A M. LE VICOMTE FÉLIX DE VILLEBOIS
A toi, mon ami, ce petit conte dont tn le souviens sans doute.
As waler.
— SMAKSPIURe.
Mademoiselle Valentine de Cernay avait vingt ans. Elle était admirablement belle, de cette rare beauté qui séduit le regard et captive T esprit. La magnificence de sa chevelure, ses yeux d*un noir bleu doux et fiers, son front pur, la mate blancheur de son visage, sa taille mince et flexible, la faisaient belle entre les femmes. Hais sa main douce et déliée comparable à celle de Byron ou de Buckingham, le son aristocratique de sa voix, l'aisance parfumée de son langage et de ses manières la disaient aussi d'une noble oris^ine entre les plusfières. Rien d'adorable
comme les ondulations de son cou, peut-être un peu lon^. Rien de majestueux comme le sourire qui animait sa lèvre ombragée d*un léger duvet et quelque peu railleuse. — C'était une beauté patricienne avant tout, belle par droit de naissance, mais empreinte cependant d*un caractère romanesque et rêveur inconnu de Fantique déesse. On se sentait ébloui, attiré vers elle, et on craignait de l'approcher. Son regard valait une harangue ; sa parole eût fait affronter vingt batailles. Le moindre de §es désirs inspirait un dévouement entier, chevaleresque, sans récompense. — Élevée parmi les nobles hôtes du faubourg Saint- Germain, elle avait su garder une rare indépendance de caractère et une vive sensibilité. Son esprit était cultivé, mais sans atteinte à cette sublime pudeur, tout le charme de la femme.
Ce n'était nijeanne d'Âlbret ni l'altière Hédicis. Plus volontiers je la comparerais, avec bien des réserves pourtant, à la douce sœur de la Miséricorde. Pour la peindre, je laisserais dans leurs cadres les coquettes figures de Watteau. Je ne m'arrêterais pas aux visages maniérés de Mignard. Je détacherais un portrait des grands maîtres. Je prendrais à Véronèse sa science, à Titien sa couleur, à Vandyck sa fierté, à Léonard sa tendresse. Un peu de rêverie sur ce front, de raillerie sur ces lèvres, de langueur dans ce regard. Ce n'est pas elle encore, mais vous pouvez en deviner l'esquisse. — Ainsi faite, elle eût été plus à Taise à Versailles qu'à Trianon. Corneille en eût largement ébauché les contours; llacine en eût tracé une parfaite image. #
Le marquis de Cernay, son père, était le grand sei-
L'AMOUK MARIE. H
gneur taillé d'une pièce, sans autre passion que celle de son nom. Les vieui parchemins avaient seuls des titres à son estime. L'homme, pour lui, se réduisait au blason. Grand, mince, despotique, avare de paroles, ses désirs étaient des ordres, et Valentine, fière, indépendante devant tous, courbait la tête en silence sous les volontés de son père. Le marquis possédait une royale fortune. Il faisait à sa fille une riche pension, qu'elle dépensait chaque année, et au delà. Au centre de la rue de Varennes, elle occupait, avec sa gouvernante , un appartement séparé, dans l'hôtel de Gemay. Les plus exquises productions de l'art et de la fantaisie se trouvaient réunies, et avec goût, dans cette bonbonnière d'enfant gâté. Avec son Christ d'ivoire et ses décors mondains, vous eussiez pris en même temps cette demeure pour la chambrette d'une jeune pensionnaire, la cellule d'une novice du couvent ou le boudoir élégant d'une marquise. — Au bal, Valentine semblait une fée; et quand deux beaux chevaux gris-pommelé l'entraînaient au bois, étendue, indolente et distraite sous les plis de son cachemire ou de sa blanche hermine, les regards se tournaient vers elle, et bien des cœurs qui n'osaient se révéler.
Elle avait pour cousin un M. Léon de Glervaux qui, après avoir dissipé sa fortune, continuait une vie de luxe et de folies. Son secret, nul ne le savait. — C'était, après tout, un pauvre garçon : figure dénuée d'expression, fort braque, comme on dit, et même, ajoutait-on, quelque peu chevalier d'industrie. M. de Cernay l'avait en horreur. En présence de Valentine, Léon affectait des allures généreuses et nobles. Il n'avait pour elle aucune affeclion,
mais il convoitait ardemment sa fortune ; et il fit si bien qu*il parvint à s* en faire aimer. Plus encore, elle lui jura de l'épouser.
Comment expliquer cette bizarrerie démon héroïne? — Avec le caractère que nous lui connaissons, Valentine devait aimer. Il lui fallait déverser sur quelqu'un cette surabondance de vie qui 1* étouffait ; confier ces mille détails du cœur que la femme jette aux vents, au papier, au Christ même, quand nul n* est là pour les recueillir. Léon l'approchait davantage. Il portait un beau nom : elle ne dérogeait pas. — Pourtant, quelle poésie, quel prestige, quel enivrement l'avaient ainsi séduite? — Eh! dites-moi si le cœur, surtout chez les femmes, n'a pas des distractions étranges? En présence de tant d'affections aveugles, non motivées, qui ne procèdent ni de la reconnaissance, ni de la pitié, ni de la beauté physique, ni des qualités morales, n'est-on pas forcé de croire à l'amour sans cause? — Au début de la'vie, dans les premières et tendres émotions de l'âme, l'objet aimé n'est rien, Tamour seul est quelque chose. L'inquiète jeunesse ne sait attendre ni choisir. Aussi, au point de vue de la raison, de la. poésie même, le premier amour est-il bien souvent une erreur de l'intelligence et du cœur. L'être aimé, on le fait grand, beau, semblable à soi. Plus tard il en coûte de briser son idole, fût-elle de boue. — En amour l'invraisemblable est le vrai, et déjà où l'a dit : Ce que ce sentiment a surtout d'adorable, c'est qu'il n'a pas le sens commun. — Mais, quelque passagère et mal placée qu'ait été notre première affection, il ne faut pas en médire. En vieillissant, on aime mieux; on n'aime jamais davantage, avec plus de
foi, de d^TOuement, de loyauté. Pour oaoi» je n'en médirai pas : on me croirait trente ans.
M. de Cemay ignorait la promesse de Valentine à Léon. Il ne supposait pas que sa fille pût aimer en dehora de sa volonté. Il la fit prier un matin de le recevoir, et il lui annonça que M. Raoul de Méreuil demandait sa main. Le comte de Méreuil avait vingt-huit ans, deux cent mille livres de rente, un nom qui remontait aux croisades. Il n*y avait pas d'objections à faire, et d'ailleurs le marquis n'en eût souffert aucune. Il se retira. ~ Valentine se promit que ce mariage n'aurait pas lieu. Les semaines s'écoulèrent; le jour fatal arriva.
