UN AMOUR EN VOYAGE
l ESPRIT BUISSONMER.
D'autres maudiront les voyages et les excursions vagabondes. Ils chanteront les douceurs du foyer, les charmes du pays, et décriront chaque détail de la vie de famille. Si un veut contraire les pousse loin du village et leur fait perdre de vue leur clocher, vous les entendrez, pris d*un mal intérieur, soupirer après le retour, et s* écrier, les yeux fixés vers la terre natale : At home, al home! le
logis, le logis! Rendez-leur le logis et le verger qu*ils ont planté , la haie vive qui borde leur domaine , les cyprès des tombes chéries. A chacun son bonheur. — Moi , je suis pèlerin. Le bourdon et la gourde plaisent à mon humeur errante. Les ruines des monuments, Féternelle beauté de la nature, les impressions et les études nouvelles, les nuits sur les mers orageuses et les caravanes de TArabie captivent mon esprit et enchaînent mes regards. Encore aux jeunes années, je n'ai pas franchi cette période de Texistence durant laquelle le malaise, le besoin de mouvement et une inquiète curiosité poussent vers les pérégrinations lointaines. HélasI pourquoi, lorsqu'il part, Vhomme, ainsi que le disait Socrate, s'emporte-t-il toujours avec lui? — Enfin, je suis né voyageur. Vivent donc les voyages avec leurs fatigues et leurs dangers, avec r imprévu et V espérance I Vivent les voyages surtout avec les rencontres de chaque jour!
Et, en effet, quoi de plus charmant que ces rencontres si variées, que ces connaissances de passage, que ces liaisons d'une heure! C'est Victor Hugo, le poète des imaginations ardentes; Pradier, le sculpteur des formes divines; M. Thiers, l'historien de Napoléon et de la révolution française, que l'on entrevoit la tête couverte du large chapeau de paille, comme les simples mortels. C'est un ami inconnu que le moindre service vous attache plus fortement que ne le feraient de longs mois passés ensemble dans la même cité. C'est un ex-commerçant et ses filles, dont les allures grotesques excitent votçf rire , dont la bonhomie et le sans-façon plein de cordialité touchent votre âme honnête. Et puis, que sais-je? — J'ai descendu
le Saint-Bernard avec un capucin de Châtillon ; il se nommait frère Adrien. La ceinture entourée d'une corde grossière, la bure pour vêtement, il paraissait bon, simple, heureux. Je m'efforçais de lui choisir le terrain le plus uni et le plus facile à la marche, afin de ne pas blesser ses pieds nus. Tout en cheminant, il me parlait de la règle du monastère, du bonheur de la vie religieuse, et chacune de ses phrases redisait à peu près ce refrain : Si vous saviez comme il est doux d'être au couventi — Je Técoutais avec charme. L'avouerai-je? j'étais presque ébranlé par ses discours. Mais, lorsqu'en approchant de la frontière d'Italie, une tiède brise m'apporta les arômes des plantes sauvages, mon cœur se sentit réjoui, et je m'écriai, en lui tendant la main : — Non, frère, non, ce n'est pas aujourd'hui encore que je me ferai capucin. — Au sommet de la flèche de Strasbourg, deux jeunes Allemandes, aux épaules blanches et modelées sur l'antique, m'ont apparu et ravi ; et bientôt, pour elles, j'ai oublié la vieille église, et j'en ai rêvé le soir, en revenant de Kell , pendant tout le temps que durent trois cigares. — J'ai rencontré au Rigi un excellent homme qui, me voyant fatigué, voulut porter mon sac et refusa toute récompense, et j'ai béni naïvement, et sans distinction, les braves habitants de la Suisse. — Un Genevois m'a hébergé à la manière des anciens jours , et je l'ai quitté en jurant de retourner vers lui.
