entières.

Il l'admirait déjà depuis longtemps, lorsqu'une main folâtre se posa sur ses yeux, comme un bandeau; le jeune homme la reconnut et la baisa.

— C'est toi, Dolorès?

— Oui, moi, mon Gonzaiès; mais lève donc la tête... ne vois-tu pas dans mes yeux que je t'apporte une heureuse nouvelle ?

— Laquelle?

— Oh! tu attendras... je suis venue en courant; laisse-moi respirer et fais-moi une place près de toi.

Gonzaiès l'assit sur ses genoux.

— Qu'y a-t-il donc, joyeuse messagère? voyons.

— ïu sais que je viens de voir la comtesse d'Apani ? et nous avons causé longtemps. Elle m'a appris que la jeune fille qui veillait chez elle à tous les travaux de

l'(;mmc était partie, et elle m'a proposé de la remplacer.

— Toi, s'écria Gonzalès, au service de la comtesse !

— Pourquoi non ?

— Oublies-tu qui tu es, Dolorès?

— Je suis la bien-aimée d'un vannier.

Gonzalès la pressa contre sa poitrine en soupirant.

— Mais ce serait nous séparer, dit-il.

— En vérité!.... Croyez-vous que je n'y aie point pensé, signer Cano?.... c'est la première chose que j'ai objectée à la comtesse. — Eh! mon Dieu! m'a-t-elle répliqué, ton mari écrit bien, j'ai vu les mémoires qu'il envoie à ses pratiques; le comte a justement besoin d'un copiste, il le prendra.

— Et qu'as-tu répondu?

— J'ai accepté.

— Y songes-tu? Nous, attachés à la maison du comte... sous ses ordres... presque ses valets... Je ne pourrai m'y décider.

— Oh! ne dis pas cela, Gonzalès; tu accepteras, car je le désire, et tu ne voudrais pas me refuser. N'aie pas plus de fierté que moi, ami. Que t'importe d'être le vannier Cano ou le copiste du comte d'Apani? Il ne faut point être orgueilleux avec le bonheur, et là tu seras heureux, Gonzalès : les murailles de cette pauvre cabane n'attristeront plus tes regards; nous habiterons,

dans le parc^ la joyeuse maisonnette que nous avons tant de fois regardée et enviée en passant sur le chemin; tu vivras au milieu des fontaines de marbre, des tableaux, des statues, de tout ce que tu aimes et qui te manque maintenant. Puis, songes-y, nous nous assurons un asile. Si jamais nous étions découverts, le comte nous protégerait. Oh ! ne refuse pas, je f en conjure.

Dolorès avait passé ses deux bras autour du cou de son amant, et levait sur lui des yeux pleins de prière.

— Qui pourrait te refuser ? dit-il avec enchantement; nous irons chez le comte.

Le lendemain , tous deux se présentèrent à la villa Apani. C'était la première fois que Gonzalès y entrait; il fut frappé de sa grandeur et de sa richesse. A l'aspect des fresques qui ornaient le vestibule, il sentit son cœur battre et ses yeux se voiler : c'étaient, depuis trois ans, les premières peintures qu'il voyait.

On leur fit traverser plusieurs salles, une porte s'ouvrit : ils se trouvèrent en face du comte et de sa femme.

— Voilà votre copiste et ma femme de charge, dit celle-ci. ^

Gonzalès salua; mais ses yeux, en se levant, tombèrent sur une grande toile placée au fond de Tappartement.

— Un Gorrége ! s'écria-t-il.

tS2 NOUVELLES.

Dolorès pâlit.

— Pardieu! dit le comte, vous êtes connaisseur, signoi Cano. Gomment avez-vous appris à distinguer si Menla touche des maîtres?

^— En regardant, répondit Gonzalès.

— Et où avez-vous vu leurs tableaux?

— Chez les marchands et dans les musées.

Le comte ne le pressa point davantage; il lui fit quelques questions, lui donna ses ordres et rengagea à aller prendre possession avec Dolorès du logement qui leur était destiné.

Mais la vue de cette peinture du Corrége avait troublé Gonzalès jusqu'au fond de l'âme. Tant qu'il n'avait vu que la nature, sa passion s'était agitée sourdement en face de cet immense et écrasant chef -d œuvre ; elle était demeurée comme immobile d'impuissance et absorbée tout entière dans une incessante contemplation ; la sublimité du modèle ôtait même le désir de l'imitation; l'aspect de ce tableau du Corrége, au contraire, le rendit à toutes ses préoccupations d'autrefois. C'était comme un témoignage de ce que pouvait l'art, une leçon qui révélait les moyens d'atteindre le but.

L'amour de Gonzalès pour la peinture se réveilla, accru de toutes les contraintes qu'il s'était imposées longtemps. Ce fut comme un long jeûne dont cette imagination ardente voulait se dédommager enfin. U n'y

O0N7ALKS noOUES. 183

eut plus pour l'amant de Dolorès ni calme, ni joie, ni sommeil. Il voulut lutter contre ses tentations, mais en vain : une fièvre de désir, de douleur et de colère s'était emparée de lui ; le tableau du Gorrége était un talisman fatal dont il ne pouvait vaincre la puissance; il y songeait sans cesse ; la nuit, il le retrouvait dans ses rêves ; ilcroyaij entendre des voix mystérieuses qui lui criaient : Regarde/ regarde! Souvent, au point du jour, pendant que Dolorès dormait encore, se levant éperdu, il se glissait comme un criminel le long des murailles de la villa, franchissait une fenêtre, pénétrait sans bruit jusqu'à la salle où l'œuvre merveilleuse était exposée, et demeurait là, muet, l'œil fixe, jusqu'à ce que les premier bruits du matin le forçassent à fuir.

Cette visite redoublait chaque fois son exaltation; il le savait et ne pouvait s'empêcher de le faire. Semblable à ces hommes qui redoutent l'ivresse et y retombent toujours, il revenait chaque jour attiser ses désirs devant la magique peinture.

Ces émotions ne tardèrent pas à altérer gravement sa santé. La vie de Gonzalès avait toujours été menacée, et la joie inespérée que lui avait donnée i'amour de Dolorès avait pu seule conjurer la mal^^idie; le bonheur lui avait tenu lieu de santé; mais avec celui-ci cessa le prodige, et le mal fit des progrès rapides. Chaque jour ses forces diminuaient: cependant j a-

mais la vie n'avait été pour lui si douce, si facile : tout le monde l'aimait à la villa Apani, le comte le laissait libre, et ses journées s'écoulaient à se promener sous les bosquets de lauriers, à lire auprès des cascades, ou à cultiver des fleurs. Mais ces loisirs mêmes entretenaient son mal et lui étaient funestes. Uniquement préoccupé de son rêve, il ne voyait que lui sous les bosquets, près des cascades et au milieu des fleurs. Le médecin du comte avait vainement été appelé pour lui donner des soins, tous les remèdes avaient échoué contre la langueur à laquelle il succombait.

Dolorès ne négligeait rien pour pénétrer la cause de ce mal secret. Elle avait redoublé d'afi'ectioD, elle avait interrogé Gonzalès; tout avait été inutile : il avait refermé son âme sur son désespoir! Aussi tendre près de la jeune fille, il continuait à lui sourire, mais de ce pâle sourire qui glace. Celle-ci renonça à obtenir de lui une confidence qu'il paraissait décidé à refuser; mais elle se mit à scruter toutes ses paroles et tous ses mouvements, espérant découvrir, à force de surveillance, ce qu'il lui cachait.

Une nuit, elle crut entendre quoique bruit et se réveilla en sursaut. Gonzalès nétait plus là! Effrayée, elle se leva en l'appelant, et courut à la pièce voisine ; mais elle s'arrêta muette sur le seuil.

Debout devant le mur que la lune éclairait, commo

devant une toile préparée, Gonzalès faisait le geste de peindre. Par instants il s'éloignait pour juger de Teffet de son tableau. Son front étincelait d'enthousiasme, et ses lèvres murmuraient des paroles interrompues.

— Courage!.... j'ai trouvé ton secret, Gorrége je

trouverai le tien, Raphaël c'est le même Mêler

ses couleurs à un rayon de soleil Regardez.... c'est

» cela!.... '

Il fit quelques pas en arrière ; sa figure s'illumina d'une joie céleste, et ses mains se joignirent.

— Enfin, mon Dieu ! enfin, murmura-t-il.

Il demeura assez longtemps immobile, puis relevant la tête comme s'il sortait d'une profonde rêverie, il s'avança vers le mur, fit le mouvement de fermer un rideau sur sa peinture imaginaire, et s'avança vers l'autre chambre.

Ce qu'elle venait de voir avait tout révélé à Dolorès ; elle résolut de sauver Gonzalès à tout prix.

Dès le lendemain, elle demanda à voir la comtesse; elle la trouva causant avec son médecin.

— Que veux-tu donc, mon enfant, dit celle-ci, et pourquoi es-tu ainsi tremblante?

— Signera, répondit Dolorès, je viens vous confier un secret.

Le médecin voulut se lever.

— Hestez, signor Juliano, continua-t-elle, vous aussi, vous devez tout savoir.

Alors, les yeux baissés, pâle de honte et la voix étouffée, elle raconta son amour pour Gonzalès, comment celui-ci avait renoncé à son art^ et comment cette résolution le faisait mourir. Quand elle eut achevé, elle joignit les mains, et laissant couler ses larmes :

— Maintenant, ajouta-t-elle, ayez pitié de moi et sauvez-le. Je ne veux pas qu'on m'arrache à lui, mais je veux qu'il vive. Vous êtes puissante, signora; chez vous, on n'osera pas nous faire violence : cachez-nous ici, et je serai votre esclave soumise, et Gonzalès tapissera votre palais de chefs-d'œuvre.

Dolorès était tombée aux pieds de la comtesse. Celleci, tremblante de surprise et d'émotion, s'efforça de la relever avec de tendres paroles ; mais la jeune fille éperdue restait à genoux en répétant :

— Ne me refusez pas ! oh ! ne me refusez pas !

— Qui aurait le courage de vous refuser, pauvre enfant? dit la comtesse. Rassurez-vous; Gonzalès reprendra ses pinceaux, et vous trouverez ici, tous deux, un asile sûr; mais de grâce, relevez-vous.

— Oh! non! non! s'écria la jeune fille, en couvrant de baisers la main de la comtesse; laissez-moi à genoux pour vous remercier, signora. Oh ! répétez-moi que Gonziilès pourra peindre : c'est sa vie, signora. Vous le

voyez, depuis qu'il a brisé ses pinceaux, il est plus faible, plus pâle chaque jour....; et si je le perdais oh!

si je le perdais!...

— Ne craignez point cela, enfant, nous le sauverons; n'est-ce pas, docteur, que nous le sauverons?

Le médecin fit, avec hésitation, un signe affirmatif. A ce geste, Dolorès se dressa sur ses genoux, droite et pâle

— Ah ! s'écria-t-elle, il est perdu !

— Je n'ai pas dit cela, répliqua Juliano embarrassé.

— Il est perdu ! reprit Dolorès en se levant d'un bond ; votre geste Ta dit. Oh ! ne me cachez pas la vérité. N'est-ce pas qu'il est perdu? Depuis longtemps vous ne reveniez plus le voir ; vous l'aviez donc abandonné ? 0 mon Dieu ! n'y aurait-il plus d'espoir? Mais c'est impossible, depuis quelques jours il cause, il sourit, il est presque bien portant.

Et comme Juliano restait les yeux baissés, sans répondre :

— Ah ! reprit-elle, j'y pense maintenant : on dit qu'il y a des maladies où l'on est mieux ainsi aux derniers instants.... Est-ce la vérité?

— C'est la vérité.

La jeune fille retomba à genoux en se tordant les mains ; puis, comme si son cœur se fût refusé au désespoir, elle reprit :

i88 NOUVELLES.

— Mais maintenant vous connaissez la cause de son mal, signor Juliano Vous êtes habile...; vous le guérirez... Oh ! dites qu'on peut le guérir.

— Il est trop tard !

Dolorès jeta un cri. Au même instant, la porte de la chambre voisine s'ouvrit, et Gonzalès parut, l'œil étincclant.

— Trop tard! répéta-t-il; des pinceaux alors, donnezmoi des pinceaux,

— Ah! c'est moi qui t'ai tue, dit Dolorès en se jetant dans ses bras.

— Des pinceaux! des pinceaux avant de mourir! répétait Gonzal-ès avec égarement... Je viens de voir le Corrége.... là, près de son tableau....; il m'a parlé... Moi aussi, je suis peintre!

Il voulut faire quelque pas en avant; mais il chancela, s'appuya au mur et s'évanouit.

On le transporta chez lui, où il reprit bientôt ses sens; il était en proie à une fièvre ardente. Il voulut qu'on lui apportât tout ce qu'il fallait pour peindre; toile, pinceau^^, palette, il toucha tout avec une joie d'enfant : il respirait avec délices ce parfum d'atelier qiril n'avait point senti pendant deux longues années. Lorsque le chevalet eut été approché, il se dressa sur son lit, pria Dolorès de se placer à quelques pas, etse mita peindre.

