ON NID D AMOUREUX
C'est toujours une bonne chose que la rencontre d'un ami d'enfance. A sa vue reviennent en mémoire tous les naïfs et gais souvenirs, tout le cortège magique du passé. Gomme les marins à bord d'une même escadre, on s'est embarqué fièrement, au sortir du collège, avec une auréole d'espoir sur le front. Nouveau Colomb, on marche à la découverte d'un monde. La brise est douce, la mer calme, le ciel sans nuages. Mais, au premier coup de vent, les vaisseaux se dispersent avant qu'on ait eu le
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temps de se jeter un regard ou un signé d'adieu. — Les jours s'écoulent. Heureux, plus tard, si Ton vient à relâcher sur la même plage! Heureux, quand, les mains serrées, on peut, à la hâte, échanger quelques paroles amies I Le voyage n'est pas encore au milieu de son cours, et pourtant déjà que de misères ont marqué le chemin I — Hélas I que sera-ce donc en arrivant au port?
11 y a peu d'années, comme je flânais paresseusement sur le boulevard, le hasard me poussa tout à coup en face d'un ancien camarade, non de collège, mais d'enfance. A la ville natale, sa demeure touchait la mienne. Quand il n'était pas chez moi, on me trouvait chez lui. Ce fut donc pour nous deux une bonne fortune que cette rencontre. Une demi-douzaine de cigares furent allumés et réduits en cendres, et nous avions à peine efiBeuré les mille sujets de conversation qui reviennent inévitablement entre amis après une longue absence. George Giraud habitait Montmartre. 11 m'emmena dîner chez lui, et, arrivés à une maison située au sommet même de la montagne, une jeune fille d'une vingtaine d'années vint nous ouvrir. — C'est mon amie, c'est Perlette, me dit George avec une délicieuse simplicité.
Perlette fit les honneurs de son modeste logis avec une distinction et une grâce aimable qu*eussent peut-être enviées bien des femmes du monde. Elle était belle plutôt que jolie. Ses yeux, sa chevelure, étaient d'un noir d'ébène, sa taille souple, légère, son corsage gracieusement arrondi. Un demi-sourire plein de douceur tempérait la vivacité de son regard empreint à la fois de tristesse et de fierté. Mais ce qui me frappa surtout dès le premier
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abord, ce fiit la noblesse de ses traits et de ses manières. Un étranger Teût prise pour la sœur de mon ami.
Dans Tappartement de George régnait un ordre parfait, une simplicité parfumée. Une femme avait présidé à l'ameublement, et on devinait que sa main passait là chaque jour. Rien ne manquait dans le ménage ; c'était confortable et coquet : un véritable nid d'amoureux.
Pendant le dîner, la conversation, commencée rue Richelieu, suivit son cours, et mon ami, alors clerc de notaire, termina la narration de son histoire par un exposé de ses théories philanthropiques et républicaines. — Je quittai la butte Montmartre en promettant d*y revenir souvent. Depuis lors je tins parole, et chaque jour j'y découvris une foule de détails d'une douceur infinie, tout un monde intime de joies et de tristesses, de désirs élevés et d'intelligentes pensées. Je voulus connaître cette union depuis son origine ; j'en suivis avec intérêt les sinuosités, les pentes mollement inclinées, les sentiers chastement ombragés, à travers les trois années déjà parcourues. On m'initia aux moindres secrets d'intérieur, on me fit le confident des événements quotidiens, puis le conseiller des circonstances difficiles. — C'est tout un roman, une poétique et touchante histoire.
Trois ans auparavant, George avait quitté la Normandie pour venir faire son droit à Paris. Il s'était logé rue deVaugirard, près du Luxembourg, non loin du boulevard Mont-Parnasse, sa promenade de prédilection. Fils unique, adoré de sa mère restée veuve depuis longtemps, destiné à recueillir d*assez belles successions, il touchait chaque mois deux cents francs. Cette somme est loin
sans doute de constituer une fortune ; pourtant elle permet encore à un étudiant de mener assez joyeuse vie. Les insouciants camarades, les relations du monde, les soirées, les invitations à dîner ne manquaient pas à George ; mais ses goûts étaient ailleurs. Son cœur, ouvert à tous les sentiments généreux, le poussait plus volontiers vers la classe pauvre et laborieuse. Avant tout autre, Têtre faible et souffrant avait droit à ses affections. Ses sympathies étaient dans le peuple. Son culte était celui de la liberté. Chaque fois qu'il pouvait en saisir l'occasion, il plaidait la cause de Topprimé ; il exhortait, il implorait ; mais, quand il en était arrivé à répandre Taumône incomplète de la parole, c'est que sa bourse avait été vidée jusqu'à sa dernière pièce de monnaie. Toujours mêlé au peuple, il en étudiait les besoins matériels, cherchait à découvrir les perfectionnements intellectuels et moraux qui pouvaient augmenter son bien-être, et rêvait l'égalité du bonheur pour tous. Â défaut d'une longue expérience, nul ne pouvait lui contester une intention noble, désintéressée, enthousiaste, active. — Le buste d'Armand Carrel et le portrait de Déranger étaient les uniques ornements de sa cellule.
Brave jeune homme! il croyait aux belles utopies, il admirait les républiques anciennes, il s'enflammait à la lecture de l'histoire de Rome et de la Grèce, et s'enivrait au bruit d'une éloquente parole ou au son du tambour.