Sans doute, ces liaisons éphémères laissent au fond de l'àme un sentiment pénible. A la table de l'hôtel trente voyageurs, trente destinées inconnues les unes aux autres, sont réunis : ils causent, ils sourient, ils sympathisent, et, le lendemain, au lever du soleil, tous sont partis dans ien
directions opposées. Us ne se reverront plus. Ces mains, serrées une fois , ne se toucheront jamais. Ce souvenir même sera bientôt effacé de leur mémoire. Que voulezvous? c'est là la vie du pèlerin : aujourd'hui au Saint-Gothard , demain à Isola-Bella, dans huit jours à Grenade, dans un mois en Egypte. —
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager? Que ce soit aux rives prochaines.
Eh! oui, bonhomme, vous aviez raison! Mais je m'adresse à ceux qui, comme moi, cherchent, désirent, espèrent. Ceux dont vous parliez, vous, ils aiment, ils sont iaimés. Qu'importe l'univers? partout la joie marche avec eux.
D'ailleurs, pour effacer ces quelques instants de tristesse, il est encore d'autres petits bonheurs, il est encore d'autres rencontres. Celles-là, on les souhaite dès le départ, on court même au-devant d'elles. Heureux qui n'a pas été déçu! Vous m'avez deviné, n'est-ce pas? Je veux parler des aimables rencontres de femmes. — A notre âge, mes amis, — c'est à vous, à vous qui êtes jeunes, que j'écris ces lignes, — quel est le pays de la terre que nous rêvions sans y placer une femme? Le moyen, je vous prie, de se représenter Naples, Naples la voluptueuse, sans la brune Italienne à nos côtés! Rêvez donc Venise sans l'aventure nocturne, sans la dame voilée de noir! Autant vaudrait rêver la veuve de l'Adriatique sans ses gondoles, sans sa place Saint-Marc, sans ses palais silencieux. — Hélas! disons-nous, nous sommes tristes et malades, nous
partons pour trouver ailleurs du soleil, un ciel bleu, le repos.— Nous voulons du soleil et un ciel bleu? Enfants! pourquoi nous tromper ainsi à plaisir? C'est T amour, c'est une femme, que nous allons chercher; car, durant son absence, son souvenir apporte le courage pour supporter la longueur des jours, et, au retour, son sourire et ses deux bras enlacés font oublier tous les maux de la veille, toutes les préoccupations du lendemain. — Avec la Fornarine , l'atelier de l'artiste se transforma en un paradis sur la terre. La Bastille s'est changée en un palais, quand la fille d'un prince est venue d'un pied furtif visiter le prisonnier. Le fleuve nous plaît davantage, lorsque la voix de Nausicaa et de ses douces compagnes anime ses bords, et l'eau de la fontaine parait plus fraîche an désert, si Bebecca la présente au vieux serviteur d'Israël. — Pas de bonheur complet sans la femme. Dans toutes nos impressions on la retrouve. Nous l'associons à chaque événement de notre vie. Elle domine toutes nos pensées de gloire , toutes nos orgueilleuses et chimériques ambitions , et la couronne ne nous sourit que lorsque elle-même la dépose ou la contemple sur notre front.
