‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 18 sur 93 · Tome. II. D · texte numérisé non relu

Tome. II. D

A cette voix, toutes pleines d’effroi,

Se blottiffant , l’une & l’autre eft en tranfe. Il continue, & corne à toute outrance:

Réveillez-vous , créatures de Dieu ,

Toi , femme veuve , <Sc toi , fille pucelle: Allez trouver mon ferviteur fidele L’hermite Luce, 8c partez de ce lieu Demain matin , fans le dire à perfonne;

Car c’efi: ainfi que le Ciel vous l’ordonne.

Ne craignez point ; je conduirai vos pas; Luce eft bénin. Toi , veuve , tu feras Que de ta fille il ait la compagnie ;

Car d’eux doit naître un Pape , dont la vie Réformera tout le peuple Chrétien.

La chofe fut tellement prononcée ,

Que dans le lit l’une 8c l’autre enfoncée.

Ne laiffa pas de l’entendre fort bien.

La peur les tint un quart-d’heure en filence. La fille enfin met le nez hors des draps.

Et puis tirant fa mere par le bras.

Lui dit d’un ton tout rempli d’innocence; Mon Dieu , Maman , y faudra-t-il aller ?

Ma compagnie! hélas ! qu’en veut-il faire?

Je ne fçais pas comment il faut parler;

Ma coufine Anne eR bien mieux fon affaire , Et retiendroit bien mieux tous fes fermons. Sotte , tais-toi , lui repartit la mere ,

C’efi: bien cela ; va , va , pour ces leçons Il n’efi: befoin de tout l’efprit du monde :

£’ H E R M I T E. ji

Dès la première, ou bien dès la fécondé.

Ta coufine Anne en fçaura moins que toi.

Oui , dit la fille ! hé, mon Dieu, menez-moh Partons bientôt ; nous reviendtons au gîte. Tout doux, reprit la mere en fouriant;

Il ne faut pas que nous allions fi vite:

Câr que fçait-on ? le diable eft bien méchant 5 Et bien trompeur ; fi c’étoit lui , ma fille ,

Qui fut venu pour nous tendre des lacs ? As-tu pris garde ? il parloit d’un ton cas , Comme je crois que parle la famille De Lucifer. Le fait mérite bien Que fans courir , ni précipiter rien ,

Nous nous gardions de nous laifiTer furprendre : Si la frayeur t’avoit fait mal entendre :

Pour moi, j’avois l’efprit tout éperdu Non , non, Maman ; j’ai fort bien entendu ,

Dit la fillette. Or bien , reprit la mere, Puifqu’aiiifi va , mettons-nous en priere.

Le lendemain i tout le jour fe palfa A raifonner , & par-ci , <S C par-là ,

Sur cette voix & c fur cette rencontre.

La nuit venue , arrive le corneur.

Il leur cria d’un ton à faire peur :

Femme incrédule &c qui vas à l’encontre Des volontés de Dieu ton créateur ,

Ne tarde plus j va-t-en trouver l’Hermite *

Ou tu mourras. La fillette reprit :

Hé bien , Maman, l’avois-je pas bien dit?

Mon Dieu, partons; allons rendre vifïte A l’homme faint; je crains tant votre mort, Que j’y courrois , & tout de mon plus fort , S’il le falloit. Allons donc , dit la mere.

La Belle mit fon corfet des bons jours ,

Son demi-ceint , fes pendans de velours ,

Sans fe douter de ce qu’elle alloit faire:

Jeune fillette a toujours foin de plaire.

Notre cagot s’étoit mis aux aguets ,

Et par un trou qu’il avoit fait exprès A fa cellule, il vouloit que ces femmes Le pufient voir, comme un brave foldat,

Le fouet en main, toujours en un état De pénitence , & de tirer des flammes Quelque défunt puni pour fes méfaits , Faifant fi bien , en frappant tout auprès. Qu’on crut ouïr cinquante difciplines.

