‹ Contes et nouvellesChapitre 13 sur 33 · THÉOPHILE ET MARINETTE · texte numérisé non relu

THÉOPHILE ET MARINETTE

viennent aux beHes filles , les roattresses aui jolis garçons. L'amour, lui, ne revient plus. »

A minuit, Marinette et Théophile s'embrassèrent avec une larme ou un sourire, je ne sais. — Ils se séparèrent et ne se revirent plus.

L AMOIR A AINE

 vous! â votre amilié dé^oaùe, E^fr^i^veriiiiie, d^^iûlércssÊfi tflujcuïrs. A voire aiïeiiiait aUenlive, hili'ueiense ci intlalgHite — Dieo vû\u doiir»! la p^ii, les joies du cccur^ lu ré^ipaUuu, — Vous sODffrei. — lïiea voûsdanoe 1« boiihear.

II me semble vous voir encore, Marguerite, avec votre frais visage» vos yeux bleus, qui jamais n'ont connu les larmes» votre joue rose et votre doux sourire. Je vous vois, tantôt courant à travers champs, vive^ légère comme un petit oiseau ; tantôt blottie derrière le buisson comme une caille craintive. Quelle naïve et insouciante gaieté dans tout votre être ! Quelles bonnes paroles sur vos lèvres I Comme vos cheveux blonds et bouclés tombent gta* cieusement sur vos épaules; comme votre taille est élan'» cée et flexible ; que de trésors cachés sous votre jçune

218 L*AMOUR A AIVE.

corsage I Vous aviez dix-sept ans alors, nulle ride au front, nul souci au cœur. La vie s'ouvrait belle et pleine d'espérances pour vous. — Il m*en souvient, Marguerite, charmante enfant, que vous étiez jolie ! —

Elle était venue au monde en Bretagn^e, le premier jour du printemps mil huit cent vingt-cinq, la petite Marguerite. A sa naissance, deux anges aux blanches ailes se tenaient près de son berceau. Le premier était rêveur ; ses grands yeux gris se voilaient de larmes ; il souriait, mais d'un sourire empreint d'une mélancolie profonde. Il regardait Marguerite, mais sans oser l'attirer à lui. C'était la Poésie. — Le second, au contraire, avait les yeux bleus, les cheveux blonds comme elle ; comme elle il semblait insouciant et gai. Il couvrait sa jeune amie de caresses, et lui disait les chansons du pays. C'était le génie des joies faciles et des terrestres bonheurs. Marguerite lui tendit ses petits bras ; il resta près d'elle et devint son bon ange. L'autre s* envola dans les airs et remonta vers Dieu.

Un matin, elle s'en allait à travers le parc, son iilet à la nain, relevant légèrement sa robe et poursuivant les papillons aux ailes diaprées. U faisait un beau soleil de juin, mais, la veille, Torage et la pluie avaient mouillé les sentiers. Sa blonde tête disparaissait presque tout entière sous un large chapeau de paille. Elle était chaussée de petits sabots, en véritable Bretonne qu'elle était. Tout à coup, au détour d'une allée, et près du lac, elle s'arrête, pousse un cri et disparaît dans le bois. Vous eussiez dit une chevrette des montagnes, une timide gazelle que la vue du chasseur (ait bondir en arrière. Elle avait aperçu

L'AMOUR A ANE. 21d

un jeune bomme assis au bord de l'eau et dessinant son cottage et sa nacelle bien-aimée. ^ Mais bientôt, toute honteuse de sa fuite, elle revint lentement sur ses pas, coouiie une tourterelle demi-apprivoisée, et salua son cousin, Maurice de Nanteuil, arrivé la veille fort tard, et qu'elle n'avait pas vu depuis cinq ans. Maurice embrassa SA cousine^. Marguerite s'enhardit insensiblement et dit, en jetant un regard sur le dessin :

•^ Oh I laissez-moi voir I laissez-moi voir !

H en est du son de la voix comme des yeux ou du sourire. Certaines voix sont douces, pénétrantes, sympathie ques. On aime la femme qui parle avant même de Tavoir entrevue, et je conçois sans peine un aveugle amoureux* Celle dé Marguerite était comme un frais gazouillement, une douce musique parlée; et, quand elle ajouta :

— Vous me le donnerez, n'est-ce pas ?

Maurice la regarda avec tendresse et répondit :

— Je travaillais pour vous.

— Merci, dit Marguerite. Achevez bien vite votre dessin, et je vous promets de bien vous aimer.

Sans plus de façon, elle s'assit prés de Maurice; et, quand la cloche les avertit que l'heure du déjeuner était arrivée, elle prit le bras de son cousin, et ils revinrent ensemble au château, comme de vieux amis.

Dans la salle à manger, ils trouvèrent M. de Mauny, le père de Marguerite, et Louise, sa sœur, que Maurice avait déjà vue la veille. M. de Mauny, ancien colonel, âgé de soixante-trois ans, homme essentiellement bon et franc, n'avait d*autre volonté que celle de ses filles. Louise avait vingt-deux ans, et ne ressemblait en rien à

Marguerite. C'était à l'ange au front rêveur^ qui promet-tait plus de douleurs que de joies, qu'elle avait souri et tendu les bras. Elle avait pris la sainte Poésie pour compagne , non la poésie pédante et tsipageuse, mais la poésie intime, attentive et silencieuse. Avec ses grands yeux bruns et ses cheveux noirs, son visage paie et grave, sa taille plus élevée que celle de Marguerite, elle était bell& aussi, si la beauté ne réside pas uniquement dans une régularité de traits froide et symétrique. C'était une âme noble et modeste, humble et fiére tour à tour, un esprit d'une délicatesse excessive, d'un tact exquis, un cœur trop sensible,, une organisation mélancolique, peu expansive, peut-être quelque peu sauvage. Mais c'était en même temps une nature calme et dévouée, cherchant à se faire oublier, adonnée aux soins du ménage^ indulgente aux histoires répétées, admirable surtout d'attentions pour • Marguerite, à laquelle elle servait de mère. Ces deux sœurs avaient toujours vécu de la même vie, animées des mêmes désirs, poussées par la même volontés Bonnes toutes deux et douces à vivre, elles s'aimaient et marchaient, isolées sur la terre, près du vieux colonel, et cette affection de sœur avait été jusque-là le seul mobile de leur existence. Elles étaient heureuses, avec mille nuances cependant. Le bonheur de l'une était gai, celui de l'autre était grave. Marguerite rit et joue, Louise rêve et pense. Marguerite est une enfant, Louise une jeune femme. Enfin c'étaient deux caractères différents et deux âmes unies.

Leur joie fut grande en revoyant le fils de leur oncle, arrivé de Paris pour passer Tété près d'elles. Le colonel

avait une belle fortune, et, dans le séjour de Maurice près de ses cousines, M, de Nanteuil père avait placé peut-être une secrète pensée d'avenir. Durant le premier jour, les deux sœurs s'occupèrent à orner Tappartement de Maurice. On Tinstalla dans une chambre du pavillon, avec des meubles choisis, des livres et des fleurs. Et puis, les semaines suivantes, ce furent des courses à travers champs, de longues promenades dans les bois, des ca« valcades sur les chevaux de la ferme, des lectures sous t'ombrage, des pêches aux écrevisses dans le ruisseau. Marguerite voulait avoir des dessins de tout le pays, et Maurice ne pouvait résister aux gracieuses gentillesses, aux caresses féminines, mais toutes enfantines, de la jeune fille. Quelles belles matinées de soleil ! Que de solitudes à explorer dans cette contrée que Maurice appela bientôt la plus belle de Vunivers. Quand la chasse fut ouverte, M. de Nanteuil parcourut les landes et les guérets. A son retour, Marguerite Tattendait à la grille. Toujours rieuse et folâtre, elle lui sautait au cou, caressait $on chien Faust, l'aidait à quitter Tattirail de chasse, et, de ses jolis doigts, débouclait elle-même ses guêtres avec toute la grâce d'une simple fille de patriarche. De son côté, Louise veillait à ce que rien de manquât à Maurice, mais en secret et sans bruit. ^

Que pensez-vous qu'il adviendra? et que vouliez-vous qu'il advint, colonel? L'amour, qui se glisse partout, pouvait-il ne pas se mettre de la partiel N'avez-vous jamais surpris les joies de vos enfants près de Maurice? N'avez-vous pas épié leurs regards? N'avez- vous pas lu dans leurs cœurs? Avez-vous, sérieusement, pensé que

ut LAMOUR A AIHE.

tes soins journaliers ne s'adressaient qu'au cousin? Je vous le dis, colonel, regardez bien, et prenez garde. — Le soir^ quand vous âtez donné le signal de la retraite, tous trois ils restent malgré vos ordres. Il faut, bon gré, mai gré , que Maurice fume son cigare dans ce salon que vous respectez , vous qui avez allumé votre pipe aux flammes du Kremlin. — Et la conversation commence, vague, intime, variée. On parle d'avenir; on forme des projets; on effleure toujours les questions les plus chères, sans jamais s'y arrêter. On voudrait vivre éternellement ensemble, on ne dit jamais comment. — Maurice possède un esprit élevé , une imagination vive , une nature ardente. Sa bonté est digne, sa parole rare et colorée, son regard pénétrant. Il a vingt-six ans. A cet âge, soit amour méconnu , sourire oublié , désillusion de la gloire, on s* est déjù dit, souvent peut-être, qu'on doit mourir. A cet âge, on veut du bruit, l'âme vit de contrastes ; il faut que l'action remplisse nos jours, ou l'inaction dévore noire cœur. — Maurice eût été volontiers mousquetaire ou chevalier errant, non cependant jusqu'à s'en aller combattre les célèbres moulins. Gomme bien d'autres, il porte avec peine le poids de la jeunesse. II a passé l'époque des désespoirs pour tomber dans la désespérance. Son âme, alanguie, s'abandonne tour â tour à des gaietés sans causes, â des abattements sans motifs et sans douleurs. — Ce caractère, je le connais, mais ce n'est pas le moment de le développer davantage. — Maurice est arrivé triste et enpuyé. Le monde dit : C'est la model Moi , je réponds : La maladie. Mais je suis un rêveur. ^ Parfois le rayon d'enthousiasme, remplaçant

L*AMOUB A ANE. 225

Tauréole des peines mystérieuses; il parie de combats, de convictions , de Vendée, de glorieux trépas. — Vous voyez bien, colonel, qu*il faut qu'elles le consolent. C'est un rôle si naturel à k femme. Aussi, minuit sonne , tous dormez paisiblement, certain qu'on vous imite au château, et, ils sont là, tous trois, maudissant l'heure qu'ils n'osent pourtant outre-passer.-^ Quand ils chevauchent, vous marchez le premier; parfois même vous êtes absent. Pierre, le page rustique, vous remplace. Mais, c'est un mauvais chaperon que Pierre, surtout quand il a rencontré le cabaret.

