A- M JULES SANDEAU
JACQUES DESTOMBES
Il vient de mourir à Paris un pauvre poète dont le nom ne sera jamais célèbre, dont les œuvres inédites resteront durant toute Téternité ensevelies dans le silence de l'oubli. Pourtant il avait du talent; mais la destinée lui fut cruelle : il est parti trop jeune.
Yoici son histoire.
Jacques Destombes habitait une petite ville de TAnjou. Orphelin, âgé de vingt-quatre ans, il vivait simplement du modeste héritage que lui avait laissé sa mère. La culture de son jardin et F étude de la littérature et des arts se partageaient ses heures. Calme, régularité, travail, promenade dans les champs à la tombée du jour, lecture
72 JACQUES DESTOMBES,
de quelques auteurs favoris et peu nombreux, c'était là sa vie; vie toute recueillie, tout uniforme, et pourtant tout imprégnée de chastes parfums, tout animée de suaves et sérieuses harmonies. Il aimait de préférence les poètes du foyer, les tableaux d*intérieur, les moralistes de la vie intime, les conteurs d^histoires du cœur. En littérature comme dans son existence de chaque jour, son goût le portait à suivre les sentiers ombreux et les bords solitaires du ruisseau ; il s'égarait plus volontiers au milieu des champs couverts de moissons dorées, choisissait les terrains unis et faciles à la marche, s'asseyait à Tombre d'une haie d'églantiers, et laissait à d'autres les plages de TOcéan, les rochers escarpés, les landes aux horizons immenses. C'était Thomme du calme et du devoir, inhabile à la lutte, faible devant la tempête, craintif et embarrassé au milieu de la foule, ami de la solitude et des demi-teintes, ennemi du bruit, du grand jour et de Véclat. C'était Thomme bon, simple, honnête dans toute F acception de ce mot. Indulgent pour autrui, sans irritation contre les événements, pliant sans efTort sous les lois de là société, obligeant pour tous, jaloux de se rendre utile, nul au monde ne se montrait plus doux envers la vie, moins exigeant envers la destinée ; nul ne semblait plus fait pour le bonheur.
Et pourtant, sous cette enveloppe paisible, au fond de cette âme unie, brillait une intelligence vive, délicate, remplie d'aperçus ingénieux, opiniâtre au travail, persévérante en présence des difficultés à vaincre, tant qu'il ne s'agissait que d'une page à écrire, d'une idée à élaborer.
JACQUES DESTOMBES. 75
Jacques Destombes rédigeait le feailleton du journal de sa ville natale ; et, bien qu'il fût trop simple et trop profond en même temps pour être compris des natures bourgeoises de Tendroit, il ne s'en était pas moins acquis une colossale réputation à B.... Aussi, dès qu'il s'agissait d'une discussion relative aux sciences, aux arts ou aux lettres, les parties s'en rapportaient toujours au jeune écrivain de province.
Dans la même ville habitait un excellent homme, professeur de sixième au collège communal, nommé Alexandre Dubois.
Simple dans ses goûts, ami de la paix et des lettres, le vieux professeur sympathisait on ne peut mieux avec Jacques Destombes. Ces deux natures semblaient coulées dans le même moule et faites Tune pour l'autre. Chaque semaine Jacques passait une soirée chez Alexandre Dubois, lui développait ses plans et soumettait à sa vive critique ses publications du lendemain.
Or, le professeur, outre son savoir, possédait encore une jeune et jolie nièce. Madeleine avait vingt-trois ans, presque l'âge de Jacques. Elle n'était pas régulièrement belle; mais ses cheveux noirs qui se partageaient sur son front pâle pour retomber et flotter en boucles épaisses, le regard à la fois brillant et doux de ses grands yeux, sa main effilée, son pied étroit et coquettement chaussé, et la souple élasticité de sa taille, l'eussent fait remarquer, non-seulement à Angers, mais peut-être même à Paris. Et puis il fallait céder, comme par magie, à Tesprit de sa conversation, à la fraîcheur de sa voix, et surtout au charme inaccoutumé de son sourire, qui laissait étinceler
74 JACQUES DESTONBES.
r émail de ses dents sous les ombres gracieuses d'une
lèvre finement veloutée.
Madeleine était artiste; elle peignait le tableau de genre avec un rare mérite. Comment était-elle devenue artiste ? Au milieu de quels chefs-d'œuvre des grands maîtres avait-elle développé son talent? Où donc cette intelligence de jeune fille était-elle allée puiser Tinspiration qui donne le génie ? Sans doute sur les grèves de rOcéan, au poétique pays de Bretagne où elle était née, en face du soleil couchant sur les landes, en présence de graves paysages et de vastes horizons. Sans doute encore elle Tavait trouvée dans ses aspirations vers le beau, dans les songes de sa brillante imagination, dans les sentiments ardents de son âme La nature, le cœur, et un vieux professeur de dessin, tels avaient été ses seuls maîtres. Et cependant elle était artiste, vraiment artiste. Elle travaillait beaucoup et rêvait encore davantage. Ce qu'elle rêvait, c'était un avenir doré, c'étaient les triomphes, c'était la gloire. Sa jeune inexpérience lui présentait la vie sous des couleurs enchanteresses : pauvre fille I déjà elle marchait la tête haute et le visage radieux I
A la suite d'une petite exposition de tableaux à B...., Jacques écrivit un charmant feuilleton sur l'œuvre de la nièce de son ami. 11 la vit elle-même chaque semaine chez le professeur de sixième, et .son âme, vierge de tout amour, se laissa insensiblement entraîner au bonheur jusque-là inconnu, au bonheur si doux d'aimer. Tout en blâmant Texaltation de sa jeune amie, il ne put s'empêcher de l'admirer et d'applaudir à ses nobles instincts.