On eût dit qu'une puissance surnaturelle était descendue en lui, et qu'il agissait sous son influence, sans avoir conscience lui-même de ce qu'il faisait. Sa main n'avait ni hésitation ni tremblement; la toile, sous son pinceau, s'animait comme par enchantement. Le comte et Juliano, placés derrière lui, ne pouvaient retenir, par instants, leurs cris d'admiration; mais Gonzalès ne les entendait pas. Les cheveux en désordre, l'œil étincelant, il peignait en chantant les airs de son enfance, oubliés depuis longtemps, et qu'il retrouvait alors comme par miracle.

Tout à coup, au milieu de ces chants qui semblaient murmurés par instinct, le romancero favori de Dolorès se fit entendre :

« Moi aussi, je vous aime, et pour vous je quitterai le château du comte. J'étais riche, je serai heureuse ; j'étais puissante, je serai aimée.

» Et ne regarde pas si mon front est plus blanc que le tien : il brunira bientôt sur la montagne ; ne t'inquiète pas si mes mains sont faibles, elles se fortifieront par le travail ; mais regarde-moi au cœur, Sanchez, car mon cœur est courageux et fort. »

Les premiers vers avaient été chantés par le mourant

comme une vague réminiscence, mais insensiblement

ses souvenirs semblèrent se réveiller.... et il s'arrêta,

— C'est Dolorès qui chantait cela à Harlem, dil-il... le jour où je lui ai promis de ne plus peindre.

Et apercevant les pinceaux qu'il tenait à la main :

— Malheureux! j'ai manqué à ma promesse.... Ferez va venir... il va nous reconnaître... Fuyons... fuyons...

U^ voulut faire un mouvement pour s'échapper; le comte et Juliano le retinrent.

— Les voilà ! s'écria-t-il ; Dolorès... cache cette toile... déchire-la... déchire-la!...

Il fit un effort pour saisir lui-même son tableau; mais à peine sa main Teut-elle touché, qu'elle s'arrêta comme impuissante à consommer celte destruction. Ses deux bras se roidirent dans un geste de douleur et de prière, il retomba en arrière avec un soupir, et ses yeux se fermèrent pour toujours.

LES EAUX D'ABxVNO

Deux hommes étaient assis sous un berceau de vigne, les coudes appuyés sur une table rustique, et fumant des cigarettes parfumées.

Le plus vieux, qui paraissait avoir environ quarante ans, était grand et pale; son costume, riche, quoique simple, avait quelque chose de grave et presque d^militairo; quant au plus jeune, il se faisait reniar-

quer par Télégance débraillée alors à la mode en Italie comme en France. Ce fut lui qui reprit la conversation évidemment tombée depuis plusieurs minutes.

— Ma foi, mon cher Alticri, dit-il en secouant délicatement la cendre de sa cigarette, je ne m'attendais pas au plaisir de vous rencontrer en venant aux eaux d' Abano.

— C'est cependant la place d'un malade. Le jeune homme regarda le comte.

— En effet, reprit-il, je vous trouve changé ; vous êtes encore plus pâle que de coutume. Avez-vous consulté les médecins ?

— Oui.

— Que vous ont-ils dit ?

— Ce qu'ils disent toujours. L'hiver ils m.e promettent la guérison pour l'été prochain ; l'été ils me la promettent pour l'hiver: les docteurs de Milan me conseillent Fair deNaples, et les docteurs de Naples l'air de Milan ! Je me laisse conduire, je fais ce qu'ils veulent, et j'achève tranquillement de vivre.

— Allons donc, quelle idée ! est-ce qu'on meurt à votre âge ?

— Quelquefois, murmura Alfieri d'un air pensif et en baissant la tête.

— Parbleu, j'y suis ! s'écria le jeune homme, je parie que vous pensez à la prédiction de votre vieille sorcière?

LES EAUX It'AlUNO. 103

-— Ai -je tort, Celini ? Je n'avais que douze ans lorsque cette femme m'a annoncé tout ce qui m'est arrivé depuis. Elle m'avait averti que je quitterais le Piémont, que je deviendrais poète, que mon nom serait célèbre.

— Et que vous deviez mourir à trente-cinq ans ? Qui ne connaît cette histoire ? Vous avez fait sur cette prédiction un sonnet que toute l'Italie sait par cœur. Mais, que diable ! vous avez trop dé raison pour être superstitieux !

Le comte soupira sans répondre, et il y eut un moment de silence.

— Voulez-vous savoir ce qui vous tue ? reprit Celini ; c'est votre isolement. Au fond, vous n'êtes point malade.

— Les médecins me l'ont déjà assuré, répondit le comte en souriant, et je sais que je mourrai très-bien portant.

— Pourquoi ne pas vous distraire ? Quand vous avez quitté Milan vous parliez de voyager; je vous croyais en Espagne.

— J'en viens.

— Ah !... Vous deviez aussi visiter la France?

— J'en viens.

— L'Allemagne ?

— J'en viens -

Celini le regarda entre les deux yeux.

T- Mais vous venez donc de partout? s'ccvia-t-il, Au

lOi NOUVELLES.

fait^ je me rappelle que vous êtes un voyageur expéditif; vous visitez les pays au galop de voire cheval '.Mais vous ne devez avoir rien vu.

— Pardonnez-moi; j'ai vu des montagnes^ des routes, des villes, et, au milieu de tout cela, beaucoup d'hommes qui s'agitaient pour ne rien faire.

— Et qu'avez-vous remarqué ?

— Trois institutions fort belles : la schlague en Allemagne, la police en France et l'inquisition en Espagne.

— Vous serez toujours le même, dit Gelini en riant : misanthrope et républicain; un vrai descendant de Brut LIS devenu sujet du pape.

Puis, prenant un ton plus sérieux ;

— Savez-vous, Alfieri, que vous ne méritez pas les faveurs dont le sort vous a comblé ? Tous nos théâtres retentissent de vos triomphes; l'Italie entière a les yeux sur vous, vous êtes noble, riche, encore jeune, et vous paraissez mécontent de vivre !... Que pouvez-vous donc désirer pour être heureux ?

— Mon Dieu, qui sait ? quelque chose, peut-être, que possède le dernier de ceux qui me regardent du milieu de la foule : un bonheur obscur, une maisonnette cachée dans les arbres, et une femme aimée assise sur mes genoux.

— Mais, tout cela, qui vous empêche de l'avoir ? Alfieri haussa légèrement les épaules eu soupirant.

LES EAUX d'ABANO, 105

—Vous oubliez que le hasard a l'ait de moi un homme céUbre, dit-il^ et un homme célèbre est un animal rare que chacun veut voir. Je cherche vainement l'ombre : il lautque jevive perpétuellement en plein jour et en représentation. Tout le monde se croit le droit de regarder jusqu'au fond de mon existence ; mes livres sont comme des laquais, qui crient partout mon nom devant moi. Dès que je parais, adieu la libre causerie ; chacun se hausse sur la pointe du pied, pour me voir par-dessus l'épaule de son voisin. En ma présence, les femmes se taisent par crainte ou posent par vanité. Vous le savez, d'ailleurs, Gelini, élevé au fond des montagnes, longtemps étranger au monde, j'y apporte une tristesse embarrassée . Tous ces regards qui sont sur moi me gênent, me font souflrir ; ne pouvant distinguer la sympathie véritable de la curiosité, je me tiens à l'écart et je garde le silence. On me trouve hautain quand je ne suis que malheureux ! Ah ! pauvre et obscur, je pourrais croire à rintérôt que l'on me témoigne, tandis que maintenant je doute toujours de la sincérité d'une affection et je ne sais jamais si c'est moi que l'on aime ou si c'est ma position.

— Je comprends ; vous êtes malheureux comme un roi.

— Vous croyez plaisanter, mais c'est la vérité. Lorsque je suis arrivé ici, j'espérais échapper à ces ennuis ;

pendant quelques jours, j'ai pu vivre comme tout le monde, d'une vie libre et simple, j'étais heureux !.., Lorsque l'arrivée d'un homme qui m'avait aperçu je ne sais où a tout détruit.

— Voyez pourtant l'injustice du sort, dit Celini ; votre célébrité vous gêne, et moi j'ai beau travailler, je reste plongé jusqu'aux oreilles dans mon obscurité.

— C'est de votre faute, vous ne faites rien sérieusement.

— Pardieu ! il s'agit bien de cela; oubliez-vous que je suis aux gages d'un impressario, obligé d'avoir trois actes d'esprit tous les mois. Vous ne savez pas ce que c'est que les théâtres, mon cher ; des espèces de cabarets où l'on tire son génie à la clef...

— Au risque de trouver bientôt la lie.

— C'est précisément ce qui m'est arrivé; j'ai véculongteinps sur une douzaine d'idées... Vous savez, une idée, cela peut se présenter de mille manières : on met le commencement à la fin, le milieu au commencement, et le public appelle cela de la fécondité ! Je suis allé ainsi trois ans; mais à la fin on s'estaperçu que je donnais du drap retourné pour du drap neuf : on a sifflé !

— Et comment avez-vous fait ?

— Ma foi, quand j'ai vu qu'il fallait trouver du nouveau, je me suis décidé à voyager pour régénérer mes inspirations et chercher des sujets; si bien, mon cher

LES EAUX D'ABANO. 497

comte^ que ce n'est pas moi dans ce moment, mais le théâtre de Milan qui est malade et qui prend les eaux.

— Et vous pensez que ce moyen vous réussira ?

— J'en suis sûr. Il y a foule à Abano, je ne puis manquer de rencontrer des originaux, d'entendre des anecdotes, de découvrir des intrigues; il se joue ici cinquante comédies par jour, et autant de drames; ce sera bien le diable si je n'en devine aucune : d'autant que je compte adopter le rôle d'espion.

— N'avez-vous encore rien trouvé ?

— Vous croyez rire... parce que je ne suis arrivé que depuis hier; eh bien ! si je vous disais que je suis déjà sur la voie d'une intrigue !

Alfieri fit un geste d'incrédulité.

— Écoutez, dit Celini en baissant la voix, hier, fort tard, ne pouvant dormir, par suite de l'agitation du voyage, je suis descendu au jardin; vous connaissez le petit pavillon qui se trouve au bout?

— Oui.

— Eh bien! je venais d'y arriver, et j'allais passer outre, lorsque j'entends tout à coup une porte ou une fenêtre se refermer brusquement; je me détourne, et je me trouve face à face avec un inconnu.

— Que dites-vous?

— A ma vue, il s'arrête court, fait un mouvement

comme pour me parler^ puis paraît se raviser, tourne le dos et disparaît.

— Avez- vous vu ses traits?

— Comme je vous vois; il faisait un clair de lune admirable.

— Alors, vous pourriez le reconnaître?

— C'est déjà fait.

— Comment?

— Ce matin, je Fai retrouvé parmi les baigneurs.

— Vous savez son nom?

— On Fappelle Marliano.

Le comte se leva vivement.

— Ètes-vous sur qu'il sortît du pavillon? s'écria- t-il. — Je ne puis l'affirmer; mais cela se pourrait.

— Et c'est bien au bout du jardin, près des peupliers, que vous l'avez rencontré?

— Sous les fenêtres de la marquise d'Alcanzo.

Alfieri devint pâle; ses lèvres s'agitèrent convulsivement ; mais il maîtrisa presque aussitôt son émotion et se rassit.

— Vous voyez que je n'ai pas perdu mon temps, continua Celini, qui, tout entier à son récit, n'avait point pris garde au trouble du comte. Je suis sur la voie d'un imbroglio amoureux qui peut me fournir d'excellentes scènes. J'avais déjà remarqué ce Marliano pour sa laideur; il a l'air du mauvais larron. En le voyani suivre

LES EAUX D*ABANO. 100

partout la marquise, qui a l'air de ne pouvoir le souffrir, j'avais cru d'abord que c'était son mari ; mais on m'a détrompé; ceci est un secret qu'il faut que vous m'aidiez à éclaircir.

Il y en avait un, en effet; mais ce n'était point de ce jour que le comte en cherchait l'explication. Gelini était loin de soupçonner tout l'intérêt que ce mystère avait pour lui, et dans quelles angoisses son récit venait de le jeter.

La marquise d'Alcanzo était arrivée à Abano, seule et malade, depuis environ trois mois. Alfieri avait alors affecté de la fuir, et n'avait négligé aucune occasion de lui témoigner de l'éloignement; mais la jeune veuve sembla prendre à tâche de détruire des préventions dont elle ignorait les motifs. Par suite, la froideur du comte fit insensiblement place à une politesse bienveillante, puis à une intimité chaque jour plus familière. C'était la première fois qu'il trouvait les grâces de la femme ennoblies par une intelligence qui semblait s'ignorer elle-même, sans pourtant s'abandonner. De douces ha-

LES EAUX D^ABANO. 201

bitiidos s'établirent entre la marquise et lui. Il sentit bientôt qu'elle entrait dans sa vie, et en devenait la part la plus précieuse.

11 allait le lui dire sans doute, lorsque Marliano arriva. A sa vue, Bianca parut se troubler; elle raccueillit avec un effroi déguisé : il y eut entre eux comme un combat muet, duquel la jeune veuve sortit vaincue et soumise.