Oh I les joyeuses parties de cheval [je les connais attssi I je ne les oublierai pas. Charmantes cavalcades toutes parfumées de souvenirs I C'étaient pourtant de rudes montures que celles-là, dures au galop, impossibles au trot. Mais, en revanche, quelles joies, quels rires, quel doux laisser^aller, quelles piquantes saillies. Et qu'elles étaient infatigables et intrépides, les jeunes filles I Qu'il était grandiose , le paysage, du haut de la colline d'où l'on voyait les bois et les prairies, le clocher de l'église et les maisonnettes dorées par le soleil. Et puis les enfants qui nous salua'ent avec un rire moqueur; notre entrée triomphale dans la petite ville; la pluie qui mouillait le grand chapeau de paille ; le dîner au bord de la mer. Et puis Adolphe , le fils du garde, si plaisant et si fier sur ta monture; le muet sautant autour de nous; la nuit sous les grands chênes, près du ruisseau; les causeries au pas; les rêves au galop. Et puis le souper, et le lendemain les fatigues et les blessures qu'on n'avouait pas. Et vous, bon curé, qui nous avez hébergé de si grand cœur, qu'elles étaient

%U l'ANOlTR A AME;.

fraiches, vos cerises; qu*il était gai et charitable , le vin de votre cavel Vous lisez Jocelyn, et vous avez trente ansl Prenez garde à votre tour. Lawrence est bien tendre et bien jolie! Vous êtes seul, les journées sont longues et Tesprit est faible , disent vos écritures. — Oh! ce fut une douce semaine dans la vie monotone d* un exilé! Et soyez-en béni, mon Dieu! — Ces heures passées, me les rendrez-vous? Et, si vous me les rendez, m*aurez-vous laissé mon cœur d* alors pour les savourer?

Au milieu dq mois d*ao()t, le colonel, ou plutôt ses enfants, résolurent de se rendre un dimanche à la fête ou pardon d*un village voisin. Mais, ce jour-là, àHauny, chacun avait besoin de son coursier. Grand fut le désap* pointement des habitants du château. Prendre la carriole semblait bien prosaïque après les cavalcades précédentes. Aller à pied était impossible, la distance à parcourir étant de plus de six lieues y compris le retour. I\estaient trois ânes, vieux serviteurs de la maison ; mais, quelles tristes montqres pour nos jeunes amazones! Force fut pourtant ie s* en tenir au paisible animal, et de faire, comme on dit, contre fortune bon cœur.

A midi, à Tissue de la grand'messe, le colonel est sur son cheval, Pierre sur un mulet, Maurice, Louise et Marguerite sur les ânes. On se met en roule. — Bon voyage, enfants! Le temps vous soit propice, la fête joyeuse, vos montures dociles. Bon voyage ! et Dieu vous garde!

Durant la route, ce ne furent qu'éclats de rire, luttes incessantes et grotesques avec les animaux indolents, enl^téij et rétifs. Vous les dirigez ici, ils vont 4à. II faut

L'AMOUR A ANE. %i^

traverser le ruisseau, ils s*y refusent. Et Maurice doit descendre, prendre la bride, et, mal^pré le désespoir de Marguerite, mettre les pieds dans Teau, sous peine de rester éternellement sur la rive. — Ils ont bien fait , les animaux malades de la peste, de crier haro sur le baudet et de le condamner sans autre forme de procès. Ce n*est pas, à coup sûr, Marguerite qui eût pris sa défense,

La fête était splendide. Les jeunes gens, parés de leurs plus magnifiques habits, faisaient tournoyer les jeunes filles, dont la danse laissait entrevoir les jambes rondes et bien tournées. D'autres, assis à Técart, vidaient d*im« menses pots de cidre en «hantant de joyeux refrains. Il y avait bien là un soleil de plomb, une foule insupportable, une poussière suffocante, un bruit affreux, mais, à cela près, c'était charmant. Nos cavaliers se mêlèrent à la fête et ne s'en revinrent qu'avec le soir. — Ils chevauchent lentement à travers les landes et les prairies, le long des haies et des chemins creux, aux dernières lueurs du jour. Le soleil, se couchant à l'horizon, jetait de chaudes clartés sur le paysage et projetait au loin les grandes ombres des peupliers et des chênes. Les sons de la musique^ les chants et les cris s'afTaiblissaient à mesure qu'on s'éloignait du village. Insensiblement la nuit se fit autour des voyageurs. Le ciel se parsema d'étoiles, mélancoliques opales, ou brillantes émeraudes, jetées dans le fir« mament comme une poussière d'or sur un tapis de ve-* lours. Un vent tiède, la brise des nuits heureuses, s'éleva dans le feuillage. — Le silence régnait partout. La nature était calme et reposée. A cette heure, toutes choses deviennent graves, recueillies, pénétrantes. L'âme, envdop-

fi$ L'AMOUR A ANE.

pée de doux prestig^es, se laisse bercer amoureuseinent par des songes eochantés. Le cceur a plus d'attrait pour l'amour, les lèvres plus d'audace pour en faire Taveu. — Maurice se tenait, rêveur, près de Marguerite qui, toute heureuse de sa journée, babillait comme un oiseau en avril. Chacune de ses paroles était empreinte d'une chaste poésie, d'un mol et naïf abandon ; et cette jeune fille, blanche comme la feuille des marguerites, blonde comme l'épi des moissons, rose comme les lilas printaniers, flranche et courageuse comme une Bretonne, sa taille flexible qui se pliait à l'allure de sa modeste monture, sa conversation, la solitude, l'heure mystérieuse, enivraient Maurice deNanteuîL II laissait échapper quelques phrases tendres et voilées. Ce n'était pas de l'amour, et pour- ^nt c'était plus que de l'amitié. Marguerite recueillait ces paroles et les gardait en son cœur. Elle y répondait timidement, sous les grands chênes, quand l'ombré, devenue plus épaisse, couvrait les clartés de la lune qui montait au ciel et empêchait d'entrevoir la chaste rougeur de son front. Au fond de ces discours vagues et confus, il y avait comme un échange de saintes promesses, comme de pudiques confidences et de timides serments. Rien de déterminé, de précis pourtant. A la fin, comme au début, ils restaient libres tous deux. Mais ne s'étaient-ils pas compris? Et moi, qui surpris leur pensée, pourrais-je dire qu'ils ne s'étaient pas engagés vis-à-vis de leurs consciences et devant Dieu.

La monture de Louise s'arrêta et refusa d'avancer. Maurice dut venir en aide à sa cousine, et, pendant ce temps, Marguerite continua sa route en fredonnant une

LAMOUB A ANE. a2J

chansonbretonne.— Louise était grave, comme toujouriu Mais Maurice s'était enivré au bruit de ses propres paroles. Sa tète était brûlante, et de ses lèvres s échappèrent deuK fois, ce soir4à, d'imprudents aveux. De sorte que bientôt, et je ne sais par quels sentiers détournés, il tint à Louise les mêmes discours que tout àTheure àMai^uerite.

— Encore triste? lui disait-il.

Et Louise répondait :

— C'est un cruel défaut que celuWà! Mais, j'ai souffert si jeune! J'ai vu mourir ma mère, et, dès lors, la gaieté a été bannie de mon cœur. Pourtant je suis heureuse ! Maurice ; heureuse près de mon père et de ma sœur, et près de toi aussi, non ami.

Et, reportant sa pensée vers le spectacle qui l'environr nait :

— Quelle belle soirée I quel calme sous ce feuillage! quelles brises embaumées! — Tu vois cette étoile ? je la contemple chaque nuit. Est-ce là que ma mère s* eu est allée pour me protéger et me guider sur la terre, je ne sais. Mais je me complais à la regarder souvent et de longues heures.

— Oh! oui, reprenait Maurice, quelle bonne journée, Louise, avec toi! Quelle douce soirée près de toi! 11 faudrait rester ici, avec les mêmes pensées, y vivre et puis y mourir ensemble.

Et, suivant ce cours, leur conversation devint plus e\pansive. Une délicieuse fatigue jetait leurs âmes dans une sorte de rêverie mélangée de bien-être et d'un assoupissement voluptueux, et tous deux s'abandonnaient à ces impressions de tendresse, de mélancolie et d'enivrement

Si8 L AMOUR A ANE.

qui emplissent la nature à cette heure. Une paternelle affection dominait Maurice près de Marguerite. Près de Louise, qui pourrait en douter, c'était de Tamour. Us regagnèrent r avant-garde de la cavalcade arrêtée devant le ruisseau. Les bêtes à longues oreilles refusaient une seconde fois d'avancer. Maurice descendit encore, prit la bride de Tâne de Louise, et, en passant le gué, il rencontra sa main. Les deux mains se serrèrent dans Tom bre. — Il revint vers Marguerite pour lui prêter aide à son tour^ et sa main aussi toucha celle de sa jeune cousine dans une étreinte silencieuse.