Peu de ses amis, peut-être devrais-je dire aucun, n'entrait loyalement dans ses vues. Il était seul à penser, seul à aimer, seul à agir. Mais la lutte, la fierté, le courage, allaient à son caractère. Ce qu'il aimait, il le dé-
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fendait tête levée, sans craindra la raillerie des gens froids et positifs ; et ce qu'il aimait, c'était ce qu'il y avait de beau, de grand, de généreux dans le monde. — Il écrivait comme il parlait, avec foi, talent et désir du bien. Ses conceptions étaient larges, riches, éclatantes ; son style, âpre, concis, lumineux, chaudement coloré et sculpté avec Tamour de l'art. Il y avait dans ses pages quelque chose de terrible et de doux, de grave et de saint. Alors même qu'il répandait le blâme et sa colère comme un flot bouillonnant, on entrevoyait sa souffrance, on devinait son besoin de pardonner et de ramener à lui. Ses emportements aboutissaient à la plainte. C'est que, pour un cœur toujours prêt à s'ouvrir à tous, la haine est si douloureuse! il en coûte tant de maudire I
George souffrait beaucoup. Il était sombre, désolé, pâle, amer parfois. La vue du mal, de la misère et de l'égolsme, torturait sa pensée. Le travail usait son corps. Le souvenir de sa mère venait, comme un rayon de soleil, réchauffer son existence, mais l'isolement de toute heure l'accablait. 11 est si dur de souffrir seul !
N'importe ; il savait lutter et dévorer ses larmes sans se laisser abattre, sans s'arrêter dans sa route. — Pourtant, croyez-moi, si la tête restait haute, si le courage demeurait à toute épreuve, l'âme était bien malade, le cœur était bien triste.
George s'acheminait habituellement, à la tombée du jour, vers le boulevard Mont-Parnasse. 11 préférait ce lieu au Luxembourg, trop plein de bruit et de promeneurs indifférents. Là, seul, les yeux baissés vers la terre, un soupir s'échappait de sa poitrine, ou bien il regardait
les étoiles. Il se consolait dans l'avenir et reprenait espoir. Hais, en regagnant pesamment son logis, en ouvrant la porte de sa chambre, ^on cœur se serrait et la solitude lui faisait peur. Il respirait Tair du soir, et la brise lui apportait des harmonies vagues, des désirs inconnus. Il lui fallait un être, objet d*un dévouement entier et direct ; un être qu*il aimât, pour lequel il se sentît la force de vivre et de mourir. — Dieu, qui devait le contempler avec complaisance, comprit enfin son mal.
Un soir, il achevait sa promenade accoutumée. Le yent était froid, une pluie légère commençait à tomber; le boulevard était entièrement désert. Une jeune fille parlait à haute voii à un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu avec élégance, et qui voulait la retenir de force.
— Défendez-moi, monsieur, s'écria-t-elle en apercevant George ; je vous en prie, défendez-moi I
Depuis plusieurs semaines, cet homme importimait la jeune fille, qui tous les soirs quittait son magasin de la rue du Bac, pour rentrer chez sa tante. — George se sentit ému en entendant une femme du peuple implorer son secours. 11 allait enfin se dévouer pour un être faible et opprimé. Fort de son droit, il saisit Finconnu par le bras, et, le secouant avec vigueur :
— Partez! lui dit-il avec colère, partez!
L'inconnu lève sa canne et frappe George à la tête. Le jeune homme trébuche ; mais, sans perdre courage, il s'élance sur son adversaire, lui assène deux coups violents dans la poitrine et l'oblige à s'éloigner.
George ne quitta la jeune fille qu'avec respérance de la revoir le lendemain. ~ Us se revirent souvent.
La belle âme de Geoi^e s*ouvrit tout entière à la jeune fille; elle Tadmira. Admirer, ce n*était rien; il méritait plus : elle Taima.
La vieille tante, la seconde mère de Periette, tomba malade. Geoi^e resta près d'elle ; il la soigna comme sa mère, il la veilla alternativement avec Periette. La tante mourut. Periette se trouva seule, sans protecteurs, sans amis.
La pauvre fille était venue de son village pour travailler à Paris. Ses parents, pauvres cultivateurs chargés d'une nombreuse famille, avaient confié leur dernier enfant à leur sœur, afin de ne pas être obligés de la nourrir. Us r aimaient bien pourtant! Mais la nécessité est cruelle. — L'instruction de Periette avait été moins négligée que celle de ses frères et sœurs. Comme, elle était la plus jeune et que son aide eût été de peu d'utilité, . on la laissa assez longtemps dans une pension de la petite ville voisine. Aussi ses sœurs en devinrent jalouses, et, de retour à la ferme, elle demanda à s*en aller chercher du travail à Paris. Son -vieux père la prit sur son cœur. Il admira encore une fois cette bouche petite et gracieuse et ces dents si jolies qu'on les comparait à des perles dans tout le pays. — De là lui était venu le nom de Periette, qui remplaçait le plus souvent celui de Marthe, qu'eUe avait reçu à son baptême. — 11 se sépara en pleurant de sa fille, et ne survécut pas longtemps à son départ. — Seule, après la mon de sa tante,- Marthe serra la main que Geoi^e lui tendit avec amour. Sans lui faire au-
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cune question, sans même slnformer oii il la conduisait, le lendemain de Tenterrement, elle s'appuya sur son bras et monta avec lui les cinq étages de la rue de Yaugirard.
Dès lors r existence de George fut transformée. Son humeur devint moins sombre, ses manières moins sauvages. Toujours animé de ses nobles pensées, il eut une àme 0(1 verser ses joies et ses plaintes. Soldat à ses heures, économiste, écrivain parfois, amant toujours, il connut enfin le repos. Sa demeure fut égayée, rangée. C'était la cellule d'un moine désolé; ce fut le paradis d'un poète aimé.
