MINUTOLO
La chofe étant , pourfuit-il , fans remede ,
Le mieux fera que vous vous confoliez.
N’y penfez plus. Si pourtant vous vouliez,.. Mais bannilïons bien loin toute efpérance; Jamais mon zèle &: ma perfévérance N’ont eu de vous que mauvais traitement.
Si vous vouliez , vous feriez aifément Que le plaifir de cette jouilfance Ne feroitpas , comme il eft, imparfait.
Que refle-t-il ? le plus fort en efb fait.
Tant bien fçut dire & prêcher , que la Dame , Séchant fes yeux , rafférénant fon ame ,
Plus doux que miel à la fin l’écouta.
D’une ferveur en une autre il paffa ;
Eut un fouris , puis après autre chofe.
Puis un baifer , puis autre chofe encor;
Tant que la Belle , après un peu d’effort. Vient à fon point , ôc le drôle en difpofe. Heureux cent fois plus qu’il n’avoit été;
Car quand l’amour d’un &c d’autre côté Veut s’entremettre, & prend part à l’affaire. Tout va bien mieux , comme m’ont afiuré Ceux que l’on tient fçavans en ce myftere. Ainfi Richard jouit de fes amours ,
Vécut content, &C fit force bons tours.
Dont celui-ci peut paffer à la montre.
Pas ne voudrois en faire un plus rufé.
Que plût à Dieu qu’en certaine rencontre D’un pareil cas je me fuffe avifé !
=«&îi£:
LES CORDELIERS
DE CATALOGNE
Nouvelle tirée des Cent Nouvelles nouvelles •
J E veux vous conter la befogne Des Cordeliers de Catalogne;
Befogne où ces Peres en Dieu Témoignèrent en certain lieu Une charité fi fervente ,
Que mainte femme en fut contente.
Et crut y gagner Paradis.
Telles gens , par leurs bons avis 5 Mettent à bien les jeunes âmes ,
Tirent à foi filles & femmes ,
Se fçavent emparer du cœur ,
Et dans la vigne du Seigneur Travaillent, ainfi qu’on peut croire.
Et qu’on verra par cette hiftoire.
Au t e m s que le fexe vivoit Dans l’ignorance , & ne fçavoit Glofer encor fur l’Evangile,
( Tems à coter fort difficile)
Un effaim de Freres Mineurs Pleins d’appétit & beaux dîneurs,
S’alla jetter dans une ville En jeunes Beautés très-fertile.
Pour
DE CATALOGNE . 17
Pour des galants , peu s’en trouvoit;
De vieux maris , il en pleuvoir,
A l’abord une Confrérie Par les bons Peres fut bâtie:
Femme n’étoitqui n’y courut.
Qui ne s’en mît , & qui ne crût Par ce moyen être fauvée :
Puis quand leur foi fut éprouvée.
On vint au véritable point.
Frere André ne marchanda point ,
Et leur fit ce beau petit prêche.
Si quelque chofe vous empêche D’aller tout droit en Paradis,
C’efl d’épargner pour vos maris ,
Un bien dont ils n’ont plus que faire, Quand ils ont pris leur néceflâire;
Sans que jamais il vous ait plu Nous faire part du fuperflu.
Vous me direz que notre ufage Répugne aux dons du mariage ;
Nous l’avouons ; & Dieu*merci,
Nous n’aurions que voir en ceci ,
Sans le foin de vos confidences.
La plus griéve des offenfes ,
C’ell d’être ingrate ; Dieu l’a dit.
Pour cela Satan fut maudit.
Prenez-y garde \ 6c de vos refies Rendez grâce aux bontés célefles ,
N ous laifl'ant diner fur un bien Tome ÎL B
LES CO RD EUE RS
Qui ne vous coûte prefque rien.
C’eft un droit , ô troupe fidelle.
Qui vous témoigne notre zèle ; Droit autentique & bien figné ,
Que les Papes nous ont donné ; Droit enfin , & non pas aumône :
Toute femme doit en perfonne S’en acquitter trois fois le mois , Vers les enfans de Saint François.
Cela fondé fur l’Ecriture :
Car il n’eft bien dans la nature,
( Je le répété , écoutez-moi , )
Qui ne fubifie cette loi De reconnoiftance & d’hommage:
Or les œuvres de mariage Etant un bien , comme fçavez ,
Ou fçavoir chacune devez ,
Il eft clair que dîme en eft due.
Cette dîme fera reçue Selon notre petit pouvoir.
Quelque peine qu’il faille avoir , Nous la prendrons en patience :
N’en faites point de confidence ; Nous fommes gens qui n’avons pas Toutes nos aifies ici -bas.
Au refte il eft bon qu’on vous difie Qu’entre la chair & la chemifie Il faut cacher le bien qu’on fait:
Tout ceci doit être fecret
DE CATALOGNE
Foür vos maris &c pour tout autre.
