‹ Contes et nouvellesChapitre 1 sur 33 · RUE DU BOULOI · texte numérisé non relu

RUE DU BOULOI

Je De suis pas de ceux qui n*aiment pas les préfaces. La préfacé de la vie, c*est la jeunesse. La préface de Vamour, c*est ce qu'il y a de plus charmant dans Tamour — après la postface.

Les femmes sont des romans dont je ne te conseille que la préface, ami lecteur.

La préface d'un livre, c'est le secret du sphinx. Qu'est-ce qu'un sphinx qui a dit son secret? Qu'est-ce qu'un cœur à son dernier mot?

Si j'écrivais encore, je n'écrirais plus que des préfaces. La première page du livre ! le commencement du monde! l'aube qui point! le coup de l'étrier! la jeunesse qui déploie ses ailes!

Ce monde, tous les critiques en conviendront, est un mauvais livre ; mais que n'avons-nous été admis à en voir la préface! — Avant qu'Eve n'eût mordu dans la pomme, c'était encore la préface, divine page écrite sur la neige — la gravure avant la lettre; — après, c'est la feuille de vigne.

L'art aime ceux qui viennent, et non ceux qui s'en vont,— les inconnus plutôt que les immortels. — L'art est un dieu qui a toujours sous la main la puissance de la création : tout ce qui fait la passion et la poésie d'une période humaine, toutes les aspirations vers V idéal, tou tes les ivresses panthéistes, tout ce qui tombe du ciel, tout ce qui s'élève de la terre, - le rayon, — la fumée, — tout cela est le chaos que pétrit Fart pour y trouver la vie de la pensée, pour y créer ce paradis de l'idéal suspendu entre le ciel et la terre. L'artiste est un dieu tombé qui semble se souvenir d'un temps où il créait un monde; ou plutôt c'est un disciple de Pieu qui pro-

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mène son génie lumineux devant la pensée mystérieuse du grand maître.

Vous désespérez de Vart moderne en voyant les splen^ deurs de V antique et de la renaissance; mais vous vous êtes trop attardé en la contemplation des œuvres de Phidias et de Buonarotti, les deux artistes dieux. Gomme Platon et Malebranche, les sublimes rêveurs, vous trouvez que la rêverie écrite est un aigle aux ailes brisées. Vous avez trop souvent ouvert un livre, — même le livre de la vie, — quand sonnait l'heure de prendre la plume. La pensée ne vient jamais trop tard. Quand j'avais vingt ans et que je n'avais rien à dire, j'écrivais ; aujourd'hui que je pense, je n'écris plus. Il ne faut jamais craindre d'écrire ou de peindre un peu à l'aventure ; quand vous ne pensez pas dans un livre ou dans un tableau, il y a quelqu'un qui pense pour vous : c'est Dieu.

L'art ne sera jamais dogmatique ; il se moquera toujours des grammairiens : — l'inspiration le couronne de roses, la raison le couronne de cheveux blancs.

L'art, c'est le mirage, l'impossible, le paradis perdu, le premier sourire d'Eve, la dernière larme de Madeleine.

PItEFACE.

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Quand Dieu n'est pas là, c'est le hasard qui est quelquefois un grand maître : rappelez-vous le chien haletant de Protogène (1)!

Où en seraient Titien et Véronèse, s'ils s'étaient abandonnés aux inquiétudes de la contemplation? Si la philosophie, qui doit dominer l'art, avait tourmenté l'esprit de Thomas Couture, aurions-nous aujourd'hui cette page éclatante qui semble détachée du livre d'or de Venise? Et Baron, et MuUer, et Nanteuil, avec leurs romans que pourrait signer l'Arioste , croyez-vous qu'ils n'ont pas eu raison de vivre et d'étudier en pleine fantaisie? Et Diaz, cet effronté coloriste qui semble avoir le soleil sous la main? Et tant d'autres, qui luttent avec une si charmante folie contre la prose qui nous envahit, n'ont-ils pas été

(1) Protogène travaillait depuis cinq ou six ans à son fameux tableau le chasseur Talise. Comme il ne pouvait, après mille tentatives, rendre à son gré Técume qui blanchissait la gueule du chien, il jeta tout furieux, contre son tableau, une éponge imbibée de couleur. L'éponge frappa contre la gueule du chien : les couleurs qui en rejaillirent formèrent une écume admirable que l'art le plus patient n'aurait jamais pu trouver.

bien inspirés de s'aventurer dans le monde de Tart en enfants prodigues?

L'art, dans sa mission suprême, doit aspirer sans cesse à rinfiui, en gravissant cette montagne invisible qui descend jusqu'à nos pieds et qui s'élève jusqu'à Dieu.