Raoul de Méreuil ne le cédait en rien à mademoiselle deOernay par la fierté du cœur et de l'intelligence. Son existence avait été battue par l'orage. Beau, bien fait, les cheveux un peu rares sur le front, le* sourire légèrement empreint de cette ironie — non sur les personnes, mais sur les choses, — que donne le malheur noblement supporté, unique rejeton d'une illustre famille, il s'était trouvé à vingt ads sans fortune. Pour soutenir l'honneur de sa maison, son père avait achevé de dépenser ce que la Révolution lui avait laissé. A la chute de la Restauration, Raoul occupait un poste important dans la diplomatie. Il vit tout son avenir brisé en trois jours. M. de Méreuil était mort assez à temps pour ne pas assister à la disgrâce de son fils. — Raoul avait de l'énergie. Il s'embarqua pour l'Angleterre. Appuyé à l'arrière du paquebot, il regardait la France. Patricien par le cœur et par les manières, mais sans faux orgueil comme sans honte et sans reproches, il souffrait. Celte destinée humiliée, laborieuse, l'accablait.
S'il n'eût pas été le comte de Méreuil, il n'eût pas même songé à se plaindre ; mais un grand nom est lourd à porter quand la pauvreté l'accompagne. — Le comte de Méreuil s'en va gagner sa vie sur la terre étrangère. - II songe à ce pays où sa famille a vécu honorée, illustre ; aux tombes abandonnées, à l'avenir meurtri. — Nul, sans l'avoir éprouvé, ne saurait comprendre ce qu'il y a d'amertume poignante dans la perte d'une position élevée. L'argent n'est rien ; mais, ce qui torture l'âme, ce sont les jalousies mesquines, le bonheur insolent de ceux qui écrasent, du haut de leur sot amour-propre, celui qui les égale encore par la naissance, les surpasse par l'intelligence et par le cœur. Vivre dans la misère est possible. Perdre sa fortune et son rang est affreux.
C'est un rude maître que le malheur. Les leçons qu'il donne mûrissent l'expérience et fortifient le courage. Raoul trouva dans l'adversité, ou plutôt y développa cette énei^e, cette fixité de vue, cette persévérance qui ne l'abandonnèrent jamais. Au bout de six mois de séjour en Angleterre, il se disposait à passer en Amérique, quand une lettre de France changea tous ses projets. Le prince de M., son oncle, après avoir perdu sa fille unique, venait de mourir en lui laissant sa fortune. Raoul possédait deux cent mille francs de rente. — \\ resta grand dans le bonheur comme il l'avait été dans l'infortune. 11 revint en France rêvant la paix et le repos du foyer. Il vit Valenline, fut touché de la beauté de son âme plus encore que de celle de son visage; il demanda sa main à M. de Cernay et l'obtint.
Le mariage s'accomplit. Quand Raoul passa au doigt de
L'AMOUR MAUIÉ. -il
Yalentine T anneau nuptial, il trouva sa main glacée. Tout le jour Yalentine resta grave, calpe, sans joies, sans larmes, sans émotions apparentes.
Le soir arrivé , Raoul est seul dans son appartement , prêt à se rendre vers celles laquelle il vient de donner son nom avec son cc^ur. Il a besoin de se recueillir. Il attend que le calme se fasse en son âme. Le bonheur T inonde. Il repasse en son souvenir la transformation subite de sa destinée, sesjoursd*exil, ses angoisses, ses douleurs passées. Il bénit Dieu. L'avenir est à lui. — Comme il T aimera cette belle jeune fille qui sera sa compagne I De quels soins délicats il saura Tentourer ! Avec quel tact il conservera , au milieu de la vie intime et réelle , cette fleur de poésie qui élève les actes les plus vulgaires! Son amour est grand, sérieux, réfléchi, dévoué. Avec un jugement mûri par F expérience, il a conservé une fraîcheur de sentiments chez beaucoup inconnue ou envolée. Ce n'est point un enfant sans expérience ; ce n'est pas un vieillard sans illusions. Il envisage le mariage comme une mission sainte mais difficile, non comme le terme et le tombeau de T existence. Il ne s'en est affaibli ni exagéré les devoirs. Gomme tant d'autres, avec sa sensibilité exquise, il a eu1e mal du ciel , de l'idéal. Aujourd'hui la science de la réalité lui est apparue; il a l'amour du bonheur vrai, de la paix.
Un mari doit être tour à tour maître , esclave , simple comme un ami, dévoué, brave comme un chevalier. On a dit que le mariage détruisait toute inspiration, toute initiative; on s'est mépris. C'est le frein, le refuge contre la vie dévorante et stérile des passions, le séjour des joies permises, du plaisir sans remords. Il n'éteint , n'annihile^
pas les nobles ambitions; il les régularise, les purifie. — Là, rien de mesquin, d'étroit, de bourgeoisement prosaïque pour qui envisage cette institution d'un point de vue élevé et accepte franchement la vie telle qu'elle est, avec bon sens, sans exigences impossibles, mais en sachant pourtant parer la réalité et l'austère devoir des brillantes couleurs de la poésie et garder un milieu sage entre la fantaisie et la satiété. Qui dira l'intelligence, le génie nécessaires à l'homme s' unissant à une femme qui devient à lui pour la vie I Délicatesse, étude des détails les plus familiers, sans laquelle l'homme perd sa dignité; réserve et abandon, attention soutenue à ne pas descendre insensiblement de la hauteur où il se trouve naturellement placé, lutte contre la satiété , qui engendre le dégoût , l'ennui, parfois la faute : — ce n'est rien encore. — Combien étaient aimés jusqu'à l'adoration, qui, fiers d'un article de loi, se sont perdus par la pensée qu'après le mariage la femme leur appartenait, et se sont dispensés de tous égardsl Une femme n'appartient qu'à celui qui chaque jour acquiert sur elle de nouveaux droits. Les serments ratifiés par le cœur sont les seuls que le premier coup de vent n'emporte pas.
Ces pensées, dès longtemps méditées, Raoul les repasse encore dans sa mémoire, il forme des projets, arrange sa vie, distribue son futur bonheur. — Cette jeune femme, il l'aime d'un amour à part, — chevaleresque, comme Hector, — religieux, comme Louis de Thùringe, ardent et chaste, purifié par le prophète avec le charbon de feu. Il se jure de la rendre heureuse, et pourtant il tremble. Ses vœux sont comblés; un pas encore et le bonheur est à lui.
Le voile du sanctuaire va se déchirer. Il tient son rêve ; la réalité lui appartient. —Il tremble, et pourtant il est impatient; il lui tarde d'être près d'elle. 11 veut savoir; savoir si elle Taime, s*il sera heureux. L'espérance ne lui suffit plus. — 11 quitte sa chambre et s'avance vers l'appartement de Yalentine. Il s'arrête : son cœur bat. f 0 Psyché, Psyché, respecte ton bonheur, n'en sonde pas trop le mystère I » Raoul! arrête-toi, ne va pas plus avant. Pourquoi tant te hâter? Fais T école buissonnière autour de ton bonheur! N'entre pas. Ta félicité ne peut que décroître. Tu aimes, tu te crois aimé. La joie est dans ton cœur. Arrête. — Qu'importe la réalité! Ne va pas plus loin, garde tes rêves et tes espérances I - Hais non, marche, Raoul, tes intentions sont saintes et généreuses. — Noble comte de Méreuil , sans crainte et sans reproche , que Dieu vous conduise !
