LA CHANSON DU PAYS
Une demî-douzaiDe de jeunes gens étaient réunis dans un des salons de Véfour, au Palais-Royal. C'étaient tous des banquiers et des commerçants que leurs grilles de fer et leurs comptoirs protégeaient contre les folles et ruineuses dissipations de Paris. Plus d*un père les citait à son fils; car, disons-le vite à Thonneur des négociants, tous ne suivent pas un aussi pernicieux exemple. Que deviendrait alors le commerce? Les pièces d'or sont rondes, dit un proverbe, il faut qu'elles roulent. — Chaque samedi, après une semaine lucrativement employée, ces jeunes gens se réunissaient pour dîner et passer ensemble la soirée. C'était leur jour de congé.
27a LA CHANSON
Sept heures allaient sonner, et Robert, dont la maison (le métaux était une des plus considérable de Paris, n'arrivait pas. Pourtant il était exact d'ordinaire. Les affaires le retenaient rarement. C'était même, il faut l'avouer, le moins exemplaire de tous les membres de ce cénacle commercial. On était plus certain de le rencontrer aux boulevards et aux Champs-Elysées que dans ses magasins, et, lorsqu'il brûlait le pavé dans son coupé élégant, rarement il allait à un rendez-vous d'affaires et souvent à un rendez-vous d'amour. Mais qu'importait au public ! Depuis deux ans que le père de Robert était mort, la maison Robert et fils n'en marchait pas moins tout aussi bien qu'autrefois, grâce à l'intelligence et à l'activité d*un premier commis, dans lequel notre ami avait placé toute sa confiance. — Enfin!.. Tu te fais bien attendre ! fut le cri général, lorsque Robert entra. — On servit le dîner, où ni la gaieté, ni les vins ne firent défaut. Ces messieurs, véritables écoliers en vacances, en prenaient ce jour-là pour toute une semaine ; et qui les eût entrevus le lendemain à leurs comptoirs, avec leur parole rare, froide et tombant lentement et gravement comme la monnaie du riche dans le chapeau du pauvre, eût eu peine à les reconnaître. — On traita d'abord les questions industrielles; on déplora le manque de numéraire sur la place, et on fit des vœux pour la hausse de telles acliop|S et ^ baisse de telles autres. Pour transcrira une semblable conversation, il faudrait être initié à un argpt que l'auteur de ce conte ne se permet pas, à coup sûr, de mépriser, mais qui toujours lui a paru ni littéraire, ni amusant. Au milieu du repas, on s'anima ; on parla des femmes.
De r argent, ce métal dès longtemps reconnu pour vil, à la femme, cet être tout idéal et tout amour, la transition,
— qu'on y réfléchisse, — est moins brusque peut-être qu'il ne le semble. Nul des convives, sur le terrain des bonnes fortunes et de la fashion, ne le disputait à Robert. Seul, il donnait le ton à celte assemblée inclinée humblement devant ses décisions. — Quelques vrais amis se permettaient cependant de blâmer hautement sa conduite. Ses dépenses étaient folles; on le trouvait rarement à son bureau ; il surveillait légèrement ses affaires.
— Je le sais parbleu bien I répondit-il ce soir-là avec un peu d'humeur.
Et puis Robert, pauvre colibri fourvoyé parmi ces corbeaux, n'était point assez positif. Tranchons le mot, c'était ttfi poète. Je n'oserais affirmer qu'on ne l'eût pas surpris faisant des a ers. Ce qu'il ne pouvait nier, c'est qu'un des convives ici présents le trouva un soir lisant les poésies d'Hugo et de Musset. Hugo et Musset ! quand le matin, outre les tartines politiques, les faits divers et les annonces, son journal lui offre encore, — trop heureux abonné, s'il savait apprécier son bonheur, — un solide roman-feuilleton en dix volumes. — Ce n'est point un poëte, murmurent ces officieux donneurs de conseils, qui eût élevé la maison Robert et fils ! — Néanmoins Robert pst aimé de ses camarades. 11 est spirituel, gai, généreux. Sa façon originale de dire et de comprendre les choses lui fait pardonner ses défauts. — Et après tout, dit un jeune fabricant de dentelles, la maison Robert continue à tenir son rang; les affaires de notre ami vont à merveille. Son coup d'œil certain et rapide lui fait
promptement saisir le fort et le faible des opérations. 11
est plus capable que vous ; voilà tout.