L'amour de Jacques demeura deux années entières ca-
JACQUES DESTOMBES. 75
ché au fond de son ârae, timide et inatoué, chaste et voilé comme devait Tétre un semblable sentiment dans une nature aussi délicate. Un jour, pourtant, cet amour s* échappa du cœur du jeune homme et parvint au cœur de Madeleine, comme les sons mystérieux de la harpe qui soupire au bord de TAmo , comme les notes mourantes de Torgue au milieu de la nef silencieuse du temple sain^; comme le bruit mélancolique de la brise à travers les bois d'orangers, ou le murmure caché du ruisseau sous les buissons d'aubépine en fleurs. — C'était un soir d'automne ; Jacques côtoyait la rivière, lorsque la jeune fille lui apparut, assise au détour d'un champ de genêts. Une brise douce et attiédie succédait à une journée brûlante; Tétoile du soir commençait k blanchir dans les dernières lueurs du couchant ; la lune, brillant déjà de tout son éclat, tantôt se reflétait sur la surface polie de la rivière, tantôt faisait jaillir de la cime de chaque flot des gerbes innombrables d'étincelles. Et tant de charme, tant de mystère, reposaient à cette heure sous les touffes pourtant efieuillées des jeunes arbres, qu'un rossignol y aurait chanté.
Il n'est pas de phrase qui puisse rendre les tendres aveux de Jacques à Madeleine ; il n'est pas, dans la langue vulgaire, d'expression assez chastement choisie, assez pudiquement voilée, pour peindre ces premières confidences de l'amour. ~ L'âme de Madeleine répondit au sentiment du poète, et pourtant longtemps elle hésita à confier son bonheur à Jacques : elle craignait parfois que leurs natures, bien différentes, ne pussent parfaitement se comprendre ; mais elle céda devant les muettes sup-
76 JACQUES DESTOMBKS.
plications du jeune homme, et le vieux Dubois bénit cette
union.
Leur lune de miel dura plus d'une année. Ce fut un temps de bonheur ineffable ; ce furent des jours enchantés, des joies ravies au ciel, des tendresses échangées à la face des anges. Seuls dans ce petit coin de la terre, n'ayant pour témoin de leur amour que ce vieil oncle qui bénissait Dieu chaque fois qu'il voyait ses enfants, Jacques et Madeleine vivaient à l'abri et ignorés, sans nuls désirs, sans projets, sans craintes d'avenir. Ils n'étaient pas riches, mais le peu de fortune qu'ils possédaient, joint à leur travail quotidien, suffisait pour ré^ pandre un modeste bien-être dans leur ménage. -
Les heures que Jacques ne passait pas agenouillé aui pieds de sa femme étaient employées au travail, et il savait encore trouver le temps de publier quelques poésies. Ces poésies eurent du retentissement dans la petite ville de B ; elles parvinrent jusqu'au chef-lieu, et les journaux du département en firent un brillant compte-rendu. Je crois même, sans trop oser Taffirmer, que la Revue de Paris en cita quelques vers avec éloges. Jacques avait mis là tout son cœur. Le soleil, les fleurs, les vertes prairies, les suaves et mélancoliques beautés de la nature, le bonheur de la retraite, les harmonieux concerts de l'âme, et l'amour, mais l'amour sans éclat, sans brûlante ivresse, sans emportements fiévreux et passagers, l'amour tel que lé poêle venait de le goûter, remplissait ses vers d'un délicieux parfum. Ce succès mérité fut pour Jacques, — après l'amour de Madeleine, — le plus grand bonheur de sa vie.
JACQUES DESTOMBES. 77
La jeune femme, durant ce temps, travaillait aussi, mais ses productions étaient bien différentes. Chez elle, Fimagination dominait. Ses œuvres dénotaient la passion, Texaltation, Fenthousiasme, et ses qualités, plus brillant tes, étaient peut-^tre moins solides. Un désir immodéré de la gloire résidait au fond de son âme, et ce désir ne tarda pas à se manifester au dehors.