Au bruit que fit la porte en s* ouvrant, Yalentine, vêtue de sa robe blanche, debout et appuyée contre le marbre de la cheminée, parut sortir d'une longue rêverie et s'avança vers M. de Méreuil. Son visage était pâle, ses yeux fatigués , son attitude douloureuse et imposante.
— Monsieur le comte, dit-elle d'une voix émue, je suis votre femme. J'ai suivi les ordres de mon père; je vous appartiens, mais mon cœur n'est point à vous. Mon amour, je le garde. Vous comprenez qu'il ne peut rien y avoir de commun entre nous. Je ne vous blâme pas, et je saurai respecter votre honneur.
Atterré par ces paroles, les lèvres agitées d'un mouvement fébrile, Raoul trouva la force de maîtriser son émo-
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tion; avec une dignité sublime de grandeur il salua Valen-
tine et se retira.
En se retrouvant dans cette chambre où tout à Theure il formait de si vastes projets , il tomba anéanti , comme un homme blessé à mort. Ses pensées se heurtaient; son esprit s* efforçait en vain d'envisager et de comprendre sa situation nouvelle. Le monde lui semblait désert. Il avait reçu une jeune fille de son père, devant la loi et devant Dieu, et cette jeune fille n'était pas à lui ; le bonheur lui échappait au moment où il pensait en être le maître. Le destin est jaloux : il pardonne rarement à qui se croit heureux. Raoul retombait face à face avec la réalité décevante. Il s'imaginait avoir fait un rêve, et la belle figure de Valentine était pour lui comme une apparition lumineuse et mensongère. Inutilement il voulait ressaisir les événements qui lui échappaient. Était-ce donc pour le conduire à ce but que le ciel lui avait rendu la fortune de ses pères? Son amour-propre l'accusait d'impuissance et le dégradait à ses propres yeux. Il voulait s'éloigner, partir sous un faux prétexte pour un lointain voyage. La poussière des grandes routes guérit, dit-on, les peines du cœur. — J'en connais qui les ont sillonnées en tous sens et qui sont revenus bien malades. La nuit s'écoula au milieu de l'insomnie, nuit de regrets amers, de désespoir immense, de projets insensés de suicide.
Avec le jour la raison revint; et, vers le soir, Raoul se présenta chez la comtesse, et lui parla ainsi : a J'ai désiré vous entretenir seule quelques instants. C'est la première fois, ce sera la dernière. Je ne vous adresserai pas de reproches, et votre volonté sera respectée. Je ne vous
(lirai rien non plus de mes douleurs , rien de mes espérances flétries. Vos qualités , non votre fortune , avaient dicté mon choix. Mon but unique était de vous rendre heureuse ; je vous aimais assez pour que cela me pariHt facile. Vous respecterez mon honneur, je saurai conser>'er le vôtre. Si un jour, désabusée, vous me permettez de vous aimer, peut-être le pourrai-je encore. Mais, ne T oubliez pas, c*est là le seul motif de T entretien que vous avez bien voulu m' accorder. — Je me retire sans ressentiment, sans amertume, et, à quelque époque que ce soit, si vous avez besoin de moi, je reste, là, votre meilleur ami. »
Valentine était émue. Elle demeura froide et digne cependant. Elle se sentait coupable; mais les femmes savent conserver de la grandeur même au milieu des fautes du cœur,
« Votre conduite est noble, monsieur le comte, lui ditelle; à défaut d'un autre sentiment, de ce jour, vous avez mon estime la plus entière. »
Elle tendit la main à Raoul , <{u\ la posa respectueusement à ses lèvres.
Le comte et la comtesse de Méreuil passèrent l'hiver de \SZi à Paris. Valentine, dans le monde, fut plus admi-
26 l/AMOUR MARIE,
rée que jamais; c'était la reine de chaque fête. Un goût exquis, une admirable simplicité présidaient seuls à ses toilettes. Pour tout ornement, une branche de bruyère du Cap était habituellement jetée dans ses cheveux, et sa main tenait un gros bouquet de violettes de Parme , dont un camélia blanc formait le centre. — Pauvres chères violettes de Parme que j*ai tant aimées ! — De son côté, Raoul atti^ rait également bien des regards. Ses allures nobles, sans gêne comme sans prétentions, sa courtoisie, le grand air de ses traits, sa conversation tour à tour élégante et profonde, frivole et mûrie par F expérience, charmaient à Tenvi. Les poètes aimaient le côté pittoresque de ce caractère, ses observations piquantes, sensées, colorées, sur la société et les arts et sur les pays qu'il avait visités. Les hommes politiques adoptaient souvent ses vues et ses jugements, parfois profonds , toujours élevés. — Les paroles flatteuses , murmurées à l'écart par les plus belles femmes du salon, c'était au jeune comte qu'elles s'adressaient. Ce cavalier, au regard triste et vaillant, que les yeux suivaient au bois ou dans l'avenue des Champs-Elysées, c'était encore lui. — Les prévenances dont il était l'objet ne pouvaient échapper à madame de Méreuil, et Raoul s'étudiait surtout à paraître grand chaque fois que Valentine pouvait l'apercevoir ou l'entendre.
Les heures de repas , des visites nécessairement faites en commun réunissaient chaque jour le comte et la comtesse. La conversation de Raoul était alors réservée, noble, sans contrainte. Près d'elle il se montrait délicat, grave, prévenant, sans bassesse, comme un ami dévoué, îl s'appliquait à réaliser tous les désirs de Valentine, mais
ea secret, comme s'il eût été sous l'empire d'un amour coupable. Tout d'abord il avait étudié le caractère de la comtesse. C'était une nature d'élite, une enfant malade qu'il devait et pouvait guérir. Il se promit d'arriver à ce but. Il saura conquérir l'amour de sa femme par la grandeur, non par la pitié. L'homme qui soufTre doit le cacher à tous les yeux. Nul ne connaîtra jamais sa peine refoulée au fond de son âme. Mais que de douleurs I quelle opiniâtre persévérance! quel dur labeur quotidien I Vie d'angoisses et de contraintes, de désirs étouffés, tour à tour d'espérances, de désespoirs et de sourdes colères! lutte incessante, silencieuse I supplice de Tantale et mille fois plus [affreux. Le monde appelle Yalentine sa femme; ce n'est pas même sa fille : une tille aime son père; elle ne l'aime pas. Forcé de garder les apparences du mariage, il paraît heureux , et on envie le bonheur qu'il n'a pas. Long poème de dévouement secret, de combats obscurs et sans bruit, sans plaintes, sans confident, qu'il n'est pas donné à une plume de pouvoir écrire.