Quand George eut achevé son droit, il entra dans une étude de notaire, près du boulevard, et s'en fut avec Perlette habiter les hauteurs de Montmartre. Là il eut une maisonnette comme en province. Vue magnifique sur la grande ville, bon air, terrasse avec des fleurs, promenades solitaires à Saint-Ouen, bals champêtres et jeux de toute sorte : tout était là. Ces deux enfants cachaient loin du bruit leur chaste et calme bonheur, le poème divin de leurs douces amours et de leurs vingt ans. Ils le chantaient sur la colline, dominantes plaisirs de Paris qu'ils fuyaient.
Perlette avait apporté la joie sous ce toit : c'était la vie du foyer. — En rentrant, George l'apercevait de la rue brodant à la fenêtre. Elle venait sur la porte à sa rencontre et lui tendait la main. Les repas étaient servis aux heures choisies par George ; la nappe était blanche, les vases remplis de fleurs. Et puis c'était un fichu jeté sur la chaise, une romance chantée durant le travail, une mitaine ou une bottine oubliée près des livres, mille riens
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qui peti]^tài€^ lé logis jusque-là désert. 11 y avait là un ravissant tableau d'intérieur. — Un peintre, ce me semble, eût été heufeux de voir la figure mâle et inspirée de George poser devant lui. Il eût promené avec complaisance son pinceau sur les paupières longues et soyeuses de Perlettë, sur ce front pensant, sur ces lèvres au demisourire grave et doux, sérieux et compatissant. Cette main blanche, ce visage pâle, n* appartenaient pas aux Vierges de Raphaël. Il y avait déjà, dans ces traits, trop de rêverie, trop de science de la douleur. — Lorsque, ménagère prévoyante, elle sortait le matin de sa demeure, c'était plaisir de la contempler, coiffée en cheveux, relevant sa robe d'indienne et trottant comme un oiseau dans les sillons. On s'arrêtait pour la voir passer; on admirait son pied étroit, toujours chaussé avec coquetterie d'un brodequin de Casimir en hiver, d'une bottine de coutil gris en été. C'était la reine du quartier. A Paris, comme au village, c'était Perlettë.
Les camarades de George venaient quelquefois le soir fumer et boire du thé ou de la bière à Montmartre. Perlettë les recevait avec cette noble simplicité qui m'avait séduit sitôt que je l'avais entrevue. Les jeunes amis parlaient du peuple; car, George, loin d'avoir renoncé à ses convictions, loin de s'être laissé endormir dans le repos, pensait toujours à ceux qui souffraient au-dessous de lui et qu'il avait juré de soulager. Si le malaise de chaque heure avait disparu, l'enthousiasme, le besoin de dévouement, étaient demeurés vivaces en son âme. L'avouerai-je ? pour voler au secours du peuple, pour combattre avec lui, il eût quitté Perietle, il l'eût quittée pour toujours.
Et pourtant son affection pour elle était profonde. —
Faut-il le blâmer? faut-il Fabsoudre?
Le caractère dePerlette n* offrait guère d* analogie avec celui de son amant que la bonté égale de leur cœur. George avait les qualités et les défauts d*une imagination ardente. Perlette, je Tai dit, était grave, sérieuse, triste. Le sourire passait quelquefois sur ses lèvres ; elle ne riait jamais. Sans cause de peines apparentes, à Taise dans son modeste ménage, libre de ses actions, aimée de George, elle n* était point heureuse. Elle souffrait à Montmartre; dans des salons brillants, dans une voiture armoriée, elle eût souffert aussi. — Elle était atteinte d*un mal étrange, que nul ne saurait définir. — L* instinct de T idéal était trop profond en son âme. — Comme Mignon, elle regrettait une patrie absente ; comme Mignon, elle aspirait au ciel. Il est des êtres pour qui tout est douleur. Pour eux le bonheur est triste; les plaisirs, les enivrements, les joies de Tamoùr se traduisent par des larmes. Le rayon de soleil, le cri de F oiseau, les rêveries dans les vallées, les harmonies de la musique les enchantent, et pourtant ils soupirent. Trop de poésie les inonde et les tue. Cette reine divine, souvent bannie delà terre, choisit ainsi quelques âmes d* élite, dont elle fait son temple : honneur insigne, mais fatal, que bien des gens n* auront jamais. Le cœur ne peut contenir que de faibles parcelles de poésie; et, quand la mesure est dépassée , il faut courber la tête sous ce tardeau sublime, se résigner, languir et mourir. Anges exilés, le mal du pays les dévore. Natures trop richement dotées, elles ignorent elles-mêmes la cause de ce mal. Elles pleurent, non un ami ou un amant, non la
gloire envolée, la fortune qui leur échappe; elles pleurent la patrie entrevue. Un vague souvenir du ciel leur fait regarder la terre avec dégoût.
Perlette était née ainsi. Créature délicate, impressionnable, mais exigeante; être faible, poétique, inutile et charmant; fleur égarée dans la vie, elle n* entrevoyait que l'aspect douloureux des choses. C'était la femme qu'eût préférée le tendre et mystique Scheffer, le peintre de Françoise de Rimini et de saint Augustin. Elle était tout amour et charité, et de ses lèvres s'échappaient des mots d*une amertume souriante qui n'appartenaient qu'à elle. Nul bien ne pouvait la satisfaire. Elle pleura le jour où, parée d'une robe blanche, elle s'avança pour la première fois vers l'autel du village; et quand elle sentit son cœur battre près de George, elle pleura encore. Chez elle, la faculté de la souffrance était trop développée. — La santé de l'âme lui manquait. — Elle était mal organisée pour le bonheur. — Vouloir préciser nettement les causes d un semblable phénomène n'est pas possible. Cette maladie, Perlette en avait reçu le germe en naissant, sans doute un peu de sa mère, et beaucoup de Dieu.