On but au dessert, et à plusieurs reprises, à la prospérité commerciale, et à onze heures on se sépara. — Robert alluma un cigare, en mit deux dans sa poche et rentra chez lui. Il écrivit plusieurs lettres, acheva de ranger ses papiers et sortit de nouveau, se dirigeant vers la demeure du curé de la paroisse. Arrivé au presbytère, il tira de sa poche un paquet soigneusement cacheté, qu'il glissa sous la porte ; de là il se rendit sur le quai Voltaire, et descendit au bord de Teau.— 11 était une heure; Paris était désert et silencieux. A peine, à de rares intervalles, les pas d*un bourgeois attardé résonnaient-ils sur Tasphalte. — Belle nuit I dit Robert en regardant les étoiles, belle nuit pour les amoureux ! — Allons, mieux vaut encore en finir au clair de lune ; la rivière argentée paraît moins horrible ainsi.
Ëh I mon Dieu oui, Robert venait simplement pour se jeter dans la Seine. Il avait allumé un second cigare, et, comme il le trouvait délicieux, il s'assit sur un banc au bord de l'eau. — C'est le dernier que je fume en ce monde, se dit-il, et puisque la régie, peut-être pour me retenir, m'a bien traité cette fois, autant prolonger ce petit bonheur jusqu'au bout. — Si le cigare eût été mauvais, il se noyait sans plus de façon et à l'instant même. A quoi tiennent nos chétives existences! — Robert, il est vrai, ne croyait pas beaucoup à la religion catholique, non qu'il fût athée, mais il avait sa religion à lui. Né au milieu des affaires, avec des effets de commerce pour layette, c'était déjà fort beau d'avoir une autre croyance
que celle d'or. Sa nature n'était rien moins que propre au négoce, et la volonté paternelle avait seule dicté sa vocation. Comme on Ten avait accusé, il lisait les poètes et faisait des vers. Un semblable marchand ne peut aller loin. Aussi, une fois à la tète de la maison, les choses marchèrent-elles tout de travers. L'œil du maître t disent les fabulistes. Robert ne tarda pas à se repentir de n'avoir pas suivi leur conseil, car un beau jour il se réveilla ruiné. Son parti fut bientôt pris. Il mit en ordre ses affaires, et, en ce moment, il va en finir avec la vie, sans forfanterie, mais aussi sans remords.
Un léger bruit vint troubler ses pensées. Bien qu'il s'occupât peu du Phédon et n'eût aucune prétention d'imiter les héros anciens et modernes, il avait pourtant quelques méditations à faire à sa dernière heure. On ne part pas pour un voyage de long cours sans songer beaucoup au passé et un peu à l'avenir. — Il regarda du c6té où le bruit s'était fait entendre, et aperçut une femme non loin de lui. 11 s'approcha doucement. La toilette de la dame était distinguée. Debout, au bord de la Seine, les yeux levés au ciel, les bras croisés sur la poitrine, comme autrefois Sapho, l'amante de Phaon, elle se préparait évidemment à chercher au fond de la rivière l'oubli de ses douleurs. Robert la retint légèrement par sa robe. — Madame, lui dit-il, pardonnez mon indiscrétion ; mais ne pourriez-vous attendre un instant?
La dame se débattit en criant : Laissez-moi mourir, monsieur, laissez-moi mourir. — Ne craignez rien, répondit-il, je ne veux ni jouer le rôle de commissaire de police, ni gagner le prix Montyon en vous sauvant la vie.
274 LA GUANSON
Je suis veDU ici dans un dessein assez semblable au vôtre. Elle regarda Robert avec étonnement. — Oui, madame, poursuivit-il, dans le même dessein que vous. Seulement, ne m*en veuillez pas de vous parler de choses si puériles, et veuillez suivre mon raisonnement. Je fume un cigare parfait. C'est le dernier, vous comprenez, et il m* en coûterait de le jeter. Or, de deux choses l'une : si je vous laisse accomplir votre projet, il me faudra vous imiter sur rheure et abandonner mon cigare; si, au contraire, je continue d'attendre, votre chute dans le fleuve et les cris que vous arrachera la douleur, et non la crainte de la mort, pourront attirer ici quelques bonnes âmes, et je serai forcé de remettre la partie à un autre jour.