Alfîeri s'aperçut dès lors qu'elle le fuyait. On eût dit que ce Marliano exerçait sur elle une surveillance jalouse à laquelle elle se soumettait à contre-cœur. Quels étaient les droits de cet homme? Alfieri l'ignorait. S'il était l'amant de la marquise, pourquoi semblait-elle le craindre? s'il lui était étranger, pourquoi semblait-elle lui obéir? Le comte avait en vain hasardé quelques questions; l'Italienne s'était refusée à toute explication. Depuis quinze jours que Marliano était arrivé, rien n'avait révélé sa véritable position près de Bianca. Le récit de Gelini paraissait, au premier abord, lever tous les doutes, mais en flétrissant la jeune veuve : le comte n'y crut qu'un instant. Son cœur se révolta contre une supposition injurieuse, et il aima mieux ne pas comprendre que de soupçonner.

Cependant une inquiétude navrante lui restait : croire à la pureté de l'objet aimé ne suffit pas; il faut qu'elle ne soit point discutée par l'esprit. Puis, quel

était ce Marliano? qu'en fallait-il craindre ou espérer? Un premier examen ne révélait en lui qu'un de ces oisifs vulgaires dépensant leur vie dans les frivolités et les désordres du monde; mais, avec plus d'attention, on ne tardait point à découvrir sous cette enveloppe banale une ténacité violente : c'était évidemment une intelligence médiocre et sans noblesse, servie par une volonté tenace. Alûeri avait en vain voulu sonder plus avant dans cette âme obscure; le Génois s'était enveloppé d'i^ne politesse glacée qui Tavait arrêté. La marquise, d'ailleurs, permettait rarement des entretiens qu'elle avait toujours l'adresse de rompre.

Les choses en étaient là, lorsqu'un jour, en descendant au jardin plus tôt que de coutume, le comte rencontra la jeune veuve assise sous les charmilles.

C'était la première fois, depuis l'arrivée de Marliano, qu'il la trouvait seule: il résolut d'en protiter.

En le voyant, Bianca avait rougi, et Alfieri s'excusa d'avoir troublé sa solitude. La conversation fut d'abord languissante; enfin, après quelques détours embarrassés, le comte s'arrêta brusquement, et, prenant la main de la marquise :

— Qu'avoz-vous contre moi? lui demanda- t-il subitenienl, el pourquoi m'évitez-vous?

La marquise tressaillit.

It? EAUX p'aban'o. 203

— Moi, vous éviter, répéta-t-elle; qui peut vous lo> faire penser?

— Croyez vous donc que je sois aveugle, madame? depuis quinze jours, voilà la première fois que je puis vous voir et vous parler.

La marquise, un instant déconcertée, s'était déjà remise.

— Êtes-vous bien sûr que la faute en soit à moi ? demanda-t-elle en souriant; on ne rencontre que ceux qu'on cherche.

— Ah! madame, vous ne doutez point de mon empressement?

— Pourquoi donc? je sais combien mon arrivée à Abano vous avait contrarié au premier instant; après quelques jours d'intimité vous avez pu revenir à vos préventions.

Le comte rougit et voulut se défendre.

— Oh! ne niez point, continua la marquise : on vous a dénoncé à moi; je sais que la nécessité d'attendre quelques lettres a pu seule vous retenir ici et vous forcer à subir ma présence.

— J'ignore qui a pu vous instruire de ces détails, madame, dit Alfieri avec une simplicité digne ; mais je ne sais pas plus nier mes fautes que cacher ma pensée. Il est vrai qu^au premier instant, votre nom a réveillé en moi une pénible émotion et que je n'ai point cher-

ché à la cacher. Mais si c'est là, madame, la cause de la froideur qui a succédé, depuis quelques jours, à voire bienveillance, vous punissez bien cruellement des préventions que votre présence a suffi pour dissiper.

— Et puis-je savoir quelles étaient ces préventions, monsieur?

— Refuser de vous les expliquer serait vous faire croire à quelque répugnance injurieuse : quand vous êtes arrivée, j'ai voulu partir, parce que votre vue me rappelait un souvenir douloureux.

— Et lequel?

— Celui d'un ancien compagnon d'études, madame, avec lequel j'avais grandi et que j'aimais comme on s'aime dans l'enfance, parce qu'on est joyeux et du même âge. Nous étions séparés depuis longtemps sans nous être oubliés; je savais qu'il vivait heureux à Gênes ; des amis communs me donnaient de loin en loin de ses nouvelles. Il y a un an environ, j'appris qu'il aimait une femme belle, noble et recherchée; je lui écrivis deux fois sans obtenir de réponse; enfin, je reçus une lettre de sa mère... Son amour lui avait été funeste; un rival l'avait tué.

— Et vous appelez cet ami ?

— Julio Aldi.

A ce nom, la marquise jeta un cri.

LES EAUX d'ABANO. 205

— Ce fut alors que j'entendis prononcer votre nom pour la première fois^ continua Alfieri...

Et voyant que la jeune femme avait caché son visage dans ses mains :

— Pardon^ madame, dit-il d'une voix émue et suppliante, je vous ai affligée... mais il le fallait. Maintenant vous comprenez pourquoi j'ai voulu un instant éviter une rencontre qui me rappelait la perte d'un ami.

— Mon Dieu ! vous avez dû bien me haïr, s'écria la marquise, suffoquée par les larmes.

— Ne le croyez pas, madame; je sais que vous avez tout fait pour empêcher ce duel dont vous étiez la cause innocente; que vous avez même couru au lieu du combat.

— Trop tard, mon Dieu !

— La faute n'en fut point à vous, et la mère d'Aldi elle-même vous a rendu Justice; ce n'est pas vous qu'elle accusait dans sa douleur, madame, mais son fils, qu'une folle témérité avait jeté devant l'épée toujours levée de ce baron de Rocca. Ah ! combien de fois moimême l'ai- je condamné d'avoir ainsi exposé volontairement aux hasards d'un duel une vie pleine d'avenir ! Je ne savais pas alors ce que la jalousie peut inspirer de colère; je ne savais pas ce qu'il y a de douloureux à trouver toujours près du visage aimé un autre visage dont la tranquillité insulte à vos angoisses, à entendre

206 NDUVEUES.

partout où retentit la voix connue une autre voix qui lui répond avec familiarité !... Maintenant je comprends qu'Aldi ait préféré une mort presque certaine à ces tortures^ car moi, homme de pensée et de rêverie, qui n'ai jamais touché une épée, je sens depuis quelques jours des désirs de combat; vingt fois un défi est venu sur mes lèvres, et j'aurais voulu me trouver une arme à la main, achetant au péril de ma vie le droit d'aimer seul. La voix d'Alfieri s'était élevée, son visage pâle étincelait, et, en prononçant ces derniers mots, sa main s'était étendue comme si elle eût tenu une épée ; la marquise fit un mouvement involontaire pour l'arrêter.

— Oh ! ne craignez rien, reprit-il avec un sourire amer, j'ai refoulé ma colère au fond de mon cœur; de quel droit me serais-je fait le rival de quelqu'un? la jalousie n'est permise qu'à celui qui peut espérer l'amour... — Et cependant, ajouta-t-il après un court silence, qu'avais-je à risquer dans les hasards d'un duel?... N'y en a-t-il pas déjà un engage entre moi et la maladie? et celui-là, on m'en a prédit l'issue.

La jeune femme, qui avait tenu les yeux baissés, les releva vivement sur Alfieri, et joignit les mains avec une tendre douleur.

— Encore ces tristes pensées, dit-elle ; pourquoi ne point vouloir espérer ?

— Je soulfre, répondit Alfieri d'un air sombre.

LES EAUX i/abano. :207

La marquise se rapprocha insensiblement de lui; son regard s'attacha sur les traits altérés du poète avec une indicible inquiétude, et elle dit d'une voix tremblante et contenue :

— Mon Dieu, qu'avez-vous donc?

— Vous me le demandez? ah ! ne savez-vous pas quel est mon mal et ce qu'il faudrait pour le guérir?... Rien qu'un peu d'affection qui me donnât le désir et la joie de vivre !... Un instant j'ai cru l'avoir trouvée, mon sang ne brûlait plus mes veines; je respirais à l'aise, je me sentais redevenir jeune et fort parce que je redevenais heureux ! Tout cela n'a duré que quelques jours, et j'ai vu bientôt que mon espérance était insensée.

— Qu'en savez-vous ?

Ces mots avaient été murmurés plutôt que prononcés ; cependant le comte les entendit, et saisissant la main de la jeune femme :

— Bianca! s'écria-t-il, ai-je bien compris? De grâce, achevez ! achevez !

La marquise allait répondre ; mais tout à coup elle poussa un léger cri d'effroi, et se dégagea vivement de ses étreintes.

Le comte leva les yeux; Marliano étaitalebout à l'entrée du bosquet !

Le Génois salua froidement. A sa vue la marquise s'était laissée tomber plutôt qu'elle ne s'était assise sur ic

banc de la tonnelle ; il s'approcha d'elle^ sans paraître remarquer son émotion, et s'informa de sa santé avec une politesse impassible.

Quant à Alfieri, l'arrivée de cet homme, au moment où il allait entendre un aveu si longtemps désiré, lui avait d'abord arraché un geste de colère; mais toute son attention s'était bientôt tournée vers Bianca, dont les regards éperdus semblaient supplier Marliano.

L'intimité de la causerie au milieu de laquelle il venait d'être surpris par celui-ci ne pouvait en effet justifier une telle émotion. Qu'importait, après tout, que l'étranger eût vu leurs mains se presser, qu'il eût même deviné le sujet de leur entretien? L'amour d'Alfieri n'avait rien qui pût flétrir Bianca ; tous deux n'étaient-ils pas maîtres de leurs destinées ? Pour que la marquise tremblât devant cet homme, il fallait donc qu'il y eût entre eux quelque mystère? Alfieri sentit tous ses doutes renaître ; un instinct invincible lui désignait un rival dans Marliano ; il résolut de tout faire pour vérifier ses soupçons.

Bianca s'était un peu remise, bien qu'elle continuât à lever de temps en temps sur le Génois des yeux inquiets ; Alfieri lui fit observer que c'était l'heure où l'on se rendait à la source, et proposa de l'y conduire.

— Je vous rends grâce, monsieur, dit la marquise

LES EAUX d'ABANO. 200

avec embarras, je reste; mais que je no dérange en rien vos projets.

— Mes projets sont les vôtres, madame, dit le comte; vous le savez, les seules douces heures de ma vie sont celles que je passe auprès de vous.

— Monsieur le comte, je le vois, ne réussit pas moins dans le madrigal que dans la tragédie, répondit la marquise avec effort.

Alfîera secoua gravement la tête.

— Ne donnez point un nom railleur à l'expression d'un sentiment que vous savez sincère, dit-il; vous n'avez pu vous méprendre au changement que votre présence a opéré en moi, madame; avant de vous connaître j'étais malheureux, découragé, fatigué d'entendre autour de ma tristesse ce vain bruit que l'on appelait la gloire!.... je vous ai vue, et tristesse, fatigue, tout a disparu ; vous avez lui sur ma vie comme le soleil, et vous avez tout ranimé en moi.

— Monsieur! s'écria la marquise en se levant avec eifroi.

Et elle tourna vers Marliano des yeux effrayés ; mais Marliano était toujours aussi calme.

Alfieri avait suivi ses regards et ses mouvements.

— Pardon, reprit-il en se tournant vers le" Génois, de tels aveux ne se font pas d'ordinaire devant témoins, et j'ai sans doute violé quelque convenance.

2iO NOUVELLES.

Marliaiîo s'inclina.

— Je dois m'estimer heureux^ dit-il, d'inspirer à monsieur le comte assez de confiance pour qu'il ouvre son cœur devant moi.

— Je me réjouis, en effet, monsieur, que vous puissiez m'entendre.

— C'est à moi de me réjouir. Un grand poëte trouve, pour l'aire parler sa passion, une éloquence que les autres chercheraient vainement dans leur amour.

L'ironie avec laquelle ces mots furent prononcés avait quelque chose de si froid, qu'elle produisit sur Alfieri Feffet de ces blessures que Ton ne sent point au premier moment; mais à peine l'eut-il comprise, qu'un frisson de colère passa dans toutes ses veines ; ses yeux rencontrèrent ceux de Marliano... Bianca s'avança vivement et vint se jeter entre ces deux regards dans lesquels ils échangeaient leur haine.

— C'est assez plaisanter, dit-elle; monsieur le comte, je vous tiens quitte de toute galanterie; mais je ne veux point que vous manquiez pour moi aujourd'hui votre promenade à la source; vous m'apporterez un bouquet de mauves sauvages.

Le comte hésita; mais les yeux de la jeune femme le suppliaient. Il lit un effort sur lui-même, s'inclina d'un air contraint et sortit.

JMarliano voulut le suivi-e.

LEb EAUX D'ABANO. 2U

— Monsieur Marliauo^ s'écria la marquise, vous m'avez promis une lecture.

Le Génois se détourna vers elle ; un sourire étrange effleura ses lèvres.

— Vous avez donc bien peur pour lui ? dit-il. Bianca mit la main sur son cœur et s'assit sans pouvoir répondre.