11 n’ouvrit pas à nos deux pèlerines ,

Du premier coup ; & pendant un moment Chacune peut l’entrevoir s’efcrimant Du faint outil. Enfin la porte s’ouvre,

Mais ce ne fut d’un bon Miferere .

Le papelard contrefait l’étonné.

Tout en tremblant la veuve lui découvre. Non fans rougir , le cas comme il étoit.

A fix pas d’eux , la fillette attendoit Le réfultat , qui fut que notre Hermite Les renvoya , fit le bon hypocrite.

Je crains , dit-il , les rufes du malin :

Difpenfez-moi : le fexe féminin Ne doit avoir en ma cellule entrée.

Jamais de moi faint Pere ne naîtra.

La veuve dit toute déconfortée ,

Jamais de vous? 5c pourquoi ne fera?

Elle ne put en tirer autre chofe.

En s’en allant , la fillette difoit ,

Hélas, Maman, nos péchés en font caufe,

La nuit revient; 5c l’une 5c l’autre étoit Au premier fomme, alors que l’hypocrite Et fon cornet font bruire la maifon.

Il leur cria toujours du même ton :

Retournez voir Luce le faint Hermite.

Je l’ai changé; retournez dès demain.

Les voilà donc derechef en chemin.

Pour ne tirer plus en long cette hiftoire,

11 les reçut. La mere s’en alla ,

Seule s’entend ; la fille demeura :

Tout doucement il vous l’apprivoifa ;

Lui prit d’abord fon joli bras d’ivoire ,

Puis s’approcha, puis en vint au baifer.

Puis aux beautés que l’on cache à la vue.

Puis le galant vous la mit toute nue ,

Comme s’il eût voulu la baptifer.

O papelards ! qu’on fe trompe a vos mines ! Tant lui donna du retour de Matines,

Que maux de cœur vinrent premièrement ,

Et maux de cœur chafies , Dieu fçait comment. En fin finale , une certaine enflure

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La contraignit d’allonger fa ceinture,

Mais en cachette^, 6c fans en avertir Le Forge-pape, encore moins la mere.

Elle craignoit qu’on ne la fît partir :

Le jeu d’amour commençoit à lui plaire.

Vous me direz : D’ou lui vint tant d’efprit ? D’on ? de ce jeu ; c’eft l’arbre de fcience.

Sept mois entiers la galante attendit ;

Elle allégua fon peu d’expérience.

Dès que la mere eut indice certain De fa grofiefie ; elle lui fit fou dam Trou fier bagage , & remercia l’hôte.

Lui de fa part rendit grâce au Seigneur Qui foulageoit fon pauvre ferviteur.

Puis au départ , il leur dit que fans faute , Moyennant Dieu , l’enfant viendroit à bien. Gardez pourtant , dame , de faire rien Qui puifie nuire à votre géniture.

Ayez grand foin de cette créature ;

Car tout bonheur vous en arrivera.

Vous régnerez; ferez la Signora;

Ferez monter aux grandeurs tous les vôtres; Princes les uns ; 6c grands Seigneurs les autres; Vos Coufins Ducs; Cardinaux vos Neveux : Places , Châteaux , tant pour vous que pour eux. Ne manqueront en aucune maniéré,

Non plus que l’eau qui coule en la riviere. Leur ayant fait cette prédiction ,

Il leur donna fa bénédiction.

La Signora , de retour chez fa mere ,

; S’entretenoit jour & nuit du Saint Pere, Préparoit tout , lui faifoit des béguins*, Au demeurant prenoit tous les matins La couple d’œufs , attendoit en lieffe Ce qui viendroit d’une telle grofTefTe.

Mais ce qui vint détruifit les Châteaux , Fit avorter les mitres, les chapeaux.

Et les grandeurs de toute la famille.

La Signora mit au monde une fille.

DE LAMPORECHIO.

Nouvelle tirée de Bocace .

Ïs E voile n’eft le rempart le plus fur Contre l’amour , ni le moins accefïïble.