Une demi-heure après on arrivait au château. Le souper fut plus sérieux que de coutume. Sitôt qu*il fut terminé, chacun se retira.

Eh bien! enfants, je vous avais dit : Bon voyage I Mes vœux vous ont-ils porté bonheur? — Vous êtes distraite, préoccupée I Louise l Vous êtes bien longue à votre toilette du soiri Et vous, Marguerite, quel trouble 1 quel sommeil agité ! Vous parlez haut ; dans vos songes le nom de Maurice tombe de vos lèvres. — - Dormez! L* amour fait bien souffrir. G* est une noble et grande douleur, il est

vrai, et quelques jours de joies par Tamour sèchent toutes nos larmes: c* est le privilège des âmes choisies. Aussi vous connaîtrez ce mal ; et, après avoir souffert, vous voudrez en souffrir encore ; vous vous complairez dans vos peines. Mais qui vous presse ? Attendez et dormez ; dormez du moins jusqu'au soleil.

Maurice aussi, est dans sa chambre, dont la fenêtre ouverte laisse arriver jusqu'à lui Tarome des fleurs que souffle la brise. 11 présente son front brûlant aux fraîches haleines de la nuit. Sa lampe est allumée ; son regard parcourt les étoiles et s'arrête de préférence, et longtemps, vers celle que le doigt de Louise lui désignait entre toutes. C'est un poète que notre ami, et, comme tel, parfois il ne sait trop ce qu'il fait, ni ce qu'il dit. Il rêve à Louise, et puis à Marguerite. Il aime Louise, il aime aussi Marguerite. Ses ennuis, ses découragements, ses projets, il oublie tout ; tout, l'imprudent, sans penser qu'il a jeté le trouble dans ces jeunes cœurs, et que l'un ou Tautre, tous les deux peut-être, doivent souffrir, et par lui. Et le colonel, si franc, si généreux, qui l'a reçu en père dans sa demeure, il va donc aussi l'abreuver d'amertume. L'ingrat, il s'endort bercé par des songes dorés.

Oui, désormais, pourquoi le cacher davantage, l'amour habite sous ce toit. C'est une révélation que l'amour. Il naît d'un sourire ou d'une larme, d'une fleur tombée du corsage, d'un baiser, ou de rien , et le cœur s'étonne au matin de se réveiller agité, quand il s'était endormi dans l'ignorance et la paix. En vaih on voudrait s'y soustraire; forcément, l'heure venue, il faut se soumettre. — Louise et Marguerite, ii est vrai, aimaient Maurice depuis

longtemps, mais ce jour-là seulement elles osèrent s^en faire Taveu. — Et quel crime ont-elles commis pour étrf violemment arrachées au repos de leur chaste vie ? Un étranger s*est assis au foyer, et déjà, pour lui, sont oubliées et délaissées de vieilles affections, achetées par les soins et les tendresses inquiètes de chaque heure. Chose sainte que T amour! Fleur céleste ravie aux anges! Mais, vous l'avez dit avec raison, Sandeau, doux et profond rêveur» c'est bien là la première page du grand livre des ingratitudes humaines.

Au château de Mauny, rien de changé en apparenee. Marguerite reste la même qu'autrefois. Elle accepte Famour, comme elle accepte tout dans la vie, — en souriant. Sa séréj)ité n'en est point troublée. Elle ne raisonne pas, n'analyse pas ses impressions. Elle se laisse emporter au courant^ et vainement on chercherait à surprendre une larme dans ses beaux yeux, une plainte sur ses lèvres, la mélancolie sur son visage, la langueur dans sa démarche. Comme par le passé, elle est rieuse ; elle aime tout simplemeut. — Quant à Louise, elle souffre davantage, mais sa douleur ne se trahit pas au dehors.

Maurice se sent entraîné tour à tour vers Louise ou vers sa sceur. Celle ci lui inspire une affection de frère, plus que de l'amitié et moins que de Tamour. Louise, au coctraire, le domine. Xeurs sympathies sont les mêmes, leurs, natures se rapprochent et se touchent en bien des points. Tout un monde de tendresses passionnées est voilé par cette enveloppe de marbre. Il le sait, et c'est Louise qu*il aime d'amour.

Il parcoi^t les champs en rêvant ; il chasse, mais son

esprit est ailleurs, et sou cœur aussi. Comme il revient ^ai et dispos au lo^ns, en sachaut qs'ii y est impatiemment attendu ! Et, le dimaDche, appuyé contre le grand chêne, Vamour dans son ime, de T ombrage sur sa tête, la cloche des vêpres soimant à grandes volées comme pour couronner son iMHilieiir, il hésite, il temporise, il se com* plait anadBeu des songes, et souvent il oublie Theure du diaer -*- Jean de la Fontaine lui-même en eût été jaloux. Jean, le roi des flâneurs, ce naïf écolier, ce patron du collège, qui, toute sa vie, fit Técole buissonnièrc, toujours jeune, toujours distrait, toujours amoureux, toujours grondé.

Parfois, l'après-midi, Maurice s'assied au salon et corrige ses dessins. Appuyées sur les bras du fauteuil, le cou légèrement tendu, leurs cheveux effleurant l'épaule de Maurice, muettes, attentives, Louise et Marguerite suivent le crayon de T artiste. Elles sont adorables, posées ainsi I et c'est merveille de les contempler toutes deux, Louise, la brune fille, au front rêveur, et la blonde Marguerite, aux mille gentillesses coquettes et mutines. — Marguerite est-elle seule près de Maurice, elle le gourmande ainsi :

— Pourquoi es-tu triste? lui dit-elle en l'embrassant. Tu nous caches ta peine; qu'as-tu? Que je voudrais te voir comme moi ! Moi, je n'ai pas de chagrin; on m* appelle insouciante ; je suis toujours heureuse. Sois comme moi, je t'en prie ! nous t'aimons tant I

Si Marguerite est absente, Louise s'assied près de la fenêtre, devant un métier à tapisserie. Son regard se perd à l'horizon; elle semble attendre, pour le saisir, le

bonheur qui ne vient pas. Saisir le bonheur! Est-ce qu'on saisit le nuage qui glisse dans le ciel, T étoile qui brille au couchant, l'oiseau bleu qui voltige et chante dans les branches? — Un jour, Maurice se coupe au doigt. Le sang coule, et avec ce sang, que Louise veut étancher, il trace sur le papier d'amoureux symboles.

— Si tu m'aimes, dit Louise, jure de m' obéir une seule fois, mais sans explications, sans résistance. Je ne sais ce que je puis te demander, mais de ce moment, quoi que ce puisse être, tu me l'accordes?

Maurice consent avec un sourire.

— Écris et signe avec ton sang, reprend la jeune fiUe.

Maurice obéit, et Louise cache le papier dans son sein.

Les jours s'écoulaient comme une belle matinée d'avril, et l'époque du déjpart de Maurice approchait. — Partir I c'est là le destin. Les lieux préférés, on les quitte toujours; on ne demeure qu'au pays où l'esprit souffre, où le cœur est malade. On part toute sa vie dans ce monde, jusqu'à l'heure du grand voyage d'où l'on ne revient pas. — Les deux cousines entrevoient ce moment avec effroi, et Marguerite commence à comprendre que la présence de Maurice est indispensable à son existence. Un instant son insouciante nature est vaincue, son heureuse gaieté succombe. Son filet à la main, elle parcourt le parc, s'arrête subitement et revient rêveuse. Les prévenances de Louise pour Maurice la rendent jalouse. — Elle s'endort avec la fièvre, et le lendemain ne se lève pas. La maladie augmente, sa raison s'égare, le méde-

L'AMOUB A ANE. 255

cia craiDt pour ses jours. Penchée sur la couche de Marguerite, Louise sent que sa propre vie est suspendue aux lèvres de sa sœur chérie. Si Marguerite meurt, Louise mourra. Oh I comme elle voudrait la guérir, sa douce Mai^erite, si heureuse de vivre, si bien faite pour le bonheur I Comme elle voudrait partir à sa place, aile, au contraire, toujours souffreteuse et si fatalement organisée pour la douleur ! — Le destin est inflexible. Dieu reste sourd à sa brûlante prière.

Une nuit, Louise est seule près de Marguerite. Elle entend par intervalle la bise siffler à travers les branches des peupliers, ou s'engouffrer sous les corridors obscurs. Plongée dans un large fauteuil, elle tombe dans une de ces méditations qui dévorent des années d'existence et creusent, en quelques heures, des rides profondes sur le front. Marguerite laisse échapper de temps à autre des phrases entrecoupées. Louise, attentive, Tœil inquiet, cherche à retenir son haleine. Elle se penche vers sa sœur, approche son oreille de ses lèvres, et distingue ces mots : '— Maurice, c'était ma vie... il part... il me dédaigne... je mourrai... — Louise a tout deviné. Dans son cœur naît tout à coup une pensée généreuse, grande, héroïque,

— Mon Dieu , qu'elle vive jusqu'au matin , s'écriet-elle, et je la sauverai,

La nuit fut longue comme une agonie dernière. Le silence était lugubre et troublé seulement par les aboiements des chiens et le cri sinistre de la chouette. Agenouillée près du lit de Marguerite, Louise prie avec ferveur. Le jour vient enfin ; ses lueurs premières luttaient

avec ia lumière de la lampe expirante. Un froid moral enveloppait la jeune fille comme d'un manteau, et les heures passaient plus lentes encore. Sitôt que la vie commença à renaître dans le château, Louise se leva et se dirigea vers l'appartement de Maurice. Elle resta longtemps avec lui, sans témoinn. Nul ne sut ce qui se passa durant cette entrevue. Hais une oreille attentive eût pu distinguer des sanglots et des prières. Un regard curieux eût entrevu Louise prête à quitter Maurice, ses deux bras entourant le cou du jeune homme, les joues mouillées de larmes et la tête appuyée, avec une religieuse et navrante résignation, sur la poitrine de celui qu'elle aimait. — Quand ils sortirent, ils étaient graves, silencieux. Les yeux de Louise étaient secs, son visage pâle. Maurice entra dans la chambre de Marguerite. — Le soir, le délire avait cessé ; le lendemain la malade était calme ; peu après la fièvre disparaissait. Un mois plus tard, elle était complètement guérie, et elle épousait bientôt M. Maurice de Nanteuil.