— Vous devez être contente de moi pourtant, madame, reprit Marliano d'un ton amer; je lai laissé vous parler de son amour, j'ai souffert ses insultes, car il voulait m'insulter; j'ai eu avec lui assez de patience pour qu'il me croie un lâche : cela ne vous suffit-il pas?

— Il faut que je parte, dit la marquise avec angoisse; je ne puis plus rester ici, je veux retournera Gènes.

— Je suis prêt.

Bianca jeta sur Marliano un regard où l'indignation se mêlait à l'effroi.

— Oui, répéta-t-elle, je retourne à Gènes; mais pour renoncer au monde. J'y ai pensé souvent^ et mon parti est pris : je veux me retirer dans un couvent.

Alarliano fît un brusque mouvement.

— Que dites-vous, madame? Vous, entrer dans un couvent !

— J'y suis décidée.

— C'est impossible! si jeune, si belle, vous ensevelir dans une prison éternelle.

— Suis-je donc libre maintenant?

Le Génois la regarda.

— Ainsi, dit-il tristement, c'est pour me fuir que vous fuyez le monde ; vous me haïssez plus que vous n'aimez ses joies?

— Et quand cela serait, ne m'y avez-vous pas forcée?

— Que vous ai-je donc fait?

La marquise leva vivement la tête.

— Vous me le demandez! dit-elle avec une surprise indignée; M. le marquis de Rocca a-t-il déjà oublié tout le passé? N'avez-vous pas tracé autour de moi un cercle fatal que nul n'a pu passer sans mourir? Vous me demandez ce que vous m'avez fait, quand vous avez profité de votre odieuse adresse de spadassin pour devenir sans droit mon gardien, et demander compte de leur audace à tous ceux qui osaient m'approchcr? Sans famille et sans amis, je n'ai pu même trouver protection contre cette tyrannie à ceux qui auraient eu le courage de me défendre, car c'eût été les exposer à une perte certaine : à l'abri derrière le point d'honneur, vous eussiez attendu leur provocation , puis, maître des armes et des conditions, vous les eussiez frappés sûrement, comme l'infortuné Aldi !.... Vous me tenez ainsi, depuis tpois années, tremblant sous votrç regard , vous rece-

LES EAUX d'ABANO. i>l3

vaut par crainte^ éloignant les autres par prudence! En vain j'ai essayé devons échapper; vous m'avez poursuivie partout. Ici même, où j'espérais être cachée, je vous ai vu bientôt paraître sous le faux nom de Marliano, comme si vous aviez craint que le vôtre ne m'avertît de fuir ; et vous me demandez encore ce que vous m'avez fait !

Pendant que la marquise parlait, le Génois était devenu toujours plus pâle; ses traits avaient pris une expression impossible à décrire : c'était une angoisse qui avait quelque chose de cruel, une sorte de désespoir qui faisait souffrir sans inspirer de pitié; la douleur de Satan devenu roi du mal et de la souffrance.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas aimé ? dit-il en fixant sur la marquise un regard funeste ; c'est vous qui avez voulu tout ce qui est arrivé. Le bonheur eût apprivoisé mon âme ; vous l'avez exaspérée. Cette adresse de spadassin que vous me reprochez, c'est le monde qui m'a forcé à l'acquérir : j'étais laid, j'étais abandonné ; j'avais besoin d'une défense contre le mépris; je me fis habile à tuer ! Plus tard, ce qui avait été calcul devint habitude; je mis mon honneur dans une science dont je n'avais voulu faire qu'une sauvegarde. Pourquoi, d'ailleurs, aurais-je épargné des hommes qui me haïssaient? La haine des autres rend méchand, madame. Ah! quand je vous ai connue, Dieu m'est témoin que j'aurais voulu

n'avoir jamais versé de sang; niais pouvais-je anéantir le passé? Mon amour l'ut repoussé ; je vis votre mépris à travers votre peur; alors je fus pris d'une sourde rage. Pourquoi aurais-je laissé à un autre le bonheur qui m'était refusé? m'en auriez-vous seulement remercié dans votre âme?.... vous auriez ri de moi dans les bras du rival préféré!.... Je ne l'ai point voulu. Si je suis cruel Bianca^ c'est que je ne puis supporter la pensée qu'un autre soit aimé de vous.

— Ainsi je suis l'esclave de votre passion?

— Je vous aime^ et je suis jaloux.

— Mais moi, je ne vous aime pas !

— Ah! je le sais, je le sais; et pourtant, cet amour pourrait changer ma vie et racheter mon passé!

Il saisit les mains de la marquise et les serra violemment sur sa poitrine.

— Oh! je vous aime tant, Bianca, s'écria-t-il, pourquoi êtes-vous sans pitié?

— Laissez-moi, dit la jeune femme en cherchant à se dégager.

— Que faut-il donc faire pour que vous m'écoutiez?

— Laissez-moi.

— Bianca, tu ne peux te refuser toujours à mes pri«'res; je t'aime trop pour que tu ne finisses point par être à moi.

— Un couvent, plu lot! cria la jeune femme éperdue.

LES EAUX d'aBANO. 215

— Je t'en arracherai.

— La tombe alors.

Marliano laissa tomber les mains qu'il lenait.

— Vous aimez le comte, s'écria-t-il avec un accent terrible.

La marquise tressaillit, voulut parler et fondit en larmes. Marliano demeura un instant immobile.

— Demain vous repartirez pour Gênes , madame, ditil enfin.

Dans ce moment, des promeneurs parurent au bout de la charmille ; Marliano offrit le bras à la marquise, ,et tous deux s'éloignèrent.

Mais à peine avaient-ils disparu sous les arbres, que Celini sortit doucement d'un massif d'acacias placé derrière la tonnelle. Arrivé là peu après le départ d'Alfîeri, il avait reconnu la voix de Bianca et de Marliano. Or, la discrétion n'était point la vertu favorite du librettiste : désireux d'éclaircir les soupçons qu'avait fait naître dans son esprit la rencontre du Génois sous les fenêtres de la marquise, il avait prêté l'oreille et avait tout entendu.

Le commencement de l'entretien n'avait excité que son étonnement, et il n'y avait vu, selon son idée fixe, qu'un sujet de scénario; mais la fin lui apprit la part qu'Alfieri avait à ce débat ; il courut le chercher et lui raconta ce qu'il venait d'entendre.

Cette rcvéiation fut pour le comte aussi enivrante

qu'inattendue. Il voyait ses doutes dissipés^ et apprenait en môme temps qu'il était aimé. Tout s'expliquait en effet maintenant ; le trouble de la marquise à Parrivée de Marliano, sa soumission craintive aux volontés de cet homme, son changement subit avec Alfieri. Celui-ci était fou de joie.

— Mais, fit observer Celini, elle a promis à ce Marliano, ou plutôt à ce baron de Rocca, de partir demain.

— Que parlez-vous de partir? s'écria Alfieri; elle restera, je le veux. Ah! béni soit Dieu! de m' avoir tait découvrir la vérité ; cette fois le baron de Rocca trouvera quelqu'un entre lui et la femme qu'il opprime.

— Oubliez-vous que vous n'avez jamais touché une arme, et que cet homme est sûr de vous tuer?

— Que m'importe?

— C'est juste, vous êtes trop heureux dans ce moment pour tenir à la vie; seulement, si vous succombez, la marquise reste sans défense et abandonnée à son percuteur.

— Vous avez raison; mais qu'ai-je besoin de combattre cet homme pour en délivrer la marquise ? ne suffitil pas de publier la vérité ?

— Elle est injurieuse pour le baron; il vous provoquera, et vous no pourrez refuser de lui donner satisidction, ou l'on dira que vous avez peur.

— Eh bien! je la lui donnerai.

LES EAUX d'ABANO. 217

— Alors il vous tuera, et rien ne sera changé pour la marquise : c'est un cercle vicieux qui vous ramène toujours au même point.

Alfieri frappa du pied avec rage.

— Est-il donc vrai, s'écria-t-il, que l'on puisse tout cacher derrière le point d'honneur? Quoi ! parce qu'un homme est habile à tuer, il pourra vous forcer à vous taire ou à mourir?... Étrange justice du monde! si je refuse de me faire assassiner par un misérable, mille voix me crieront que je suis un lâche, et ma célébrité ne servira qu'à publier ma honte, à rendre le mépris plus retentissant! Ah! puisque la vie est une arène de gladiateurs, pourquoi ne m'a-t-on pas appris à verser le sang? à quoi me sert ce que je suis, ce que je sais? 0 mon Dieu! mon génie, ma gloire, je donnerais tout aujourd'hui pour la science d'un maître d'armes! Que faire? que faire?

— Autrefois, un bravo vous eût tiré d'embarras; malheureusement ils sont passés de mode.

Alfieri secoua la tête et demeura tout pensif; mais, sortant tout à coup de sa rêverie :

— Oui, oui, murmura-t-il, il faut qu'il en soit ainsi; c'est le seul moyen !...

— Qu'allez-vous faire? demanda le jeune homme.

— Vous le saurez ce soir, répondit le comte, et il sortit.

Les heures qui suivirent furent employées par lui à régler ses affaires et à écrire ses dernières volontés. Quelque ferme que soit une âme^ il est difficile que ces préparatifs n'y jettent pas de nuage : il y a dans toute existence quelque coin riant, quelque place plus douce que Ton se rappelle alors, et vers lesquels l'œil humide se retourne. Puis, que de doutes s'élèvent, que d'inquiétudes au fond du cœur ! Qui pleurera votre perte ? Remarqnera-t-on le vide que vous laissez? Votre nom rct< nlira-t-il encore longtemps quelque part?... — Mélancoliques problèmes que soulève le cœur et pour lesquels on n'ose consulter l'expérience !

LF.S EAUX D'aBAXO. 219

Alfieri se les proposa aussi : il pensa aux monlagnes où il avait passé son enfance, à ses premières émotions, à ses premiers vers, aux prédictions de cette vieille femme qui allaient s'accomplir? 11 examina ensuite ses papiers, séparant ses compositions achevées et arrêtant un triste regard sur ces œuvres plus chéries qui, seulement proje* téeS; n^ont point encore constaté Fimpuissance du génie* Oh ! que de rêves commencés, que d'inspirations entrevues lui revinrent alors au souvenir ! que de fois sa main se porta convulsivement vers son front, comme pour en arracher ce trésor d'idées qui allait périr avec lui ! car, tel est le hesoin de perpétuité de Thomme qu'il ne peut se résoudre à emporter une pensée inexprimée ; il sent que tout ce qu'il y a d'intelligence en lui est l'héritage de l'humanité, et qu'en garder quelque chose, c'est commettre un vol.

Mais le temps pressait ; le comte acheva rapidement de tout mettre en ordre ; il écrivit à sa sœur, dit adieu, dans sa pensée, à tout ce qu'il avait aimé, puis descendit au salon.

Celini et Marliano s'y trouvaient seuls.

Celini était occupé à faire l'éloge du livre de Machiavel, qu'il tenait à la main.

— Je ne le connais point, dit froidement Marliano.

— Désirez-vous le lire? demanda le jeune homme en le lui présentant.

— Je ne lis jamais.

Celini le regarda avec étonnement. On était alors dans toute l'ardeur du mouvement intellectuel qui signala le commencement du xix*" siècle; c'était^ surtout pour la noblesse qui en avait fait une question de mode, le règne des brochures et des discussions sociales ; si bien qu^un gentilhomme qui déclarait ne point lire paraissait aussi extraordinaire qu'un seigneur de la régence qui eût déclaré n'avoir point de maîtresse. Le comte, qui venait d'entrer, remarqua la surprise de Celini.

— Monsieur Marliano a raison, dit-il; que peuvent apprendre les livres à des gens bien nés?

Marliano le regarda comme pour s'assurer qu'il raillait ; mais ses traits étaient si impassibles qu'il ne sut que penser.

— Vous devriez bien alors, mon cher comte, ne pas vous fatiguer la vue à lire toutes les nuits, répondit Celini en riant.

— Oh! moi, c'est autre chose, reprit le comte; moi, je suis un poète, un fou ! j'aime Plutarque, je prends au sérieux des mots ridicules comme ceux de patrie, de liberté! Je rêve un monde où les récompenses seraient aux plus dignes, le pouvoir aux plus dévoués, le bonheur à tous!... Je n'ai pas le sens commun, tandis que monsieur est sage!

LES EAUX d'ABANO. 2'2 l

Tout cela était dit d'un ton si calme et d'un accent si uniforme qu'il eût été difficile d'en accuser l'intention. L'ironie était cachée au fond; mais on la sentait, pour ainsi dire, sans l'apercevoir. C'était une de ces sourdes attaques qui blessent d'autant plus sûrement qu'on ne peut les repousser, et qui, après vous avoir irrité par mille coups d'épingle invisibles, vous amènent nécessairement à une représaille ouverte qui vous donne le rôle d'agresseur. Marliano s'efforça pourtant de se maîtriser. Il comprenait qu'une querelle pouvait tout perdre en poussant la marquise à quelque extrémité fâcheuse, et il eût voulu l'éviter. Ce fut donc d'un ton d'impatience contenue qu'il répondit.

— ^Je n'accepte point les éloges de monsieur le comte ; mais je laisse, en effet, à de plus habiles que moi, à ceux qui se donnent, je crois, le nom de philanthropes et de philosophes, le soin de refaire le monde, conmie une pièce de théâtre, entre leurs repas.

