PAUL DE ROCK
dans ce qu'elle a de plus doux, il voyait poindre déjà les inconvénients du fanatisme. Trop de Beaune gâte tout! A force de faire sauter des crêpes dans la poêle, M. Paul de Kock sentit subitement se déchirer son pantalon, — épisode qui détermina parmi nous une bruyante explosion d'hilarité :
— Comme dans Un bon enfant I
— Comme dans, YHomme aux trois culottes I
— Comme dans la Jolie Fille du Faubourg !
— Comme dans le Tourlourou I
Ici, tout le catalogue de ses romans fut égrené et défila. En effet, il n'est pas un seul volume de M. Paul de Kock où le héros n'ait un pantalon craqué sous lui.
De ce moment, notre joie ne connut plus de bornes, et nous entrâmes dans la série des extravagances toutes françaises. Fiflne, s'achamant après le fameux auteur, rappelait Flume de Coq et Pouk de Coq. Féroce d'admiration, Anatole lui déroba im pan de son habit vertrusse, en manière de relique
Il était nuit close lorsque nous le reconduisîmes chez lui, en triomphe. Dodolphe voulait absolument bassi' ner son Ut, — comme Férulusdans la Maison-blanche; et Fiflne proposait d'attacher au cordon de sa soiinettele chat du concierge, — comme dans VHomme de la nature et VHomme policé.
CHAULES CORAN.
Il n'y a pas qud des charretiers daai la Qature, il n'y a pas que des Flaioiiad» dans les arts. Le réalisin^ (uo mot très à la mode) o'ast pas et qe peut pu» âtre ei:c)u^ sivement pojmlaire. Rendre l'aoceot juste et wm d'uue cbose> que cette chose soit kidc ou l)eUe> malpropre ou musquée^ tel est le devoir du réaliste^ Il s'accommode aussi bien de Cydalise que de Maritome, et ne dédaigne pas plus l'odeur du boudoir que celle du fumier.
Les fausses élégances des poëtes secondaires du dix* huitième siècle ont mis bien du monde en colère. Cela se conçoit, mais il n'en faut tirer aucune conclusion
Si 6 CHARLES CORAN.
fâcheuse pour Télégance. Les poètes de ce temps-là^ Saint-Lambert à leur tête, passaient leur vie à célébrer
Du prcitige dei arU l'adorable imposture.
Leur poétique est toute dans ce vers, caractéristiquement absurde, des Qtmtre Saisons. Pour eux Fart n'était rien qu'un imposteur^ un magicien comme Bosco, changeant les choux en roses et escamotant les jupesgrossières des paysannes pour les remplacer par des robes à falbalas. Nous ne comprenons pas Félégance de cette façon.
Une aristocratie effacée et modeste, comme est en ce moment l'aristocratie française j une civilisation farouche qui marche, les armes à la main ; une littérature disputant à la politique ime gloire de quelques minutes ; des mœurs laides et sans voile ; des adversités pubUques sans honneur pour un pays, sans profit pour personne; Tagitation perpétuelle, l'inquiétude générale tout cela n'est pas fait, on en conviendra, pour grossir les rangs AQ^réalistes de Vélégance. Leur secte, déjà peu nombreuse et peu aperçue, compte, sinon des défections, du moins des découragements, des lassitudes. Le flot des brutalités démagogiques menace de remporter à chaque instant.
Je ne voudrais cependant pas voir disparaître Télégance, parce que l'élégance est le caractère national de notre poésie. L'Angleterre a la grandeur géante et barbare, rAllemagne a le rêve, l'Italie a la féerie ; nous seuls avons l'élégance et toutes les quahtés charmantes
qu'elle amène : l'esprit , Tenjouement, le tact, la vivacité, Tatticisme, enfin. Supprimez de notre littérature le» élégants, même les raffinés; supprimez Saint-Evremond, Voltaire, Marivaux, Rivarol,— jene parle pas de Crébillon fils, dont les Turcs allégoriques et libertins sont souvent insupportables; — supprimez André Ghénier , et vous perdez aussitôt votre côté le plus original, votre supériorité la plus réelle et la moins contestée.
Un des représentants de cette tradition française, le plus spécial et le plus convaincu des réalistes de Pelégance, le plus enjoué aussi, est l'homme dont j'ai inscrit le nom en tête de cet article. Celui-là a pris tout à fait son parti des choses et des femmes de ce temps ; et comme, au bout du compte, on ne lui a retranché ni le mois d'avril, ni la Mona Usa du Louvre qu'il va saluer toutes les semaines, ni le bordeaux attiédi, ni le Champagne à la glace, ni le bas-Meudon où l'on dîne si bien à deux, ni même l'Opéra, refuge des égoïstes de bon goût; comme on lui a laissé sa jeunesse, ses souvenirs et son esprit, il s'obstine à demeurer un homme et un poëte élégants, — jusqu'au jour où le peuple viendra lacérer son jabot et où il lui sera enjoint de fondre ses rimes riches pour les déposer à la banque sociale.