Après le travail du jour venaient les rêveries et le repos du soir. Assis Tun près de Tautre, au fond du jardin, en face de la petite maison blanche que doraient les derniers rayons du soleil, baignés eux-mêmes par de molles clartés, leurs deux têtes encadrées sous un berceau de verdure, on eût dit que la nature eût pris plaisir à composer un paysage en harmonie avec ce calme tableau. Là, ils parlaient de Tart saintement cultivé, des travaux du jour passé, de l'emploi des heures du jour suivant, et ce lendemain, si triste, si rempli de préoccupations pour un grand nombre, leur apparaissait toujours sans soucis, sans les combats incessants et rudes du besoin, sans les craintes des rivalités jalouses, des déceptions amères, des blessures envenimées. Alors, aux tintements lointains de la cloche sonnant l\4w//r/M.ç, au bruit confus des enivrantes mélodies du soir, la main dans celle de son amie, la tête penchée sur ses brunes épaules, le front illuminé, le regard attendri, Jacques, au milieu du ravissement et de douces extases, appuyé comme un enfant qui a besoin de l'aide d'autrui :
— Mon Dieu! disait-il, merci des biens que vous m'avez donnés! J'étais fait pour le bonheur et la paix; la lutte et les chagrins m'auraient tué. Laissez-moi ces joies
78 JACQUES DESTOMBES,
tranquilles, mon Dieu ! et je serai toujours bon et honnête ; laissez-moi m* appuyer sur Madeleine, je ne pourrais plus marcher seul. Je suis fait pour le bonheur : je ne saurais pas souffrir.
Pourtant ce fut un de ces soirs que Madeleine se laissa entraîner à des rêves qui les perdirent tous deux. Ce fut un de ces soirs qu*elle crut pour la première fois no pas être complètement heureuse, et son cœur commença à former d* autres désirs. Cette vie calme et uniforme lui parut fatigante. Son âme s'élança, par la pensée, vers des biens nouveaux. Elle se persuada qu'elle était née pour la gloire, qu'à B.... son intelligence n'était pas à sa place, qu'il fallait un plus vaste théâtre à ses qualités fortes et courageuses. Il est plus difficile qu'on ne croit de savoir être heureux. Madeleine ne le sentit pas. Elle jeta un regard d'orgueilleux dédain sur son bonheur bourgeois et vulgaire, et depuis lors le nom de Paris remplit seul sa pensée. Ce fut l'occupation de ses jours, ce furent ses songes de la nuit. Au travail, près de Jacques, partout, distraite et rêveuse, elle pensait à la belle ville qui renferme toutes les gloires, donne des couronnes à tous les talents. Enfant qu'elle était!
Lorsque Jacques connut le désir de sa femme d'aDer à Paris, il tressaillit d'effroi, comme si le bonheur lui échappait. 11 appela â son secours les motifs nombreux et puissants qui s'opposaient à l'accomplissement de ces désirs; il supplia, il se jeta aux pieds de Madeleine, il alla même jusqu'à mouiller de ses larmes les mains de celle qu il aimait. Vains raisonnements, inutiles prières I Paris était la terre promise rêvée par la jeune fille : elle
JACQUES DESTOUBES. 79
étouffait à B.... Il fallait la grande ville, la grande ville aux pavés boueux, à Tair froid et humide, aux rudes labeurs, aux difficultés sans nombre ; il fallait Paris à cette imagination ardente, à cette âme énergique, à cette oi^anisation amie des dangers et des combats.
— Ohl disait le pauvre poète, restons ici; c*est ici qu*est le bonheur I Pourquoi courir le chercher au loin? n*habite-t-il pas notre maisonnette? ne le trouvons-nous pas près de notre foyer? Là-bas, Madeleine, là-bas, plus de soleil, plus de fleurs, phis de fraîches campagnes, plus de retraites, plus de repos I Là-bas, Toubli du devoir, Téclat trompeur, les pièges hypocrites, la pauvreté du coeur, le bruit et T épais brouillard I... Tant sont partis qui ne reviennent pas I ... Si nous partions aussi , qui sait, hélas I si nous reviendrions? car, à Paris, nous serions malheureux, et, je te le dis encore, Madeleine, gâté jusqu'ici par la Providence, habitué au bonheur, ma faible nature ne saurait pas souffrir.
HélasI la volonté de la jeune femme fut souveraine. Jacques vendit le toit hospitalier témoin de ses premières et chastes amours; il ras^mbla le peu de fortune qu*il possédait, et lui, le cœur gros de soupirs et de craintes, elle, au contraire, heureuse et confiante en de chimériques espérances, ils partirent. Ils partirent, pauvres enfants I et le bonheur resta derrière eux.
Oh I si vous vivez en paix dans la demeure où est inort votre père, où votre mère vous a donné le jour; si, le cœur rempli d*un paisible amour, vous avez trouvé le bonheur et la paix, restez; oh! ne partez pas! Ne dites pas : Ailleurs il y a plus de vie, plus de mouvement,
80 JACQUES DESTOMBES,
plus de véritables jouissances. Ici tout est prose et monotonie. Ne pariez pas ainsi, car les dieux lares de votre foyer, les naïades du ruisseau, les sylvains des forêts et les autres divinités protectrices de vos humbles domaines se lèveraient pour vous appeler ingrat. Et plus tard, quand vous reviendriez, — si vous reveniez, toutefois, —voudraient-elles encore vous reconnaître ? En contemplant la pâleur de votre visage, les cheveux blanchis de votre tête, les rides profondes de votre front, ne vous renieraient-elles pas à leur tour? Restez donc, si vous avez le repos ; peut-être ne saurait-on le trouver deux fois. Restez et soyez heureux : le bonheur vaut mieux que la gloire.