— Que parlez-vous de gens habiles à propos de philosophie et de philanthropie? s'écria Alfieri. Ah! c'est trop d'indulgence, monsieur!... fi donc!... Des hommes qui veulent éclairer le genre humain, les misérables !... qui aiment leurs semblables plus qu'eux-mêmes, les niais!... Les habiles sont ceux qui profitent des abus, au lieu de les combattre; qui décorent leur dureté du nom de raison, glanent quelque profit ou quelque joie à la

suite de tous les malheurs; égoïstes d'élite qui mettraient le feu à la république pour se chauffer les mains ! Voilà ceux qui savent vivre^ ceux qu'il faut imiter ! et c'est chose facile : n'est-ce pas la vie de tous les gens comme il faut ? On ruine des créanciers, on déshonore le plus de femmes possible, on tue quelques amis eh duel, et Ton meurt avec la réputation d'un parfait gentilhomme.

Pendant qu'Alfieri parlait, Marliano avait paru en proie à une irritation croissante. Aux derniers mots prononcés par le comte, il se détourna brusquement, puis, comme s'il eût voulu éviter une querelle à tout prix, il s'avança vers un fauteuil pour prendre son chapeau, qu'il y avait posé.

— Pardon, dit Alfîeri, qui affecta d'interpréter aussitôt ce mouvement, je blesse les opinions de monsieur, peut-être; je serais désolé de le forcer à me céder la place...

Marliano rejeta vivement son chapeau.

— Je ne cède la place à personne, dit-il d'un ton hautain.

Alfieri s'inclina avec un vague sourire. Pendant quelques instants, les trois interlocuteurs gardèrent le silence. Cclini, embarrassé, ne savait où le comte en voulait venir, et le Génois cherchait évidemment les moyens d'éviter une provocation.

LES EAUX DABANO. 223

Il s'était approché de la console pour respirer le parfum de quelques fleurs rares qui y étaient exposées , lorsque ses yeux tombèrent sur une boîte de pistolets que Gelini y avait déposée, en revenant du tir : ce fut pour lui un trait de lumière. Il ouvrit la boîte, y prit un pistolet qu'il examina en jouant, et s'approcha de la fenêtre.

— Êtes-vous content de ces armes? demanda-t-il à Celini.

— Fort content : ce sont des pistolets de Cosimo.

— Me permettez-vous de les essayer?

— Faites.

Marliano regarda par la fenêtre.

— Je vois une fleur, je crois, à ce camélia rose, dit-il négligemment.

— Là-bas? mais c'est hors de portée.

Marliano tira.

— Ah! monsieur, s'écria Celini.

— La fleur est abattue, dit tranquillement le comte, qui était resté au fond de l'appartement.

— Vous croyez plaisanter, mais c'est la vérité.

Le comte sourit : il avait compris que le Génois venait de lui donner une preuve de son habileté pour l'effrayer.

— Pardicu! signor Marliano, reprit Gelini, qui re-

224 rs'OUVELLES.

gardait toujours du côté du camélia, si nous nous battons jamais, je ne choisirai pas le pistolet.

— Pourquoi cela? demanda Alfieri; à cause de cette fleur?

— Du tout ; à cause de moi.

— Mon Dieu ! qui sait? il n'est point rare de voir cette adresse qui étonne disparaître au milieu du danger.

Marliano jBt un mouvement.

— Je ne dis point cela pour vous, monsieur; mais le spadassin le plus adroit ne supporte pas toujours le regard d'un homme de cœur, et sa conscience fait quelquefois trembler sa main. Il y en a même qui ne font parade de leur habileté qu'afin d'éviter une lutte sérieuse, et qui ne donnent une preuve d'adresse que pour se dispenser d'une preuve de courage.

— Comte! s'écria Marliano en s'élançant vers Alfieri.

— Encore une fois, je ne dis point cela pour vous, répéta tranquillement celui-ci.

— Cette assurance est inutile, dit Marliano, dont les lè\res tremblaient de colère : je sais, monsieur le comte, que vous n'oseriez m'adresser de telles paroles. Les po'jtes sont prudents; ils n'insultent que par allusion ; ils ne provoquent que derrière une précaution oratoire, et quand on se montre las de leur insolence déguisée, ils feignent de ne point s'en apercevoir; au besoin,

LES EAUX d'abano. 225

meme^ ils invoqueraient leur mauvaise santé et se diraient trop malades pour avoir de Fhonncur.

— Vous ne dites point cela pour moi non plus, n'estce pas , demanda le comte doucement.

— Je vous en laisse juge, monsieur.

— Oh ! non, reprit Alfieri; car, si cela était, le signer Marliano sait bien que je pourrais lui en demander raison.

— Qui vous en empêche?

— Ainsi vous reconnaissez que j'aurais ce droit?... que vos outrages s'adressent à moi?... que je suis Tiusulté?

— Soit.

Alfieri s'élança d'un bond vers le Génois, et lui saisissant la main :

— Monsieur, j'ai le choix des armes, s'écria-t-il.

— Que m'importe !

— Vous allez le savoir.

11 courut à la console, saisit les pistolets, et revenant à Marliano.

— Choisissez, dit-il.

— Mais l'un de ces pistolets est vide.

— L'autre est chargé, monsieur.

— Quoi !.c. vous voulez vous battre?...

— L'arme de chacun de nous sur la poilvine de sou adversaire, et Dieu déciders^î

— C'est impossible ! s'écria Marliano.

— Oh ! pardonnez-moi, monsieur, s'écria Alûeri; je suis rinsulté, vous l'avez dit; j'ai le droit de faire les conditions, vous l'avez dit; vous ne pouvez refuser sans être un lâche. Le point d'honneur, qui vous a servi tant de fois, est contre vous aujourd'hui. Vous espériez que j'irais, comme tant d'autres malheureux, servir de but à votre balle ou à votre épée; que vous pourriez m'abattre sans danger, en souriant, comme cette fleur que vous avez frappée tout à l'heure ; mais vous vous êtes trompé, baron de Rocca.

— Vous savez mon nom ! dit le Génois.

— Oui; et ne croyez pas que je renonce à mes avantages. Je ne me bats pas pour faire parade de bravoure ou de générosité, je me bats pour délivrer la marquise de vos persécutions ; je me bats parce que je veux vous tuer.

— Votre espérance pourra être déçue ! s'écria le baron, dont la surprise s'était changée en fureur.

— Je lésais ; mais quelle que soit l'issue du combat, Bianca n'aura plus rien à craindre de vos poursuites, car mes précautions sont prises. Mon testament est écrit : si je succombe, il fera connaître à toute l'Italie la cause de ma mort ; j'aurai payé avec mon sang le droit de dire ce que vous êtes, et on me croira, car on sait que les morts ne calomnient pas. On me plaindra, car je n'aurai plus

LES EAUX d'abano. 227

d'envieux ! Mes ennemis eux-mêmes exalteront ma gloire ; votre célébrité funeste demeurera clouée à la mienne comme à un pilori, et vous serez à jamais infâme pour m'avoir tué. J'aurai brisé ainsi le joug que vous aviez appesanti sur la marquise ; placée sous la sauvegarde de l'opinion publique, elle n'aura plus rien à craindre de vous, et nul n'aura besoin désormais de mourir pour la défendre, car vous n'aurez plus le privilège accordé à ceux qu'on croit hommes d'honneur, et l'on pourra vous refuser satisfaction,

— Assez, assez ! s'écria le baron, qui ne se possédait plus; il faut que l'un de nous deux meure ; venez.

— Je suis prêt, monsieur.

Tous deux firent un pas vers la porte ; Celini les arrêta.

— Vous ne vous battrez pas sans témoins, dit-il; avec de telles conditions surtout, c'est impossible.

— Vous serez mon témoin, dit Alfieri ; que monsieur le baron en cherche un.

— J'y vais.

— Dans une heure, nous vous attendrons à la Source, monsieur.

— J'y serai avant vous.

Celini et le baron sortirent.

Lorsqu'Alfîeri se trouva seul, une sorte d'affaissciiient moral s'empara de lui. La partie de mort était engagée ; dans une heure, le sort allait décider ! Il profita de ce dernier répit pour regarder encore dans sa vie et penser àBianca.

Le récit de Celini devait lui faire croire qu'il était aimé; mais était-ce assez que cette croyance incertaine au moment de mourir ? savait-il d'ailleurs si son ami n'avait point pris l'expression de la crainte pour celle d'un intérêt plus tendre ? était-ce par amour ou seulemont [>ar pitié qno la marquise avait voulu éloigner de

LES EAUX d'abano. 229

lui le danger? Ah ! que ne pouvait-il éclaircir ce doute ! Siir d'être aimé, il eût affronté Tépreuve avec plus de calme, et la solennité lugubre de cette heure se fût effacée dans la joie d'une telle certitude.

Il était en proie à ces pensées, lorsque la marquise entra dans le salon un livre à la main. En voyant le comte, elle s'arrêta court et rougit; mais se remettant presque aussitôt :

— J'étais avec vous, dit-elle en lui montrant le livre qu'elle lisait.

Alfieri reconnut le dernier volume de poésies qu'il avait publié.

— Vos livres, monsieur le comte, reprit-elle, ne sont pas, comme les autres, des causeurs auxquels on a recours pour se distraire; ce sont des amis dont on partage toutes les émotions, et qu'on ne peut quitter.

— Aussi en suis-je jaloux, madame.

— Jaloux de vos livres?

— Oui, car ce sont eux que l'on aime et non pas moi : avant de me connaître, on me cherche dans mes œuvres, on me devine à travers ma poésie, on me rêve semblable aux héros que je fais parler , puis, quand on voit paraître un homme pareil aux autres, on s'étonne, on s'éloigne, et l'idole tombe de toute la hauteur à laquelle on l'avait placée?

Voyez vous-même; ajouta-t-il^ c'est le poète qui vous

230 N0IJTELLE6.

plaît, et non pas Phomme; vous aimez mes vers, ditesvous, et vous me fuyez !

La marquise voulut parler.

— Oh ! ne le niez pas, madame, continua Alfîeri ; vous me fuyez, et cependant vous aviez semblé me comprendre! Un instant j'avais pu croire que j'avais touché votre cœur : ah ! j'aimais ma gloire alors ; j'étais heureux de penser que je pourrais vous en parer!... Pourquoi m'avoir ôté cette enivrante espérance?...

La marquise parut émue : il y avait tant de prière dans la voix du comte, tant de caresses dans ses regards, qu'elle se sentait comme fascinée; elle voulut répondre et ne put que balbutier quelques mots sans suite.

— Ah! parlez-moi, parlez-moi, reprit le comte, qui saisit ses mains et les pressa sur ses lèvres; pourquoi cet embarras, ces détours? Vous savez bien que je vous aime, moi; si cet amour ne vous est point odieux, pourquoi refuser de me l'avouer? pourquoi m'envier ce bonheur, le dernier peut-être dont je pourrai jouir.

— Que dites-vous?

— Qui connaît les desseins de Dieu? ne savez-vous pas la prédiction qui m'a été faite?

— Oh ! ne me la rappelez pas.

— Kh bien ! si elle devait se réaliser pourtant... si je vous voyais dans cet instant pour la dernière fois... On accorde tout aux mourants; me refuseriez-vous un re-

LES EAUX D'ABANO. 231

gard pour me rendre heureux?... Bianca... ah! vous tremblez... Mon Dieu^ un mot^ un seul mot : Bianca... m'aimez-vous?

— Il me le demande ! murmura-t-elle en fondant en larmes et cachant son visage dans ses mains.

Alfîeri jeta un cri de joie.

— C'est donc vrai, elle m'aime. Merci, mon Dieul Bianca chérie, Bianca I

— Ah ! pourquoi m' avoir fait parler, dit-elle, si vous saviez!...

— Rien, je ne veux rien savoir. Sinon que tu m'aimes; je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas que tu trembles! tu m'aimes... oh! maintenant que mon sort s'accomplisse !

L'horloge sonna : le comte tressaillit.

— Adieu, Bianca, dit-il en serrant la jeune femme sur sa poitrine, et lui donnant un long baiser; adieu.

Et se dégageant de ses bras il s'élança hors du salon.

La marquise était restée immobile, livrée tout entière, dans le premier instant, à l'émotion qui suit un aveu et au vague effroi des malheurs qui allaient sans doute en résulter; mais bientôt le trouble du comte frappa sa pensée ; elle se demanda pourquoi cette fuite précipitée, et un soupçon horrible traversa son esprit.

Elle courut au jardin, Alfieri n'y était pas; elle demanda Marliano, il était absent ! son cœur battait à

se rompre ; elle monta à la chambre du comte sans savoir ce qu'elle faisait et y entra, elle était vide ! elle se précipita vers le balcon... Dans ce moment un coup de pistolet se fit entendre ; elle jeta un cri et s'appuya chancelante à la muraille; presqu' aussitôt Celini parut à l'entrée du parterre en criant :

— Un médecin!...

Bianca sentit la terre tourner sous ses pieds, elle étendit les bras pour se soutenir, et voulut quitter la fenêtre; mais tout à coup un bruit de pas retentit dans l'escalier, une voix se fit entendre ; la porte de la chambre s'ouvrit brusquement.