Elle avait pris l'habitude, par une aumône généreuse, d'attirer chaque jour sous sa fenêtre un joueur d'orgue de Barbarie Elle restait là un quart d'heure à écouter cette musique triste, monotone et sans variation dans la mesure, comme toute musique primitive. Ces sons alanguis la plongeaient dans une indicible mélancolie. Quelquefois George, tout entier à ses préoccupations politiques, la surprenait au milieu de sa rêverie et lui demandait si elle n'était pas heureuse et quels souhaits elle formait qu'il
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pût satisfaire à Tinstant même. Perlette alors se jetais, sans répondre, dans ses bras; ou bien elle lui disait en l'embrassant :
, — Ce n'est rien; — le temps est mauvais, — la nature triste; — mais je suis gaie quand je te vois.
En prononçant ces mots, elle s'efforçait de sourire.
Pour la distraire, George la conduisait à la campagne ou à r Opéra : c'étaient, parmi les plaisirs nombreux dont elle était entourée, les seuls dont elle usât quelquefois. L'air des champs dilatait sa poitrine ; les sons de la musique faisaient battre son cœur. La Lucia, la Favorite, Guillaume Tell surtout, la ravissaient.
Pourtant, lorsqu'elle voyait George triste ou préoccupé, elle s'oubliait elle-même pour ne songer qu'à son amant. Depuis plusieurs semaines il était devenu plus sombre et plus exalté que de coutume. Perlette tremblait de le voir se jeter au milieu de quelque entreprise téméraire. Elle le questionnait sans pouvoir obtenir de réponse. Souvent il la laissait seule des journées entières.
Enfin, un dimanche, c'était le 12 mai 1839, George ne rentre pas à l'heure du dîner. Perlette l'attend en vain. Le temps s'écoule, il ne revient pas. Inquiète, agitée de pressentiments sinistres, elle quitte sa demeure, elle interroge. Des bruits sourds se font entendre; des coups de fusil retentissent dans le lointain ; le peuple est soulevé : on se bat à Pans.
Perlette se jette à genoux, aux pieds de son lit, et, levant les yeux au ciel :
— Sauvez-le! s'écrie-t-elle, mon Dieu, sauvez-le!
La nuit fut horrible. George, étendu sans vie sur le
pavé, ou conduit à léchafaud comme un criminel, se présente sans cesse à la pensée de Perlette. Elle regarde les lumières qui brillent sur les boulevards, et quelquefois elle veut s* élancer dans la rue. Une lampe à moitié éteinte jette une flamme vague et tremblotante dans la chanbre. — Elle croit entendre du bruit dans Tescalier. Elle se précipite vers la porte, et là, penchée sur la rampt, respirant à peine, elle prête une oreille attentive. — Partout le silence et la nuit. — Elle rentre; la lampe s* était éteinte dans sa marche précipitée. Alors son sang se glace dans ses veines, son cerveau se trouble, Tobscurité lui fait peur : elle tombe sans mouvement sur son lit.
Vers trois heures du matin , le bruit de la sonnette la réveille en sursaut. Elle court sur le palier. C'était George, George couvert de sang, la tête nue, exhalant une odeur de poudre, ses vêtements en désordre et déchirés. Deux jeunes gens marchent près de lui et le soutiennent. Perlette pousse un cri et s'élance vers son amant.
— Il vit ! Merci, mon Dieu, merci!
George la rassure. Il est blessé à la jambe, mais sa blessure est légère. —Pourtant le sang s'échappe en abon dance; il s'évanouit. Et Perlette, les yeux secs, l'âme endolorie , la tête tristement penchée sur son épaule, tient son amant demi-mort entre ses bras, comme, dans les tableaux des grands maîtres, la mère du Christ le corps de son fils bien-aimé descendu de la croix.
Pendant une semaine elle refusa de prendre un seul instant de repos. Jour et nuit elle resta à son chevet, soutenant son front affaibli avec sa main, répondant, les yeux mouillés de larmes, à ses discours incohérents, s'effor-
çant de l'arrêter, quand il veuf, au milieu du délire, s'élancar au secours de ses frères que Ton massacre dans la rue, ou mourir avec eux.
L* amour seul , Famour d'une mère ou d'une amante pourrait dire les soins qu'elle lui prodigua. — Il guérit.
— Oh! jure-moi, lui dit-elle quand il la remercia avec de douces caresses, jure-moi que désormais tu ne me feras plus souffrir ainsi.
Et elle lui lisait, pour achever de calmer son esprit, quelque ravissant conte d* amour.
Jusqu'ici elle n'avait pas ouvert un roman. Ce n'était donc pas là qu'elle avait puisé le mal qui la dévorait. Le roman nourrit les âmes souffrantes, mais ne les fait pas ce qu'elles sont. Combien, au contraire, n'en a-t-il pas consolé! Depuis lors la lecture fut pour Perlette l'occupation de chaque jour. Les travaux de l'aiguille la fatiguaient : elle les délaissa. Elle passa les heures assise près de la fenêtre avec les Lettres d'un voyageur^ avec René surtout. Comme René, sa douleur était intérieure, bizarre, inconnue. Nul jamais ne comprit mieux le frère d'Amélie. Les romans, ces rêves impossibles, cette patrie de l'idéal, ces amis des jeunes hommes et des femmes, furent ses seuls compagnons. Elle les dévorait, elle les aimait; elle faisait la part de leurs auteurs belle et large dans le monde de l'intelligence, les plaçant bien au-dessus des philosophes, des historiens et des hommes de la science, et quelque peu au-dessous des poètes. Le romancier, le véritable romancier, — Sand et Balzac, — mémo lorsqu'il ne fait pas de vers, n'est-il pas encore poète? — Quand je n'ai pas de pain, me disait un ami, — pau-
vre artiste de talent, qui parfois se couchait sans souper, — quand je n*ai pas de pain, s*il me reste encore du tabac et un beau roman, je ne me trouve jamais tout à fait malheureux. Enfumant, en lisant, je m* enivre et j'oublie. Je ne vis plus par le corps, je vis par F âme.