Seule peut-être de tous les voyageurs qui viennent à Paris, Madeleine trouva la réalité au niveau de ses rêves. Elle ne fut pas désenchantée ; elle fut éblouie. Une espèce de fièvre s'était emparée de son esprit : elle entrevoyait chaque chose à travers un prisme brillant, et il n* est pas jusqu'aux ennuis inséparables d'une arrivée dont elle ne fût heureuse.
Quant à Jacques, au milieu des mouvements des arts, des merveilles de la civilisation, des plaisirs bruyants, il ne comprit, il ne vit qu une seule chose : son bonheur enfui.
Us louèrent un étroit appartement, gîte de malheur, à un cinquième étage de la rue de Seine. Madeleine rangea chaque chose avec ordre, s'occupa avec plus d'attention que jamais des détails du ménage, régla les dépenses, et, jetant ses deux bras autour du cou de Jacques :
— Courage, ami ! lui dit-elle avec un sourire confiant,
JACQUEâ DËSTOMfiES. 81
courage I et, dans quelque temps, nous serons riches; la fortune et la gloire seront à nous.
Jacques secoua tristement la tête sans répondre.
Madeleine passait ses journées à un atelier de peinture. Ses progrès étaient rapides, et les éloges mérités que lui donnait son maître couvraient son front d*une rougeur où brillait la joie la plus vive. Jacques, lui aussi, travaillait de longues heures; mais son génie, mal à l'aise, loin de se développer, semblait T avoir abandonné. A grand*peine il parvint à entrer dans un journal dont il remplissait, à de rares intervalles, quelques colonnes du feuilleton. Obligé, pour obéir aux tendances de l'époque, de composer ce que l'on nomme des romans à intérêt, lui, l'ouvrier laborieux, le poète des détails et des sentiments intimes, il lui fallut forcer son talent, et ses œuvres furent mauvaises. C'a toujours été une chose difficile de vivre avec sa plume; Jacques gagnait peu de chose, et sa petite fortune diminuait chaque jour.
Souvent, à l'atelier du peintre chez lequel travaillait Madeleine, venait un jeune homme riche et ami des arts, qui lui-même dessinait avec goût. Le baron de Prémond vit plusieurs fois la femme de Jacques ; il admira ses <Buvres, écouta sa conversation avec charme, encouragea ses efforts, lui promit sa protection pour faire admettre l'un de'ses tableaux à l'exposition prochaine, la pria de venir, avec son maître, à ses soirées d'artistes, et bientôt en devint complètement amoureux. Madeleine remercia le baron de ses offres bienveillantes, accepta ta protection qu'il voulait bien lui accorder, mais longtemps elle se refusa à se rendre à ses pressantes invitati<ms.
82 JACQUES DESTOMBES.
Un pressentiment secret la retenait près de Jacques; et, d* ailleurs, elle ne possédait ni les toilettes, ni les parures nécessaires pour aller dans le monde.
Cependant, vaincue à la fin par les sollicitations de M. de Prémond, entraînée par sa forte volonté de parvenir, elle fit part de son désir à son mari, lui énuméra les nombreux avantages qu*elle devait retirer de semblables soirées, et Jacques se rendit, comme toujours, aux douces paroles de Madeleine. Il prit sur son modeste capital, déjà bien diminué, la somme nécessaire pour acheter à sa femme une toilette d*une élégante et charmante simplicité, et, comme lui-même était souffrant et pauvrement vêtu, il la confia à son maître de peinture pour la conduire chez le baron de Prémond.
Quand Madeleine fut sur le point de partir, coquette, radieuse et plus heureuse de sa nouvelle parure que T enfant de seize ans le soir dun premier bal, Jacques ne put retenir un léger sourire d'amour-propre satisfait. Tout fier de posséder un semblable trésor, il prit, avec un soin délicat, la tète de sa jeune femme entre ses mains, et la baisa au front, en disant :
— Va, Madeleine, va, et sois heureuse !
Resté seul près de son foyer presque éteint, Jacques vit tout son courage Tabandonner subitement. Un douloureux soupir s* échappa de sa poitrine, une larme coula le long de ses joues amaigries, car déjà son visage est devenu terne et pâle, et ses traits tirés et vieillis par le travail et I* insomnie. Il se courbe péniblement vers la terre, lui si plein de vie et de santé, lui si beau autrefois, jeune poète assis au matin sous ses lilas en fleurs. C*e$t
JACUUBS DESTOMBES. 85
que là-bas, à B....» le ciel était plus bleu, les fontaines plus limpides, et sa poitrine respirait plus à Taise. Le sol natal possède des charmes, des vertus secrètes que Ton ne saurait retrouver ailleurs. Au pays, Jacques avait du talent, et croyait en son avenir. Au pays, il vivait avec luimême, il pouvait écouter religieusement les voix harmonieuses qui vibraient au fond de son àme. Il n'était pas contraint de courir après F inspiration, d'éperonner durement son génie, de forcer sa muse à produire à toute heure. Tandis quà Paris tout est changé; il n*a plus la conscience de sa propre valeur, et, chose douloureuse! il sent parfaitement que le feu sacré est éteint, que son imagination est décolorée et ses œuvres sans mérite. Jusqu ici sa vie coulait lentement sous les ormes, comme une douce églogue, et voiU qu'elle est venue se transformer tout à coup en une lutte désespérante avec la misère et le malheur. Autour de lui, les fleurs sont étiolées, les arbres couverts de poussière, les cœurs égoïstes et faux. 11 a froid et grelotte : Thiver habite au fond de son àme. 11 jette à la dérobée un regard sur la place vide de Madeleine, et la solitude lui fait peur.