Aux portes du couvent, les bruits du dehors expirent, les passions se taisent, le paysage prend une physionomie sévère, les pensées profanes et les méditations des poètes sont bannies. Et pourtant, jusqu'en ces thébaïdes, nous parvenons encore à conduire et à cacher celle dont l'image nous accompagne durant toute notre jeunesse. — A la Trappe de Belle-Fontaine, en Anjou, à l'issue du Salve Résina, j'étais accoudé à ma fenêtre, et, à la lueur des étoiles, je songeais à la pai.\ du cloître. — Dans cha-
56 UN AMOUK
cune de mes rêveries , vous trouverez le moine et le monastère. Nous avons tous une idée fixe, plus ou moins bizarre et pour laquelle il nous faut indulgence. — Moi, je n'ai pas partagé les idées du siècle. A tort ou à raison, dans ma simplicité naïve, j*ai séparé linstitution et son principe des abus apportés par les temps , et toujours je me suis approché de ces asiles saints avec émotion et tremblement. ^ Eh bieni voilà néanmoins que de grave, de mystique, de religieusement exaltée qu'elle était d*abord, ma pensée se fait plus langoureuse. Insensiblement Tidée de la créature remplace celte du Créateur. Je comprends mieux F amour prî^s de ces hommes^oués à jamais à F austérité du devoir, à Taffection exclusive de Dieu, battrait des contrastes me fait regretter ici la présence d*une femme, et bientôt ma cellule se peuple de visions mondaines, de formes blanches et amoureuses; et adieu les cilices et les macérations, le capuchon et les divines extases ! — Je vous en demande pardon trois fois, 6 moines courbés vers la terre, vous qui m'avez abrité pèlerin sous votre toit hospitalier I Je vous en demande pardon, ô sévères habitants de ces demeures, ô doux frère Adrien! Je vous en demande pardon à tous , types sublimes d'abnégation vers lesquels se porte invinciblement mon regard aux heures de lassitude, aux jours nombreux.de la solitude du cœur. Vous vivez, vous souffrez, vous travaillez, plus tard vous mourrez pour une idée , pour une espérance. Moi, pour qui donc est-ce que je vis, que je souffre, que je travaille? Pour qui donc est-ce que je mourrai ? — L* amour seul produit de grandes choses. Die», le roi, la liberté, la femme, tels sont les mobiles des dé*
vouements humains. Mais Dieu, on n'y croit plus; la liberté, on la charge de fers; le roi, on le chasse vers Texil, on tire dessus comme sur une béte fauve ; la femme, on lui jette à la face de la fumée. — Il doit être beau cependant de mourir pour une conviction, pour Dieu, pour le roi, pour la libertél II était beau jadis, et il serait doux encore de mourir pour une femme... —
Amis , vous souvient-il de ces désirs enthousiastes de retraite, de ces instants de dégoût, où Ton projette de fuir les hommes? On veut un lieu abrité et silencieux, près duquel les bruits du siècle ne sauraient pénétrer, un doux climat, ni trop d'ombre, ni trop de soleil, un bois, un ruisseau. Ohl disons-nous alors, si j'avais une maisonnette, un toit de chaume avec des fleurs, une cabane de pécheur et des filets ! — Eh bien ! voilà le toit de chaume, voilà du soleil, voilà des vallées ombreuses, voilà le silence et la paix. — Nous sommes heureux sans doute? — Eh! non, car dans nos souhaits nous avons oublié une chose, et jamais la pèlerine ne vient frapper à notre porte, comme nous le désirions, même à notre insu. Eh! non, car la femme n'est pas là, et avec elle seulement la solitude nous charme. Sans elle, l'inaction nous tue, notre vie reste sans but, nos facultés sans mobile, nos désirs du bien sans résultats. — Aussi, quand nous voulons parfois une chaumière, ne nous y trompons plus, mes amis, nous la voulons avec un cœur. . .
AÎSTOINETTE.