Léon de Clervaux était depuis longtemps un des habitués les plus assidus des salons du comte. Raoul ne fut pas longtemps à surprendre la passion de Yalentine pour son cousin. A la suite du mariage de mademoiselle de Gernay, Léon affecta durant plusieurs semaines les allures d'un homme profondément froissé. Mais bientôt il changea de rôle; sous l'empire de calculs intéressés et honteux, il se posa en face de Yalentine comme une victime sacrifiée, mais dévouée. Plus d'une fois, Raoul fut tenté de le briser avec colère ou de le chasser avec dédain. La réflexion l'arrêta. Il le supporta avec patience, et nul ne trouvait
étrange l'empcessement habituel de Léon envers &a cousine.
Un soir, au retour d*un bal, où il avait plus souffert que de coutume des assiduités de M. de Clervaux près de sa femme, Raoul se promenait à grands pas dans sa chambre. Cette vie lui est devenue impossible ; son orgueil souffre, mais son cœur souffre plus encore. 11 ira trouver Valentine : la porte sera brisée s* il le faut; il renoncera pour jamais à son amour, mais elle chassera Léon. Il est le maître, elle obéira. — Il arrive près de l'appartement de la comtesse ; son sang se glaee dans ses veines. Il entre sans bruit; une porte vitrée le sépare de madame de Méreuil. Yétued*un élégant négligé du soir, elle est assise près du feu ; ses cheveux s'épanchent sur ses épaules ; elle lit en respirant négligemment le bouquet de violettes qu'elle portait au bal. Elle est belle, belle comme l'ange entrevu des amours impossibles. — Ra^ul la contemple avec ravissement; il s'enivre à longs traits des moindres objets qui l'entourent; il envie le sort du bouquet qui effleure ses lèvres. — Elle fait un mouvement ; elle se lève et se dirige vers son lit. Raoul s'éloigne; il a repris courage : il ne veut rien devoir qu'à Valentine elle-même. Son regard ne la profanera pas, même en secret. Cette femme, elle est belle, noble de cœur, abusée; un jour elle l'aimera. — A l'heure du déjeuner, il se glisse furtivement dans la chambre de madame, de Méreuil; il détache quelques violettes du bouquet et les place sur son cœur : dans la lutte, ces quelques fleurs lui donneront la patience, l'espoir dans les moments difficiles; ce sera un baume pour les plus cruelles blessures.
Le printemps emmena le comte et la comtesse en Vendée, dans une royale habitation léguée à Raoul par son oncle, antique château à la girouette fleurdelisée, aux boiseries de chêne, aux portraits de famille du vieux temps. Les premiers mois de séjour au milieu des champs plurent à Yalentine ; elle courait dans la rosée, faisait de la musique, recevait et rendait des visites dans les alentours. Elle aimait les chevaux : Raoul lui donna un magnifique alezan à la tête fine et busquée, ardent et docile à la voix. Souvent elle se laissait emporter dans une course rapide, seule, les cheveux au vent, le long des haies en fleurs, rêvant à son amour, au bonheur, à tout ce qu'on rêve à vingt ans. — Près d'elle, Raoul restait sobre de paroles ; il l'évitait avec discrétion, lui laissait toute liberté. A Paris, Yalentine avait entendu faire l'éloge du comte ; involontairement elle l'avait observé et s'était dit qu'après tout il était beau, intelligent, chevaleresque, généreux. En revanche, son amour avait eu à souffrir des jugements portés sur Léon. A la campagne, quand elle voyait M. de Héreuil partir avec son élégant costume du matin et caracoler gracieusement sur son cheval, quand elle le suivait dans les châteaux voisins, quand elle lisait les' articles de fantaisie ou de voyage qu'il insérait çà et là dans les revues, elle ne pouvait s'empêcher de réfléchir et de l'admirer.
La jeune duchesse Mathilde d'Arnem habitait non loin de Méreuil ; une sympathie marquée, peut-être même un sentiment plus tendre, attirait la duchesse vers Raoul. C'était une nature d'élite, toute parisienne, vive, parfumée dune grâce enchanteresse, empreinte d'une poétique
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intelligence à laquelle l'agreste séjour donnait encore plus de liberté, plus d'imprévu, plus de charme. Isolé, souffrant, M. de Méreuil se trouvait avec bonheur près de cette femme. Mais jamais un soupir, jamais un regret ou un mot qui pût révéler les secrètes douleurs du foyer, scellées par la délicatesse et la fierté au plus profond de son cœur.
Il s'était fait dans son château la vie d'un moine. Des livres, des impressions jetées sur le papier au courant de la plume, des fragments de voyage, des vers, des recherches dans le passé, occupaient ses matinées et fixaient son imagination vagabonde. Sa raison lui avait imposé ces travaux sans but déterminé et parfois répugnant à son esprit distrait. Un bouquet de violettes, un portrait en miniature de la comtesse restaient sur sa table comme de saintes reliques, des idoles adorées, invoquées aux moments nombreux des tentations de l'esprit, des défaillances de Tâme. De longues courses fatiguaient son corps et l'aidaient à endormir sa peine. Que de paroles emportées par le vent I Que de plaintes jetées à travers les bruyères, loin de toute oreille importune I Solitude du cœur, découragement du bonheur, renoncement à l'espérance, sentiments refoulés au fond de cette âme débordant d'impressions amères, parfois vous éclatiez en cris douloureux dans le silence des nuits. Quand l'heure était avancée, que le château reposait, Raoul descendait au jardin. Là, caché dans l'ombre, les yeux fixés sur une faible et chère lumière, il cherchait à deviner l'ombre de Valentine à travers les doubles rideaux. Ou bien, accoudé à sa fenêtre, pensif, recueilli, il passait les heures à con-
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templer le ciel étoile. — La robe de la comtesse, aperçue de loin derrière le feuillage, le bruit de ses pas, le son de sa voix, la douce tiédeur de sou bras, le parfum de sa chevelure le ravissaient et troublaient ses sens. Il enviait tout ce qui T entourait, tout ce qu*elle touchait, tout ce qu*elle aimait. Leur double existence était rapprochée par r espace et à jamais désunie par la fatalité. Ces pensées, qui rendent quelquefois Yalentine rêveuse, s* adressent à un autre que lui : elles s'adressent à Léon, à cet homme qui vient souvent au château, dont il a étudié attentivement le caractère, et qu*il méprise. — Bien qu'il fût resté vis-à-vis de M. de Clervaux dans les termes d'une amitié apparente, habituellement le comte s'éloignait à son approche. En plus d'une circonstance, Léon avait eu recours à Raoul, qui lui avait prêté des sommes considérables. Hais de nombreux billets n'en étaient pas moins protestés. Les créanciers poursuivaient Léon ; la contrainte par corps le menaçait de la prison. Il était venu en Vendée pour s'y soustraire. Yalentine, de son côté, lui avait également et souvent prêté son aide ; elle s'était dépouillée pour lui. Mystères insaisissables du cœur, c'était cet homme qu'elle aimait!