La bénédiction nuptiale fut célébrée dans la chapelle du château, toute remplie d'amis, de lumières, de par^ fums et de fleurs. Marguerite était belle comme les anges sous son voile blanc et sa couronne d'oranger, belle de sa beauté, plus belle encore de son bonheur. Un rayon de^ soleil glissait à travers les vitraux et l'enveloppait d'une blonde auréole. En sortant, elle s'appuyait avec une joie fière sur le bras de son mari. — Louise était là. Elle parlait peu, répondait à peine aux questions qu'on lui adressait, et semblait étrangère à ce qui se passait autour d'elle.

Ne devrais-je pas terminer là mon récit, madame ? Marguerite est heui^use, et vous savez si elle mérite de Tétre. — Mais ce serait un conte, une ébauche seulement. Or, ceci n*est point un conte, c'est une histoire; et vous le verrez bien. Le conte est gai, l'histoire est triste. A la fin des contes, on se marie. A la fin des histoires, on souffre, on pleure, on en voit même mourir, des jeunes femmes qu'on a bien aimées. — Faites de votre vie un conte, madame, mais en y jetant pourtant, avec mesure, des parcelles de poésie. Car la réalité aussi est un conte, mais un conte égoïste et glacé, indigne de \Xius. — Ce récit est une histoire. Je l'achève.

Le colonel fit le partage de sa fortune entre ses enfants. Le château de Mauny resta à Marguerite et à Maurice. Louise voulut se retirer à la ville avec son père ; mais les sollicitations de sa sœur l'en empêchèrent, et ils continuèrent tous à vivre ensemble, comme par le passé. La joie quotidienne et expansive de Mai^uerite était douce à contempler. Aussi jeune que nous l'avons trouvée au début de cette histoire, mais devenue maîtresse de maison, elle s'inquiétait du bonheur de chacun et prévenait

les désirs de tous. Ce n'était plus à âne qu'on parcourait les .champs. Maurice, Marguerite et Louise avaienC de beaux chevaux qu'ils conduisaient à ravir. Sous prétexte de vagues souffrances, Louise avait voulu éviter d'abord ces promenades, mais l'anxiété de sa sœur Tavait bientôt contrainte à l'accompagner comme autre* fois.

— Tu semblés toujours avoir de la peine? disait ma-* dame de Nanteuil à Louise, alors qu* elles côtoyaient tou-* tes deux, et à pied, le ruisseau.

Et elle cherchait à deviner sa pensée.

— Raoul de Circourt t'aime, tu le sais. Il est jeune, intelligent, aimable, pourquoi refuses-tu de l'épouser?

— Non, répondait Louise. Je veux rester avec toi.

— Alors, pourquoi souffres-tu?

— Je ne souffre pas ; je suis heureuse.

Vous demandiez à votre sœur la cause de sa tristesse, Marguerite! mais, elle, pouvait-elle vous la confier. Pouvait-elle vous dire qu'elle vous avait sacrifié son bonheur; que, jeunesse, amour, avenir, vous lui aviez tout pris I Oh! taisez-vous, Marguerite, vous rouvrez toutes ses blessures. — Elle souffre, mais elle ne parlera pas. ^Nul ne connaîtra le motif des mélancolies et des résignalions amères qu'elle ne peut révéler. Pleure en silence l se disait-elle, pauvre martyre du devoir et du dévouement.

Depuis le jour où elle eut avec Maurice cette entrevue, à la suite de laquelle fut conclu le mariage de Marguerite, Louise évita de se trouver seule avec son cousin, el jamais entre eux il ne fut question du passé. Ce sacri-

L'ÂMOUB A ANE. SHTT

fice avait été spontané, mais entier, éternel. Pourtant, elle avait entrevu celui qu*elle se croyait destiné par Dieu même. Elle avait rêvé de le faire grand. Elle y fût parvenue ; car, qui dira la puissance de l'amour vrai d'une femme dans la vie d'un homme, et son influence sur l'avenir? Elle peut ou Tennoblir ou l'avilir. Par elle il deviendra un être nul ou un héros.

Au milieu de l'été, le Pardon de la commune de Y

revint encore. C'était à cette fête qu'on s'était rendu à âne, il y avait un an. Marguerite proposa d'y retourner. Comme d'habitude, on céda à ses désirs. Maurice et Louise montèrent à cheval. Dans peu de mois, madame de Nanteuil allait devenir mère ; elle s'assit près de son père dans la voiture. — Ce ne fut plus le même voyage qu'autrefois. La route fut triste. De temps à autre seulement Mai^uerite jetait un mot aux cavaliers et les forçait de sourire. Le colonel pressentait un accès de goutte. Maurice et Louise souffraient d'un mal que nul ne devait connaître, que mil ne pouvait guérir. Marguerite seule était gaie et heureuse.

Au retour, la nuit surprit encore les voyageurs près du gué. Comme la première fois, le temps était calme, la nature embaumée, la route sombre et mystérieuse sous les grands chênes. Maurice marchait près de Louise. Les sou- . venirs les assiégeaient en foule. Là, ils étaient passés autrefois, libres de s'aimer; ils s'étaient fait de saintes promesses; ils avaient rêvé d'avenir. Quand ils furent au milieu du ruisseau, Maurice, par un mouvement fébrile, saisit la main de Louise et la porta à ses lèvres. Louise lui jeta un regard navrant de désespérante résignation et de regret :

— Louise» dit Maurice dune voix sourde, tu souffres I Et moi aussi, je souffre! Oh! Louise, pourquoi Tas-lu voulu!

— Silence! silence! répondit la jeune fille en éloignant la main de Maurice qu'elle venait de presser dans la sienne. Et, poussant son cheval en avant, elle se rapprocha de la voiture de son père.

Le jour de la fête du colonel, de nombreux invités se réunirent à Mauny. Marguerite, gracieusement coquette et simple à la fois, fit les honneurs du dioer avec soo aî^aace ^ .sa geotiUesse habituelles. PiHir dttaBi dfe avût vi aot râuUe, «m fttrole fattCMe. On daasa une partie de la mit dam k» sadons du château. On dansait aussi dans le village. — Poursuivi par de sombres pen* sées, Maurice quitte le bal et suit, à l'entrée du parc, une allée sinueuse. Des regrets mêlés de remords oppressent son âme. Pourquoi a-t-11 cédé aux prières de Louise? Il Taime sans nul doute, sa chère Marguerite, mais comme il aimerait sa propre fille. N'importe ; aujourd'hui elle est sa femme, il doit se taire et cacher sa peine. — Une ombre blanche lui apparaît tout à coup. Il approche. Louise est assise sur un banc, la tête dans ses mains, poursuivant aussi une amère rêverie. Elle n'a pas entendu le bruit des pas de Maurice. Il s'arrête près d'elle et distingue ces mots murmurés à voix basse :

— Je l'ai voulu!... et j'ai bien fait!...

— Louise, répond Maurice, ne nous sommes-nous pas trompés tous deux ?

Louise tressaille, et se lève plus pâle que la mort. Maurice la soutient dans ses bras.

LAMOUR A A^IK. iM

— Oui, ajoute-t-ily nous nous sommes trompés! Tu pensais que je pourrais t' oublier et Faimer. Je Tai voulu^ mais en vain. Désormais tout est ini. Je souffre, mais, je le sais, ta souffrance est égale à la mienne; souffrance sans remède, de toute heure, éternelle.

En parlant ainsi, il pressait Louise contre son cceor.

— Oh! tais-toi, dit-elle, en cherchant, mais faiblement, à se dégager des bras de Maurice. C*est un crime de demeurer ici ensemble. Yeux-tu être lâche et parjure? Pitié pour elle, pour moi, pour toi aussi ! Que t'at-elle fait?

— Louise, sois sans crainte. Je ne te dirai pas que je ne puis plus vivre ; que j*appelle la mort de mes vceux ; que la promesse que je t'ai donnée, tu me Tas arrachée au moment où elk allait mourir; que je ne suis pas lié par un semblable serment. Non. Je te dis : je vivrai, je me tairai; mais laisse-moi, ce soir, pleurer avec toi et reprendre courage.

— Maurice, qu'elle ne sache rien, ni demain, ni jamais, elle qui nous aime et ne fut pas coupable.

Ils restèrent quelques instants ensemble, appelant à eux l'énergie du devoir et le dévouement, et se consolant en paroles confuses, entraînantes, exaltées.

Ils revinrent au château. En même temps une ombre se glissait derrière eux, à travers les arbres, et Marguerite, absente un instant, reparaissait dans la salle du bal, pâle, mais le sourire sur les lèvres.

Vous voyez bien, madame, que j'écris une histoire, et non pas un conte.

La chaleur seule avait conduit Marguerite au jardin.

Elle avait aperçu sa sœur, et bientôt son mari ; elle les avait appelés sans être entendue, et s'était égarée en cherchant à les rejoindre. Le hasard Tavait mise enfin sur leurs traces. Elle s* était approchée; elle avait tout entendu, tout compris.