Un soir du mois de septembre 1845, je me reposais près du lac de Brienz. à un demi-quart de lieue d'Interlaken; mon sac de voyage et mon bâton à mes pieds, j'achevais, tout ému, la lecture des Trois Filles de Grétry, une histoire d'Arsène Houssaye, ce voyageur sentimental dans les joies et les peines du cœur. Le bruit que fit en passant une berline découverte me força d'interrompre ma lecture et de lever les yeux. D'un seul coup d'oeil je passai en revue ces voyageurs, et je n'eus pas de peine à découvrir dans un coin de la voiture une jolie tête de jeune fille aux grands yeux bleus, au visage plein d'expression, comme nous en donnons à nos beautés idéales, à nos divinités inconnues, nous autres amoureux des étoiles. Un gracieux salut de sa part répondit au mien , et, tandis que la berline s'éloignait rapidement, je me laissai entraîner à des réflexions qui vingt fois déjà avaient traversé mon esprit. — En voyage, apercevez-vous une jeune femme qu'un cruel destin emporte au loin, vous
bâtissez subitement mille suppositions romanesques. Son caractère , son intelligence, toute sa vie en un mot vous semble révélée. J'ai ouï dire que Dieu, pour exercer notre sagacité, avait jeté sur terre une femme destinée à faire le bonheur de chacun de nous, pourvu toutefois que nous parvenions à la découvrir. Dans la circonstance dont je parle, nous pensons aussitôt que c'est là celle qui nous est réservée. Si nous la laissons échapper, le bonheur est à jamais enfui pour nous , car sans aucun doute nous ne la retrouverons plus, et nulle ne saurait la remplacer. Peu s'en faut que nous ne nous élancions alors, en criant au cocher d'arrêter; car, si c'est bien elle, d'un regard, d'un mot, tout sera expliqué et compris. Mais la crainte de passer pour un fou nous arrête ; la voiture est déjà loin , entraînée par une aveugle fatalité , et nous restons seul avec cette pensée : le bonheur nous est échappé pour toujours. — Combien d'existences changeraient tout à coup et cesseraient d'être douloureuses , si elles venaient à rencontrer le complément de leur nature inquiète !
Tout en réfléchissant ainsi, j'avais repris mon bâton, et je me dirigeai , à la tombée du jour, vers Interlaken. Des promeneurs, des femmes coquettement parées, erraient sous les grands arbres, comme l'on fait à Paris aux Champs-Elysées ou au boulevard de Gand. Après avoir remis en ordre ma toilette, endommagée quelque peu par la poussière de la route, je descendis pour le souper. Des étudiants allemands occupaient une grande partie de la table; je me trouvais au milieu d'eux, et, comme ce voisinage n'avait rien de bien séduisant , je commençais à maudire mon sort, quand mon regard découvrit, à l'ex-
trémité opposée de la salle, mes voyageurs du lac. Un éclair de surprise et de joie illumina mon visage, et, plus d'une fois pendant le repas, ma pensée se porta vers la jeune fille un instant entrevue. Il me semblait même que souvent mes yeux rencontraient les siens. — A notre âge, mes amis, nous avons tous, malgré nous, quelque peu de fatuité. — Cette fois mes réflexions de Taprès-midi tombaient d'elles-mêmes. La patience et la persévérance, me disais-je, conduisent toujours au but. — J*avais raison. Soyons persévérants, puisque nous sommes jeunes. Parce que les jours s'écoulent sans réaliser nos vœux, ne disons pas que le ciel est injuste et sourd, ne lançons pas l'anathème contre la femme. Peut-être, au moment où nous blasphémons, est-elle là, à nos côtés, prête à nous tendre la main. Et, d'ailleurs, à quoi bon maudire et lever orgueilleusement la tête? A quoi bon cacher ses angoisses et ses larmes sous un sourire railleur, et jouer l'homme fort et le héros? Il nous faudra bien, tôt ou tard, quitter ces régions superbes du mépris, et revenir vers celle qui console. La femme seule tarit les douleurs : un de ses regards enlève de dessus la poitrine oppressée du philosophe stoïque des montagnes de glace. Douces et embaumées sont les larmes répandues sur son sein. — Ohl puissent ces quelques lignes en effacer d'autres trop sévères échappées de mon âme malade, et tracées à regret pendant la souffrance I Désormais je veux que ma bouche soit fermée à la plainte amère ; que ma plume, sans aigreur ni dédain, soit indulgente pour les hommes et les choses. Quand viendront les moments de dégoût et d'ironie, j'éteindrai ma lampe, et je ne dirai rien, et je n'écrirai pas. J'atten-
drai que Tair du matin ait chassé le malaise de ma pauvre tête, j'irai dans les champs aux clartés de la lune ou de r éclair, et, perdu, isolé à travers les landes incultes, j'exhalerai ma douleur au bruit des vents, et seuls ils entendront ma plainte qu'ils ne répéteront pas...