La dame ne paraissait voir qu'une raillerie dans ces paroles : — Veuillez attendre dix minutes, je ne vous en demande pas davantage. C'est une dernière grâce que la mourante ne peut refuser à un mourant. Je ne troublerai pas plus longtemps votre dernière heure. Je conçois votre désir d*étre seule. Restez sur ce banc ; je me retire sur celui-ci. Dans dix minutes je donnerai le signal eu frappant dans mes mains, et vous recouvrez votre pleine liberté. Adieu, madame, je suis trop heureux d'avoir trouvé un compagnon de voyage.
Et Robert s* éloigna. Tout en achevant son cigare, il réfléchit à la bizarrerie de cette rencontre, et se demanda quel pouvait être le motif du départ de sa voisiiK. H se rapprocha de quelques pas : — Nous n'avons plus que cinq minutes. Vous voyez, madame, que Theure approche. Je viens vous en demander trois seulement d'entretien. Il s'assit près de la jeune femme et continua : —
Vous allez me trouver bien indiscret; mais qu'avez-vous à craindre ? Je ne saurais vous compromettre, ne devant jamais vous rencontrer dansée monde; je suis fort curieux, c^est mon unique défaut. Je m'appelle Robert; j*ai vingt-six ans. Je possédais une riche maison de commerce, et je suis ruiné. En ce moment je viens me noyer, comme vous le savez. Si je ne regrettais que la fortune, il pourrait être lâche d*en finir ainsi; pourtant je ne sais si je ne le ferais pas. Mais, de plus, je m'ennuie horriblement sur la terre et je veux tenter le sort. Voilà mon histoire. — Monsieur, je vous dirai la mienne aussi, brièvement et avec la même franchise, d'autant plus qu'elle ressemble beaucoup à la vôtre. Je m'appelle Louisa, j'ai vingt-deux ans et suis actrice à TAmbigu-Comique; j'ai débuté ce soir. De ce début dépendait mon avenir. Ils m'ont sifBée impitoyablement. De plus, moi aussi, je m'ennuie horriblement en ce monde; j'y ai toujours été trompée et malheureuse, et je veux en finir. — Et votre résolution est inébranlable î — Sans vous, monsieur, je n'existerais plus. — • Et rien ne pourrait vous rattacher à la vie ? — Rien. — Ainsi, je ne dis pas une fortune, il n'est pas en mon pouvoir de vous en donner une, mais une somme encore assex belle pour vous permettre de tenter de nouveau les hasards du théâtre... — Fût-ce la fortune d'un roi, je la refuserais. — N'en parlons plus... J'ai conservé, au milieu de ma ruine, une trentaine de mille francs. Je viens de les déposer à la porte de mon curé, en le priant de les remettre à ses pauvres... Mais n'en parlons plus. — Trente mille francs ! Et Louisa reprit bientôt, craignant que Robert se fût mépris à cette
exclamation : — Une chose m'étonne, c'est que vous n'ayez pas songé à les dépenser avant de venir ici, et... En ce moment, un Savoyard à moitié ivre passait sur le quai, regagnait son logis, et jouait sur son orgue la romance exquise de Reber, imitée d*un vieil air normand : la Chanson du Payé, Louisa n'acheva pas sa phrase commencée, et Robert ne lui répondit rien. Pendant les quelques secondes que dura le refrain, ils parurent l'un et l'autre plongés dans une rêverie profonde. — Pauvre chère musique de Savoyard I orgues fausses et criardes, vous avez bien des fois déchiré mes oreilles. J'en ai connu parmi vous qui étaient bien fêlées et bien insupportables; et ils abusent amplement, vos maîtres, de la permission laissée par la police d'exécuter des concerts en plein vent. Eh bien I je ne vous en aime pas moins encore. Vous m'avez tant fait rêver et vous m'apportez tant de souvenirs ! Aussi, je vous pardonne vos airs saccadés, votre voix poussive et vos notes impossibles; et , dusseje passer pour une barbare aux yeux des amateurs et des dilettanti raffinés, je l'avoue, je vous aime et suis émue en vous écoutant.— Vous songez au pays? dit Robert. — Je suis née en Normandie, et cet orgue m'apporte comme une bouffée des jours meilleurs. — Moi aussi, je suis Normand. — Et vous y songiez comme moi ? — Pourquoi m* en défendrais-je ? Je ne prétends pas au stoïcisme; et si les souvenirs du pays me sont bien doux, il me sont bien amers aussi. Je n'y ai plus ni parents, ni biens, ni amis. Mon seul ami, c'était l'or. Ils l'avaient voulu. Si mon père était resté à cultiver son champ, je ne serais peut-être pas aujourd'hui sur ce quai. En serais-je plus
heureux ! — Vous avez trente mille francs, donnez pour moi cinq francs à ce Savoyard.