C'était Alfieri !

— Dix heures bientôt^ et pas encore habillée ! mais dépêchez-vous donc, Louise !

Et elle tournait avec impatience le riche bracelet dont son bras était entouré, en ouvrait et fermait alternativement la riche monture. A la voir ainsi empressée et toute tremblante, qui n'eût attribué cette émotion d'enfant à l'attente de la fête? qui n'eût cru voir une naïve

coquetterie se refléter dans cet œil bleu et clair qui souriait si doucement au miroir? Qui eût pensé que ce front épanoui sous de frais camélias pouvait porter autre chose que des fleurs?... Et pourtant^ à en croire ses amies, il n'en était pas ainsi. Il y avait, disaient-elles, un jeune homme devant lequel tout ce charmant enfantillage de Marie disparaissait. ,La veille même, au bal de Fambassadeur d'Espagne, elles en avaient longtemps parlé avec des signes mystérieux et des rires moqueurs.

— Voyez donc, disait l'une, elle ne danse qu'avec lui.

— Mais, quel est ce M. Arthur? demandait une autre.

— Un journaliste, je crois.

— Oh! mon Dieu!... et mademoiselle de Beaugency peut aimer un pareil homme?

— C'est une républicaine!.. Elle me disait hier que nous nen étions plus à l'aristocratie de naissance, et qu'il était temps que celle du talent lui succédât.

— Quelle phrase de journal!

Et les amies riaient en haussant les épaules.

Tout ce qu'elles disaient ainsi pourtant était vrai. Mademoiselle de Beaugency aimait Arthur Aubert. Élevée dans un pensionnat, loin des hautaines inspirations de sa faniille, Marie avait puisé dans ses rêveries et dans ses l^iClures solitaires une exaltation qui, en la défendant des triviales erreurs, pouvait la jeter dans de dangereuses imprudences; plaçant peut-être trop haut le

bonheur, elle ne pouvait se résigner à une de ces existences où le lendemain se traîne semblable à la veille, dont toutes les époques ne se datent qu'avec des chiffres, et où rimpression ne laisse jamais un souvenir. Déjà elle avait bien des fois tressailli douloureusement au toucher de cœurs froids et incrédules ; mais elle aimait mieux sa vie entremêlée de froissements et de telles espérances que les joies vides de ceux qui l'entouraient; elle marchait confiante au-devant de son rêve, présentant son âme toute nue à l'avenir, plaignant ces gens qui s'enveloppent d'indifférence comme d'un manteau contre la douleur, et qui aiment mieux n'être jamais caressés d'un rayon de soleil que de s'exposer à une goutte de pluie.

Il y a, pour ceux auxquels le monde n'a pas ôté la foi dès la première enfance, un âge de facile admiration pour toute chose; non qu'ils ne comprennent le beau réel, mais parce que la beauté morale que leur âme porte en elle se reflète alors sur tout, comme un rayon de soleil donnant l'éclat du diamant au verre le plus grossier. Époque de doux enchantements où nous nous passionnons à la lecture d'un mauvais drame, où nous croyons pleurer d'amères larmes sur le roman que nos yeux parcourent, tandis qu'elles ne tombent que sur celui qui est écrit au fond de notre cœur. Cest à cet âge que la jeune tille vient s'accouder à sa fcuèlrc pour

écouler les bruits harmonieux du soir. C'est alors qu'elle se met à regarder dans son avenir, à songer à celui qu'elle doit aimer. Et puis, le lendemain, pleine de ses espérances, elle cherche dans la foule celui qu'elle a vu la veille, et s'il se trouve sur sa route une figure répondant à son rêve, son cœur cède, sa vie est décidée.

C'était là ce qui était arrivé à Marie : après avoir songé d'un ange, elle avait vu Arthur, qui avait un teint pâle, des yeux pensifs, une vois: douce!., et elle s'était sentie troublée jusqu'au fond de l'âme. Dès lors, son regard n'avait plus quitté le jeune homme; elle avait observé ses moindres actions. Au bal, elle avait remarqué qu'il commettait sans cesse de ces distractions qui annoncent une âme occupée plus haut ; à la campagne, elle l'avaitvu fuir les danses et s'asseoir à l'écart, l'œil fixé sur un livre ; mais le vent seul en tournait les feuillets, comme si les pensées d'Arthur n'eussent trouvé de sympathie dans aucune pensée humaine. Puis, il était pauvre, et l'on avait dit devant Marie que c'était un jeune homme d'une haute intelligence, auquel les moyens de réussite avaient seuls manqué. Alors elle s'était mise aie regarder comme un de ces génies refoulés par leur siècle, et se débattant dans une silencieuse torture. Elle avait songé combien il serait doux pour une femme d^àppuycr sur son épaule cette tète lourde de pensées, et elle s'était dit qu'elle voulait 6tre cette femme. Comment en eùt-il

été autrement? Elle avait dix-huit ans^ et Texpérience ne lui avait pas encore appris le doute.

Le jeune homme ne tarda pas à la deviner, et tous deux s'entendirent.

Chaque jour, Marie le voyait et Taimait davantage. Ce soir même il devait venir au bal pour lequel elle était parée; il le lui avait promis la veille, elle allait le voir.

Maintenant vous comprenez pourquoi elle était si impatiente d'arriver à cette fête; pourquoi elle avait grondé Louise.

Neuf heures sonnaient, et la bienséance ne permettait pas de se présenter sitôt à la fête. Arthur était assis près du feu, non plus avec cette attitude pensive, ce regard distrait qu'il ne prenait que comme dernière pièce de sa toilette, mais avec Tair d'impatient ennui d'un homme qui attend quelque chose de plus important que l'heure d'un hal. Raymond Perrier entra.

Arthur et Raymond étaient entrés à la même époque dans la carrière littérairii, tous deux ignorés et sans protection. Sentant qu'ils n'avaient d'abord à espérer

tB JEUNE HOMME PAIT.. 239

qiin l'appui l'un de l'autre^, ils s'étaient rapproci]i''S par instinct, et la ressemblance de leur position les avait amenés à une aussi grande familiarité que Teùt pu faire une sympathie d'idées. Raymond Perrier était un de ces hommes qui, au lieu de lutter contre l'abjection morale à laquelle de fâcheuses circonstances les entraînent, se mettent tout de suite à l'aise dans leur dégradation, et s'abritent à elle comme d'autres à l'hypocrisie. Il calculait tout haut sa conscience avec une naïve impudeur, et rejetait ouvertement tout sentiment qui ne devait produire que des zéros à la masse des bénéfices positifs. Quant à Arthur, sans avoir l'âme plus élevée, il se montrait moins franc dans l'expression de ses désirs; aussi sa liaison avec Raymond lui était-elle un embarras; il souffrait chaque fois que celui-ci, avec une bonhomie toute bienveillante et sans songer à le blâmer, lui dévoilait quelque honteuse pensée qu'il croyait bien cachée au fond de son âme. Il se sentait insulté par cette indulgence qui semblait établir entre eux une parité qu'il n'aurait pas voulu s'avouer, et il avait honte de cette association de deux âmes qui n'avaient que des vices pour point de contact.

Cependant Raymond ne s'était même pas aperçu de la froideur d'Arthur, et il était toujours resté avec lui sur le même ton de familiarité. A peine fut-il entré, qu'il se jeta sur un divan, caressa sa moustache blonde

240 NOUYELLES.

avec une coquetterie toute féminine^ et fît quelques oiseuses questions qui conduisent à une demande plus intime.

— A propos, dit-il tout à coup sans plus chercher de transition^ tu es un homme fini ; ton opinion est en baisse, et ton journal se meurt de consomption.

— Du moins, reprit Arthur, on ne pourra pas dire que j'ai transigé avec mes convictions.

— Non, pardieu ! c'est ton système à toi, tu pensais arriver plus vite au but en ayant l'air de croire. Malheureusement, tu n'as pas réussi. Au reste, tu as mieux que cela maintenant en perspective.

— Comment?

Raymond se croisa les jamhes en ricanant.

— N'as-tu pas rendez-vous ce soir au bal avec mademoiselle de Beaugency? demanda-t-il.

Arthur tressaillit. Il y a dans ces révélations brusques de noire pensée, faites par un autre , un choc stupéfiant qui ne laisse point place d'abord à la manifestation du mécontentement; aussi releva-t-il la tête avec une expression plus surprise qu'irritée.

— Que veux-tu dire ? demanda-t-il.

Mais Raymond continua sans se donner la peine de répondre.

— Au lait, cinquante mille livres de rente valent bien la peine de calculer quelle courbe il faut donner à

son œil I On étudierait à moins Tart de la mélancolie et la gymnastique des soupirs.

Arthur avait eu le temps de se remettre, et il reprit avec cette dignité exagérée, qui indique toujours l'absence de dignité réelle:

— Il y a certaines accusations auxquelles il est inutile de répondre.

Raymond éclata de rire.

— Au reste, reprit Arthur un peu décontenancé, je ne sais ce qui a pu faire penser que j'avais des vues sur mademoiselle de Beaugency ; je la connais à peine.

— Oh ! celui-là est trop fort! s'écria le journaliste; tu nous crois plus bêtes que des actionnaires. Que diable ! mon cher, on voit ce que l'on voit ; il est certain que depuis trois mois , tu as les yeux tournés vers la baronnie du sire de Beaugency; et ne pense pas que je t'en blâme !... — Il n'y a qu'un but dans le monde, et nous savons très-bien que toutes les routes sont bonnes, si Ton arrive... L'or, l'or! c'est la vie, c'est le siècle, c'est tout. J'en veux, moi, et je n'écris que pour cela. Je suis bien obligé de me salir les mains en ramassant la boue que je jette aux autres; mais qu'importe! mes articles sont bien payés ; on ne me croit pas , mais on me lit. Toi, les espérances s'échappent de ce côté, et tu prends une autre direction : c'est du savoir-vivre. Un beau mariagô a moins de retentissement qu'un succès

littéraire; mais aussi on se trouve riche le lendemain du contrat, et les revenus qu'on tire de son esprit ne sont jamais aussi sûrs que ceux qu'on tire d'une métairie. Je te dis, moi, que tes attentions pour mademoiselle de Beaugency ne sont autre chose qu'une action prise dans une bonne spéculation. Je fais le feuilleton, tu fais le sentiment; ton métier est plus lucratif que le mien.

— Il y a des gens qui trouvent moyen de tout salir , dit Arthur avec aigreur. En admettant que j'eusse de l'amour pour mademoiselle de Beaugency, qui pourrait te faire mettre en doute la sincérité de ce sentiment ? L'homme qui souille ses plus nobles facultés pour de l'or ne peut-il même plus croire à la délicatesse des autres? ne peut-il comprendre que l'on aime sans aucune arrière-pensée de position sociale ?

— Connu ! s'écria Raymond, avec un geste populaire; tu es un de ces êtres qui ne demandent qu'un cœur d'ange à la femme qu'ils choisissent... comme moi, je ne demande au monde que de la gloire et un grenier. Au moins, tu ne te retranches plus dans tes dénégations, et tu avoues que tu en veux à la belle Marie.

— Non , j'ai vu dans mademoiselle de Beaugency, comme tu l'as dit toi-même en raillant, un ange qu'on ne peut s'empêcher d'adorer, et je l'ai aimée avant de m'être demandé où me conduirait cette affection.

— Parbleu ! au mariage.

— C'est une plaisanterie cruelle. Ignores-tu quelle distance les préjugés ont mise entre elle et moi?

— Non, mais je ne sache personne au monde phispropre que toi à les faire oublier. Quand un œil se noie comme le tien dans une merde tristesse; quand le corps a assez de souplesse pour prendre à volonté ces attitudes .affaiblies, qui semblent l'effet d'une organisation pliant sous le poids de la pensée, quelle femme pourrait vous résister? Et puis, tu es pâle!... et, vois-tu, ce mot-là résume tout. Nos poètes ont tant parlé de la pâleur , qu'il est désormais convenu que c'est le cachet d'une sensibilité profonde et d'une âme type. Être pâle est un don du ciel, un moyen de se faire une position sociale, un état comme celui de ventriloque ou d'albinos ; le tout est de tirer parti de ce présent de la nature, et tu ne laisses rien à désirer à cet égard.

— Tu es fou, et bien impertinemment fou, répondit Arthur en haussant les épaules avec humeur.

— Dis que je suis clairvoyant. Et toi-même, mon discret ami, tu n'ignores point que ta belle et poétique figure t'a servi merveilleusement près de Marie qui raffole de toi. La pauvre enfant se compromet lous les jours davantage pour le jeum homme pâle : elle est ridicule à force d'amour.

— Assez, Raymond; elle du moins, éparguoz-la.

Quand il serait vrai que mademoiselle de Beaugency eût

deviné et accepté mon amour^ ce serait un malheur de

plus^ car sa famille n'en resterait pas moins inexorable. f

— En vérité?.. Et tu ne vois pas que cet amour poussera vers toi la jeune fille d'une manière si ostensible^ que sa famille sera forcée de te la donner?

— Sa famille cachera son amour^ étouffera ses larmes et la mariera ailleurs.