Les cris et les rires des étudiants allemands remplissaient la salle de bruit. Mes voyageuses, les seules qui fussent à table, en paraissaient importunées, et la jeune fille semblait me plaindre, moi jeté au milieu de cette gaieté d* outre-Rhin. J'ouvris mon livre comme passetemps, et, tout en levant souvent les yeux, je parcourus encore cette jolie et touchante histoire de Grétry, que je vous conseille de lire quand il vous prendra envie de passer un bon moment. En me retirant, vers la fin du repas, j'oubliai ce livre par mégarde, et, après avoir allumé mon cigare, je sortis sous les ormes qui bordent la rue ou plutôt la promenade d'Interlaken. La soirée était belle sur cette terre entourée de montagnes et plongée dans le sommeil. — Quand l'heure fut avancée, je me rapprochai de l'hôtel, et me reposai sur un banc. J'étais là depuis cinq minutes à peine, achevant mon cigare et voguant à pleines voiles au pays de la fantaisie , quand les sons d'un piano frappèrent mon oreille. C'était une valse, qu'une fenêtre entr' ouverte au premier étage laissait arriver jusqu'à moi. Je n'en doutai pas un instant , c'était elle : ces doigts qui couraient si délicatement sur le piano, c'étaient les siens. Cette valse, je la savais par cœur ; bien des fois, en France, je l'avais entendue ; elle renfermait pour moi tout un monde de souvenirs. Le pays, la famille, ma chambre de travail, mes projets, les bals dé
l'hiver, que sais-je? tout était là. Il y avait encore d'autres réminiscences empreintes d*une vague odeur de chèvrefeuille et de jeunesse où je me plongeais avec délices, et que je ne vous dirai pas...
Lorsque les sons du piano cessèrent de se faire entendre, je n'étais pas encore à moitié de mon voyage sentimental. — La nuit, des songes dorés bercèrent mon sommeil, qui se prolongea fort avant dans la matinée. En descendant pour le déjeuner, je trouvai mes dames de la veille assises près de la fenêtre. La jeune fille tenait mon livre; ses yeux dévoraient les pages, sa figure était animée; elle lisait avec intelligence, et la pensée de l'auteur était comprise cette fois. Heureusement les Allemands n'étaient plus là. Les saluts d'usage, les excuses delà charmante voyageuse , que sa mère nommait Antoinette, — comme la dernière fille de Grétry, — nous eurent bientôt rapprochés.— En Suisse, on se lie si vite. — Nous déjeunâmes ensemble. Le' père, grand amateur de littérature, homme rempli des idées les plus bouffonnes, m'énuméra longuement ses principes sur l'art en général; la mère me demanda de nombreux renseignements sur les lieux que j'avais visités. Elle m'expliqua le goût prononcé de sa fille pour les tables d'hôte, où l'on rencontre parfois, au milieu de bien des ennuis sans doute, les scènes les plus amusantes du monde. Comme on le pense bien , les étudiants allemands furent traités ainsi qu'ils le méritaient. Le comte George, — ses gens appelaient de ce nom mon ami le littérateur, — avait l'intention de séjourner une semaine à Interlaken, et de faire de là des excursions dans l'Oberland. Quant à mademoiselle Antoinette, à propos de
musique, elle me parla tout justement des trois filles de Grétry.
— Vous souvient-il, me dit-elle, de cette pauvre Antoinette, qui répétait à son père, tout en voyant les pâles visions de la mort : Ta musique a une odeur de serpolet. — Elle me demanda le livre. Gomme j'étais heureux de penser que ses yeux parcourraient ces lignes, que ses doigts toucheraient ces feuilles, que ses beaux cheveux effleureraient ces pages ! Qui sait si une larme ne viendrait pas rouler comme une perle sur ce conte charmant?