George ne souffrait plus , mais , obligé néanmoins de garder la chambre, il faisait de la musique pour se distraire. Il avait appris le violon, et, bien qu'il fût d'une force assez médiocre, il jouait avec expression, et Perlelte était heureuse de l'entendre. — Les visites du médecin et les dépenses qu'entraîne toujours une maladie, quelque peu grave qu'elle soit, avaient jeté de la gène dans le ménage de la butte Montmartre. Une circonstance imprévue vint encore l'augmenter. Des discussions de fortune avec sa famille inquiétèrent, pendant plusieurs mois, la mère de George, et, comme ce dernier lui avait écrit souvent que les honoraires de sa place suffisaient à ses besoins, madame Giraud resta quelque temps sans envoyer à son iils sa pension habituelle. Il fallut songer à gagner sa vie. ' Mais les appointements d'un clerc de notaire et le produit du travail d'une modiste, c'est bien peu pour habiter Paris. Le clerc ne rapportait pas cinquante francs par mois, la modiste moins encore.
Pourtant ils vivaient, avec bien de l'économie sans doute, mais ils vivaient. Et puis la misère supportée à deux, est-ce bien la véritable misère, celle qui flétrit le cœur et conduit au suicide? Non. Le premier homme que le désespoir poussa à se donner la mort souffrait seul. Les embarras de fortune durèrent encore plusieurs semaines, puis ils cessèrent. George reçut sa pension accou-
tumée avec une bonne lettre de madame Giraud. Celle-ci lui écrivait souvent. Pour elle le monde entier, c'était son fils; pour George, c'était sa mère. Il l'aimait au point que parfois Perlette en était jalouse. Néanmoins, daas plus d'une circonstance, lorsque son amant semblait méditer de nouveau de dangereux projets :
— Et ta mère? disait Perlette.
Aussitôt George oubliait tout et demeurait rêveur.
l'amoureuse de l'idéal.
C'est vers cette époque, au milieu de l'année 1842, que je retrouvai George. J'allai souvent le voir, et bientôt, comme autrefois, je redevins son meilleur ami. J'étais aussi, après mon cher George, celui de tous les visiteurs de la butte Montmartre que Perlette aimait davantage. Sa nature mélancolique et inquiète m'avait en un instant été révélée. Elle le devina et m'accorda toute sa confiance. Je descendis au fond de cette belle âme ; je fus initié à ses sublimes et douloureux secrets ; et, maintenant encore, le front humblement incliné devant les volontés impénétrables de Dieu, je cherche quelle faute
avait commise cette noble jeune fille pour avoir en partage une aussi triste destinée.
Un soir du mois de juin, à la suite d'une chaude aprèsmidi,^allai à Montmartre. Le jour commençait à tomber. Je frappai à la porte entr' ouverte. On ne me répondit pas ; j'entrai doucement. Perlette était seule ; accoudée à la fenêtre, elle ne s'aperçut pas de ma présence. L'arc-detrioni^he élevait sa masse imposante au fond des Champs-Elysées; les lumières s'allumaient çà et là et luttaient contre les derniers rayons du jour. Le bruit de la ville venait mourir au pied de la montagne, semblable au murmure lointain de la mer. L'heure était mystérieuse , la chambrette pleine de silence et de recueillement. Les cheveux de Perlette flottaient sur son cou , sa tête s'appuyait sur sa main, et des vases de fleurs, placés sur la fenêtre, encadraient son visage. Son attitude était calme et pensive ; l'inspiration brillait sur son front : elle rêvait. — A quoi rêvait-elle ainsi , la charmante enfant? Où donc plongeaient ses regards immobiles? au delà de quels horizons, dans quelle sphère errait son âme voyageuse et douloureusement atteinte ? — Sans doute , elle attendait, en l'invoquant, la divine poésie? — Des ombres, des fantômes traversaient les nuages, et de vagues soupirs frappaient son oreille. Le ciel lui paraissait bien lourd et bien terne; mais la fantaisie savait y jeter un rayon doré du soleil.
Je m'approchai de la fenêtre. — A quoi pensez-vous? lui dis-je. — Je ne sais pas, répondit-elle sans paraître surprise > je suis triste. Depuis une heure je contemple la grande ville. Quel calme ici! quel bruit, quel mouvement
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là-bas! Je regarde sans trop rien voir, sans savoir à quoi
je pense ; mais je suis triste.
Elle me tendit la main. Je restai près d'elle. — t' appartement était sans lumière. Nous parlions peu,fit«R^s regards tombaient encore vaguement sur Paris. — Cette douleur muette et sans remède m'attristait. Je songeais à l'avenir de cette pauvre fille.
Le lendemain , dans la journée, je retournai chelPerlette.Je savais que George devait être à son étude. J'avais cherché toute la nuit un remède à son mal ; était-il bien vrd qu'elle fût fatalement condamnée et ne pût guérir?
Elle lisait. — Toujours des histoires de rêveurs! lui dis-je avec le ton adouci d'un professeur qui surprend fn faute son élève. — Toujours, répondit-elle en souriant.
Mais dans son sourire il y avait des larmes.