Ce n'est p^s cependant qu'il ne l'aime, la chère et sainte solitude, mais il l'aime studieuse , calme^ sans préoccupation, sous les aunes ou près du joyeux foyer, dans son cabinet de travail, sa lampe allumée. Il l'aime en attendant l'heure du souper, qui le réunissait à Madeleine autour de la table frugale, couverte de la blanche nappe et de mets simples et peu nombreux. Et ce qui lui fait peur, c'est la solitude de Paris, la solitude d'un hôtel garni ; c'est la solitude du cœur.
84 JACQUES DESTOMBES.
Jacques, agité, tourmenté par ces tristes pensées, ouvre machinalement une étroite fenêtre. Au dehors, partout, le vent et la nuit : le vent qui pleure sur les toits, la nuit que de faibles lumières, poussées par la rafale, cherchent vainement à dissiper. Il regarde les voitures se croiser avec bruit; il pense à Madeleine, heureuse en ce moment au milieu d'une fête. — Et lui aussi, cloué à une croix, le cœur saignait, Tâme endolorie, il tient à sa main le calice d* amertume, et, cette nuit-là, ses lèvres le boivent jusqu'à la lie.
Pourtant, vers une heure du matin, assis sur une chaise de paille, la tète cachée dans ses mains, il oublia un instant le présent, et ses regards plongèrent furtivement vers le passé. Ohl quel doux voyage il fit alors au pays tant aimé de sa jeunesse I Comme il s'étendit avec joie sur les herbes embaumées I comme il retrouva avec délices le banc entouré de chèvrefeuille où il venait s'asseoir avec Madeleine par de beaux soirs d*étél — Rêves mensongers I illusions douloureuses! — Oh! qu'étes-vous devenus, beaux jours d'amour, jours de paix et de mol abandon, repos du cœur, maisonnette aux vertes treilles, vallée unie,'pentesfacilesà descendre?Oh ! les joies du travail, Iqs harmonies de la solitude, les lectures favorites sou& l'ombrage ! 0 Virgile I ô Lamartine! ô Ghénier 1 vous tous, poètes favoris des heureux jours, qu'êtes-vous devenus?
Les souvenirs de cette soirée laissèrent, durant toute une semaine, une douloureuse lassitude au fond de l'àme de Jacques, et cette lassitude, jointe à d'amères critiques, fit tomber la plume de ses mains.— Pauvre garçon ! le bruit et le combat n'allaient pas à son génie. Pour
JACQUES DESTOMBES. 80
devenir un homme illustre, il lui fallait le bonheur.
Le besoin le contraignit bientôt de se remettre à l'ouvrage avec plus d'opiniâtreté que jamais ; car Madeleine, accueillie avec empressement chez le baron de Prémond, y retourna chaque semaine, et chaque semaine en rapporta des goûts de luxe inconciliables avec la position précaire des jeunes époux. Mais Jacques, dont un sourire de Madeleine faisait évanouir toutes les peines, dont un baiser séchait les larmes, passa les nuits à écrire, produisant avec hâte afin d'acheter à sa femme les parures dont elle ne pouvait plus se passer. A Tinsu de celle-ci, il se levait quand elle sommeillait, et travaillait pour satisfaire ses désirs. Madeleine, emportée par le tourbillon d'un monde nouveau, oubliait insensiblement sa position, et ne se demandait plus comment Jacques pouvait subvenir à ses dépenses. D'ailleurs, les promesses, l'espoir dont on la berçait sans cesse, l'appui que chacun lui assurait, lui enlevaient la raison.
L'époque de l'exposition arriva. Le tableau de Madeleine fut accepté, et les journaux de l'époque en firent l'éloge. On éleva aux nues la jeune artiste, on l'enivra de fausses louanges II y avait du talent dans son œuvre; mais elle promettait plutôt pour l'avenir qu'elle n'accordait réellement pour le présent. C'étaient donc surtout des encouragements qui lui étaient dus. Au lieu de cela, on lui fit un succès de coterie, on brûla quelques grains d'encensdevantunejeuneetjolie femme. La pauvre fille prit tout au sérieux et se crut un artiste de premier ordre. Elle fut trompée parla flatterie, et le réveil fut douloureux.
Pendant ce temps, Jules de Prémond faisait à Made-
86 JACQUES DESTOMBES.
leine une cour assidue. Son triomphe tout entier, c'était à lui qu'elle le devait. Jusqu'ici les lèvres du jeune homme étaient demeurées fermées sur son amour. Il crut enfin qu'il devait rompre le silence, se jeta aux pieds de Madeleine, et lui dévoila le fond de son cœur. En écoutant ses paroles, la rougeur monta au front de la femme de Jacques, qui se couvrit le visage. Mais M. de Prémond était riche, il était puissant, il était jeune, il était artiste, il était enthousiaste, et, avant tout, il était amoureux. Il ne se tint donc pas pour battu. Fortune, amour, il mit tout aux pieds de Madeleine, et Madeleine fut vaincue. Elle fut vaincue, et insensiblement les remords dont son âme avait été assaillie d'abord quand elle revenait près de Jacques s'envolèrent au souffle de la gloire. — La gloire I ohl qui saurait dire tout ce dont est capable la gloire I — Le désir de parvenir, l'espoir de sauver Jacques lui-même avait fait tomber Madeleine. Bientôt l'amour seul la retint au bras de Jules de Prémond.