La journée me parut longue. Le soir, la comtesse et sa fille, fatiguées de leurs courses, ne descendirent pas au dîner. M. George profita de cette absence pour me parler encore de littérature, de ses œuvres, de ses vers, et, à la fin du repas, il me proposa de monter à son appartement afin de juger moi-même du mérite du poète. J'acceptai de grand cœur. Je trouvai ces dames occupées à prendre le café, que Ton me pria de partager. La conversation s anima ; les aventures du jour furent racontées. Un piano occupait un angle du salon, près d'une fenêtre.
— Ohl mademoiselle, de grâce, cette valse que vous jouiez hier soir !
— Vous m'avez entendue?
— Oui, mademoiselle, avec bonheur; ce petit air est tout mon pays.
Tous les hommes aiment avec passion leur patrie à l'étranger.
— Du tout, du tout, s'écria le comte; passons dans ma chambre; vous m'avez promis de m' écouter.
— Faites une ample provision de patience, monsieur.
dit Antoinette avec un sourire moqueur. — Quant à notre valse, consolez-vous, vous T aurez.
— Vous le voyez, répondit le comte en me précédant, on n* est jamais prophète parmi les siens.
Je saluai à regret, mais mademoiselle Antoinette s approcha de moi, et murmura doucement avec un geste amical :
— Vous r aurez ! et vous verrez que ma musique a aussi une odeur de serpolet.
La lecture se prolongea jusqu*à onze heures. Les vers étaient horribles. Du reste, en ce moment, ceux de Victor Hugo ou d'Alfred de Musset m'eussent paru détesta^ blés. — N* osant pas rentrer au salon aussi tard, j'allai m' asseoir un instant sur mon banc de la veille, et je maudissais le vieux poète, quand la fenêtre d'où était tombée déjà la suave harmonie s'ouvrit sans bruit. Une forme blanche apparut un seul instant, et une voix plus douce que celle des anges répéta encore :
— Vous l'aurez!
Et la valse commença. — Cette fois, je n'y tins plus, et les préludes n'étaient pas terminés que j'étais devenu complètement amoureux.
Un silence absolu régnait sous les grands arbres ; pas un cri, pas un chant d'oiseau. Le murmure lointain de la cascade m' arrivait seul avec les notes harmonieuses. Devantmoi,leJungfrau élevait sa blanchecime. — Oh! quand je vivrais cent ans, je n'oublierais pas cette soirée, le charme de cette belle nuit. S'il en était autrement, Interlaken, petit coin de terre, mon paradis, jeté là entre deux lacs bleus, c'est que le pouvoir magique des sou-
yenirs m'aurait pour toujours délaissé, c'est que Tâge aurait détruit entièrement en moi la faculté de penser. Si tu n'^es présent encore à ma mémoire en mes vieilles années, qu^une main amie ne serre plus la mienne, qu'un regard de femme ne me console jamais^ Interlaken, petit coin de terre, mon paradis, jeté là entre deux lacs bleus I Pour revivre un seul instant de cette nuit, pour quelques secondes passées sur ce banc, pour un jour, une heure à Interlaken, que ne donnerais-je pas ?
J'aurais voulu que la valse durât toujours ; elle finit néanmoins. Le blanc fantôme apparut encore à la fenêtre, et, tourné vers lui, je murmurai à voix basse : Merci I — Sans doute elle ne m'entendit pas; mais si, à la hieur des étoiles, elle put lire sur mon visage, elle dut me comprendre : elle m'avait payé largement les ennuis paternels.
Une longue insomnie avait, la, nuit précédente, troublé mon repos ; celle-ci, je ne dormis pas. Les projets, les châteaux en Espagne, se pressaient dans ma tête ; je calculais, je voyais les événements se plier au gré de ma fantaisie : j'étais amoureux, amoureux fou. — Pardonnez, j'étais un enfant. A vingt ans, les rêves sont si faciles, l'amour est si prompt, le cœur si faible I Tout n'était-il pas là d'ailleurs pour me séduire? l'imprévu, l'heure, le climat, l'harmonie, la jeune fille douce et belle, et puis, comme dit Arsène, le parfum d'aubépine de la jeunesse, cet avril de la vie. Mais il y a trois ans de cela. Aujourd'hui je suis un homme; je dois être grave et sérieux, et ne plus me laisser prendre à ces folies qui font sourire.. . — Ehl non, mille fois non, je ne suis pas ainsi et ne le
serai jamais, j'espère. La sagesse, est-ce donc de cette
façon qu*il faut la comprendre?