J'arrivais avec une longue et doctorale diatribe contre notre littérature moderne; j'eus la faiblesse de ne pouvoir m'en aller «ans l'avoir débitée. Perlette m' écouta d'abord en secouant la tête ; puis, comprenant à ma voix que j'étais profondément affligé de sa souffrance, elle me dit : — ît vous aussi, vous croyez me guérir avec ces phrases banales, ces malédictions injustes, ces discours ampoulés I Ne me parlez pas ainsi, mon ami ; ce que vous me dites, vous ne le pensez pas.
Elle s'arrêta un instant; et, comme je ne répondais rien, elle continua en s' animant : — Comment se fait-il qu'aujourd'hui encore on rencontre des gens qui demandent avec dédain, à la vue d'un de ces contes charmants, à quoi servent de semblables livres? — Et pourtant ces
questions sont adressées par ceux que Ton nomme les hommes sérieux, les hommes graves. Pauvres hommes sérieux I demandez-leur donc également à quoi sert la poésie? Demandez-leur à quoi mènent la peinture et la sculpture, tout ce qui est beau? A quoi mènent la rêverie, l'amour, le cœur? Demandez-leur à quoi sert l'âme? — Ces gens-là auraient dit aussi, après une tragédie de Racine : Qu'est-ce que cela prouve? — Ne parlez pas ainsi, même pour me guérir, vous qui aimez ces livres, vous qui allez rêver en me quittant. ^— Les romans, mon ami, c'est la peinture du cœur, comme les annales sont la peinture des nattons et des hommes. Pourquoi ces deux études ne se vaudraient-elles pas? et pourquoi sans cesse accuser ces œuvres d'absurdité et de mensonge? — Pour quiconque a une double existence , pour quiconque aime à lire dans son âme, l'histoire intime vaut mille fois celle qui ne s'occupe que des actes extérieurs. Et si ces récits sont tristes, quoi de surprenant? La vie ne F est-elle donc pas ? hélas I c'est elle qu'il faudrait changer. — Mais voilà que je vous fais moi-même un long discours. Je pense pourtant que vous ne m'en voulez pas?
Elle me tendit la main. — Mes paroles vous ont-elles affligé? — Je souffre de vous voir souffrir, Perlette. Et si ces œuvres vous ont fait du mal, quelque belles qu'elles soient, ne persistez pas à les lire. — Vous auriez raison, mon ami, si elles avaient agi sur moi comme vous le pensez. Mais il n'en est rien. Je suis bien malade, et le mal dont je suis atteinte, j'en mourrai!
La simplicité avec laquelle furent prononcées ces paroles me rendit encore plus triste. — Vous êtes jeune,
Perlette, vous avez Tâme noble ; votre douleur vous plaît. Vous la revêtez de teintes poétiques. Vous êtes fière en pensant qu*elle vous élève au-dessus des autres créatures. Vous la décorez de noms sublimes, vous croyez être martyre. Mais tout cela n'est que la jouissance d*un orgueil passager. — Préférer la vie du ciel à celle de la terre, répondit-elle avec feu, Tidéal à la réalité, les sentiers élevés , mais âpres , de la montagne aux sombres vallées, non, ce n'est pas là de Torgueil.Et, si ce monde est mauvais, vivre dans T autre n'est-ce pas agir avec sagesse? Pourquoi donc me blàmez-vous?
— C'est qu'il vous faudra tôt ou tard redescendre sur la terre. Croyez-moi, Perlette, faites ainsi : à l'heure du soir, ne vous accoudez pas, comme hier, à cette fenêtre; ne jetez pas vaguement les yeux sur la cité qui remue là-bas. Prenez garde à ces pensées qui vous perdraient; ne vous laissez pas emporter par l'ange divin de l'idéal. N'avez-vous pas remarqué, quand il nous quitte, que l'autre existence est plus difficile? Retenez votre rêverie. Conservez votre force pour des malheurs réels. Dieu vous a faite riche , ornez la réalité , relevez-la , ennoblissez-la , au lieu de la parer avec l'or des chimères et des fictions inutiles. Ne désenchantez pas notre monde à plaisir. Ne passez pas votre vie à remuer des songes. Tout cela vous apprend trop à mépriser les joies faciles. Que vos heures soient réglées et remplies. Dans le jour, quand vous sentez redoubler le mal, ne cherchez pas une distraction dans nos livres, fermez-les au contraire. Jetez les yeux sur votre petit ménage. Voyez! n'y a-t-il pas encore de quoi occuper vos loisirs? Ne craignez pas, mon amie, de descendre
aux plus humbles détails. Et puis, vous aimez George, vous Taimez de toute votre âme; préparez quelque surprise pour son retour. Ne laissez échapper aucun des minces bonheurs de votre simple vie. G* est un mal d'aspirer trop haut, même par l'intelligence. Je n'ai pas la prétention de vous guérir ; mais que vous importe? — Je ferai comme vous me conseillez , dit Perlette ; je suivrai vos conseils, et vous remercie de votre affection. Gonservez-la-moi toujours.
Une sombre préoccupation de George fit trêve pour quelques jours à la douleur morale de Perlette. Il paraissait inquiet; mais, au lieu de s'absenter, comme il l'avait fait à l'époque du 12 mai, il restait, au contraire, plus longtemps avec Perlette.— Je te dirai tout cela plus tard, répondait- il en l'embrassant quand elle l'interrogeait.
Une lettre, que le hasard fit tomber entre les mains de Perlette, lui découvrit la vérité La mère de George rappelait son fils au pays, où se trouvait à vendre en ce moment une étude de notaire. Gette lettre était pressante et semblait avoir été précédée de plusieurs autres. — Je sais tout, dit Perlette; tu vas partir.