Un soir de printemps, tandis que Raoul quittait le château pour se rendre à la ville, où il devait rester quelques jours, Yalentine se tenait assise près de la fenêtre entr' ouverte du salon. La soirée était chaude, calme, parfumée; les ombres des grands arbres s'allongeaient sur la pelouse ; les mille voix des champs, les harmonies de cette heure mystérieuse, les mugissements du taureau. rentrant à l'étable, retentissaient à Tentour.
Le soleil se couchait dans des flots de pourpre et d*or; la nature s* endormait dans toute sa jeunesse et sa splendeur.— Inquiète, rêveuse, le visage assombri par de secrètes pensées, la tête appuyée sur sa belle main blanche, la comtesse, le cœur oppressé, aspire l'haleine odorante des brises d*été. Ce parfum des nuits, ce silence, ces étoiles qui s'allument au ciel, cette poésie, cette volupté qui égare le cœur et enivre les sens, la charment et la troublent. — L'obscurité s'étend bientôt sur la campagne ; la lune baigne la pelouse de ses molles et rêveuses clartés; le rossignol, à l'écart, prélude à ses accents amoureux ; le ruisseau jase avec les blancs cailloux de son lit. — L' Angélus a tinté depuis longtemps déjà ; le paysan s'est endormi, fatigué de ses durs travaux. Valentine, sans lumière, plonge son regard sous les allées désertes du parc. Elle attend.
La porte s'ouvre, Valentine tressaille, et Léon de Clervaux vient, lui prend la main et la porte à ses lèvres. Il s'assied près de sa cousine. Ce qu'il lui dit alors, il le lui avait répété vingt fois : c'était son amouf chevaleresque, patient, sans espoir. ^11 ne demandait rien ; il savait que l'honneur leur faisait une loi à tous deux de respecter des serments prononcés devant l'autel. Mais il souffrait, et ce martyre sans trêve le poussait à chercher l'oubli au milieu des folles passions. Ses nuits sans sommeil l'accablaient; il parcourait les champs déserts, ou, à Paris, il s'égarait dans un dédale de rues inconnues, évitant les bords de la Seine, vers lesquels une pensée sinistre le ramenait malgré lui 11 y a peu de jours encore, d^HF^s un moment de désespoir, il s'est laissé entra
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ner au jeu ; il. a perdu; il doit six mille francs; si, dans huit jours, cette somme n est pas payée, son honneur est perdu : un Clervaux ne saurait survivre à Thonneur. — Valentine, le regard animé, le sein ému, écoute ces paroles mensongères Toujours réservé et respectueux près de la comtesse, Léon sait les moyens qui le conduiront à son but et fait retentir bien haut les mots de considération et de famille. Yalentine murmure quelques reproches; il va plus loin* qu'elle-même : il s accable de sa propre colère; il parle de fatalité. — Hélas ! Yalentine lui a tout donné; il ne lui reste rien. Mais, s il le faut, elle vendra ses .diamants, la dette sera payée.— Abîmée dans sa douleur, n'ayant plus conscience de ses actes, elle lui abandonne H2L main. Du bruit se fait entendre à la fenêtre : Léon disparaît.
Raoul était là. Dans sa route, il avait aperçu M. de Clervaux et Tavait suivi. — Il a tout vu, tout entendu. — Dans sa précipitation à fuir, Léou a laissé tomber une lettre. Debout, cette lettre à la main, Yalentine a reconnu une écriture de femme; elle hésite à T ouvrir, elle se trouble, elle tremble : le doute a traversé son esprit. S*il la trompait ! Elle veut mettre un terme aux perplexités qui Taccablent depuis longtemps. — Elle lit. Une femme a tracé ces lignes. Honte et mépris I Une courtisane reproche amèrement à Léon sa conduite, elle rappelle ingrat et parjure. Ignominie ! Une courtisane, à laquelle il murmure les serments que Yalentine entendait tout à Theure, partage avec lui l'or qu'elle s* en va gagner ailleurs. — Les yeux de la comtesse se sont ouverts à la lumière; elle a tout compris. La lettre. échappe de ses
mains, sa tête s* égare, elle s* évanouit. — Raoul s'élance au salon ; d*un regard il a parcouru la lettre, et il contemple sa jeune femme avec une expression déchirante de pitié et de douleur. Il la prend dans ses bras ; celle qui jusqu'ici n'a été pour lui qu'un rêve, qu'une vision qu'on admire de loin sans pouvoir la saisir, il la tient sur son cœur ; elle est belle comme il ne l'a jamais vue ; il s'enivre du souffle de ses lèvres; il lève au ciel un regard de reconnaissance, — et puis, faisant un violent effort sur lui-même, il dépose un baiser sur cette bouche adorée, sonne pour demander du secours, et s'éloigne furtivement. Il monte à son appartement, place dans la chambre de la comtesse les six mille francs demandés par Léon, et gagne, par une porte dérobée, la ferme où son cheval est resté.
Deux jours après, il revenait au château. Il avait quitté la grande route pour prendre un chemin de traverse, quand un cri de détresse frappa son oreille. — Yalentine se promenait à cheval près de Léon ; le cheval de Yalentine s'était emporté, et la jeune femme, habituée à le voir obéir, avait voulu le châtier; mais l'animal, irrité, s'était élancé à travers champs, franchissant un large fossé, et entraînant madame de Mérenil dans un ravin profond. — Léon avait volé à son secours ; et puis, à la vue du fossé qu'il fallait traverser, il avait hésité. — Plus prompt que r éclair, Raoul mesure le danger que court celle qu'il aime ; il méprise tous les obstacles, arrive près de Yalentine, et saisit la bride de son cheval au moment où celui-ci va se précipiter, tête baissée, dans le ravin. — M. de Méreuil apaise la colère du noble animal, calme la frayeur de Ya-
lentine et la ramène au château. Léon, confus de sa mésaventure, fait un long détour et vient présenter ses excuses à la comtesse : son cheval, vigoureusement éperonné à double reprise, avait refusé d'obéir. Valentine jette sur lui un regard de douloureux mépris.
 la suite de ces événements,.Ja comtesse devint triste, pâle, souffrante ; elle erre comme autrefois sous les charmilles et les allées touffues du parc, mais son front est penché vers la terre; ses joues sont décolorées, ses yeux rougis par T insomnie Sa main tient un livre qu'elle ne lit pas : la gaieté de la jeunesse a disparu. La nuit, elle passe des heures à écrire sur son bureau de bois de rose incrusté d'ivoire et d*or des pages qu'elle brûle au matin. Elle ne peut croire à tant de bassesse de cœur chez celui qu'elle aime. Pourtant elle l'a vu elle-même lâche et ridicule tour à tour, mais elle se refuse à l'évidence; son idole, elle n'a pas la force de la briser. — De plus, ces six mille francs trouvés dans sa chambre la jettent dans des suppositions étranges. Des lettres, écrites chaque semaine par une main mystérieuse, la confondent. Une femme qui se dit amie la conjure de se mettre en garde contre les paroles trompeuses de Léon. Elle trace la biographie de M. de Clervaux, mais sans jalousie, sans colère. Ces pages sont simples, affectueuses ; elles respirent le désintéressement le plus entier. Qui donc avait surpris le secret de Valentine ? Elle connaît le comte, et sait que ses lèvres resteront éternellement closes sur ses douleurs. Elle cherche, elle suppose, elle souffre.