Au matin, je sortis à six heures ; je traversai TAar sur un pont de bois, et m'enfonçai à travers des sentiers sinueux. Le soleil se levait derrière les hauts peupliers, des flots de lumière inondaient le sommet du Jungfrau ; au ciel, le bleu du lac de Genève se mêlait aux teintes jaunes de l'orange. Les dahlias, les passe-roses, les marguerites, les capucines, croissaient autour de moi; l'Aar se déroulait à mes pieds. Les Anglais partant à cheval et les cris des voyageurs animaient Interlaken, et mon esprit s'envolait avec les papillons aux ailes diaprées. — Dieu jetait à pleines mains la joie sur la terre ; il la jetait aussi dans mon cœur. — Je m'oubliai bien avant dans la matinée ; à mon retour, le déjeuner était achevé ; je repartis en attendant le soirc Chaque objet captivait mes yeux. Peutêtre, me disais-je, ses pieds ont-ils foulé ce gazon, cet arbre lui a-t-il servi d'abri, ce banc de lieu de repos. Tous les amoureux raisonnent comme je le faisais. Hélas! hélas I et je me berçais ainsi. Au dîner, «lie ne parut pas , ni elle, ni sa mère, ni le comte George, et j'appris qu'une lettre, reçue le matin, les avait forcés de quitter Interlaken à l'instant même. Je courus au bateau; il était trop tard. Dès le lendemain, j'allai à Thoun. D'après les indications que je pus recueillir, le comte George s'était dirigé vers Berne. Je partis aussitôt pour cette ville; mais là, plus de renseignements, plus de traces.
En ce jour, le soleil était pâle, la nature mélancolique, le temps nébuleux. Une illusion s'envolait de mon
âme.— Je revins lentement à Interlaken, afin de demander le livre qu'elle avait peut-être remis à Tbôtesse. Je le retrouvai. Sur la première feuille étaient écrits ce peu de mots : a Une triste nouvelle nous force de partir. Adieu. Si parfois vous entendez la valse ou si vous y songez... Adieu. )) — Je pris le livre et le baisai.
Je n*ai jamais revu Antoinette. J'ignore son vrai nom et le pays de la France qu'elle habite. Ma joie ne dura qu'un jour, et cet amour, trouvé par hasard, par un soir d'automne, sur les rives du lac de Thoun, en lisant un beau livre, s'envola un matin comme il était venu. Vision bienfaisante, le mauvais génie du voyageur, dont je parlais en commençant, l'emporta loin de moi; étoile du couchant, le premier rayon du soleil la fit pâlir; fleur délicate, l'ouragan l'arracha de sa tige; brise des nuits, elle disparut comme un souffle divin. — J'allai m'asseoir sur le banc, à l'abri du vieil orme. Mais plus d'harmonie, plus de songes, plus de blanc fantôme. Bien des gens, en me voyant passer la veille avec mon bâton, ma blouse grise et mon bonheur, bien des gens s'étaient dît : Qu'il semble heureux! Peut-être enviaient-ils mon sort, lorsqu' étendu sur l'herbe avec insouciance jappuyais ma tête sur un oreiller de marguerites. Désormais tout est changé , et quand je repassai triste et les yeux fixés à terre, j'aime à croire qu'ils ont pensé de nouveau à moi, — 6 les bonnes âmes rentrées au port ou ne l'ayant jamais quitté , ô les cœurs généreux qui ^'intéressent et prient pour que la route soil douce au pèlerin! — et qu'ils ont murmuré tout bas : Mais, maintenant, qu'a-t-il donc?...
Non, je ne l'ai pas relrouvée, ni en Suisse, ni en Franee,