Robert offrit le bras à la jeune femme, et ils montèrent ensemble sur le quai. — Allons, dit-elle après avoir fait son aumône au musicien ébahi, cela fait du bien de voir un homme heureux... Ne trouvez-vous pas comme moi, monsieur Robert, que la pensée du pays vous apporte un parfum étrange au moment de la mort? -^ il me reste uu cigare, dit Robert. Il est deux heures à peine. La nuit est belle, et c'est la dernière. Nous commençons à nous connaître, et il serait dommage de nous quitter si tôt.
Robert alluma son cigare, et ils se promenèrent lentement sous les arbres qui bordent le quai. — Pourquoi refuseriez-vous mes trente mille francs? disait Robert. Vous êtes bien jeune, mademoiselle Louisa, vous êtes bien jolie. On ne meurt pas pour avoir échoué une première fois. Combien sont devenus de grands artistes qui avaient été siffles aussi à leurs débuts ! Croyez-moi, laissez là votre résolution ; je partirai seul et vous penserez à moi : cela fait peut-être du bien aux morts. — Ma résolution ne changera pas. J'ai renoncé au théâtre pour toujours. Quant à la fortune, un vieil oncle, possesseur environ de soixante mille francs, m'a toujours dit qu'il me ferait son héritière. Ainsi, vous le voyez, la fortune n'a guère d'attrait pour moi. Non, je m'ennuie, la vie me fatigue. Il serait inutile de chercher à me retenir; il faut que je m'en aille. — Penché sur le parapet, Robert lui disait encore : — L'eau est bien noire, malgré les rayons argentés de la lune... Trente et soixante, cela vous ferait une centaine de mille francs... Enfin, vou« êtes libre; mon cigare
2T8 LA CBANSON
est bientôt consumé. Allons... C'est tout de même bien
dommage que nous nous soyons connus si tard. Et, en
achevant ces mots, le bras de Louisa toujours appuyé sur
le sien, Robert descendit les marches qui mènent à la
Seine. Son pas était assuré; mais sa compape tremblait
légèrement.
Il serait inutile de faire assister plus longtemps le lecteur à la comédie que se jouent à eux-mêmes Robert et Louisa, depuis quelques instants du moins. Quand on ba» bille ainsi en présence de la mort, il est bien probable qu'on ne mourra pas. Pourtant, j'oserais à peine affirmer qu'en ce moment même T intention de mes héros fût complètement changée. Qu'importe ? Soyons justes : quand on est venu seul pour se tuer et que Ton se trouve deux subitement, que la nuit est belle et qu*on a vingt ans... Allons, mes amis, vous ferez comme nous avons tous fiait, — nous qui avons aussi voulu mourir, — vous ne mourrez pas. — Eh bien ! dit Robert au bas de Tescalier. — Marchons, répondit Louisa de sa plus belle voix de drame, que lé parterre eût assurément applaudie. — Il est temps encore, reprit Robert à deux pas du fleuve. Acceptez-vous ma proposition ? — Je veux mourir. — Allons, un premier et dernier baiser, et adieu.
En ce moment Louisa Tarrêta : — Vous avez trente mille francs? dit-elle. Il m'en coûte de partir avec la pensée que cette somme pourrait nous faire passer quelques joyeuses semaines. Je ne puis me faire à Tidée de les laisser là sans qu'ils soient dépensés. — Eh bien? — Eh bien ! vivons encore deux mois. Nous sommes au douze juin, le douze août nous mourrons. Robert secoua la tête.