George ne répondit rien. Gette fois la souffrance de Perlette fut réelle. Ge n'étaient plus seulement les chimères d'une imagination trop ardente qu'il fallait combattre. Elle allait perdre l'amant bien-aimé avec qui elle avait vécu depuis quatre ans. — Je reviendrai bientôt, disait George; laisse-moi seulement passer un mois là-bas. Je saurai changer les projets de ma mère. Je parlerai de la nécessité de travailler encore à Paris. Les prétextes ne me manqueront pas. Aie confiance, ma Perlette, je suis à
toi pour toujours. — Tu vas partirl répondait la pauvre
fille en le couvrant de baisers.
Et à toutes les promesses de retour de son amant, elle secouait la tête d'un air de doute : — Tu pars et tu ne reviendras pas !
Lorsqu'elle fut remise de sa première émotion , elle chercha elle-même à le consoler. — Que veux-tu , mon ami? disait-elle. Il fallait bien que nous fussions séparés tôt ou tard. Tu vas devenir notaire ; tu te marieras. Vous autres, jeunes gens, votre route est toute tracée. L'amour, à Paris, n'est qu'un amour de passage et d'attente. Je ne t*en veux pas, sois-en bien sûr, et je ne me pardonnerais jamais d'entraver ton avenir.
La veille du départ, quelques amis se réunirent le soir à Montmartre pour faire leurs adieux à George. La conversation était languissante. Les jeunes gens fumaient près du feu; les jeunes femmes travaillaient à Taiguille. Une seule d'entre elles. Rose, cherchait à dissiper la tristesse générale par ses saillies et sa gaieté. Elle promettait de venir souvent visiter la pauvre délaissée , de la conduire au bal et au spectacle avec elle et son amant, lié aussi quelque peu avec George. Perlette, à dix heures, servit le thé. Elle s'efforçait de cacher son émotion; mais, involontairement, sa main tremblait, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
A minuit, on se sépara. Je partis le dernier. George prit la main de Perlette et la plaça dans la mienne en me disant : — Je te la confie; dans un mois, nous nous reverrons.
Restés seuls près du foyer, les deux amants demeuré-
rent longtemps embrassés , sans pouvoir prononcer une seule parole. George le premier rompit le silence, et, s efforçant de maîtriser sa douleur, il dit à Perlette qu*il avait mis ordre à leurs petites affaires et pourvu à ce que rien ne lui manquât pendant son absence. L* appartement, inscrit sous le nom de Perlette, était payé pour deux mois. 11 lui laissait en outre quatre cents francs. — Que veux-tu que je fasse de tout cet argent pour un mois? dit Perlette ; cent francs me suffiront. — Garde le reste, répondit George, je le retrouverai à mon retour.
Le lendemain , de bonne heure , aux messageries Laffitte, une diligence allait partir pour Dieppe. Dans la cour, un jeune homme pressait une jeune fille sur son cœur. Tous les regards se portaient sur eux. Du haut de rimpériale, il envoyait encore des baisers à la jeune fille. Celle-ci était pâle ; elle jetait sur le jeune homme un regard déchirant. Quand les chevaux se mirent en mouvement et que le postillon fit claquer son fouet, elle s'élança encore au-devant de la voiture, agita son mouchoir avec des gestes d* adieu et sortit en courant sur le trottoir de la rue Sainl-Honoré. Ses yeux suivirent la diligence aussi loin qu'il fut possible, et, quand elle eut disparu, la pauvre enfant baissa la tête avec amertume. Les quelques personnes arrêtées là par hasard la contemplaient avec attendrissement. Sa douleur muette faisait mal. George était parti. Perlette restait seule au milieu de Paris.
Rien n'est horrible comme les premiers moments qui suivent une cruelle séparation. Perlette ne voulait recevoir personne. Avec son amant, Tespoir avait disparu. Les
jours étaient tristes. Des prières, des souvenirs, des retours vers le passé, et la résignation toujours, telle fat sa vie. Les livres eurent plus que jamais une large part dans cette pauvre existence. Elle vécut encore en plus étroite amitié avec les rêves et les rêveurs. — J'allai la visiter plusieurs fois ; je lui parlai de George et m'efforçai de la consoler. Les lettres de son amant ne l'entretenaient que du bonheur qu'ils auraient à se revoir bientôt. Néanmoins elle doutait toujours, — Que voulez-vous? me disait-elle, je suis née sous une mauvaise étoile I
Rose, l'amie de Perle tte, voulut la conduire au spectacle : elle ne put y parvenir. Un mois s'écoula. Les lettres de George étaient sans cesse remplies de promesses d'un éternel amour, mais il ne parlait plus de son arrivée, et ne répondait pas aux demandes réitérées de Perlette. — A cette époque, je fis une longue absence de Paris. Je laissai mon adresse à Perlette, en la priant de m' écrire si George ne revenait pas, ou s'il survenait quelque changement dans sa position.
Les lettres de Normandie devinrent de plus en plus rares ; puis, au bout de trois mois, il n'en arriva plus; seulement, le 1*' et le 15, le facteur de la diligence de Dieppe apportait régulièrement 100 francs à Perlette. Elle écrivit plusieurs fois à George, et ne reçut aucune réponse. Cinq mois s'écoulèrent. — Il m'a oubliée, ditelle. — Et désormais, quand on vint pour lui remettre l'argent, elle fit dire par la portière de le renvoyer à Dieppe, sous prétexte que la jeune fille à laquelle il était adressé ayant changé de demeure, on ignorait sa nouvelle adresse. Perlette ne voulait pas re<^evoir d'aumône.