M. Charles Coran est connu des fins gourmets de la littérature par deux recueils de poésies, intitulés le premier, OnyXf et le second, Rimes galantes; Tun et l'autre ont été tirés à un nombre restreint d'exemplaires, surtout le second. On en parlera plus qu'on n'en a parlé. Vivant en dehors des journaux et des revues, D'appartenant à aucune société Uttéraire, M. Coran n'a pas vusefaireautour de son œuvre aristocratique
218 CHAELES CÛBÀN.
le bruit et l'éclat qu'elle comporte. Mais il est de ceux ^ qui 1^ justice arrive tôt ou tard.
On peut luicjpnner une place parwi quelques poètes aimés, entre Théodore d^ Banyillp et Brizeux , ppr exemple, justement parce qu'il ue participe ni dâ l'un ni de l'autre. Son origiualité p'est pas grande, mais elle e^t pourtant. Si j'osais me servir d-uu terme ndicule, je diraisqu'il remplit une kwune, eu pe qu'il pésu' Uie et iucarnp l'élégance uioderpg. pauvre élég?H[^ce, S6^ns doute; néanmoins ^. Charles Coraq trouva encore le secret de larepdre séyan^ :
D'autres s'en moqueroBt, c'est ma foi quelque chose Que d'aYoir des gi^Qts frais et de sentir 1§ ro§Çf Vainemeï^t le cpstupae est sombre de couleur. Soyons gais sous le noir, et portons une fleur.
Cette profession de foi en vaut bieq une autre, d'autant mieux que l'auteur de VOnyx y est toujours rosté Adèle. Certainement nul mieux que lui ne s'accommoderait d'une bouffette au soulier, d'une guipure au menton, d'une plume sur la tête ; mais Charenton et la préfecture de police sont là pour empêcher le retour des modes éclatantes. Force lui est donc de se résigner au rôle paisible (lu dandy « qui a toujours une coiffe neuve à son chapeau et qui mâchonne la queue d'une rose achetée dix sous chez madame Prévost, » comme dit Balzac. Et puis il n- y avait pas de rôle plus nouveau à prendre en poésie.
M. Coran n'est pas d'ailleurs un traînard à la $uite de M. Alfred de Musset, ce n'est pas un casseur de pots, un pipeur de dés, un bravache de corps-de-garde. Il n'a pas de faux éperonr, de faux manteau brodé, de
fausse maltresse andalouse; il ne passe pas leà nuits à s'enivrer d'amour et de Syracuse sous les tonnelles étoilées, en compagnie des Lelio , des Fortunio, des Fanlasio et autres amoureux à panachej qui ne sont que des Ponchard déguisés. Il se couche à minuit, c'est à-dire à l'heure où les derniers romantiques se lèvent ; aussi n'a-t-il pas la figure d'un homme que la lune a blanchi comme un vieux mur.
Je ne dirai pas cependant que de loinen loin, M. Coran ne s'amuse à pasticher, comme la plupart des esprits trop bien doués ; mais il le fait avec mesure , sans intention de défi, sans idée de système. Il emprunte pour un sonnet la forme taquine de M. Sainte - Beuve , comme on emprunterait pour une demi-heure cbezBabin la fraise et le pourpoint de Henri III.
L'école antique ne le séduit pas plus qu'il ne le faut ; c'est un grand mérite en ce temps d'archaïsme où les nymphes, les faunes, les égypans, recommencent cette ronde étemelle sur l'herbe arrosée du sang de Bacchm; où Vénus, tordant au-dessus de Vonde arrière ses cheveux qui pleurent des perles liquides, reparaît dans sa conque irisée, remise à neuf par des Chompré hydrophobes; où Diane aux pieds déneige revient poursuivre les biches palpitantes dans les forêts idéales ; débauche de verveine, de crotales, de pourpre, de Falerne, de camées, de flûtes, de pampre.
M. Coran use de la même discrétion envers le dixhuitième siècle, à qui ses sympathies secrètes sont toutes acquises, dumoins je le soupçonne. Il ne se hasarde qu'un instant sur le pont de bois traversé par Aline et le chevalier de Boufflers ; il feuillette d'un doigt rapide
VAlmanach des Mmes et n'accorde qu'un regard, un sourire tout au plus, à ces petits poètes, marquis ou abbés,
Qui trempaient dans le musc d'erotiques bouts d'ailes.