Voici trois beaux mdts de l’Apôtre t Qui font à notre intention :
Foi , charité , difcrétion.
Frere André , par cette éloquence t Satisfit fort fon audience ,
Et pafTa pour un Salomon ;
Feu dormirent à fon fermon»
Chaque femme , ce dit l’hiftoire > Garda très-bien dans fa mémoire ,
Et mieux encor dedans fon cœur ,
Le difcours du prédicateur.
Ce n’efl pas tout ; il s’exécute :
Chacune accourt ; grande difpute A qui la première paira.
Mainte bourgeoife murmura Qu’au lendemain on l’eût remife \
Et notre mere Sainte Eglife 9 Ne fçachant comme renvoyer Cet efcadron prêt à payer ,
Fut contrainte enfin de leur dire :
De par Dieu , fouffrez qü’on refpire ; C’en eft affez pour le prefent ;
On ne peut faire qu’en faifant.
Réglez votre tems fur le nôtre ; Aujourd’hui l’une , Sc demain l’autre.
Tout avec ordre; <5c croyez-nous , On en va mieux , quand on va doux Le fexe fuit cette fentence.
Ba
LES CORDELIERS
Jamais de bruit pour la quittance} Trop bien quelque collation}
Et le tout par dévotion.
Puis de trinquer à la commere.
Je laide à penfer quelle chere Faifoit alors Frere Frapart.
Tel d’entr’eux avoit pour fa part Dix jeunes femmes bien payantes , Frifques , gaillardes, attrayantes.
Tel aux douze & quinze paffoit.
Frere Roc à vingt fe chauffait.
Tant &c fi bien que les donzelles.
Pour fe montrer plus ponéluelles , Payoient deux fois afiéz fouvent :
Dont il avint que le couvent ,
Las enfin d’un tel ordinaire ,
Après avoir à cette affaire Vaqué cinq ou fix mois entiers , Eût fait crédit bien volontiers :
Mais les donzelles fcrupuleufes , De s’acquitter étoient foigneufes , Croyant faillir en retenant Un bien à l’Ordre appartenant.
Point de dîmes accumulées.
Il s’en trouva de fi zélées ,
Que par avance elles payoient.
Les beaux Peres n’expédioient Que les fringantes & les belles 5 Enjoignant aux fempiternelles
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DE CATALOGNE. n
De porter en bas leur tribut :
Car dans ces dîmes de rebut Les Lais trouvoient encore à frire*
Bref, à peine il fe pourroit dire Avec combien de charité Le tout étoit exécuté.
Il avint qu’une de la bande ,
Qui vouloit porter fon offrande ,
Un beau foir, en chemin faifant.
Et fon mari la conduifant ,
Lui dit : mon Dieu , j'ai quelque affaire Là-dedans avec certain Frere ;
Ce fera fait dans un moment.
L’époux répondit brufquement ,
Quoi? quelle affaire? êtes-vous folle ?
II eft minuit fur ma parole :
Demain vous direz vos péchés.
Tous les bons Peres font couchés.
Cela n’importe , dit la femme.
Et par Dieu fi , dit-il , Madame ;
Je tiens qu’il importe beaucoup :
Vous ne bougerez pour ce coup.
Qu’avez-vous fait , & quelle offenfe Preffe ainfi votre confcience?
Demain matin , j’en fuis d’accord.
Ah! Monfieur , vous me faites tort.
Reprit-elle ; ce qui me preffe,
Cen’eftpas d’aller à confeffe,
C’efl de payer; car fi j’attens,
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LES CORDELIERS
Je ne le pourrai de long-tems ;
JLe Frere aura d’autres affaires.
Quoi payer ?... la dîme aux bons Peres. . Quelle dîme ?... fçavez-vous pas ?.. .
Moi j je le fcais ; c’eft un grand cas Que toujours femme aux Moines donne :
Mais cette dîme, ou cette aumône,
La fçaurai-je point à la fin ?
Voyez , dit-elle , qu’il efb fin !
l’entendez-vous pas ce langage?
C’eft des oeuvres du mariage.
Quelles œuvres, reprit l’Epoux?
Et-là , Monfieur , c’eft ce que nous. , ,
Mais j’aurois payé depuis l’heure.
Vous êtes caufe qu’en demeure Je me trouve préfentement ,
Et cela je ne fcais comment;
Car toujours je fuis coutumière De payer toute la première.
L’époux rempli d’étonnement.
Eut cent penfers en un moment ;
Par tant d’endroits tourna fa femme ,
Qu’il apprit que mainte autre Dame Payoit la même penfion;
Ce lui fut confolation,
Sçachez, dit la pauvre innocente 9 Que pas une n’en eft exempte :
Votre foeur paie à Frere Aubri ;
La Bajllie, au Pere Fabri;