Rieuse et légère jusqu'ici, de ce jour elle devint sublime. Elle laissa ignorer à tous le secret qu'elle avait découvert, et rien ne fut changé dans ses habitudes, dans ses paroles, dans son visage. Seulement, une fois prise, sa résolution demeura inébranlable. Désormais elle con-* nait tout le passé, le dévouement de Louise, le sacrifice de Maurice. Involontairement elle fait le malheur des deux êtres qu'elle aime le plus au monde. Son existence est pour eux un désespoir étemel. Elle est de trop sur la terre. Elle a résolu de mourir. Pourtant, Tenfant qu'elle porte dans son sein est innocent; il doit vivre; elle attendra.

Oh I quel cœur si mal fait, quelle âme dès longtemps endurcie n'eussent été profondément émus en la contemplant près de Maurice et de sa sœur. Son sacrifice est arrêté^ et elle semble tout ignorer; elle sourit, et laisse échapper ces folles paroles qui toujours ramènent sur ces visages désolés quelques instants d'un fugitif bonheur. Elle se meurt lentement, et elle le sait. Elle partira au déclin de l'automne, avec le soleil et la feuillée, avec les oiseaux et les roses tardives. Elle courbe sa tête charmante sous le coup du sort, comme la fleur sous le vent d'orage, sans plaintes, sans larmes, sans bruit. Elle parie de l'avenir, de son enfant, de sa joie d'être mère; elle l'appellera Maurice ou Louise; elle Taimera de toute son

L'AMOUR A ANE. 24f

âme, et pourtant pas plus que Louise, pas plus que Maurice.

* Elle eut une fille : on la nomma Louise. Peu de temps après, une nuit que Marguerite était seule, elle se lève, jette un peignoir blanc sur ses épaules et descend dans le parc. Elle espère que Tair, la marche, Tétat dans le-quel elle se troure avanceront sa mort. Elle s'égare dans le bois, franchit la grille. Où va-t-elle ? Elle l'ignore. La tête nue, ses longs cheveux flottants sur sa poitrine découverte, son visage pâle comme Talbâtre, semblable à une ombre mystérieuse, elle marche au hasard, meurtrissant ses pieds contre la pierre, déchirant sa robe aux buissons. Le froid la saisit, l'humidité la pénètre. Son front est baigné de sueur, tout son corps brûlé par la fièvre. La pensée de la mort la soutient. — C'est une grande consolation, dans la douleur, que la croyance â la possibilité de mourir. -^ Insensiblement sa raison s'égare. Le lait destiné à nourrir son enfant remonte au cerveau. Elle s'arrête aux lieux oU elle se promenait naguère au bras de Maurice. Elle s'assied près du ruisseau, et des larmes, — les première!» versées de sa vie, — coulent sur ses joues. — Ils pleuraient aussi sur les bords de l'Euphrate, les eiûlés de Sion, en songeant au bonheur enfui. — Mais il lui faut le mouvement, la marche, l'oubli. Elle reprend sa course jusqu'au moment où, épuisée, hors d'haleine, elle tombe sur le gazon.

Quand elle revint à la vie, le jour allait paraître. Elle se lève avec effort et s'empresse de regagner le château, en s' appuyant contre les arbres qui bordent la route. Elle rentre dans sa chambre. Sa lampe de nuit brûle en^

core. Immobile, les yeux hagards, elle semble avoir toat oublié. Tout â coup, rappelant ses souvenirs, elle se jette aux pieds du Christ :

— Mon Dieu, s'ècrie-t-elle, merci ! je sens la mort qui approche. ^ Et toi, Louise, suis-je quitte maintenant envers toi ? Tu m* as fait le sacrifice de ton bonheur, je te fais celui de ma vie. Mon Dieu, pardonnez-moi I

Pardonnez-lui, mon Dieu! Ils ne savent pas, eux, ce qu'il faut souffrir pour arriver là. Vous le savez, vous! Et, puisque Texistence s'ouvrait belle devant elle, puisque tous les biens qui font la femme heureuse en ce monde semblaient lui appartenir, et pourtant qu'elle veut mourir, c'est que sa douleur est immense! c'est que son dévouement pour sa sœur est sublime I Vous pardonnez aux martyrs de chercher la mort. Pardonnez*lui, mon Dieu !

Marguerite s'étendit sur sa couche et ne se releva plus. Quand Maurice et Louise vinrent près d'elle, elle leur serra la main en souriant. Elle demeura calme, muette, gaie même jusqu'au dernier jour. Elle souffrait avec une douceur angéliqueffet trouvait pour mourir une incroyable énergie. Son visage pâlissait, ses lèvres se décoloraient, son tendre regard s'éteignait, et, la tête gracieusement penchée sur son oreiller, elle souriait encore. Ce divin sourire ne la quitta pas. Elle resta belle jusqu'à la fin. Une nuit elle se dit bien : S'il m'eût aimé, qu'il m'eût cependant été doux de vivre I Mais elle chassa cette peu* sée comme une pensée mauvaise. Affectueuse et prévenante,^ elle consolait son père, Maurice et Louise, et trouvait encore quelques saillies pour les distraire. La veille

du dernier jour, elle entoura de set bras sa sœur qui pleurait, et T embrassa avec amour. — Le prêtre vint avec Fespoir et le pardon. Elle s*humilia devant Dieu. — Et, — un soir d'automne, au coucher du soleil, au chant des oiseaux se poursuivant de branche en branche, elle sourit une dernière fois, ferme les yeux et meurt. Elle meurt, uniquement parce qu'elle voit bien qu'il lui faut mourir. —

Un sourire errait encore snr ses lèvres quand on la posa dans le cercueil.

J'ai oui dire que Maurice entra au séminaire. Vavtres m'ont assuré qu'il épousa Louise. Mais il est certain qu'ils ignorèrent toujours, l'un et Vautre, la cause de la mort de Marguerite.

A mademoiselle: rachel

Italie! Italie! — Ce cri du poète, nous l'avions poussé avec enthousiasme; depuis trois jours, nous avions pris possession du sol sacré. Au moment de compter avec nos rêves , nous nous plaisions à les rassembler. La réalité tiendrait-elle les promesses de la fantaisie? L'imagination nous avait-elle trompés? Étendus sous les bosquets d'Isola-Madre , nous restions silencieux. Il était dix heures du soir. Fatiguée d'une longue journée de soleil, d'amour et de volupté, la nature venait de s'assoupir sous ce coin béni du ciel. La nuit était belle, tout étincelante d'étoiles et parfumée d'orangers. On entendait dans le lointain les bruits confus et mystérieux du soir; la lune baignait de

ses molles clartés le tapis de verdure où nous étions assis. Comme toujours, Paul était triste et rêveur, étranger à nos joies et à nos déceptions de pèlerins. — Oui, c'est une belle nuit, dit-il ; mais elle me parle d'un passé douloureux. — Depuis longtemps , Joseph et moi , nous le pressions de nous confier sa peine; il parla ainsi :

Léon est mort depuis deux ans, mes amis. C'était une âme noble et généreuse, une douce et charmante nature, mais un caractère faible et sans énergie. Il avait du talent, du cœur surtout. Toujours indécis, il n'a pas su vouloir. Aussi nul de ses rêves ne se réalisa jamais. L'amour et la gloire lui ont manqué. Et il en devait être ainsi. Hais est-ce à moi , ô mes amis I de jeter le blâme sur sa mémoire? Vous me reprochez ma mélancolie habituelle. La seule tristesse que le temps ne saurait affaiblir est celle où se mêle le remords. C'est un^s grande chose, dans la vie, que l'amour; mais c'est une chose sainte que l'amitié. Ne oiarchandez pas avec elle. Seule elle mérite tous les sacrifices. Entre l'amour et Tamitié, n'hésitez jamais.

Léon avait perdu sa mère. Il jouissait d'une belle fortune. Sur son refus de quitter sa maîtresse, son père avait cessé de le recevoir. Léon avait rencontré Antonia à Paris chez un de ses cousins, où elle était institutrice. Antonia appartenait à une famille honorable. Sa mère, ruinée par les fausses spéculations de son mari , avait apporté le plus grand soin à l'instruction de sa fille , et le travail avait rapidement développé les rares qualités d'une brillante intelligence. Antonia à vingt ans était d'une rare beauté, mêlée de fierté et voilée en même temps d'une teinte de tristesse causée par la conscience de sa

position inférieure dans la maison du comte de N^^^. Ses traits distingués, son pied étroit, sa main déliée, dénotaient une noble origine, tandis que son front large, son grand œil noif brillant sous ses longs cils et sa chevelure opulente, annonçaient Ténergie, la franchise et le courage; €t, le premier soir qu*elle conduisit les filles du comte de N*** au bal , plus d*un regard jaloux fut étonné des trésors que laissait entrevoir une robe légèrement décolletée. — Sa position, douce en apparence, était pour elle la source de bien des humiliations, de bien des misères. Elle n'était, après tout, que la première servante de T hôtel. L'âme délicate de Léon devina bientôt le malaise de la jeune fille. Il souffrit avec elle ; et , chez cette nature de femme, la pitié engendra f amour.