Elle tomba alors dans une noire mélancolie, et conjura Dieu de la faire mourir. La nécessité la contraignit de travailler pour vivre. Elle rentra dans le magasin de la rue du Bac; mais, loin d* avoir fait des progrès, il lui fallut une opiniâtre persévérance pour apprendre seulement ce qu'elle savait cinq ans auparavant. — De retour du magasin, elle passait ses soirées à contempler les étoiles et à poursuivre les fantômes au milieu desquels s* écoulait sa vie. — Mon Dieul disait-elle, bien qu'il m'ait oublié, vous saveE si j'aurais du bonheur à le revoiri Et pourtant, si, dans votre bonté, vous m'offriez une grâce, ce n'est pas son retour que j'implorerais d'abord, 6 mon Dieu I Je vous demanderais de mourir.
Elle avait raison, car ce n'était pas seulement de l'absence de George qu'elle souffrait. Hélas I il fût resté, qu'elle n'en eût pas moins voulu partir bientôt. Son mal, personne, pas même son amant, n'aurait su le guérir. — Chez ces pauvres âmes fatalement organisées, il en est toujours ainsi. Les faits extérieurs ne sont quls des prétextes. Si ces prétextes étaient venus â manquer, la pau^ vre fille en eût trouvé bientôt de nouveaux. Quand même toutes les félicités l'eussent entourée, ne croyez pas qu'elle se fût réconciliée avec l'existence. C'était sa nature qu'il fallait changer. — Je l'ai dit, elle est faible, lâche, devant le bonheur. Pour elle, les joies se transforment inévitablement en souffrances. La vie, quoi qu'il advienne, ne peut lui paraître douce, tant ce cœur accablé de lassitude éprouve de dégoût pour les choses de la terre. Jamais pourtant elle n'a connu les voluptés qui énervent et tarissent la source des paisibles affections. Sa
conscience ne lui reproche aucune de ces fautes nombreuses, entraves pesantes au milieu de la rude et ingrate arène. Mais il ne suffit pas d'être irréprochable pour posséder le repos. Uange exilé pleure sur la terre, et quiconque ne se sent pris parfois de malaise, en songeant au monde meilleur, celui-là manque de cœur peut-être ; à coup sûr, il n*a pas de génie.
Perlette ne cache point en son sein les amertumes des poètes ; sur ses lèvres ne se pressent pas leurs plaintes sceptiques; la misère ne Tétreint pas encore de sa main glacée, comme autrefois Gilbert ou Chatterton. — Elle pense à la patrie, mais sa patrie à elle n*est pas sur la terre. C'est Tâme voyageuse à travers un ciel étoile, c'est la pâle amoureuse de l'idéal ; elle est triste par lui, malheureuse par lui. C'est lui qui la fera mourir. —Elle avait trop profondément empreinte au fond du cœur cette noble passion. Tout lui semblait décoloré et flétri ; elle portait la peine de son origine céleste, elle expiait la grandeur de son âme. Les fleurs, elle les aimait, mais elle en rêvait de plus belles; la musique l'enivrait, mais quelles mélodies terrestres pouvaient égaler celles qu'elle entendait dans ses songes I Son amant, elle lui donnait tout ce que son cœur renfermait d'affection; mais ce n'était point là encore ce qu'elle avait entrevu, ce qu'elle poursuivait imprudemment. Perlette, Perlette, l'idéal l'a perdue! en vain tu l'as cherché : l'idéal n'est pas de ce monde.
Pourtant, je te le dis, mais avec douceur, ô charmante fille, tu fus coupable. De bonne heure lu t'étudiais à mépriser les biens faciles et permis de la terre ; tu le déro-
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bas aux peines et aux joies communes. Dans ton orgueil, tu voulus monter jusqu'à Dieu; tu voulus lui ravir les jouissances qu il ne donne pas ici-bas; tu te montras trop exigeante, et il t*a punie un jour. Si, au lieu de te laisser aller à tes rêveries de chaque heure, tu avais accepté franchement ton humble sort et les luttes de la vie ; si tu fêtais contentée des bonheurs du foyer et de la poésie, moins enivrante, mais plus réelle, du devoir; si tu étais restée femme, la paix eût habité sous ton toit. Mais tu te plaisais à voguer au milieu des sphères éthérées ; notre ciel te semblait gris, notre atmosphère pesante ; tu te sentais des ailes et tu refusas de les briser. — Et ne dis pas que la fatalité le voulait ainsi, qu'il te fallait achever ta destinée, que tu étais marquée au sceau du malheur. La tristesse est une faute, Perlette ; on est coupable d*étre triste, de cette tristesse quotidienne, sans relâche, au milieu de laquelle on se complaît et que Ton ne changerait pas pour le bonheur. Dieu la condamne avec Fennui. Il nous demandera compte, non-seulement des peines, mais encore des joies non acceptées. Souffrir par sa faute, aimer sa douleur, c'est lui être rebelle et méconnaître ses desseins, car, en défendant à l'homme de se dérober aux jouissances permises, il a voulu l'empêcher de se laisser surprendre par le désespoir et de tomber en chemin. — Beaucoup méconnaissent ses décrets. Ceux-là marchent seuls, ils arrivent seuls au terme du voyage, ils meurent pauvres et délaissés, avec la sainte et fidèle poésie pourtant. Surpris devant ta bizarre et sublime nature, laissons à Dieu le secret de ses mystères profonds et adorons ses ténèbres. Êtres plus faibles, et peut'^tre
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moins bons encore, ne blâmons pas orgueilleusement ce que nous ne saurions comprendre. Toute douleur est sacrée. — La tienne est sublime, Perlette. Ne la profanons