L'indignation sans chaleur vraie d'Arthur avait fait place au ton d'une causerie raisonnée ; Raymond luimême avait moins de raillerie dans la voix. La dernière objection du jeune homme le fit réfléchir un moment; puis il reprit :

— Ce que tu dis est juste, mais tu peux prendre tes précautions ; fais un éclat.

— Gomment?

— En entraînant Marie à une démarche décisive... à un enlèvement, par exemple.

Arthur haussa les épaules.

— Gela est bon dans un opéra-comique ; mais dans la vie réelle...

— La vie réelle n'est pas faite pour les êtres d'exception comme mademoiselle de Beaugency. Si je ne me trompo, tout ce qui la sortira de la voie commune lui paraîtra l'accomplissement d'une destinée d'élection qu'elle recherche.

— C'est impossible... et sa famille?... elle nous maudirait...

— Vous déshériterait, tu veux dire ?

— Nullement.

— Elle est fille unique, on lui pardonnera. En tous cas, vous auriez la réserve légale, ce qui est encore fort convenable. Puis, vois-tu, ces gens nobles ont du tact, ils ne font jamais de scandale inutile. Après l'éclat d'un enlèvement, ils sentiront qu'ils n'ont rien à te refuser.

Et pour donner du retentissement à l'affaire, ajouta en riant Raymond, tu peux compter sur moi; ne suisje pas journaliste?., je dirai...

Ici, le jeune homme prit une voix grotesquement solennelle :

a Qu'une jeune fille de ces races que le monde appelle nobles, et qu'une éducation orgueilleuse n'avait point viciée, n'écoutant que la voix de son cœur, a repoussé loin d'elle de gothiques préjugés, et vient de s'enfuir avec un jeune homme sans naissance et sans fortune, mais appelé aux hautes destinées du talent ! »

Je désignerai les personnes de telle sorte qu'on ne pourra s'y méprendre, et le baron de Beaugency sera trop heureux de tout étouffer par un mariage.

Le front d'Arthur s'était coloré d'une de ces rougeurs équivoques qui peuvent être ou l'expression d'une adhésion humiliante dans votre pensée ou celle d'une indt-

gnation méprisante; il garda un instant le silence, puis se leva et prit son chapeau.

— Voilà assez de folies, dit-il à Raymond; viens, le bai doit être commencé.

ÎH

Le salon retentissait du son des instruments et du bruit de la dauso. On entendait éclater le rire frais des jeunes filles, les exclamations complimenteuses des jeunes gens; puis, les murmures plus sourds de ces mystérieuses causeries qu'on hasarde à travers les bruyantes harmonies du bal. La fête était dans toute sa beauté. Les voix semblaient plus émues, les bras des jeunes femmes posaient plus mollement sur les épaules de leurs valseurs, les regards des homraes brillaient plus chauds dadmiration et de volupté.

Il y a tant d^enchantemeiits dans un bal. Là^ les fronts soucieux perdent leurs rides; l'air, chargé de parfums, passe sur les yeux humides comme une main bien-aimée ; les flots souriants de danseurs roulent avec Toubli, et le malheureux lui-même se sent entraîné à la remorque de cette joie universelle.

Mais parmi ces figures à expression riante, il y en avait une plus lumineuse que toutes les autres. Mademoiselle de Beaugency semblait abîmée dans son bonheur : uniquement occupée d'Arthur, elle restait immobile au milieu de ces mouvements joyeux, et son long regard plaçait sur la foule sans la voir; le monde tout entier était sorti de son âme, qui ne contenait plus maintenant que la pensée du jeune homme. Voulant échapper aux invitations sans cesse renouvelées qui troublaient son enchantement, elle se dirigea vers une croisée, souleva le double rideau de soie qui la cachait, et se glissa sur le balcon.

C'était une belle soirée du mois de mars, froide encore, mais qui apportait déjà quelques exhalaisons de printemps ; une de ces soirées où le vent ne siffle plus dans les feuilles séchées, et nous arrive en rafales parfumées de violettes et de jacinthes.

Marie se sentit rafraîchie par cette brise un peu rude. Si heureuse, elle n'avait pas trop de tout le ciel à respirer! Elle s'appuya sur la balustrade du balcon,

contempla longtemps la nuit scintillante d'étoiles; puis saisie d'un de ces élans de piété qui ne viennent que dans les grandes joies^ elle joignit les mains comme si elle eût voulu prier.

Le bruit d'un rideau qu'on écarte et celui d'un pas qui cherche à se dérober la fit se redresser précipitamment : Arthur était déjà près d'elle.

— Pardon^ dit-il^ j'ai enlevé un ange à sa méditation. La jeune fille rougit.

— Cette nature est sibelle^ répondit-elle^ que je n'ai pu me. défendre, en sa présence, d'un mouvement religieux. Ne raillez point cette faiblesse.

— Moi, vous railler ! me croyez-vous donc sans foi , parce que je suis sans espérance?

— Et pourquoi sans espérance? dit l'enfant à voix basse.

— Est-ce à vous de me le demander, Marie?... Ne connaissez-vous pas le fond de toutes mes pensées? Voulez-vous aussi vous envelopper dans ces étroites dissimulations auxquelles la femme est accoutumée ?

— Non, dit la jeune fille vivement, je vous ai compris... mais vous?

— Moi ? Je sais que vous avez été touchée de mon amour, mais tant d'obstacles nous séparent!... Vous êtes femme, Marie, vous vous lasserez de lutter pour un

S'bO NOUVELLES»

malheureux qui ne peut vous payer de vos sacrifices que par de nouvelles douleurs.

— Dieu est témoin que c'est vous qui avez parlé de ces sacrifices ; moi^ je n'avais pensé qu'au bonheur de nous être rencontrés.

— Pardon, j'ai tort de vous attrister, je le sais; c'est mal, cette prudence d'avenir... Je ne devrais songer qu'au présent, qu'à vous, Marie, qu'à vous qui avez voulu me guérir de mon désespoir, — vous qui m'aimez, — car vous m'aimez ?

Marie pleurait doucement, et pourtant elle répondit :

— Je vous aime.

— Oh! répétez-le souvent; dites-moi, Marie, que vous serez à moi et à nul autre.

— Je vous l'ai promis.

Un étrange éclair de triomphe passa dans le regard d'Arthur; la jeune fille sourit comme un ange, car elle crut que c'était le bonheur qui lui donnait cette lumière. Il y eut un instant de silence , pendant lequel sa main dans la main du jeune homme et sa tête appuyée sur le balcon, elle laissa couler ses larmes.

Tout à coup Arthur lui montra une étoile qui courait à l'horizon et alla mourir dans la nuit.

— Voyez, dit-il, elle n'a fait que briller un instant au ciel; elle a parcouru dans une seconde Tespace que ses sœurs mettent une cîernité à parcourir : ainsi en

lE JEUNE HOMME PALE. 251

sera-t-il peut-être de moi ! Qui sait si je n'épuise point en ce moment tout le bonheur qui m'avait été réservé?

— C'est vous qui êtes faible maintenant, répondit la jeune fille; moi, qui ne suis qu'une femme, je ne doute pas de l'avenir ; j'ai confiance en Dieu et en vous: Dieu ni vous, ne me tromperez.

Dans ce moment la musique qui s'était tue, donna de nouveau le signal de la danse.

— Rentrons, dit Arthur; une absence plus longue pourrait être remarquée.

Il sortit le premier, la jeune fille ne tarda pas à le suivre. En passant devant un groupe de femmes qui se trouvait près de la fenêtre, elle entendit un éclat de rire à demi voilé; puis une voix, pleine d'un am er triomphe, s'écria : Ils y étaient tous deux.

L'enfant entendit ces parties et cet éclat de rire, comme les esprits bienheureux entendent les bruits do la terre ; elle portait dans son âme trop de bonheur pour qu\uie raillerie la troublât.

Tous me l'ont dit, Marie!... ont-ils menti, ou est-ce vous qui m'avez trompé?... Menti! et pourquoi? que leur importe à eux que vous soyez la femme d'un riche duc de Montyon ou celle du pauvre artiste Arthur Auhert ! Ils ont dit que vous épousiez le premier, parce que cela est. Et vous, jeune fille candide, vous vous êtes tue sur ce mariage, parce qu'il aurait fallu me retirer vos promesses. Oh ! oui, je conçois qu'après tant d'espérances données vous vous trouviez embarrassée de venir mo dire : Je me marie !... Et pourtant il y avait un

moyen bien simple de me Tavouer sans rougir; vous n'aviez qu'à me dire : J'épouse un duc et pair ! Alors, j'aurais compris.

Car moi aussi, tout ignorant que je suis de vos soumissions sociales, je sais qu'il y a des titres et des noms devant lesquels toute résistance tombe.

Soyez heureuse. Adieu!

Arthur.

Arthur, quoiqu'il y ait eu dans ma vie un événement que je vous ai caché, je n'ai point mérité vos reproches. Je ne vous l'ai laissé ignorer que pour vous épargner une douleur qui n'eût rien changé à nos situations. En voyant la calme expression de votre figure, j'avais plus de force pour la lutte qu'il me fallait soutenir.

Vous êtes toujours près du soupçon; moi, je me repose avec confiance dans la conviction de votre amour. Ditesmoi, qui vous a donné le droit de douter de ma force, quand il s'agit de votre destinée à vous? N'est-ce pas pour vous, que j'ai oublié toutes les hontes qu'on m'avait apprises? ne vous ai-je pas dit que je vous aimais? n'ai-je pas osé vous l'écrire? Pour vous, j'ai supporté les

railleries d'un monde dont les préjugés de position sont la plus forte croyance ; et tout ce passé s'est effacé devant un mot qu'on vous a jeté : Elle se marie. Vous les avez crus, ceux qui vous répétaient cette nouvelle insouciamment, comme l'annonce d'un bal ; et pour moi;, dont toute la bonne foi, dont toute l'énergie de cœur étaient compromises dans ce fait, vous avez dit : Elle a menti.

Non, Arthur, j'étais sincère et sûre de moi, quand je vous ai dit que je serais votre femme, et ce n'était pas une de ces résolutions que renverse le. premier événement. Savez-vous, d'ailleurs, quel est lliomme qu'on me propose? Avant même de vous connaître, je l'aurais refusé. Je vous l'ai promis, et je vous le promets encore, je ne serai qu'à vous. Je ne ferai point de demi-sacrifice. »

Marie.

Vous êtes généreuse, Marie : vous voulez bien rester ia jeune fille promise à mon avenir et continuer votre sacrifice. Je vous remercie; mais moi, j'avais rêvé une femme heureuse de mon amour, et non sacrifiée. Je ne veux pas vous sentir pleurer sur votre passé dans mes

bras... C'est beaucoup déjà de vous être compromise jusqu'à parler, jusqu'à écrire au pauvre artiste : que d'autres hontes il faudrait oublier pour porter son nom!

Vous ne pouvez être à moi, vous, belle, riche et enviée de tous. Ce n'est pas pour les nuits d'orage que Dieu a fait ses étoiles. Allez, vous êtes promise aux joies de ce monde : vos épaules satinées pourraientelles se couvrir d'autre tissu que de celui du cachemire ? vos pieds, habitués à ne fouler que des tapis, ne seraient-ils pas endoloris par le contact d'un rude parquet?... La nature vous a faite pour être la femme d'un duc et pair : pourquoi vous refuseriez-vous à cette belle destinée? Vous ne l'aimez pas, cet homme : qu'importe ! Vous voyez vous-même ce qu'est l'amour pour le bonheur.

Et puis, votre mère ne vous l'a-t-elle pas dit : on finit toujours par aimer son mari! Qu'a-t-il d'ailleurs qui dépare un duc et pair? Ses mains sont belles et bien gantées, ses joues fraîches, sa bouche souriante; il est parfait, cet homme, et vous êtes une femme heureuse !...

A quelle triste vie vous échappez!... Vous ne savez pas que de privations il y a dans les existences médiocres : qu'aurais-je pu vous offrir, moi? Une maisonnette hors des barrières, avec un petit salon à rideaux blancs; un parterre de six pieds, orné de quelques fleurs que

itoG NOUVELLES.

j'aurais cultivées moi-même. Adieu alors à ces longues charmilles qui sont les salons en plein air de vos hôtels! Il aurait fallu vous contenter d'une tonnelle, d'un banc bien étroit où nous n'aurions pu tenir que deux! Là, serrée près de moi, votre taille entourée de mon bras, vous n'auriez entendu que ma voix, vous n'auriez vu que mes lèvres vous sourire.

L'hiver, il aurait fallu vous contenter d'une lecture près du foyer, d'un peu de musique, pâle et languissante, sans doute; car qui vous aurait écoutée? Moi, toujours moi, que vous auriez connu tout entier, dont vous auriez épuisé le cœur, qui ne vous aurais applaudie que d'un regard ou d'un serrement de main. Oh ! combien vous devez préférer les longs retentissements de la louange dans vos salons ruisselants d'or et de lumière ! — Restez-y, Marie, c'est votre place.

Adieu.