Valentine revint à regret à Paris. Au milieu du monde elle demeura triste, préoccupée, mais admirée et belle
comme autrefois; dès le mois de mars, elle retourna *en Vendée. — On était alors en 1832. De secrets projets se ^ tramaient dans Fombre. Les gentilshommes du pays avaient des réunions fréquentes ; les châteaux se remplissaient de poudre et de fusils. Les grands noms de Ga- ^ thelineau et de Charette %taient murmurés dans les campagnes. Les châtelaines, réunies le soir chez la duchesse, brodaient des scapulaireS) des écharpes et des drapeaux. Comme autrefois, elles parlaient aux chevaliers de dévouement et d'honneur, de récompense après le combat. La Vendée, la vieille et noble Vendée, terre de croyances et de religion, patrie de géants et de héros, la Vendée allait se soulever. Pour laisser à l'écart les points de vue politiques de cette entreprise si diversement envisagée et ne parler que de son côté . poétiquement pittoresque, il faut dire que, dans certaines parties de TOuest, on se crut un instant reporté au beau temps de la chevalerie. On se sentait vivre comme à l'approche d'un orage. On allait peut-être mourir comme Bonchamps et Lescure. Comme la marquise de Larochejaquelein, il faudrait peutêtre errer, poursuivie, sans asile, sans vêtements, sans pain. Les lis et le drapeau blanc représentaient une période d*antique loyauté. Le passé oblige, et le Christ combat toujours avec le Vendéen. Combien d* amours ébauchés dans ces jours d'intimité forcée, d'impressions communes, de dévouement à une même cause, d'incertitude du lendemain I Que de mains serrées en touchant les drapeaux ! Pour l'âme chevaleresque, convaincue, fidèle quand même et depuis longtemps réduite à l'inaction, cç furent des jours de vie, d'initiative, de bonheur.
. M. de Méreuil, poussé vers cette guerre par ses convictions politiques, y était en outre fortement entraîné par ses secrètes douleurs. Il se tint prêt pour la bataille. La duchesse d*Arnem lui broda une écharpe bleue aux franges d*or; mais Raoul en choisit une noire, comme Henri de la Rochejaquelein. Valentine, du jour des préparatifs de la guerre, était devenue plus triste encore. Lorsqu*au moment du départ Raoul vient lui tendre la main, elle détourne les yeux et se trouble. — Elle hésite à se jeter dans ses bras. Elle veut implorer son pardon comme un enfant coupable, le supplier de rester : elle n*en a pas le' courage. Raoul lui fait part des mesures qu*il a prises pour la sûreté de sa femme, au cas où il devrait fuir ou ne reviendrait pas. En écoutant ces paroles, Valentine pâlit. Elle serre la main de M. de Méreuil, et lui dit d'une voix suppliante : Restez ! Raoul baise lentement la main de h comtesse et s'éloigne avec émotion. Gomme TAben^ cerrage, il aimait Valentine plus que la gloire et moins que r honneur.
Madame la duchesse de Rerry arriva. On combattit au Chêne, à la Pénissière ; siège de héros digne de Plutarque ou d'Homère. Raoul était au Chêne avec Charette. Trégomaiu fut tué, Méreuil tomba près de lui blessé d'une balle au bras gauche. — Après avoir beaucoup discouru, beau^ coup promis, beaucoup vanté son courage, au moment du danger Léon de Clervaux était parti pour Paris. Raoul fut transporté dans une ferme éloignée de la route, cachée dans les arbres et non loin du château d'Arnem. La duchesse, avertie la première, arriva à la ferme vers le soir. Valentine ne put s'y rendre que dans la nuit. A la vue de
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Mathilde tenant la tête de Raoul appuyée sur ses genoux, un sentiment de jalousie traversa Tâme de la comtesse. — Pendant la nuit, la pluie tomba par torrents. Les éclairs sillonnaient le ciel, le vent hurlait à travers la porte mal jointe et faisait vaciller la résine suspendue dans Tâtre. Étendu à terre, sur un matelas, près d'un feu de sarments, Raoul, évanoui, était soigné par deux femmes jeunes et belles qui s'efforçaient de le rappeler à la vie. — Il sort de son évanouissement, mais ses yeux s'ouvrent à peine, et, vaincu par la douleur et la fatigue, il les referme et s'assoupit. — Vers quatre heures du matin, la duchesse s'endormit aussi. Valentine resta seule agenouillée près du comte. L'orage redoublait de violence, la foudre grondait ; la porte et les volets craquaient sous les efforts du vent. Abîmée dans une contemplation infinie, dans une mystérieuse et immobile attitude, la comtesse admirait la grâce noble du chevalier et cette pâleur calme et fière que la mort menaçante imprime sur le visage des braves qu'elle semble déjà toucher du doigt. —Voluptés grandioses, tendresses indicibles, remords du passé, regrets d'une passion dévorante, mais sanctifiée par la douleur, se peignaient sur le front de Valentine. Les mains jointes, les yeux levés au ciel, elle priait Dieu de lui rendre celui qui peut-être avait désiré et cherché la mort. — Raoul se réveille ; muet, immobile, il croit à une apparition céleste, il craint de la voir s'évanouir. Une expression de joie mêlée d'espoir, de surprise, de langueur, illumine ce visage consolé. Il referme les yeux, et Valentine le croit toujours endormi. Elle est là, près de lui, la nuit, pour la première fois. Elle admire la noble
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conduite du comte comparée à celle de Léon, sa délicatesse, son intelligence, jsa grandeur. Elle songe à ces lettres qu'elle sait venir de Raoul, dont elle connaît maintenant l'écriture. Elle se rappelle la pureté, l'élévation des sentiments qui y étaient exprimés, la générosité désintéressée du comte pour M. de Clervaux. Le nuage qui a voilé ses yeux et son cœur se dissipe ; Raoul est compris : Valentine est à jamais guérie. Elle s'approche plus près du blessé; elle pose avec amour ses lèvres sur celles de Raoul, et celui-ci, éveillé mais toujours immobile, appelle à lui toute son énergie pour cacher la joie qui l'inonde et feindre le sommeil. Il est payé de toutes ses peines, mais son œuvre n'est point achevée. Le baiser qu'il a donné à la comtesse lui est rendu ; pour lui la vie commence ; il est aimé.