— Je ue crains pas la mort, continua Louisa. Fiez-vous à moi, monsieur Robert. Je vous le dis, et j*en fais le serment, le treize août nous n'existerons plus.
Louisa s'était animée; elle était belle, bien faite; de grands yeux noirs et une voix émue. Robert F embrassa, il la conduisit à Thôtel Meurice, et cette fois encore la mort fut vaincue. Combien n'en a-t-elle pas subi de ces défaites, la cruelle qu'elle est ! Je dois dire que Robert, courut d'abord à la porte du presbytère, à l'aide de sa canne il attira le paquet de billets de banque et l'emporta. Et ce fut ainsi que, dans la même nuit, les pauvres de la paroisse de... faillirent avoir trente mille francs, et la Seine deux cadavres de plus à rouler dans les problématiques filets de Saint-Gloud.
De ce moment commença pour Robert et Louisa une folle vie, non de ionheur, mais de plaisir. Le plaisir n'est sans doute que l'ombre du bonheur, mais, contrairement à la fable, l'ombre est ici plus facile à saisir que la réalité. Je dirai en peu de mots cette existence jetée au vent avec l'insouciance de deux voyageurs dont la route est terminée et qu'un avenir sans horizon autorise à agir avec la plus large prodigalité. S'y arrêter plus longtemps, ce serait raconter des futilités aux yeux de bien des gens et faire accuser mes héros pour le moins d'enfantillage ; comme si, dans mes contes, j'avais jamais eu l'absurde fatuité de faire poser des personnages raisonnables! N'en trouve-t-on pas en assez grand nombre dans le monde? et, dans les livres, ne peut on courir un peu après l'idéal? L'idéal, c'est la folie, dites-vous? D'après ce raisonnement, la fdie est chose rare et difficile ;
car voici tantôt vingt ans que je la cherche sans pouvoir la rencontrer. Et, après tout, je prétends que mes héros sont fort sensés; et, si vous objectiez leur ennui et leur désir de la mort, je répondrais que j'ai connu des hommes d'une grande intelligence qui s'ennuyaient beaucoup, et que tout le monde a plus ou moins voulu mourir, ne fût-ce qu'une' fois, et de dépit amoureux. Mais, s'il est difficile de faire des extravagances avec esprit, il est plus difficile encore de les bien dire. Dresser le budget de mes héros et rendre compte de l'emploi de leur argent, comme doit faire chaque soir un homme rangé, me serait complètement impossible, vu que je n'ai jamais pu agir ainsi pour moi-même. J'ai dit que Louisa était actrice, que Robert était poète ; on peut être certain qu'ils vécurent sans avarice, et la caisse d'épargne aurait eu grandement tort d>ttendre leurs économies.
Louisa était une fort belle fille, très-passionnée et trèsromanesque. Sa peau était brune et son teint pâle, ses yeux noirs et surmontés d'épais sourcils, son nez aquilin, ses narines dilatées, sa bouche petite, ses dents blanches et bien rangées, — une véritable reine de théâtre ; de plus, elle était faite comme un ange : taille fine, corsage luxuriant, et des bras, nus habituellement, moulés sur l'antique. — Donc, en sa qualité de jolie femme, elle avait le droit d'avoir des caprices; et, comme ce droit était appuyé de trente mille francs, elle en abusait. Appartement doré, rideaux de velours doublés de soie blanche, plafonds tendus de satin, meubles de boule, porcelaines de Sëvre, tableaux de prix, dentelles et chiffons, chevaux de Crémieux, voiture de Keller, rien ne lui man-
quait. Elle s'était fait faire une vingtaine de costumes adaptés t divers, rôles de drames; elle les mettait tous r un après r autre dans la même journée, et quelquefois, à trois heures du matin, elle récitait de longues tirades et réveillait tout l'hôtel. Elle répétait de préférence les scènes où elle devait se tuer : c'était, disait-elle en riant, pour n'en pas perdre l'habitude.