Je ne suivrai pas les phases diverses de cette passion. Antonia vint habiter la demeure de Léon. Avec Tentétement ordinaire des caractères faibles^ mon ami refusa d* écouter les paroles sévères de son père et se brouilla avec sa famille. Il se montra constamment généreux, plein d'affection et de délicatesse pour Antonia. Si elle y eût consenti, il l'eût épousée. — Au début de cette passion, la jeune fille, l'âme enthousiaste et passionnée pour le beau, voulut être l'ange gardien de son amant. Elle résolut de vaincre ses indécisions, de combattre sa faiblesse, de stimuler son énergie, et de lui communiquer l'inspiration dont son propre cœur était rempli. Elle rêva d*en faire un artiste par son amour. Ce rôle souriait à sa généreuse nature. Il sera grand par moi, se disait-elle; et une noble rougeur empourprait son front. Elle se mit à l'œuvre avec persévérance. Léon répondit aux efforts

d*Antonia, et parut transformé par ses chaleureuses paroles. Il entra valeureusement dans les vues de son amie , organisa son atelier, traça le plan de nombreux tableaux et saisit sa brosse avec foi. Il resta des journées au travail, sans fatigue et sans ennui. Antonia lisait à ses côtés Thistoire de Raphaël. Souvent, excitant Tardenr de Léon, elle s'appuyait derrière lui, et, penchée sur son épaule avec amour : Tu seras grand ! lui disait-elle en le baisant au front avec une religieuse émotion.

Un mois s'écoula, et Léon découragé jeta son pinceau. « A quoi bon travailler? dit-il ; je ne fais rien qui vaille. » Antonia voulut ranimer son ardeur; mais l'enthousiasme de cette inconstante ndture s'évanouissait avec la rapidité de Téclair. Aussi, lorsqu' après avoir employé toutes ces ruses délicates dont les femmes savent user avec tant de charme, Antonia vit ses efforts inutiles, elle cotnprit que son projet était un rêve, et que Léon ne serait jamais qu'un bon et faible cœur. Elle pleura longtemps son illusion détruite; involontairement, elle aima moins Léon. Elle voulut se persuader que le génie eût peut-être diminué l'affection que lui portait son amant ; elle n'en croyait rien , mais elle avait besoin de le croire pour se consoler.

Après avoir longtemps refusé ses offres , je vins alors habiter avec Léon : Tu as du talent, me disait-il; il ne t'appartient pas de briser ton avenir. Si j'étais à ta place, tu agirais à mon égard comme je le fais pour toi. Tu n'es pas mon obligé, et, si tu acceptes, je t'aimerai davantage. J'eus peut-être tort de céder; mais j'avais alors tant d'amour, 6 mes amis, pour notre belle littérature! Je vi-

vais nuit et jour avec les créations préférées de ma fantaisie. Je brûlais du désir de leur donner Texistence. Et puis , je croyais si fortement à Taveuifl Dans quelques années, j'aurai un nom, je serai riche, je pourrai acquitter ma dette. — Ces raisonnements, trop souvent illusions vaines d'une jeunesse puissante et crédule,, se réalisèrent au delà de toutes mes espérances. — Vous le savez, mes amis, et je puis le dire aujourd'hui dans toute la simplicité de mon cœur, mes premiers ouvrages eurent du succès ; je devins rédacteur littéraire d'un des prin-, cipaux journaux de Paris, collaborateur de nos meilleures Revues; j'avais enfin cette position tant rêvée : je vivrais libre ! Alors sa main pressant la mienne, Léon me disait, quand je lui rappelais sa noble conduite : Tais-toi! tu es mon plus bel ouvrage ; je suis fier de ton affection , e^ c'est à moi de te remercier.

Dans ces jours-là je me sentais la force de remuer l'univers; nul travail ne me fatiguait; comme Atlas, j'aurais porté le monde. — Je continuais d'habiter avec Léon. Dans mes contes, Antonia se reconnaissait parfois au mi« lieu de mes héroïnes , et son regard me remerciait de si bien la comprendre. Nous vivions tous les trois unis et confiants, sans une pensée, sans un projet qui ne fût mis franchement au jour pendant la soirée. — Pressé par Antonia, je tentai sur Léon un dernier effort peur le ramener au travail. Il fut inutile. Pouvais-je espérer de réussir où l'amour avait échoué? Un jour Léon était en» thousiaste, passionné : il allait tout entreprendre ; le jour suivant, il marchait la tête baissée , le corps et l'âme en proie à la lassitude et au découragement. Aujourd'hui, il

252 ANTOWIA.

était religieux : il se reprochait de vivre avec sa toaîtresse; demain, il laissait échapper un rire sceptique sur toutes les croyances. Avec un semblable caractère, il souffrait beaucoup. Antonia souffrait aussi, mais son affection pour Léon était un culte. Elle Taimait comme nous aimons Dieu dont nous tenons la vie, parce qu'il était bon. Ce n'est pas là Tamour,

Frappé sans cesse du contraste de ces deux natures qui posaient devant moi, et avec cette manie qu*ont les artistes de toujours mêler indirectement à leurs œuvres rimage de ceux qu'ils affectionnent^ j'écrivis un conte dont Léon et Antonia, sous des noms supposés, étaient les héros véritables. Je le travaillai lentement, avec bon* heur, à mes heures. Lorsque Antonia, qui dévorait mes pages, r eut achevé dans la Revue où il venait de paraître : — Cachez cela, mon ami , me dit-elle avec émotion, que Léon ne le voie jamais. — Et puis elle ajouta : — Votre conte est faux; Léon vaut mieux que cela. C'est un grand cœur, croyez-moi. Cachez ces pages, elles pourraient Tattristcr.

Depuis ce jour, Antonia parut troublée en ma présence. J'avais trop saisi la nature sur le fait; j'étais descendu trop avant dans son Ame; j'avais trop profondément sondé ses plus intimes douleurs. — Pour mes travaux littéraires, j'avais souvent recours à ses conseils. Un soir d'hiver, j'entrai dans son boudoir ; elle était assise sur sa causeuse, le corps plié, le pied appuyé sur la galerie de la cheminée, la tète penchée sur sa main. Elle parut émue à mon approche, et j'essayai vainement d'aborder les. sujets ordinaires de nos causeries. Ses parole.s étaient

saccadées, vagues, presque incohérentes. Je la vis tour à à tour rougir, pâlir et se troubler. Son image, pendant la nuit, revint sans cesse dans mes rêves. Â mon réveil, je me surpris encore pensant à elle. Cette belle jeune fille possédait un pouvoir magique qui fascinait. Son regard était d*une sirène, mais son sourire était d'un ange. J'attribuai mes préoccupations à la sympathie qui nous unissait. Nulle autre pensée, mes amis, ne pouvait trouver place en mon esprit.

Le lendemain de ce jour, il y avait représentation aux Italiens. Léon était indisposé, et je conduisis Antonia au théâtre. Ce fut une douce et triste soirée; elle nous perdit tous les trois. On jouait les Puritains, La salle étincelait de lumières et de diamants. Dans chaque loge c'étaient des épaules blanches ou ambrées, des yeux brillants, des chevelures noires et blondes, des toilettes féeriques. Au milieu de toutes ces femmes, Antonia restait admirablement belle. Elle se tenait silencieuse. Assis près d'elle, j'étais fier en songeant à l'intelligence que cachait cette çnveloppe éblouissante. Le rideau se leva^ et la musique suave et toute de sentiment de Bellini se fit entendre. Fascinée par ces trésors mélodieux, Antonia, tout entière à l'œuvre du maître, nageait au milieu des sphères lumineuses. Son âme voyageait au pays des chimères ; le rêve avait déployé ses ailes diaphanes, et, au son de ce langage préféré des âmes tendres et passionnées, il l'emportait bien loin des réalités du vulgaire. — Dans son abandon sa tête se penchait vers moi, sa chevelure touchait parfois la mienne; je sentais mon cœur ému, ma raison sans force, mes sens surpris et enivrés.

— A la fin du premier acte, nous gardions le silence, mais un silence tout rempli d*aveux timides, de sombres

ardeurs.

Pendant le second acte, dans un instant où Rubini venait d'achever un de ses plus beaux morceaux, que la salle entière applaudissait avec frénésie, Antonia, le cou tendu, Toeil en feu, le sein ému, se retourna vers moi, me saisit la main et la pressa dans la sienne en disant :

— Oh ! mon ami, comme c'est beau! — Cette parole, bien naturelle dans labouchedecette jeune fille, me frappa, tant fut étrange l'expression avec laquelle elle fut prononcée. Mes amis, il semble qu'elle m'eût dit : Paul, je vous aime !

— Oui, lui répondis-je, toute la passion, toute la douleur concentrée qui retombe sur le cœur comme un feu dévorant, tout est là. — Qu'il est beau, continua-t-elle, passant de l'admiration de l'œuvre du maître à celle que méritait l'artiste, qu'il est beau d'entendre toute une salle couvrir votre voix d'applaudissements sans fin! Si j'étais un homme, je voudrais être artiste au théâtre, puisque je n'aurais pas le génie de rendre par mes ouvrages mon nom immortel. Écoutez, Paul, écoutez, c'est sublime!

Je gardai sa main dans la mienne. Elle l'abandonnait sans contrainte. J'étais ivre; pardonnez-moi, mes amis, j'étais fou. Ces torrents d'harmonie et de lumière, ces fleurs, ces femmes, m'enlevaient toute mon énergie. Ma raison s'égarait. Je n'étais pas libre. Les paroles d'Antonia m'avaient révélé toutes ses souffrances, ses déceptions, son amour inavoué. Être aimé d'une semblable femme me paraissait le bonheur suprême, et pourtant, dans mes contes, j'avais rêvé tant de belles et gracieuses

créatures I — Nos livres ont cela de terrible qu'ils nous forcent de vivre avec des êtres impossibles, et nous/ont ensuite trouver bien pauvre et bien incomplète la réalité. Et bien I jamais plus suave image ne passa devant moi à l'heure des nuits laborieuses et toutes remplies de Tidéale folie.

A la fin du second acte, quand la toile fut tombée, l'ivresse disparut subitement. Rappelé au sentiment du devoir : — Oh! ce serait infâme! m'écriai-je. — Oui, lâche et infâme, répondit Ântonia le front rougissant; Paul, je vous en prie, partons. Et, sans attendre davantage, nous rentrâmes à l'hôtel, silencieux et le remords au fond de Tâme. - Ce fut là ma seule faute; je l'expiai cruellement, mais je ne pus la réparer jamais.