De son côté, Jacques, ayant complètement épuisé ses forces morales et physiques, dit un soir à Madeleine :
— Madeleine, je soutTre; retournons au pays.
Mais, quand il leva les yeux, sa femme, sans l'écouter davantage, avait disparu comme une ombre.
Dénué de toutes ressources, Jacques, que Madeleine ne pouvait faire profiter des généreuses libéralités de H. de Prémond, rassembla le peu de fortune qui lui restait et courut à la Bourse; il acheta des promesses d'actions de chemin de fer, mais, par je ne sais quelle persévérante fatalité, le banquier auquel il versa ses fonds prit la fuite et quitta la France.
JACQUES DESTONBES. S7
Alors, le désespoir dans Tâme, il écrivit au vieux professeur de B.... et le conjura de venir à leur secours, car ils périssaient. L'honnête Alexandre Dubois se jeta dans la diligence sitôt la réception de la lettre de son neveu, et accourut à Paris. Il joignit ses instances à celles de Jacques pour conjurer Madeleine de revenir à B.... Il promettait de partager sa petite fortune avec ses chers enfants, et de leur rendre la position qu'ils avaient perdue. Mais ces supplications furent vaines.
Ce fut à cette époque que le hasard et l'aisance que Madeleine s'efforçait d'introduire furtivement dans le ménage firent découvrir la vérité à Jacques. En quelques instants il acquit la certitude qu'il avait perdu l'amour de celle qu'il aimait, et comprit l'étendue de son malheur. Son âme alors acquit pour quelques heures une énergie qu'elle n'avait jamais eue, et, seul avec sa femme, il lui parla ainsi :
— Ce ne sont point des reproches que je veux t'adresser, 6 ma Madeleine chérie ; je veux te dire seulement ce que j'ai souffert. Depuis que nous sommes à Paris, l'âme inquiète, le corps malade et courbé vers la terre, l'espoir enfui, j'ai assisté â la lente agonie du peu de talent que Dieu m'avait donné. Pour satisfaire tes désirs, mon enfant, j'ai passé les nuits à noircir un papier que je vendais pour de l'argent. Mes yeux se fatiguaient à la lumière de la lampe, ma tête devenait lourde au milieu des veilles. Voyant qu'il fallait nécessairement avoir recours à un autre moyen de gagner de la fortune, et que mes travaux ne nous suffisaient plus, j'ai risqué dans des entreprises malheureuses le peu d'argent qui nous restait.
88 JACQUES DESTOMBES.
J'ai tout perdu. ~ Ce que le corps a souffert, je puis encore te le dire, ô ma bien-aimée ; mais les douleurs poignantes du cœur, comment te les raconter?... Madeleine, Madeleine, j'ai tout perdu : fortune, position modeste, gloire calme de la province, jours de bonheur, tout s'est envolé, tout, Madeleine, jusqu'à ton amour...— Oh! ce ne sont pas, je te le répète, amie, des reproches que je fais 1 Je ne m'irrite pas, jeneme pose pas en homme fort et outragé, je ne te chasse pas; non, je n'affecte pas un courage, un stoïcisme qu'on chercherait vainement en moi. Je suis faible, Madeleine, tu le sais. Tu es nécessaire à mon bonheur; vivre sans toi ne me serait plus possible... Tu as failli ; mais je comprends que tu sois tombée, je te pardonne. Reviens donc vers moi, retournons à B.... Tu es ma seule richesse, tu es toutes mes joies, tu peux tarir toutes mes larmes. Tu verras, fort de ton amour, je redeviendrai riche, je redeviendrai célèbre. Mon âme retrouvera son énergie. J'ai eu des torts envers toi; je serai meilleur, je t'environnerai de plus de soins, je me fqrai ton serviteur. Et peut-être ainsi pourrai-je reconquérir ton amour que j'ai perdu.. Ohl tu le sais, Madeleine, et je te Tai dit déjà , je ne puis souffrir, je ne sais pas être malheureui... Réfléchis, ô Madeleine I La nuit est longue, et à ces heures de silence les pensées sont plus calmes et Tâme plus recueillie. Je te quitte; demain je reviendrai : si tu accours à ma rencontre sur ce seuil, c'est que tu m*auras pardonné et que tu consentiras encore à essayer de m'aimer.
Jacques Destombes jeta un regard déchirant sur Madeleine et sortit.
JACQUES DESTOMBES. 89
Le lendemain, au point du jour, il revint. Il monta T escalier, frappa à la porte, l'ouvrit. Personne ne parut. Il entra dans la chambre : elle était déserte. Madeleine était partie, partie loin de Paris, avec celui qu'elle aimait.