C'est sur cette âpre montagne que fleurit l'Idéal.

Mais l'art a plus d'une route ouverte devant lui; s'il manque de souffle pour atteindre aux plus hauts sommets, il suivra la Vérité qui sort du puits toute nue et toute ruisselante encore.

L'idéal et la vérité, voilà les deux suprêmes caractères de l'art.

Mais, après Dieu, quel est le radieux inspiré, sinon Raphaël ou Corrégé, qui a rassemblé les deux faces de l'immortelle beauté? On ne demande pas tant de force et tant de grâce, tant d'âme et tant d'éclat, pour saluer un chef-d'œuvre.

11 ne faut pas exiger des artistes, même des grands artistes, ce que Dieu ne leur a pas donné.

Permettez à l'un d'être un peintre savant et philosophe, à l'autre d'être un rêveur tendre et délicat, à celui-ci un poëte épris de la forme, à celui-là un pan-

théiste amoureux de tout ce qui vit, sans chercher à

comprendre le mystère de la création.

Vï

Il y a aujourd'hui parmi nous une dixième Muse, la Fantaisie, qui règne impérieusement tout enivrée d*aube et de rayons, d'azur et de rosée, de sourires et de larmes, couronnée de pampre vert et de bleu des nues, traînant dans l'herbe en fleurs ses pieds de Diane chasseresse. Elle est née il y a vingt ans sous le souffle des poètes; Alfred de Musset Ta saluée à son berceau; Théophile Gautier l'a adorée; elle s'est promenée dans l'atelier des peintres ; Diaz, MuUer, Vidal, ont tour à tour porté sa couronne. Eugène Delacroix lui-même a dénoué sa folle chevelure aux reflets dorés, comme autrefois Giorgione avec la maltresse du Titien. La fantaisie nous a perdus, direz-vous; je répondrai que la fantaisie nous a sauvés. N'aimez-vous pas mieux Watteau que Lebrun? Comme la France ne nous donne pas à chaque génération un Lesueur ou un Proudhon, mais un Lebrun ou un David, nous nous consolons avec les fantaisistes. Vous allez me rappeler Ingres, je vous répondrai par Delacroix. Mais n'oubliez pas que ceux-là ne sont déjà plus de la nouvelle génération.

Ils ont créé leur œuvre ; il faut les saluer et passer

son chemin. La critique aime mieux marquer son éperon

d*or sur la jeune cavale impatiente et farouche qu*il

faut dompter un peu dans sa course aveugle.

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Oui, croyez-moi, il n'y a que les naïfs, — les bêtes — qui osent avoir du génie. Ils vont en avant sans savoir où, mais ils vont. Les poètes sont de sublimes ignorants, ils n'apprennent pas, ils devinent;— d'ailleurs, savoir c'est perdre. — Dieu n'avait pas étudié avant de créer le monde. Les plus profonds philosophes sont ceux qui n'écrivent pas un mot. Tout artiste ou poète a ici-bas son chaos sous la main; il peut y trouver la vie ; mais, s'il y veut d'abord trouver la lumière, il est perdu. Dieu ne créa la lumière que le quatrième jour.

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Cependant, direz-vous, le génie n'est pas l'œuvre du hasard, mais l'œuvre de la pensée. Laissons Aristote

avec son imitation de la nature et proclamons tout haut que l'art ne doit regarder que par les yeux de Tâme. Timanthe voulait peindre une tempête : il alla sur la rive un jour d* orage ; il voyait et ne pensait pas. Il peignait avec tant de calme, que sa tempête n* avait ni mouvement ni frayeur. Il brisa ses pinceaux et jeta sa palette à la mer. Il s* en revint humble et triste comme un héros vaincu. Le mauvais temps 1* obligea d'entrer dans une école de rhéteur; on y lisait une page d'Homère, la description d'une tempête. Timanthe sentit son cœur battre, son imagination prit feu, les belles images d'Homère flottèrent toutes vivantes dans sa pensée : il courut à son atelier, il se remit à l'oeuvre et peignit une tempête qui l'épouvanta lui-même.

Notre siècle a cela de beau, qu'autour de lui l'horizon s'agrandit indéfiniment. C'est bien le siècle de l'histoire, de la philosophie, de la critique , du roman. Il voit, il comprend, il juge, il rêve. A mesure que l'horizon s'agrandit, le point de vue s'élève. La poésie, dont on parle isouvent comme d'une exilée, la poésie est plus que jamais parmi nous Elle donne ses vives couleurs à l'historien, son élévation au philosophe, sa perspective au critique, son monde idéal au romancier. Aussi, n'en

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doutons pas , le dix-neuTième siècle laissera derrière lui des monuments sévères et durables. Au moyen 4ge, ou élevait des cathédrales qui sont venues jusqu* à nous ; certains livres de notre temps traverseront ainsi les âges futurs. Après le livre de pierre bâti pour les yeux, c*est le Hvre élevé pour Tâme.