Je ne dormis pas. Les événements de la soirée passaient sans cesse devant mes yeux. Je me reprochais amèrement ma conduite. La pensée de tromper Léon, qui avait tout fait pour moi, tout fait pour elle, me semblait le plus horrible des crimes.— Au matin, la tête moins brûlante, j'envisageai froidement ma position. Nul doute désormais : j'aimais Antonia et j'en étais aimé ; cette passion brûlait depuis longtemps déjà, et à notre insu, au fond de nos cœurs; mais je m'étais abusé jusqu'ici en décorant mes sentiments des noms d'amitié et de sympathie. — Il fallait m'éloigner, et je ne songeai plus qu'au moyen de faire consentir Léon à mon départ. — Je trouvai Antonia plus pâle que de coutume. Son regard me fuyait; sa voix tremblait lorsqu'elle m'adressait la parole. Nous évitions d'être seuls ensemble; nous baissions les yeux comme deux coupables.

Sous je ne sais quel prétexte, je parlai de ma résolution v Léon me regarda avec une expression déchirante. Des larmes roulèrent dans ses yeux. 11 me prit la main, me conjura, au nom de notre vieille amitié, de ne pas le quitter. J'étais nécessaire à sa vie, à son bonheur. — Je ne promis rien ; mais, connaissant ma faiblesse et les paradoxes dont use la passion pour se persuader qu'elle ne peut agir autrement qu'elle ne fait, les jours suivants je parlai de nouveau à Léon de mon départ. Ses reproches furent doux, affectueux, pleins de désespoir. — Je devais lui paraître indifférent, égoïste, ingrat, à lui qui ne savait rien. Un terrible combat eut lieu en mon âme. Je m'éloignai et je choisis un appartement à l'extrémité de Paris, afin de venir moins souvent chez Léon. — Mais lui, vingt fois, pendant les deux mois que nous fûmes séparés, il frappa à ma porte. Il me rappelait notre vie passée, nos joies du foyer après le travail. Il me demandait si je n'étais pas heureux avec lui, quel mécontentement secret je lui cachais. Il descendait aux supplications les plus humbles. Depuis deux ans que nous ne nous étions pas quittés, il était habitué à n'agir que par moi. Je le conduisais comme un enfant; je prenais une décision pour lui dans les actes les plus simples de la vie. — Mon cœur se brisait ; mais j'avais le courage de résister à ses désirs, et il s'en allait comme le condamné à mort auquel on vient de refuser sa grâce.

Un soir, Antonia entra chez moi : — Paul, me dit-elle d'une voix émue et les yeux baissés, Léon souffre, il est triste, sa santé s'altère. Vous ne pouvez rester plus longtemps loin de lui. Revenez. — Je voulus l'interrompre. —

Je sais ce que vous allez me répondre, continua-t-elle en rougissant; Paul, je vais vous parler avec franchise : il s* agit de sauver Léon. — De temps à autre elle suinterrompait, comme si le courage lui manquait pour achever ce qu'elle devait me dire. — J'aime Léon; je ne dois jamais aimer que lui. Si mes rêves ont été brisés, mes espérances déçues, si j*ai entrevu trop tard celui qu*eût choisi mon amour, je puis souffrir et pleurer en silence ; je n'ai pas le droit de briser une autre existence, un bonheur que je dois protéger. J'aurai la force de me taire; je serai martyre de mon devoir. Croyez-vous que ce rôle commence aujourd'hui pour moi? Paul, je jure devant vous de mourir plutôt que de manquer à la confiance de Léon. N'aurez-vous pas la force de jurer comme moi?

— Vous êtes^une sainte et noble créature, Antonia, et c'est à genoux que je devrais vous répondre. Si vous me parlez ainsi, avec cette chaste franchise, ohl c'est que votre langage est l'expression de votre conviction la plus intime. Mais il s'agit du bonheur de Léon, dites-vous? Nous sommes ici ses deux amis les plus dévoués, et nous cherchons à le sauver de la douleur. Eh bieni Antonia, comme vous je puis faire le serment que vous avez prononcé. Mais y resterai-je fidèle jusqu'à la fin? Quand les pièges m'environneront de toutes parts, que Léon luimême, dans son ignorance, travaillera à sa perte, auraije la force de résister? Ne tentons pas Dieu, Antonia. En voulant sauver Léon , vous le perdriez. — Vous préférez alors... qu'il meure? — Je le préférerais mille fois ; mais il n'en sera pas ainsi. Avec le temps Léon sera guéri. Je ne suis pas indispensable à son existence. — Je vous

croyais plus g^and, répondit-elle avec fierté ; vous craignez de souffrir. Ce n*est pas son bonheur que vous cherchez, c'est le vôtre. — Vous parliez de martyre, Ântooia ; pensez-vous que je n'endure pas le mien comme vous? Confiance sans bornes, affection, fortune, Léon m*a tout donné avec la générosité d'un enfant, et je laisse ma conduite m' accuser d'ingratitude. Vous n'êtes pas seule à souffrir, Àntonia, et vos paroles sont injustes.

Elle réfléchit un instant, et, se levant tout à coup : -r- Paul, votre main et venez! Tout à l'heure encore j'ai sondé mon cœur : je suis sûre de moi. Je souffrirai beaucoup, je ne le trahirai pas. Ni vous non plus, mon ami ; je le jure en votre nom. -— Parlant ainsi cette jeune fille était sublime. Je pris sa main. Elle se pencha vers moi, je la baisai au front. — Ce sera notre premier et dernier baiser, lui dis-je; maintenant, tout est fini. Je serai fort. Votre regard me soutiendra. Je lutterai, je souffrirai. Nous serons unis par une même douleur. Demain, je reviendrai.

En me revoyant, Léon versa des larmes de joie. Il me tendit les bras : — C'est l'enfant prodigue qui rentre au logis I dit-il. Je savais bien que tu ne me laisserais pas mourir et que tu reviendrais. — Selon la parole d'Antonia, le martyre commença. Vous n'en comprendrez jamais l'étendue. Forcés de vivre coHunc autrefois, nous étions ensemble à toute heure. Avec un amour violent au fond de l'âme, nous paraissions indifférents. Antoaia était pâle, inquiète, souffrante. Chaque soir sa main pressait la mienne. Plus d'une fois, seule avec elle, il m'arriva de m' éloigner subitement, la lutte devenant au-des-

sus de mes forces. — Courage! courage! me disait-elle de sa voix la plus douce et avec un sourire divin de résignation. Telle fut ma vie pendant six mois. J'étais devenu sans énergie pour le travail, sans ambition, sans désirs pour ce que j*aimais autrefois. Mes nuits s'écoulaient sans sommeil ; je n'avais pas un seul instant de repos.

Ântonia avait pour amie une charmante enfant nommée Louise. Je lui parlai d'amour. Naïve et confiante, elle ajouta foi à mes paroles et vint habiter avec nous. Je croyais avoir trouvé un remède à notre mal. Je me trompais. La vue de Louise, devenue ma maîtresse, fut pour Antonia une nouvelle douleur. Elle eut peine à contenir sa colère : sa lèvre trembla, ses yeux respirèrent la haine. Je craignis de la voir éclater et nous perdre tous. Il n'en fut rien ; elle se tut. Mais je Tavais en vain abreuvée d'amçrtume, elle n'était pas guérie; je ne l'étais pas non plus. — Toujours gaie et prévenante pour tous, Louise resta étrangère à notre intime souffrance. J'étais bon envers elle; elle croyait à mon affection.

Le sort vengea Antonia. Louise eut une fièvre typhoïde dont elle mourut. Elle mourut heureuse et confiante, tenant entre ses mains celles d'Antonia, qui fut pour elle, durant sa maladie, la sœur la plus dévouée.— Le jour de la mort de Louise, un éclair de joie passagère et insaisissable pour tout autre que moi passa sur le visage d'Antonia : -Ohl c'est être trop lâche et trop cruelle! me ditelle en voyant que j'avais lu au fond de son âme, et je me méprise à l'égal de la dernière des femmes. — Vous souffrez beaucoup, Antonia, c'est là votre unique faute.

— Oui, je souffre , répondit-elle en appuyant sa tète

brûlante sur ma main. Ohl que je voudrais mourir!

L'hiver arriva. Nous axions souvent formé le dessein d'aller passer cette saison au bord de la mer. Léon manifesta le désir de mettre ce projet à exécution, et la diligence nous conduisit à Saint-Malo. Huit jours après, nous étions installés dans un vieux château, à deux ou trois lieues de la ville et en face de la mer. ^L'aspect de ces plages est triste et désolé, surtout à Tépoque que nous avions choisie. Un pavillon était bâti à Textrémité d'un rocher que battaient les vagues. C'est là que je passai bien des nuits, les regards fixés sur les flots, prêtant l'oreille à ces lamentations sublimes, le visage couvert d'une écume glacée et l'esprit plus agité que la lame que tourmentait la tempête. Pendant le jour, je me brisais le corps par la fatigue pour endormir les désirs du cœur.

Un soir, je marchais sur la grève : c'était une froide nuit de janvier qu'éclairait à peine un pâle croissant. Des cris plaintifs frappèrent mes oreilles. Une forme blanche, une femme, les cheveux épars, courait vers moi. Je reconnus Antonia. Ses paroles annonçaient le délire : — Je veux mourir, s' écriait-elle, et je vous cherchais pour vous dire un dernier adieu. — Je ta fis asseoir sur le rocher ; je la couvris de mon manteau. — Je vous dis que je veux mourir, répétait-elle en cachant sa tête sur ma poitrine. -^ Je parvins à la calmer, et pourtant j'étais indécis en ce moment s'il ne vaudrait pas mieux briser deux existences devenues insupportables et me précipiter avec elle dans les flots. La mer avait une voix caressante qui m'attirait, et je me laissais fasciner par ses douces paroles

de mort. — Je songeai à LéoD, et je reconduisis Antonia au château. Le lendemain, j* entrai avec mon ami dans la . chambre d* Antonia. Elle était sur son lit, brisée par les émotions et les fatigues de la nuit. Elle couvrit son visage pour ne pas m* apercevoir.