On ne saurait assez le louer de cette exquise retenue, qui serait prudence chez tout autre. Heureuse est la critique des jeunes gens lorsque comme aujourd'hui elle a affaire avec un homme de race, littérateur sans efforts apparents, gracieux faiseur de chansons égayantes. Si j'avais à comparer M. Coran à quelqu'un, cène serait pas à un poëte; ce serait plutôt à un peintre, à Watteau, dont il a su éviter la convention et garder la manière. Aussi par reconnaissance, lui consacre- t-il les vers suivants, inspirés par une de ses meilleures IPék^ galantes :
0 TOUS qui peignez frais, vous dont la fine touche Sait placer le caprice aux anglea d'une bouche; Vous, le maître d'atour des belles sans courroux ; Vous qui dans les jardins donnez les rendez-Tous, Et là, d'un doigt léger, à Téntour des albâtres, Semez les gazons bleui sous les plaisirs folâtres, De quel sang de duchesse avez-TOus fait la cliair De ces minois au vent, de ces gorges à Tair ? Votre mode, on Ta dit, fut parfois ridicule ; Oui, mais sous les paniers comme la taille ondule ! Comme le geste est libre en ces nœuds singuliers! Gomme ils font leur chemin tous ces petits souliers !
Ce dernier vers est ravissant , et Ton ne rime pas avec plus de charme. Nulle ambition, mais nulle négligence. M. Charles Coran excelle dans ces tableaux qui ne demandent qu'une pointe émoussée, une couleur d'argent, une caresse de soleil.
Ce n'est pas un homme de passion, par exemple; ce
n'est pas un amoureux à tous crins et à toutes larmes ; il ne fait que badiner avec l'amour et n'entend pas user son pantalon aux genoux d'une Indiana ; — mais n'a- Yons-nous pas eu suffisamment de passion et de lyrisme depuis vingt-cinq ans? Nous en faut-il donc tant encore? Les sanglots de Jocelyn, les amertumes d'Olympio; les soupirs d'Eioa, les imprécations de Franck n'ont-il pas satisfait les âmes les plus altérées et les plus souffrantes ? Ne faut-il rien faire pour les cœurs heureux et volages, pour les esprits cuirassés, pour lestempéraments froids, ou même, tranchons le mot, un peu matérialistes?
Comme M. Charles Coran n'a rien du caractère d'Aïceste, il trouve grand plaisir dans la compagnie de CélL mène, et il se constitue volontiers son cavalier-servant. Si Brummeleût fait des vers, il les eût faits comme Fauteur des Rimes galantes, assurément. C'eût été la même distinction, la même horreur du convenu sentiniental.
M. Coran est quelque chose de plus qu'un élégant, c'est un épicurien. Son frac, si britannique qu'il soit, ne le gêne pas pour s'attabler et se renverser sur sa chaise. Il trouve qu'un gilet blanc n'est pas fait pour demeurer raide comme une armure, et qu'une chevelure acquiert de la grâce lorsqu'elle sort légèrement des boucles. Il a raison.
Je veux citer encore une chose tout urbaine, française au possible, et c'est là un mérite sur lequel je ne cesse d'appuyer ; — c'est le portrait en quelques vers d'unhomme de soixante ans, portrait de maître, et tel que Saint-Simon en a su ébaucher dans sa prose exacte et vive.
222 CHAHLE3 CORiPf.
Il a reçu des ans le droit de mi^èsté )
Mai» l'Aimable Yieillard nous garde sa gaîlé >
Et, de ses derniers Jours nous faisant une fête.
Veut que les èhereui btancâ soledt des lis sdr sa têtd.
Il sourit; 6tÉ*ll parle, il eatlie d'aujourd'hui ^
Jamais du tempi ^assé^ ear le passé» c'est lui^
Pourtant il a gardé l'antique politesse :
Près des dames son froht ilnclinè avec sou plesàé;
Dans ses geités eouf^is, datllsëébuttibles ialuUi
Le Mte goûte enco^ d'un res|Ject qui n'est plus»
Daignes l'interroger : le moindre égard le flattCi
Sa réplique est toujours modeste et délicate ;
11 sait, ei néanmoins bé penseur de boti goût, *
Pouf Tdui trouter instruit, semble hésiter surtout.
Le dernier recueil de M. Charles Coran, le meilleur, à mon avis, est daté de 1847. C^èst Uii volume d'ua luxe matériel très-rare, imprimé et satiné en vue des derniers boudoirs. Les AimeB galantes rappellebt les éditions magnifiques de t)orat.