Et pourtant, ce qui caractérise trop bien notre demisiècle, c'est rimproviisation brillante, et non le labeur sévère; le caprice irréfléchi, et non la fantaisie étudiée du rêveur; Tétourderie avec tous ses hasards, et non le recueillement avec ses solennelles inspirations. On a peint et sculpté pour les yeux bien plusjfue pour T âme. Et cependant le rayon sacré est descendu sur la France; on s* est précipité avec une folle ardeur vers la colonne ardente; on se croyait à la veille de conquérir le monde et d'escalader le ciel ; jamais peut-être armée si vaillante ne s'était montrée dans le monde des idées et des symboles , mais combien peu sont demeurés la bannière à la main avec l'ardeur de la jeunesse ou du génie ; toute l'histoire de ce généreux mouvement pourrait s'écrire avec quelques épitaphes

La nature a la beauté visible ; mais pour la peindre il faut la voir avec amour, il faut l'aimer comme l'aime le

soleil, — avec des rayons. — Entre la nature et T idéal, il y a la Fantaisie, muse toujours jeune, folie charmante, reine de T imprévu, femme et chimère qui a pour patrie r imagination des artistes.

L'idéal, c'est la Vérité vue dans le lointaine travers les vapeurs bleues de l'aube ou dans la lumière dorée du couchant. — C'est la Vérité qui s'éloigne du puits jetant sur son épaule l'écharpe ondoyante du mensonge.

Le sentiment du réalisme et de l'idéal dans l'histoire, dans le roman et dans la poésie, est une conquête du génie moderne. Au seizième siècle, ce sentiment fut étouffé, à peine épanoui sous les mains arides de Malherbe. Il reparut çà et là, mais Boileau le foula aux pieds comme une herbe empoisonnée par trop de parfum. La Fontaine et Molière osèrent se moquer des foudres de Boileau. Jusqu'à la seconde période du dix-huitième siècle Molière et La Fontaine furent les seuls poètes français qui cueillirent .cette fleur de réalisme et d'idéal qui est l'âme des œuvres immortelles. On la voit enfin refleurir chez deux poètes en prose , Jean-Jacques et l'abbé Prévost. Mais c'est surtout aujourd'hui qu'elle est en plein épanouissement. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, la France

a eu de grands poètes et de grands historiens, mais de grands poètes et de grands historiens — de convention. — Ils n*écriTaient ni pour les hommes ni pour les dieux. Us étaient aussi loin de la terre que du ciel ; ils n* avaient ni la saveur agreste de la nature, ni les battements passionnés du cœur, ni les rêves hardis qui s* élèvent plus haut que les ailes de l'aigle, ni le feu tout vivant que le génie dérobe aux dieux, même depuis que Prométhée pleure le ciel sur son rocher sanglant.

J*aime les romans écrits en un jour et lus en une heure , comme ceux d'Emmanuel de Lerne ; il ne faut pas que le romancier, dans ses inventions gigantesques, me donne le loisir de pencher la tête et de chercher où il ira. Les passions tout à Theure vivantes ne sont plus que jeux d'imagination; Théroïne que j* aimais déjà, qui m'avait touché au cœur par quelque sentiment profondément humain, n*est plus qu'un portrait de fantaisie; cette femme-là n*a jamais vécu ailleurs que dans l'esprit de l'artiste, elle n'a jamais habité le monde où le cœur bat, si ce n'est dans le cadre d'or qui la suspend au-dessus de nos yeux. Mais les romans qui durent une heure sont presque toujours des pages arra-

chées à la vérité. Quel est le romancier qui n*a mille fois en sa vie assisté au spectacle de ces petits romans familiers à tout le monde qui se font avec un sourire, avec un mot, avec une larme, avec un battement de cœur : rayon de soleil, éclair qui passe, nuage qui traverse le ciel I Puisque le romancier a gardé dans son souvenir ces mille romans surpris au hasard autour de lui , — ou en lui-même — pourquoi irait-il chercher dans son imagination des héros de fantaisie?

S'il n'était inutile de faire l'éloge des petits romans d'Emmanuel de Lerne, j'aurais le courage de mon opinion pour la préface : je dirais qu'Emmanuel de Lerne a le bonheur, pour lui comme pour nous , d'en être à la préface de son talent.

Bienheureux volume, à qui la jeunesse, la beauté, la poésie diront : « Bon voyage, petit livre ; tu viens de l'amour et tu vas à l'amour. Il te sera beaucoup pardonné, comme à Madeleine. »

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