Depuis lors, Léon devint soupçonneux. Il épia nos regards et nos actions, il se rappela le passé. Plus de doute, nous le trahissions. J'ai su depuis tout ce qu'il souffrit, ses malédictions, ses projets, ses serments de vengeance. — Il voulait une preuve, le hasard la lui offrit bientôt. Je sollicitais du ministre une mission littéraire qui me contraignît de quitter la France ; elle me fut accordée. En apprenant cette nouvelle, Léon devint sombre, pensif, mais il ne parut nullement affecté. Je pensais avoir à lutter, comme autrefois, contre ses prières et ses larmes. Il n*en fut rien. -* La veille de mon départ, j'étais, pendant la nuit, accoudé à ma fenêtre; j'écoutais le bruit des vagues, je songeais amèrement à ma destinée, au passé, à l'avenir, à Léon, à Antonia. ~ Antonia ouvrit doucement ma porte et sa voix interrompit ma rêverie. — Vous partez ! dit-elle. Vous emportez tout mon bonheur, mais partez 1 Ne revenez que lorsqu'une lettre vous avertira que vous le pouvez sans danger. Il faut accom[rfir jusqu'au bout le sacrifice. Adieu. — Léon épiait ses pas. Il l'avait vue entrer dans ma chambre. II voulut s'élancer après elle. Un nuage passa sur ses yeux, la force lui manqua, il tomba sans mouvement et presque sans yie.

Le lendemain, je cherchai Léon pour lui serrer la main en m' éloignant ; je ne pus le rencontrer. Je retardai mon

2(i2 ANTONIA.

départ, pensant quil pouvait être à la ville. La journée s'écoula. 11 ne parut pas. — Ântonia trouva cette lettre dans sa chambre : — « Vous m'avez trompé I — Paul, Antonia, je vous aimais bien, pourtant I et vous m'avez trompé ! — Ma tête est brûlante I Je voulais vous tuer, je n'en ai pas le courage. Vous ne me reverrez jamais. »

Paul, après s'être arrêté un instant, continua son récit.

Je restai au château avec Antonia. Nous espérions d'abord qu'il reviendrait. Nous l'attendîmes cinq mois sur cette plage, en face l'un de l'autre, sous le poids d'un remords continuel. — Étions-nous coupables? Faut-il seulement accuser la destinée ? — Nou î passions tout le jour sans nous voir. L'heure des repas nous réunissait, mais silencieux, sans un mot d'encouragement, sans une consolation de sa bouche ou de la mienne. Notre douleur se comprenait. Que pouvions-nous dire? — Après le souper, je me retirais dans ma chambre, ou je m'égarais dans les champs. Quelquefois je restais dans le grand salon, près d' Antonia. Assis au foyer, je suivais la flamme capricieuse, courbé sous le poids de mes lourdes pensées. Elle, près de sa lampe» sa broderie tombée de ses mains, elle restait sans mouvement, la tête penchée sur sa poitrine. C'étaient des soirées muettes et douloureuses comme l'agonie d'un mourant. Les heures s'écoulaient; le feu était éteint, la lampe projetait à peine une pâle et dernière clarté. L'horloge sonnait lentement, et plus d'une fois le jour nous surprit immobiles à la même place. — Bonsoir ! lui disais-je lorsque je me retirais. Et je lui tendais la main. Elle la serrait sans prononcer un mot. Pendant la journée nous évitions de nous rencontrer. — Si

ANTONîA. 261

nous avions été coupables, oh! dites-le-moi, étions-nous suffisamment punis?

Pour terminer plus rapidement cette triste et trop longue histoire, je vous dirai les événements dans Tordre où ils se passèrent. Cinq mois après le départ de Léon, on apercevait un marin errant le soir sur les rochers ; il parcourait les grèves et rôdait, comme un proscrit, autour de notre demeure. Étrangers à tous les bruits du dehors, nous ignorâmes toujours sa présence. •— La santé d*Antonia s* altérant de plus en plus, je la forçai de venir à Paris. Notre séjour dans cette ville dura quinze jours; les médecins ordonnaient Pair de la mer, et nous reprîmes le chemin de Saint-Malo. Nous étions attachés à ces plages par nos souvenirs et par notre douleur. — Après notre départ pour Paris, le marin s'approcha du château. Il resta longtemps à la porte sans oser en franchir le seuil. Il parla à René, un vieux serviteur que nous aimions. En apercevant l* étranger, René poussa un cri; il avait reconnu Léon. Une fois dans notre demeure, Léon laissa couler ses larmes. — Comme Jacques Destombes, dont tu nous a conté l'histoire, dit Paul en se tournant vers moi, Léon n'était pas fait pour être malheureux. — Il parcourut le château. Les souvenirs s'éveillaient sous ses pas. Chaque objet lui rappelait les joies enfuies. Arrivé à la chambre d'Antonia, ses jambes fléchirent. Il se jeta dans un fauteuil et resta de longues heures immobile, le regard fixe, le front penché, comme la statue du désespoir. Il passa le reste du jour â errer de ma chambre â celle d'Antonia, et, la nuit venue, il se coucha, comme autrefois, dans la sienne. Rien n'y était changé ; les meu-

26i ANTONIA.

blés étaient à la même place, le lit préparé comme s*il eût été attendu. — Son réveil, le lendemain, fut mêlé de joies et de tristesses, d'illusions passagères et de réalités décevantes. — Il interrogea René. En apprenant notre vie depuis son départ, le nuage qui obscurcissait son front s'éclaircit. Il s'informa de tous les détails de notre misérable existence ; il se les fit répéter bien des fois. — Sont-ils donc coupables ? se demandait-il. Libres de leurs actions, ils s'évitent, ils se fuient, ils souffrent! — S'il s'était trompé ? — Avaut de s'éloigner, il entre encore dans la chambre d'Antonia. Une cassette d'ébène frappe sa vue. C'est là qu'elle déposait ses lettres. Il veut l'ouvrir ; elle résiste; il la brise. Le premier papier qu'il regarde contient ces seuls mots: « Il est parti! il ne reviendra pas. Léon! Léon! as-tu pu croire que nous t'avions trompé, que nous t'avions trahi !... Vous le savez, mon Dieu, qui lisez au fond de nos âmes : T avons-nous trompé!... » C'était un commencement de journal écrit par Antonia et resté inachevé.

Léon n'en veut pas savoir davantage. Le papier tombe de ses mains, les larmes coulent de ses yeux. Il se jette à genoux, il prie, il bénit le ciel. Il veut partir à l'instant pour Paris. René lui apprend que nous revenons le lendemain. En attendant notre retour il parcourt les champs, il dit son bonheur aux flots, il crie nos noms du haut du rocher, il les mêle au bruit de la mer. Sa joie ne peut rester en son cœur trop étroit pour la contenir. — Ce fut un lundi, et au commencement du mois de mai, que nous revînmes au château par une après-micH remplie de soleil et de chansons. Les chevaux marchaient

AISTONIA. 265

lentement. Couchée au . fond de la calèche, pàlè et les yeux fatigués par V insomnie. Antonia était plus abattue qu'au départ. Je voulus Faider à descendre à terre, mais Léon était là ; il la reçut dans ses bras. Antonia, en le voyant, poussa un cri et s'évanouit. Léon me saisit la main, et, la pressant avec des sanglots : — Pardonne-moi, répétait-il, pardonne-moi, et rappelons-la à la vie. — Antonia revint à elle. Cette émotion la sauva. — Oh ! j'étais insensé, disait Léon, j'étais insensé! pardonnez-moi. J'ai rempli vos jours de douleur. Je suis bien coupable. J'étais insensé : pardonnez-moi !

Un mois après, vers la fin d'une froide et pluvieuse soirée, nous étions assis près du foyer. Antonia restait silencieuse, tandis que Léon, voyant la santé renaître sur le visage de la jeune fille, formait mille projets de voyage pour l'automne. Antonia se plaça au piano. Elle jeta sur moi un regard d'une tendresse et d'une douleur indicibles, et joua cet air des Puritains pendant lequel s'étaient échappés nos premiers aveux. Puis elle donna à Léon son front à baiser, et, venant à moi, elle me serra la main en disant d'une voix étrange : — Adieul

Le lendemain Antonia avait disparu. Elle laissait pour Léon une lettre remplie de remercîments et de paroles affectueuses, mais sans nulle explication sur son départ. René m'en remit en secret une autre pour moi seul : « Adieu, me disait elle. Nous ne pouvons être heureux ensemble; l'un de nous trois doit s'éloigner. Je pars et vous laisse mon cœur. Adieu. »

Léon ne se consola pas. Il est mort il y a deux ans en

me laissant sa fortune. J'étais seul à le suivre au cimetière. Les motifs du départ d'Antonia lui sont toujours restés cachés. Quant à elle, je ne Tai jamais revue. »

Après ce récit, Joseph et moi, nous demeurâmes silencieux; nous respections la douleur de Paul.

Il se leva.

— Allons, mes amis, dit-il, il se fait tard; montons dans la barque et regagnons Baveno. La nuit est belle, le lac tranquille. Piétro , le batelier, nous chantera un cantique à la Vierge Marie.

i.v (:jia.^son dl pays

A MADAME, LA COMTEoSii; V\ Dît: R.

Page 1