Le soir de son début, elle avait reçu un bouquet et une lettre d'amour Un Anglais déposait à ses pieds sa fortune et son cœur. — Dans les contes, les Anglais déposent souvent leurs cœurs et leurs fortunes aux pied» des femmes. C'est une preuve qu'ils possèdent l'un et l'autre, et ils doivent remercier les romanciers de bien vouloir le croire. — Louisa avait refusé le cœur et la fortune. Les Anglais sont tenaces et persévérants. Lord Pembrock en fournirait au besoin un nouvel exemple. Il découvrit la demeure de l'artiste, vint caracoler sous son balcon, et lui écrivit : « Les bêtes de stupides ne vous ont pas comprise. Moi, je comprenai vous et emmènerai vous dans l'Angleterre. » Louisa fit des papillotes avec la .lettre. L'Anglais vint lui-même chercher la réponse. Louisa donna ordre de l'introduire. — Il était deux heures de l'après-midi. Étendue. dans sa chaise longue, le corps enveloppé d'une robe de chambre de cachemire, les pieds nus, chaussés de babouches turques capables de faire envie à Cendrillon, elle était entourée de pièces de théâtre jetées sur le tapis*. Près d'elle, sur un guéridon, étaient les restes d'un déjeuner coquet. Elle roulait de ses doigts blancs quelques brins de tabac doré dont elle faisait une cigarette. Elle pria milord de s'asseoir, al-
luma sa cigarette et lui fit signe qu*elle T écoutait. Celuici débita gravement, et sans manquer ni de mémoire, ni d*haleine, la tirade préparée, et attendit. — Hilord, répondit Louisa sur le même ton, vous êtes laid. — Hilord allongea une figure chagrine. — Vous êtes vieux. — La jeunesse et la beauté, milady.. . — Et vous êtes trop pauvre pour... — Pauvre, miladyl.. — Je n*ai que deux mois à vivre, vous pensez que je ne puis, raisonnablement, me contenter de vous. — Milord essaya d'entamer un dialogue. — Impossible de vous accorder un plus long entretien. Vous avez voulu de la franchise, vous ne me reprocherez pas d*en avoir manqué. Adieu. — Lord Pembrock envoya ^e magnifiques cadeaux à- Louisa. Elle les fit remettre à la concierge de l'hôtel de l'Anglais, qui, le lendemain, vit la loge resplendissante.
Malgré sa folle nature, Louisa était mélancolique d'habitude. Aujourd'hui, cette incurable maladie trouve le moyen de se glisser partout. Louisa était gaie d'esprit et triste de cœur. Beaucoup de gens sont ainsi. — Elle se sentait heureuse près de Robert, La singularité de leur rencontre avait charmé son caractère original, et le peu de temps qu'ils devaient passer ensemble les mettait à l'a- . bri de l'ennui. Ce qui nous effraye, c'est le mot : toujours. Nous reciilerions devant une éternité de bonheur uniformp, et voici pourquoi sans doute le mariage n'a pu en* pore convertir à lui le genre humain. Si, au lieu de la vie entière, il ne durait qu'un mois, sa victoire sur le célibat serait assurée. — Louisa et Robert avaient juré de ne connaître que la lune de miel, et ils suivaient le cours de leur amour improvisé, sans se préoccuper de la mort. Cepen-
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dant, fldèles à leur promesse, ils répétaient chaque matin à leur réveil : Dans deux mois, dans six semaines, dans un mois, et ainsi du reste, selon que les jours s'enfuyaient. S'ils s'écoulaient rapidement, l'argent diminuait plus vite. Deux semaines encore, et à la fin du premier mois les trente mille francs étaient dépensés. Louisa vendit ses chevaux et ses bijoux ; du premier étage elle monta au quatrièi^e, et ne conserva du passé que son insouciance et son amour. Elle devint aussi économe qu'elle s'était montrée prodigue, et elle se disait plus heureuse le second mois que le premier. La présence seule de Robert changeait sa chambrette en un palais. Elle aimait son amant avec toute l'ardeur et la fraîcheur naïve d'une première affection. De son èôté, Robert trouvait doux de vivre avec une aussi charmante enfant, et se laissait être heureux. C'est que Tamour, dit Goethe, est une chose dont le goût ne passe jamais.
Le 12 août arriva. À leur réveil, les deux amants ne babillèrent pas selon leur coutume. Ils feignaient l'un et l'autre de dormir, pour ne pas avoir à prononcer le mot fatal : Aujourd'hui. — Un orgue joua Vv^Tàe la Chanson du Pays, comme le soir où ils avaient voulu se noyer dans la Seine. Toute joyeuse, Louisa courut à la fenêtre et jeta cinq francs au musicien.