Jacques tomba malade, et Dubois, toujours bon et compatissant, vint s'asseoir tristement à son chevet et s'efforça de calmer sa peine.
Jacques essaya de vivre ; il se raisonna, il voulut être philosophe, — mais il ne le put pas. Faible de corps et 'd'âme, il lui fallut mourir.
Trois mois s'écoulèrent, et trois fois il écrivit en Italie, où il apprit que Madeleine était partie. Ses lettres restèrent sans réponse.
Une quatrième fois il écrivit encore. Il sentait qu'il allait mourir, et ne pouvait se résigner à ne pas voir Madeleine avant de quitter la terre.
« M{i chère femme , lui disait-il , je vais mourir. Oh ! ^reviens, reviens, je ne t'en veux pas, je ne t'ai point chassée; reviens, je t'ouvrirai mes bras... Quand je ne serai plus, ne te reproche pas ma mort; j'étais indigne de toi, et sans force, sans courage, sans génie. Toi, au contraire, tu avais tout cela. Mon tort est de ne pas l'avoir compris... Oh! pourtant, si tu l'avais voulu, comme nous eussions été heureux au pays!... Mais non, je me trompe; le bonheur n'était pas là pour toi. Il te fallait le monde, le bruit, et non une vie prosaïque et bourgeoise comme la mienne... Cela ne fait rien; nous avons passé ensemble une belle année là-bas... Adieu, je te souhaite la gloire! Tu vois que je ne t'en veux pas. Adieu, chère enfant,
m JACQUES DESTOMBES.
adieu I Ob I si j'avais le bonheur de te voir encore avant de
mourir!... »
Madeleine revint, mais il était bien tard I— Déjà vieillie, déjà désabusée de Tamour et presque de la gloire , elle monta au sixième étage de la maison de la rue de Seine ; elle revit la chambre qu'elle avait quittée, F ingrate! et des larmes mouillèrent ses paupières.
Jacques vivait encore. Il la prit dans ses bras, la serra sur son cœur, et ses dernières paroles furent celles-ci :
— Ne m'en veux pas , Madeleine, de n'avoir pas eu la force de vivre. Je suis plus faible qu'une femme ; je me suis conduit comme un lâche, et le malheur m'a tué. Que veux-tu? j'avais le cœur bon et l'âme honnête, mais Dieu m'avait refusé la science de la douleur I
Oh I ne dites pas que Jacques était faible, et ne le méprisez pas. Ne dites pas que c'était une nature vulgaire , un homme sans cœur et sans courage, parce qu'il ne put survivre à son bonheur. « Hélas! répétait-il souvent, je n'étais pas fait pour être malheureux! » Et il avait raison. Et ces paroles , d'une naïveté douloureuse, exprimaient une distinction parfaitement sentie , et révélaient une vérité arrachée au plus intime de son être.
En effet, parmi les hommes, il en est qui semblent nés pour la vie paisible, et d'autres, au contraire, pour être agités. Placez les premiers dans une position toute ordinaire, mais calme et sereine; ils seront bons, honnêtes, vertueux, supérieurs même, et passeront en faisant le bien. Artistes, poètes, savants courbés nuit et jour sur les livres, ils grandiront en silence, développant leur génie et donnant de nouveaux chefs-d'œuvre à leur patrie. L'é-
JACQUES DESTOMBES. 91
tnde des modèles, la contemplation de la nature, les rayons vivifiants du soleil pendant Tété, en hiver la flamme pétillante du foyer, une causerie intime, le calme de la solitude, tels sont les éléments nécessaires à leur existence. Jamais ils ne feront des héros guerriers, jamais leurs noms n^ seront gravés sur 1* airain ni leurs tètes entourées des lauriers de la victoire. Mais, s* ils étaient seuls dans le monde, ils sauraient le changer en un véritable èlysèe. Pour les peindre, il faudrait la plume de Sainte» Beuve ou le pinceau de Greuze.
Hais prenez bien garde, ménagez-leur avec soin la pluie et le soleil. Efforcez-vous de les placer toujours à l*abri des orages, et surtout n*allez pas soufBer imprudemment sur leur bonheur;, n'allez pas leur enlever ce qu'ils aiment : ce serait leur arracher la vie. Soyez toujours là, près d'eux, de crainte que des conseillers ignorants, des circonstances funestes ou le désir immodéré de la gloire ne leur fassent abandonner T étroit sentier, caché sous les ormes, qu'ils ont toujours suivi jusque-là, et qu*ils n'aillent se précipiter au milieu du tourbillon des affaires et de la place publique; car, inhabiles qu*ils sont à tout ce qui ressemble à la lutte , le moindre coup de vent peut les briser et les renverser à terre. Sans le re- . pos, sans la vie facile et 1* absence d'inquiétude , le travail ne leur est plus possible, et alors leur génie disparaît, leur tète se courbe sur leur poitrine ; quelquefois même ils perdent ce parfum de bonté et de vertu qui semblait être de leur essence, et deviennent bas et méprisables, lâches et capables des plus indignes actions. Aux autres, au contraire, il faut la lutte et les tempêtes.