Que vous ai -je fait pour que vous m'accabliez ainsi? Moi, mon Dieu, je vous ai dit que je ne serais à vous que pour ne pas mentir à mes promesses; que j'étais prête encore à consommer pour vous tous les sacrifices commencés^ Mais j'étais donc folle! mais vous ne savez

donc pas que si je ne vous avais lait aucun serment^ à cette heure je les ferais tous? Oh! non^ non,, mon ami, je ne sacrifie rien; je ne veux que vous d'ici-bas! C'est votre existence toute paisible, toute simple que je demande à Dieu, et non les délices payées du monde!

Mon Dieu! pourquoi avoir fait en raillant le tableau de ma vie près de vous? Oui, c'est une maison simple que je veux; votre maison! Oh! que je respirerais à Taise dans cette petite demeure!... Gomme toutes les surveillances de ménage me plairont!... Vous verriez si c'était pour la vie du grand monde que Dieu m'avait faite, et si je n'étais pas, au contraire, réservée aux joies saintes et calmes de l'intérieur! Vous verrez si ce n'est pas à l'air de votre petit jardin que mes joues reprendront leurs couleurs d'autrefois, et si mon front sera moins serein sous la fleur que vous aurez cueillie, que sous les diamants et les oiseaux de paradis !

Voitre lettre m'a fait souffrir, par la pensée de ce que vous avez souffert vous-même, et cependant, je suis bien heureuse en songeant à l'avenir qui nous attend tous deux. Adieu ! Aimez-moi : maintenant c'est un devoir pour vous.

2o8 NOUVELLES.

Pardon, pardon, Marie, j'ai dû vous blesser bien cruellement, vous si dévouée!... mais si vous saviez ce que j'éprouve, quand je songe que mon bonheur, ma vie dépendent d'une volonté que tout doit ébranler !

Ne comparez point nos deux situations, je vous en conjure; vous êtes l'ange que tout le monde voudrait associer à sa destinée, moi je suis le paria repoussé de tous ; parmi tant d'êtres qui se pressent autour de vous, ne peut-il s'en trouver un qui vous promette plus de bonheur que vous n'en pouvez espérer de moi?

Songez-y bien, ce n'est pas avec un préjugé, avec le monde seulement qu'il faut rompre pour m'appartenir, c'est avec votre famille tout entière. Croyez-vous, ditesmoi, qu'à moi seul je puisse remplacer tous les nœuds qui vont se briser? Moi, je me sens assez de force pour vous rendre heureuse, vous, en aurez-vous assez pour l'être? Si vous avez cru que vos parents céderaient à des sollicitations, qu'ils reculeraient devant la peur de vous rendre malheureuse, vous vous êtes trompée. Je vous parle sans irritation, sans aigreur, mais ils vous donneraient à un forçat aussi bien qu'à Arthur Aubcrt. rjoi aussi, je suis le forçat de votre société aristocrati- (lué! Elle a écrit sur mon front plébéien et pauvre, et ces deux mots-là contiennent à eux seuls toutes les houles. Songez à ce qu'il vous faudra de force pour lutter contre la réprobation de tous? Oh! mon Diiu!

LE JEUNE HOMME» PALE. 2o9

ayez-là cette foroe^ mais ne venez à moi^ que sûn; de vous-même, car je serais sans courage;, si je voyais vos regrets.

J'ai fait ce que je devais ; je vous ai dit toutes les résistances qu'il y aura à vaincre pour notre union. — Maintenant, voyez qui vous préférez de votre famille ou de moi.

C'est vous, vous, Arthur; en pouvez-vous douter? mais pourquoi rompre pour cela avec ma famille ? Mon père, ma mère... ce serait les tuer que de les abandonner; c'est sur moi qu'ils placent leurs plus chères espérances. Ne pouvons-nous attendre? Je suis leur fille unique et chérie, ils céderont, je vous le dis, quand ils me verront si malheureuse ; attendez qu'ils veuillent vous appeler leur fils ; je vous promets qu'un jour ils vous donneront ce nom. Mais s'exposer à leur haine, à leurs reproches, oh ! ce serait affreux !

Je vous le dis encore, je vous aime plus que tout ce que j'ai aimé ; mais cet amour ne doit pas être un linceul jeté sur toutes mes affections d'autrefois. Vous êtes noble, vous, mon ami ; c'est surtout votre générosité de

-00 KOUVELLES.

cœur que j'ai aimée. Pourquoi ne voudriez-vous pas faire le sacrifice de quelques jours de notre bonheur au repos de mes parents ? Attendons et espérons.

Je vous Tavais dit^ Marie, il ne suffit pas d'un de ces courages d'enfants, qui, n'osant regarder l'objet de leur terreur, vont vers lui les yeux fermés... Allendons et espérons j dites-vous ; et dans quel but? Plus vos parents vous ont aimée, plus ils ont placé de rêves sur votre tête, plus ils se montreront implacables, parce que ce n'est pas un bonheur simple qu'ils ont désiré pour vous, mais un rang. C'est là leur ciel, à eux ; ils veulent vous y placer ; ils font bien, et vous aussi, vous faites bien d'être une fille soumise.

Non, Marie, je ne passerai point des années d'angoisses dans l'attente d'une position qui ne peut arriver. Je sais que vos parents ne consentiront jamais; qu'attendrai s-je alors? que la mort vous ait laissée seule sur la terre... Je comprends : quand vous n'auriez plus autour de vous que des tombes, vous voudriez poser votre front sur le cœur vivant qui vous restera ! Mais qui sait, Marie, si alors mes bras ne vous seraient point aussi refermés à jamais?

Qu'importe, au reste ! attendons, puisque vous le voulez. — Je saurai bien toujours me débarrasser de ma douleur quand elle sera devenue trop cuisante. Attendons, Marie, et prions la mort, puisque c'est sur deux cercueils que vous devez prendre votre couronne de fiancée.

Le mariage de Marie avec le duc de Montyon, d'abord présenté comme une simple probabilité^ puis comme un projet, avait enfin été annoncé comme une décision arrêtée. En vain la jeune fille avait prié, avait embrassé les genoux de sa mère, la baronne Tavait consolée avec douceur, avait essuyé ses larmes et baisé ses yeux tout gonflés, mais sans rien accorder à ses prières. C'était une de ces femmes qui environnent toujours de caresses la dureté d'une volonté inébranlable, et dont la main de fer ne s'appesantit sur ce qui l'entoure que cachée dans un gant de velours.

LE JEUNJi HOMME PAl.E. ^fî3

Marie, voyant tout espoir lui échapper, avait voulu déclarer qu'un autre amour remplissait son cœur. Mais aux premiers mots de cette confidence, la baronne avait refusé d'en entendre davantage. Elle avait attiré, en souriant, sa fille sur ses genoux, l'avait pressée contre sa poitrine, et d'une voix calmement impérieuse, elle lui avait déclaré qu'aucune raison ne pouvait la détourner de sa résolution.

— Sois raisonnable, mon enfant, avait ajouté la bonne mère en caressant les joues pâles de Marie; je sais ce que c'est que ces fantaisies de jeunes filles; tout cela disparaîtra devant les avantages d'une position élevée.

La violence aurait exaspéré Marie, et l'eût rendue capable d'une résolution extrême, cette sorte d'indulgence affectueuse brisa tout son courage. Elle demeura indécise, désespérée, ne pouvant plus que pleurer et n'espérant que mourir.

Cependant son amour n'avait fait que s'accroître. Sa nature romanesque et tendre s'était exaltée en présence des douloureuses oppositions que le sort mettait à l'accomplissement de ses vœux. D'ailleurs, les lettres d'Ar- Ihur venaient chaque jour raviver chez elle la passion, et plus les difficultés s'élevaient insurmontables, plus les sacrifices devenaient immenses à faire, plus cette position, toute d'exception, séduisait la noble jeune

fille, qui se cramponnait à ce rêve tout doré d'un éclat de dévouement.

Cependant les prières d'Arthur étaient devenues plus pressantes. Un jour Marie reçut un billet qui ne contenait que ces mots :

« Une décision, une décision, quelle qu'elle soit ; si vous me la refusez.^ je ne demande plus rien. »

Égarée, elle répondit, elle promit tout, mais elle demandait du temps; elle espérait encore dans l'avenir, dans le hasard, dans tout ce que l'on espère quand la raison dit qu'il n'y a plus d'espoir. Arthur ne répondit pas.

Deux jours s'écoulèrent, le silence du jeune homme continuait: Marie commença à trembler.

Bientôt sa frayeur devint un soupçon ; son soupçon, une certitude. Elle écrivit trois fois sans recevoir de réponse. Elle avait prié trois nuits, priant à genoux sur son lit, mains jointes, et offrant sa vie à Dieu pour un seul mot de lui. Rien n'était venu!..

Le vendredi arriva; c'était le jour où elle le voyait à la soirée ordinaire du général. Elle y arriva au moment où l'on éclairait le salon, elle attendit. Les habitués arrivèrent lentement, l'un après l'autre; un seul n'arrivait pas ! Chaque fois que le laquais paraissait à la porte pour annoncer un nom nouveau, Marie tremblait; mais dix heures .sonnèrent et son nom n'avait point encore

été prononcé; un profond découragement s'empara de la jeune fille.

l^:nfin un pas se fit entendre : un jeune homme parut à la porte; elle se leva à demi...

— Monsieur Raymond Perrier, dit le laquais. Elle se laissa retomber sur son fauteuil. Cependant le journaliste, après avoir fait quelques

tours dans le salon, avoir distribué ces inclinations de tête et ces questions aimables que Tusage ordonne, aperçut mademoiselle de Beaugency, et s'avança vers elle.

— Je n'osais compter sur le bonheur de vous voir ce soir, Mademoiselle, vous devenez si rare!

— Je sors peu, murmura Marie; j'étais soufl^rante...

— Je l'ai appris par Arthur Aubert.

Au nom d'Arthur Aubert, Marie releva vivement la tète, comme si alors seulement elle eût été frappée de l'idée que Raymond le connaissait.

— L'avez-vous vu depuis peu ? demanda-t-elle d'une voix bar- se et vive.

— Tout à l'heure.

— il était bien?

— Bien.

— Et pourquoi n'est-il pas venu?

— Je ne sais... il est triste... il n'a point voulu. Toutes ces réponses furent faites avec un embarras

évident. Le visage de Raymond était devenu si subitement sérieux que Marie se sentit glacée.

— Mon Dieu^ dit-elle^, serait-il arrivé quelque chose à M. Aubert?

— Il m'attriste et m'épouvante, répondit Raymond en secouant la tête; je l'ai trouvé livré à un profond désespoir; j'en ignore la cause^ mais j'en crains les suites...

— Que dites-vous?

— J'ai voulu rester avec lui ce soir; il a refusé et m'a forcé de le quitter avec une sorte d'emportement que je ne puis m'expliquer ; puis, au moment où je le laissais, il m'a serré la main d'une façon étrange...

— Eh bien? s'écria Marie égarée.

— Eh bien, je crois qu'il est las de la vie, dit Raymond tranquillement.

Elle n'en entendit pas davantage; un cri s'éteignit sur ses lèvres et elle s'évanouit.

Le lendemain, au milieu de la nuit, elle descendait mystérieusement au jardin, pâle et éperdue. A peine revenue à l'hôtel de son père, elle avait pris une résolution désespérée ; elle avait écrit à Arthur, et elle l'attendait, décidée à tout.

La nuit était obscure; minuit sonnait au Val-de- Grâce; la pauvre enfant s'assit sous la charmille en fon-

dant en larmes. Quelques instants s'étaient à peine écoulés^ lorsqu'un léger bruit se fit entendre : la porte du jardin s'ouvrit; Marie se leva avec un cri, et elle se trouva dans les bras d'Arthur.

Trois ans après, un groupe de dames élégantes et de jeunes gens se promenaient aux Tuileries le long de la terrasse; une calèche découverte suivait les quais au petit pas.

— N'est-ce pas là M. Aubert? dit une des dames à un dandy qui lui donnait le bras.

— Lui-même; il vient de perdre son beau-père; ce deuil-là lui vaut cinquante mille livres de rente.

La calèche passait près des promeneurs; le jeune homme qui avait parlé salua AuLert.

— Vous les connaissez? lui demanda- t-on.

— Pardieu ! dit Raymond en souriant, c'est moi qui Tai marié.

— N'y a-t-il pas eu une affaire d'amour, un enlèvement?...

— Précisément.

— Cet Arthur Aubert a fait rapidement son chemin, murmura un des promeneurs.

— C'est un homme habile, répéta un second.

— Un charmant cavalier, ajouta la dame.

— Il faudra, mon cher Raymond, que vous me fassiez faire sa connaissance^ reprit le premier interlocuteur.

Raymond s'inclina en signe de consentement.

— Sa jeune femme est bien pâle, dit quelqu'un.

— Elle est malade, répondit Raymond.

— Comment cela?

— Elle s'est aperçue que Ton avait traité son cœur comme une denrée en circulation, et que l'on avait spéculé dessus : elle se meurt d'un espoir rentré.

La dame qui avait déjà parlé haussa les épaules.

— Elle a toujours eu des idées romanesques, murmura-t-elle.

— Dites que c'est une folle qui finira à Charenton,

ajouta un gros député qui n'avait encore rien dit. J'ai défendu à ma fille de la voir.

Tout le monde approuva, et ils continuèrent leur promenade.

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