Raoul fut transporté chez la duchesse d'Arnem. Il y resta huit jours, et Valentine attendait avec impatience le moment où, sans danger, il pourrait regagner le château deMéreuil; elle était jalouse des soins que Hathilde prodiguait à son mari. —Un soir d'été, Mathilde était seule ' au salon près de Raoul. — Elles sont perfides ces soirées
brûlantes de juin, pleines de voluptueux conseils, de languissantes pensées; Tâme est sans force pour résister; la nature, la tête et le cœur conspirent à l'envi. Il faut craindre alors les chemins déserts, les feuillages touffus, la solitude et les propos à deux. Pour vaincre, il faut agir, marcher, remuer la terre, comprimer son cœur; il ne faut pas penser. — Assis sur le divan, Raoul, dans cet état de bien-être indolent qui suit de vives souffrances, se laissait prendre à l'espoir d*un prochain bonheur. L'air embaumé, venant du jardin, parfumait sa rêverie. Près de lui, Mathilde jouait du piano. — Il y avait dans cette situation je ne sais quelle couleur tout italienne. C'était comme une page de Boccace,un tableau de Baron ou de Roqueplan. On pouvait se croire à Naples ou à Ye^ nise, gracieux pays d'amour — Le piano a eu long^ temps, il a encore bien des détracteurs. Pourtant nos grand' mères en ont joué, nos nièces en joueront aussi. On en médira encore, on le conservera toujours. Non, ce n'est pas votre voix qui tonne et qui soupire, votre frais gosier qui gazouille, Persiani, Julia Grisi; ce n'est pas le violon qui déchire le cœur, le violoncelle qui se lamente ; c'est moins mille fois. Et cependant je ne rabaisserai pas le pauvre piano. Il m'a donné tant de fugitifs bonheurs I j'ai tant fait de voyages au bleu pays des rêves, tant ébauché d'amours près du piano I — Mathilde en jouait en artiste. Elle choisissait les morceaux préférés de Raoul. Elle passait d'une valse brillante à la profonde musique du grand maître allemand. Son regard suivait les impressions variées qui se reflétaient sur le visage du comte. Celui-ci la remerciait avec effusion. —
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Après bien des préludes, elle joua Norma; longtemps, lentement, elle en savoura les innombrables magnificences. Norma! cet hymne de tendresses languissantes, de mélancolies rêveuses, de douleurs plaintives, de voluptés, de haines, de mépris, de désespoir, de délire, de fureur, de repentir, de sacrifices, de pardon. Norma! ce poëme d'amour, qui en parcourt toutes les phases diverses, toutes les variations multiples; cette mélodie qui serre le cœur et fait monter les larmes aux yeux. — Mathilde répéta à plusieurs reprises: Costa diva; Ah! bello a me ritoma. — Et puis sous ses doigts résonnèrent le duo et F allégro : Mira, o Norma l — En l'écoutant, le regard de Raoul se baigna d'une molle langueur ; mais quand il entendit ce passage sublime :0ht di quai set tu vittima, M. de Méreuil, faible encore, ne put maîtriser son émotion. Des larmes silencieuses roulèrent lentement sur ses joues. — Muse des suaves mélodies et des concerts harmonieux, de cet art qui remue et charme, fait rêver, aimer et pleurer, noble sœur, salut! Et vous, ô fiellini, doux chantre sicilien, qui, dans vos œuvres, ne nous parlez pas seulement d'amour, mais qui aimez; maître inspiré, qui faites résonner les cordes les plus intimes de notre être, et, avec quelques notes, trouvez des joies et des tristesses infinies, salut! Parmi les poètes et les artistes au pinceau brillant, au ciseau qui crée, parmi les orateurs et les penseurs, vous resterez roi toujours !
Raoul écoute silencieux, en extase ; ces passages, Valentine les jouait aussi. Il est sous l'empire d'une illusion trompeuse : il se croit près de celle qu'il aime, et
ne trouve plus ni pensées d'expiation, ni désir d'épreuve, mais seulement amour et pardon. II prend la main de Mathilde et la presse sur son coeur. — La duchesse répète longtemps : Oh ! dt quai sei tu vittima, avec une expression toute d'espérance , de rcmercîment et de bonheur, qui prolonge le rêve de Raoul.
A ce moment Yalentine entre au salon ; son regard scrutateur s'efforce de comprendre; sa pensée jalouse s'élance dans des suppositions erronées, et, presque aussitôt, le visage paie et irrité, elle sort avec précipitation.
Yalentine aimait Raoul. Après tant de luttes incessantes il touchait au but désiré. Cette affection, il l'avait conquise. Ce n'était point un être pris au hasard, un mari tel qu'en révent les jeunes filles qui était aimé, mais lui, avec ses qualités et ses défauts, lui, qu'elle a étudié et qu'elle connaît. II est heureux : mais le bonheur qu'il a si longtemps attendu, il ne le laissera pas échapper. Cet amour naissant de Yalentine, il faut qu'il grandisse, que l'œuvre s'achève. Quand on a dix pas à faire et qu'on en a fait neuf, dit un proverbe d'Orient, on n'est encore qu'au milieu de sa route. Ainsi pensait Raoul. En dehors de toute idée de mesquine vengeance et de puérile domination, il veut reprendre la place qu'il lui a fallu momentanément abandonner. Aux yeux de sa femme il doit se relever : il a courbé le front, elle le courbera à son tour ; c'est elle qui reviendra à lui. Pour accomplir cette nouvelle tâche la force ne lui manquera pas ; cette voix qui le pousse à avouer à Yalentine son amour, il saura lui imposer silence ; il souffrira de la voir souffrir, mais un bonheur durable est à ce prix.
Duraut plusieurs semaines, pour ne pas être arrêté , Raoul fut contraint de se cacher. Au jour du jugemeut il se constitua prisonnier, et une parole éloquente le fit acquitter à Orléans. Cette année, Valentine ne voulut pas retourner à Paris; comme toujours, M. de Méreuil condescendit à sou désir. Au château, elle pouvait mieux cacher sa peine aux regards curieux. Le monde T importune ; la solitude lui plait. La nature est en rapport plus direct avec Tétat de son âme. Ces arbres dépouillés et blanchis, ce ciel gris, ces champs sans soleil s'associent à sa souffrance, et puis elle voit Raoul plus souvent; il lui appartient davantage. Esprit élevé, cœur délicat, elle reconnaît sa faute; elle ressent vivement les hontes, les humiliations d'une passion légère, sans noblesse , sans poésie; elle en rougit, elle la pleure. Elle veut témoigner à Raoul son amour; elle cherche à le rencontrer à la promenade. Comme autrefois il l'évite ou lui parle avec bonté, simplicité, mais toujours avec une froide réserve. Un mari peut faire mourir de douleur une femme qui l'aime, sans manquer aux convenances du monde, en restant bon, prévenant pour elle, mais d'une prévenance officielle et sans cœur. Seule, Valentine n'est occupée que de Raoul; il lui tarde de voir arriver l'heure qui les réunit, et, près de lui, elle tremble comme 4ine jeune fille à l'heure du premier rendez-vous ; elle veut fuir.