— C'est aujourd'hui, dit alors Robert. Tu as peut-être changé de projet, Louisa? Tant mieux, s'il en était ainsi.
— Et toi? demanda-t-elle.
— Pour moi, répondit Robert, c'est bien aujourd'hui. Près de toi, durant deux mois, j'ai été heureux. Ces deux mois me vaudront deux années de plus de purgatoire;
mais je suis loin de m* en repentir. Pourtant je ne veux pas tenter le sort. Mieui vaut partir au milieu du bonheur que d*attendre que le malheur arrive.
— Tu as raison, Robert ; d'autant mieux que nous n'avons plus rien Hais, quelle singulière coïncidence!
Aujourd'hui encore, la même romance vient nous apporter les mêmes souvenirs que ce soir-là I
Ils causèrent longtemps de cette parole colorée et calme à la fois, imprégnée d'un sauvage parfum d'indépendance et de poésie qu'on retrouve invinciblement sur ses lèvres au moment de mourir, ils s'avouaient qu'ils avaient été plus heureux à leur quatrième étage que dans l'ancien hôtel qu'ils habitaient, et Louisa tira tout bas cette conclusion banale, — peut-être parce qu'elle est vraie : — la fortune et la gloire ne donnent pas le bonheur. — Mais, ajouta-t-elle à haute voix, nous ne possédons plus rieni Ainsi, en se contredisant, il semblait qu'elle eût été prête à vivre, si les trente mille francs n'eussent pas été dépensés. ,
A dix heures du soir, la chambre est soigneusement fermée. Un réchaud de charbon brûle près de la table. Cette fois, ils ont choisi ce genre de mort. — C'est bien un peu grisette, avait dit Louisa, mais on souffre moins ; et puis 0X1 meurt ensemble. Ils sont tous les deux couchés sur le lit. L'heure fatale est arrivée. Louisa presse son amant sur son cœur. Elle lui rappelle encore, mais avec une exaltation fiévreuse, les deux mois écoulés. Sa jeunesse , la vie qui s'en va, les fleurs, le printemps, toutes ces joies naguère sans prestige, lui semblent bonnes et dignes d'envie. Elle regrette. ~ Si nous étions riches, Robert,
il faudrait vivre, vois-tu? Nous sommes heureux ensemble. Je t'aime de toute mon âme. Robert T embrasse. Il souffre de la voir mourir avec regret. Lui, il ne se fait pas illusion. Il est né malheureux. Leur bonheur peut durer encore quelques mois, et la lassitude et T ennui viendront. Il n'aimera plus sa maîtresse; qui sait s*il ne sera pas dur et méchant pour elle, s'il ne la laissera pas plus triste et désillusionnée? Ils ont été heureux un jour; c'est bien maintenant qu'il faut mourir I
Le charbon brûle toujours. L'air commence à manquer ; ils respirent moins à Taise. Hais, plus la mort approche, plus les paroles de Louisa deviennent douces et enchanteresses.—Oh I dit-elle encore, si je possédais mes soixante mille francs, Robert, il faudrait vivre I Soixante mille francs I mais c'est tout une fortune. L'amour vaut mieux que l'argent, val Tu as été riche autrefois, tu n'étais pas heureux, tandis que près de moi, même nos trente mille francs dépensés, plus d'une fois je t'ai vu sourire.
Robert hésite. Il veut se lever, renverser le réchaud, ouvrir la fenêtre et laisser vivre la jeune fille. Elle refuse : s'il meurt, elle mourra avec lui. D'ailleurs, ils sont pauvres, dit-elle, et le travail lui est impossible. Les minutes s'écoulent : ce sont des siècles. La mort s'est emparée déjà de ses victimes. Leurs membres s'engourdissent , leurs yeux se ferment; ils rêvent, ils ont à peine conscience de la réalité. — Eh bien, je travaillerai! s'écrie Louisa... Je t'aime... il faut vivre... je t'aime... je t'aimerai plus encore... Tu me manquais, et j'étais malheureuse... mais je t'aime... il faut vivre... je veux vivre...
L'orgue répétait eu ce moment son refrain sous la fe-