Un bon mari , mieux que grille ni mur ,

Y pourvoira , fi pourvoir eft polTible ;

C’eft à mon fens une erreur trop vifible A des parens , pour ne dire autrement ,

De préfumer, après qu’une perfonne ,

Bon gré mal gré , s’efl mife en un couvent , Que Dieu prendra ce qu’ainfi l’on lui donne : Abus , abus. Je tiens que le Malin N’a revenu plus clair &c plus certain:

( Sauf toutefois l’afliftance divine )

Encore un coup ne faut qu’on s’imagine.

Que d’être pure <S c nette de péché ,

Soit privilège à la guimpe attaché ;

Nenni dà , non. Je prétends qu’au contraire Filles du monde ont toujours plus de peur Que l’on ne donne atteinte à leur honneur : La raifon eft , qu’elles en ont affaire.

Moins d’ennemis attaquent leur pudeur.

Les autres n’ont pour un feul advçrfairç. Tentation, fille d’oifiveté s

DE LAMPORECHIO.

Ne manque pas d’agir de fon côté:

Puis le defir, enfant de la contrainte.

Ma fille efi: nonne ; Ergo , c’efl: une fainte:

Mal raifonné. Des quatre parts les trois En ont regret & fe mordent les doigts ,

Font fou vent pis ; au moins l’ai-je oui dire : Car pour ce point je parle fans fçavoir.

Bocace en fait certain Conte pour rire ,

Que j’ai rimé , comme vous allez voir.

U n bon vieillard en un couvent de filles Autrefois fut, labouroit le Jardin.

Elles étoient toutes alfez gentilles ,

Et volontiers jafoient dès le matin.

Tant ne fongeoient au fervice divin ,

Qu’à foi montrer ès Parloirs aguimpées.

Bien blanchement , comme droites poupées , Prête chacune à tenir coup aux gens ;

Et n’étoit bruit qu’il fe trouvât léans Fille qui n’eût de quoi rendre le change.

Se renvoyant l’une à l’autre l’éteuf.

Huit Sœurs étoient , & l’Abbefle font neuf,

Si mal d’accord que c’étoit chofe étrange.

De la beauté , la plupart en avoient ;

De la jeun elfe , elle en avoient toutes.

Et cettui lieu beaux Peres fréquentoient , Comme on peut croire ; &c tant bien fupputoient. Qu’ils ne manquoient à tomber fur leurs routes. Le bon vieillard jardinier defius dit Près de ççs Sœurs perdoit prefque Pefprit;

A leur caprice il ne pouvoir fuffire.

Toutes vouloient au vieillard commander;

Dont ne pouvant entr’elles s’accorder ,

Il foufFroit plus que l’on ne fçaqroit dire. Force lui fut de quitter la rnaifon :

Il en fortit de la même façon Qu’étoit entré là-dedans le pauvre homme. Sans croix ne pile , & n’ayant rien en fomme Qu’un vieil habit. Certain jeune garçon De Lamporech , fi j’ai bonne mémoire ,

Dit au vieillard , un beau jour, après boire. Et raifonnant fur le fait des Nonains :

Qu’il pafîeroit bien volontiers fa vie Près de ces Sœurs , Sc qu’il avoit envie De leur offrir fon travail &c fes mains ;

Sans demander récompenfes ni gages.

Le compagnon ne vifoit à l’argent :

Trop biencroyoit, ces Sœurs étant peufages. Qu’il en pourroit croquer une en paffant.

Et puis une autre , puis toute la troupe.

Nuto lui dit ( c’eft le nom du vieillard : ) Crois-moi, Mazet; mets-toi quelqu’autre part. J’aimerois mieux être fans pain ni foupe.

Que d’employer en ce lieu mon travail.

Les Nonnes font un étrange bétail.

Qui n’a tâté de cette marchandife ,

Ne fçait encor ce que c’efl que tourment.

Je te le dis , laiffe-Ià ce couvent ;

Car d’efpérer les fervir à leur guife ,

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