‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 24 sur 93 · LA COURTISANE · texte numérisé non relu

LA COURTISANE

Ce n’efl le point dont il s’agit ici.

Je veux conter comme une de ces femmes Qui font plaifir aux enfans fans fouci ,

Put en fofi Cœur loger d’honnêtes flammes. Elle étoit fiere & bizarre fur tout.

On ne fçavoit comme en venir à bout.

Rome , c’étoit le lieu de fon négoce.

Mettre à fes pieds la Mitre avec la Crofle, C’étoit trop peu : les fimples Monfeigneurs N’étoient d’un rang digne de fes faveurs.

Il lui falloit un homme du conclave ,

Et des premiers , & qui fut fon efclave ;

Et même encore il y profitoit peu ,

A moins que d’être un Cardinal neveu.

Le Pape enfin, s’il fe fût piqué d’elle, N’auroit été trop bon pour la Donzelle.

De fon orgueil fes habits fe fentoient.

Force brillans fur fa robe éclatoient ,

La chamarure avec la broderie.

Lui voyant faire ainfi la renchérie ,

Amour fe mit en tête d’abaifier Ce cœur fi haut;& pour un Gentilhomme Jeune , bien-fait , & des mieux mis de Rome , Jufques au vif il voulut la blefifer.

L’adolefcent avoit pour nom Camille;

Elle , Confiance. Et bien qu’il fût d’humeur Douce , traitable , à fe prendre facile , Confiance n’eut fi-tôt l’amour au cœur.

Que la voilà craintive devenue.

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AMOUREUSE . 85

Elle n’ofa déclarer fes defirs.

D’autre façon qu’avecque des foupirs.

Auparavant pudeur ni retenue Ne l’arrêtoient; mais tout fut bien changé. Comme on n’eût cru qu’amour fe fût logé En cœur fi fier; Camille n’y prit garde. Inceffamment Confiance le regarde;

Et puis foupirs , <3 C puis regards nouveaux ; Toujours rêveufe au milieu des cadeaux;

Sa beauté même y perdit quelque chofe ; Bientôt le lys l’emporta fur la rofe.

Avint qu’un foir Camille régala Des jeunes gens : il eut aufii des femmes. Confiance en fut. La chofe fe paffa Joyeufement; car peu d’entre ces Dames Etoient d’humeur à tenir des propos De fainteté , ni de philofophie.

Confiance feule étant fourde aux bons mots , LaifToit railler toute la compagnie.

Le foupé fait , chacun fe retira.

Tout dès l’abord Confiance s’éclipfa,

S’allant cacher en certaine ruelle.

Nul n’y prit garde ; & l’on crut que chez elle, Indifpofée , ou de mauvaife humeur ,

Ou pour affaire , elle étoit retournée,

La compagnie étant donc retirée,

Camille dit à fes gens, par bonheur.

Qu’on le laifTât, & qu’il vouloir écrire.

Le voilà feul , 8c comme le defire

86 LA COURTIS A NE Celle qui l’aime , 8c qui ne fçait comment Ni l’aborder , ni par quel compliment Elle pourra lui déclarer fa flamme.

Tremblante enfin , & par nécefiité Elle s’en vient. Qui fut bien étonné?

Ce fut Camille. Hé quoi , dit-il. Madame, Vous furprenez ainfi vos bons amis ?

Il la fit feoir , 8c puis s’étant remis :

Qui vous croiroit, reprit-il, demeurée?

Et qui vous a cette cache montrée ?

L’amour, dit-elle A ce feul mot fans plus Elle rougit , chofe que ne font guere Celles qui font PrêtrefTes de Vénus:

Le vermillon leur vient d’autre maniéré, Camille avoit déjà quelque foupçon Que l’on l’aimoit : il n’étoit fi novice Qu’il ne connût fes gens à la façon.

, Pour en avoir un plus certain indice.

Et s’égayer , 8c voir fi ce cœur fier Jufques au bout pourroit s’humilier,

II fit le froid: notre amante en foupire.

La violence enfin de fon martyre La fait parler : elle commence ainfi.

Je ne fçais pas ce que vous allez dire.

De voir Confiance ofer venir ici Vous déclarer fa paillon extrême.

Je ne fçaurois y penfer fans rougir:

Car du métier de Nymphe me couvrir;

On n’en efl plus , dès le moment qu’on aime.

AMOUREUSE. 87 Puis quelle excufe ! hélas, fi le paffé Dans votre efprit pouvoit être effacé !

Du moins , Camille, excufez ma franchife.

Je vois fort bien que, quoi que je vous dife ,

Je vous déplais. Mon zèle me nuira.

Mais nuife ou non, Confiance vous adore; Méprifez-la , chaffez-la , battez-îa ;

Si vous pouvez , faites-lui pis encore ;

Elle efl à vous. Alors le Jouvenceau ; Critiquer gens m’efl , dit-il , fort nouveau;

Ce n’efl mon fait : & toutefois , Madame ,

Je vous dirai tout net que ce difcours Me furprend fort , &c que vous n’êtes femme Qui dût ainfi prévenir nos amours.

Outre le fexe , & quelque bienféance Qu’il faut garder, vous vous êtes fait tort.

A quel propos toute cette éloquence ?

V otre beauté m’eût gagné fans effort ,

Et de fon chef. Je vous le dis encor.

Je n’aime point qu’on me fafie d’avance.

Ce propos fut à la pauvre Confiance Un coup de foudre. Elle reprit pourtant :

J’ai mérité ce mauvais traitement:

Mais ofe-t-on vous dire fa penfée ?

Mon procédé ne me nuiroit pas tant ,

Si ma beauté n’étoit point effacée.

C’efl compliment ce que vous m’avez dit;

J’en fuis certaine, & lis dans votre efprit: Mon peu d’apas n’a rien qui vous engage ;

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