92 JACQUES DESTOMBëS.
Aller en avant, voilà leur devise. Dans rinactiou, dorant la paix, ils paraissent sommeiller, et vous les trouvez sans énergie. Le bonheur les énerve; ils ont besoin des circonstances pour se montrer ce qu'ils sont. On oserait presque dire que la nature les a façonnés pour être malheureux. En effet, voyez-les au jour du combat ou de l'adversité: ils relèvent la tête, leurs regards s'animent, leurs fronts deviennent menaçants , et ils marchent ou souffrent avec un orgueilleux sourire sur les lèvres. Plus leur position est désespérée, plus la main du sort semble s'appesantir sur eux, plus leurs facultés se développent. Gomme Charette, ils grandissent avec leurs infortunes; Comme Ajax, ils se sauveront malgré les dieux. Et ce ne sont pas seulement, les maux extérieurs, les vicissitudes de la fortune, les défaites ou les douleurs physiques qu'il leur faut, c'est le malheur, quel qu'il soit, les peines du cœur et de l'esprit, et ces misères intérieures et innombrables qui assaillent sans cesse et brisent les forces de l'homme. La souffrance, telle est la sphère dans lac^ueUe ils savent vivre.
Les premiers sont des plantes frêles , des fleurs délicates, dont le parfum se répand dans les airs et embaume les lieux qui les environnent, mais qu'il faut placer au midi, sous un dôme de verre soigneusement chauffé pendant la rigoureuse saison ; tandis que les seconds pourraient être comparés aux ormes jetés en plein vent au milieu des campagnes, ou bien encore au vigoureux arbrisseau né entre les fentes d'un rocher, sur les bords de la mer : l'orage le fait plier jusqu'à terre, la vague mugissante menace de l'englooiir, la foudre gronde près de lui;
JACQUES DESTOMBES. 93
mais qu'importe? Cramponné fortement sur son roc, il se complaît au milieu du déchaînement universel de la nature, et, sitôt que le temps redevient calme, il relève fièrement la tête vers le ciel comme pour lui redemander la tempête. Le premier, c'est Toiseau timide de nos pays, cachant au printemps son nid dans les buissons , et recherchant de préférence les lieux tranquilles et mystérieusement abrités. Le second, c'est l'aigle audacieux qui se joue avec l'éclair, et, dans son vol sublime, regarde le soleil face à face.
Mais aussi, si, par malheur , la nature , un instant oublieuse, vient à placer au milieu de l'orage l'homme auquel il fallait le repos et Thomme actif au milieu de la paix, alors tout est changé : l'un reste seul, sans énergie, sans courage, et passe inaperçu; l'autre, sans bonté et sans grandeur , pleure et supplie sans cesse , bassement agenouillé; ou bien, fatigué de la vie, il^désespère, penche tristement la tête , et part un soir pour un monde meilleur.
Or, c'est ce qui advint cette fois encore, la nature s'étant trompée, ou plutôt, comme nous le disions en commençant, le destin ayant été cruel en conduisant à Paris le pauvre poète de province.
Jacques Destombes mourut, — car il ne pouvait rien contre le malheur : il était né pour être heureux. — Il mourut le 24 décembre i845, la veille de Noël, vers quatre heures du soir, près de Madeleine et d'Alexandre Dubois, par un temps gris et nébuleux.
Son corps fut conduit sans pompe, et par la pluie, au
9A JACQUES DESTOMBES,
cimetière du Mont-Parnasse. Il n*eut pas même un rayon de soleil pour dorer sa tombe !
Madeleine et Alexandre Dubois suivirent le cercueil (I).
(1) Voici des yers de Jacques Destombes à Madeleine, — non pas les meilleurs sans doute, mais les seuls qui aient été retrouvés :
Eafjnt« adiea ! Ton sort oe peut éird le mien. Hier* j*ai lout perdu, tout ponlu d»ns la vie : Fortuue, cbers loisirs et douce fanUiisip; Et du bonbeur détruit il ii<* ma reste rien.— Tu le vois bien, tou sort ne peut être le mien.
Pour orner tes cheveux je n*aurais plus de fleurs.
Plus de chants pour ton cœur, pour ton sein plus de voiles ;
Voici les temps mauvais, fuis mes nuits sans étoiles;
Tu pâlirais bientôt et connaîtrais les pleurs.
Car |iour tes beaoz cbeveox je n*aur;iis plos de flc'urs.
Nous ne marcherons plus par le môme chemin ; Le tien est vert encore, et le mien est aride. Le destin m'a donné la tristesse pour guide ; Laisse-mui, Geneviève, aliandonne ma main — Il ne Ca*ii plus marcher |iar le même chemin.
Enfant, pourquoi pleurer quand revenir sourit ! NVst il p:is des oiseaux et des fleurs sur les branches! Le livre de Ion cœur est plein de pages bijuches. Aussi hianches qu*au jour où le Seigneur Touvrit. -^ Eufaul, pourquoi pleurer quand i*aveiiir s(»urii!
Je te laisse mon cœur! Garde mon souvenir! En voyant Tnuriïon inondé de lumière, Jette pooriani, amie, un regard en arrière; Et si tou âme est triste au moment de p^irtir. Je te laisse mon cœur ! — Garde mon souvenir !
PKRLETTE
A M. /LFRED D3 MUSSRT.