Les événements de chaque jour , les circonstances les plus insignifiantes aux yeux étrangers redoublent ou allègent sa peine. Un soir le comte et la comtesse revenaient ensemble du château d' Amem; la nuit était noire, le temps humide; après avoir parlé des incidents du jour avec in-
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différence , M. de Méreuil gardait le silence ; Yalentine se plaignit du froid; Raoul la couvrit de son manteau. Une roue tomba dans une ornière profonde , la voiture faillit verser; Yalentine poussa un cri d'effroi, et, par un mouvement nerveux, se jeta dans les bras du comte. Celui-ci la rassura d*une voix douce, et la jeune femme émue, tremblante, honteuse, resta appuyée sur la poitrine de M. de Méreuil sans oser faire le moindre mouvement, priant Dieu de prolonger éternellement ce voyage , ou de la faire mourir ainsi. Un autre jour, Mathilde d*Arnem dinait chez la comtesse ; la pluie la força de coucher au château. Durant la soirée , Mathilde se montra empressée près de Raoul ; elle se plaisait à provoquer sa conversation, Tentrainant vers les sujets qu'il préférait. Yalentine souffrait de les voir ainsi se comprendre, toujours du même avis , tristes ou souriant ensemble, toujours sympathiques, l'un achevant la pensée que l'autre n'avait qu'ébauchée. Mathilde joua des fantaisies sur Norma et répéta encore : Oh l di quai set tu vittima, cet andanté pendant lequel Raoul lui avait serré la main.
Ou j'ai bien mal dit la scène à laquelle je fais allusion, ou le lecteur doit comprendre les sentiments divers qui agitent l'âme des trois personnages en ce moment au salon. En écoutant la musique de Bellini, Yalentine sent se développer en elle une haine violente contre la duchesse; elle froisse le mouchoir qu'elle tient â la main ; son visage est animé par la colère. Mathilde se plait à reporter sa pensée vers cette soirée pleine d'abandon durant laquelle Raoul a répondu à son amour; elle laisse courir ses doigts sur le piano, et toujours à travers les variations brillantes
revient le motif préféré. Raoul est calme , il se souvient aussi du jour où la duchesse était près de lui, mais comme de Theureux moment où la victoire lui a paru certaine. Yalentine quitte le salon; elle veut fuir, s'éloigner de ces lieux, quitter pour jamais le château; elle écrit une lettre d*adieuàRaoul, lettre brûlante, passionnée, de désespoir ; elle supplie Dieu, elle voudrait verser des larmes, elle ne le peut pas. Elle entre dans l'appartement du comte pour lui laisser ces pages dernières. Sur la table est un bouquet de violettes fané; elle le saisit, veut le briser croyant qu'il vient d'une rivale, et puis, par un brusque changement non raisonné, elle pense qu'il a été le confident des pensées de Raoul ; elle le couvre de baisers et le cache dans son sein. C'était le bouquet que M. de Méreuil avait pris un matin à la comtesse après une longue nuit d'insomnie, et pour lui aussi de jalouses pensées. — Ohl dit Yalentine en s'en retournant sans laisser sa lettre et quelque peu consolée, s'il m'a jamais aimée, combien Raoul a dû souffrir!
Des affaires de fortune appelaient M. de Méreuil à Strasbourg; il partait le lendemain. On était au milieu de
l été : Dieu répandait à pleines mains la joie et le soleil sur la terre . Valentine souffrait toujours ; elle errait tristement le long des baies, tantôt à pied, tantôt soir son rapide alezan; partout elle emportait sa douleur. Durant laprès-midi elle était assise sur un banc près de Tétang, à l'ombre d'un saule dont les branches baignaient dans l'eau. Le ciel était bleu, sans nuages; le vent se taisait, les herbes desséchées crépitaient au soleil; deux beaux cygnes rasant la surface unie troublaient seuls le silence des champs. — Ohl cherchez bien à saisir ce gracieux tableau : voyez, elle est là sous l'ombre du saule, la belle rêveuse, affaissée, languissante, endolorie, blessée au cœur d'une blessure que la science ne saurait guérir. Une robe montante enveloppe sa taille, un large chapeau de paille couvre son front. Elle est là, le regard humide, mais fière encore; belle de lignes comme la douleur antique, tendre et souffrante comme la mélancolie chrétienne. Le bonheur, elle pouvait le posséder, elle Ta chassé; elle s*est prise d'amour pour un être qu'elle méprise; elle a méconnu celui qui était digne de son affection ; seule elle fut coupable, l'homme et la destinée n'ont point été injustes. Plongée dans ses secrètes et amères pensées, pleine de remords, elle effeuille lentement le bouquet de violettes, sa consolation dernière, et en jeite à l'eau les parcelles flétries, flétries comme l'amour de Raoul. Car aujourd'hui elle ne peut en douter, il ne l'aime plus. Sa douleur l'accable, une larme roule en silence sur son visage. - Al'extrémité opposée de l'étang, à travers le feuillage, Raoul la contemple; il a tout vu, son désespoir, son repentir, ce bouquet de violettes qu'il a tant cherché. En présence de
cette douleur vraie, de cette expiation profonde, son cœur se brise, l'épreuve est achevée; il serait cruel de la prolonger davantage; lui-même il a épuisé toutes ses forces; il ne peut plus souffrir. II s'avance doucement , pénètre tout près de Valentine ; mais, effarouchée par le bruit, sans retourner les yeux, elle s* éloigne emportant sa peine, qu'une pudique fierté lui fait une loi de voiler à tous les regards.
Je Tai dit, Raoul partait le lendemain. A la suite du diner, il resta près de la comtesse ; ils parcoururent ensemble quelques allées du parc, au milieu d'une conversation contrainte, vague, flottante, et rentrèrent au salon. La soirée fut longue, silencieuse ; Valentine parcourait un album, Raoul écrivait des lettres. L'heure du coucher arriva. M. de Méreuil, par de feintes occupations, cherchait à prolonger la soirée; Valentine détournait ses yeux de ceux de Raoul pour ne pas fondre en larmes. Le comte se leva, il tendit la main à madame de Méreuil, qui la serra avec force sans prononcer un mot.
— Vous souffrez, Valentine ! dit lentement Raoul ; je n'ai pas le droit de vous demander la cause de vos peines. Je prie Dieu qu'il vous fasse heureuse; mais, ne l'oubliez pas, il y a deux ans je vous ai dit : Si quelque jour vous avez besoin de moi, je suis là, votre meilleur ami ; et si, plus tard, désabusée, vous me permettez de vous aimer, peut-être le pourrai-je encore.
— Peut-être! murmura Valentine d'une voix suffoquée par les sanglots; — oh! je souffre, Raoul, je souffre, et je vous afme !
M. de Méreuil lui tendit les bras; elle s'y précipita bai-
gnée de larmes ; Raoul la pressa sur son cœur, la couvrit de baisers en répétant :
— Et moi aussi je t*aime, ma Valentine, ne souffre plus, et soyons heureux.
Trois jours après le comte et la comtesse de Méreuil partaient ensemble et furtivement pour la Suisse; comme deux amants, ils s* en allaient cacher leur bonheur loin du monde; et dans un salon la duchesse d*Arnem disait d'une voix où perçait quelque peu de jalousie et de dépit :
— Cette charmante comtesse ne peut quitter un seul jour M. de Méreuil I et, après trois ans de mariage, elle le poursuit encore comme s'ils en étaient au plus beau temps de leur lune de miel.