COURTISA NE
D’où me vient-il ? Je m’en raporte à vous. N’efl-il pas vrai que n’a guere , entre nous,
A mes attraits chacun rendoic hommage ?
Us font éteints ces dons fi précieux :
L'amour que j’ai m’a caufé ce dommage.
Je ne fuis plus allez belle à vos yeux ;
Si je l’étois , je ferois afiTez fage.
Nous parlerons tantôt de ce point-là ,
Dit Je Galant : il efl tard , & voilà Minuit qui forme; il faut que je me couche. Confiance crut qu’elle auroit la moitié D’un certain lit , que d’un œil de pitié Elle voyoit : mais d’en ouvrir la bouche , Elle n’ofa , de crainte de refus.
Le compagnon feignant d’être confus.
Se tut long-tems ; puis dit: comment ferai-je ? Je ne me puis tout feul déshabiller.
Eh bien , Monfieur , dit-elle , appellerai-je ? Non, reprit-il ; gardez-vous d’appeller ;
Je ne veux pas qu’en ce lieu l’on vous voie , Ni qu’en ma chambre une fille de joie Paffe la nuit , au feu de tous mes gens.
Cela fuffit , Monfieur , repartit-elle :
Pour éviter ces inconvéniens ,
Je me pourrois cacher en la ruelle :
Mais faifons mieux , & ne haillons venir Perfonne ici : l’amoureufe Confiance Veut aujourd’hui de laquais vous fervir, Accordez-lui pour toute récompenfç
AMOUREUSE. 89 Cet honneur-là. Le jeune homme y confent. Elle s’approche ; elle le déboutonne ; Touchant fans plus à l’habit, &c n’ofant Du bout du doigt toucher à la perfonne.
Ce ne fut tout ; elle le déchaulfa.
Quoi , de fa main ! quoi , Confiance elle-même! Qui fut-ce donc? elî-ce trop que cela?
Je voudrois bien déchaulfer ce que j’aime.
Le compagnon dans le lit fe plaça.
Sans la prier d’être de la partie.
Confiance crut , dans le commencement ,
Qu’il la vouloit éprouver feulement :
Mais tout cela paffoit la raillerie.
1 1( Pour en venir au point plus important;
** Il fait , dit-elle , un tems froid comme glace : Où me coucher ?
Camille.
Par-tout où vous voudrez. Constance,
Quoi , fur ce liège ?
Camille.
Eh bien non ; vous viendrez
Dedans mon lit.
Constance.
Délacez-moi , de grâce.
Camille.
3e ne fçaurois ; il fait froid: je fuis nu; Délacez-vous. Notre amante ayant vu.
Près du chevet , un poignard dans fa gaine *
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o LA COUR TISANE Le prend , le tire , & coupe fes habits :
Corps piqué d’or , garnitures de prix , Ajuftemens de PrincefTe & de Reine,
Ce que les gens en deux mois à grand’peine Avoient brodé , périt en un moment ;
Sans regretter ni plaindre aucunement Ce que le fexe aime plus que fa vie.
Femmes de France , eh feriez-vous autant ?
Je crois que non , j’en fuis fur ; & partant Cela fut beau fans doute en Italie.
La pauvre Amante approche en tapinois , Croyant tout fait, tk que pour cette fois Aucun bizarre &c nouveau ftratagême Ne viendroit plus fon aife reculer.
Camille dit : C’efl trop difïimuler ;
Femme qui vient fe produire elle-même N’aura jamais de place à mes côtés:
Si bon vous femble allez vous mettre aux pieds. Ce fut bien-là qu’une douleur extrême Saifit la Belle ; & fi lors par hafard Elle avoit eu dans fes mains le poignard ,
C’en étoit fait: elle eût de part en part Percé fon cœur. Toutefois I’efpérance Ne mourut pas encor dans fon efprit,
Camille étoit trop connu de Confiance ;
Et que ce fût tout de bon qu’il eût dit Chofe fi dure & pleine d’infolence ,
Lui qui s’étoit jufques-là comporté En homme doux , civil , & fans fierté :
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AMOUREUSE
Cela fembloit contre toute apparence.
Elle va donc en travers fe placer Aux pieds du Sire , & d’abord les lui baife ; Mais point trop fort, de peur de le blelTer. On peut juger fi Camille étoit aife.
Quelle viéloire ! avoir mis à ce point Une beauté fi fuperbe & fi fiere !
Une beauté ! je ne la décris point ;
Il me faudroit une femaine entière.
On ne pouvoit reprocher feulement Que la pâleur à cet objet charmant;
Pâleur encor dont la caufe étoit telle Qu’elle donnoit du luflre à notre Belle. Camille donc s’étend ; & fur un fein Pour qui l’ivoire auroit eu de l’envie,
Pofe fes pieds , Sc fans cérémonie Il s’accommode fe fait un couïïin :
Puis feint qu’il cede aux charmes de Morphée. Par les fanglots notre Amante étouffée Lâche la bonde aux pleurs cette fois-là.
Ce fut la fin. Camille l’appella,
D’un ton de voix qui plut fort à la Belle,
Je fuis content , dit-il , de votre amour.
Venez , venez, Confiance ; c’efl mon tour.
Elle fe gliffe; & lui s’approchant d’elle; M’avez-vous cru fi dur & fi brutal ,
Que d’avoir fait tout de bon lefévére,
Dit-il d’abord ? vous me connoiffez mal.
Je vous voulois donner lieu de me plaire.
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i LA COURTISANE
Or bien je fcais le fond de votre cœur ;
Je fuis content , fatisfait , plein de joie , Comblé d’amour; & que votre rigueur,
Si bon lui femble , à fon tour fe déploie ;
Elle le peut : ufez-en librement.
Je me déclare aujourd’hui votre Amant ;
Et votre Epoux ; & ne fcais nulle Dame ,
De quelque rang &: beauté que ce foit,
Qui vous valut pour maitrelîe & pour femme ; Car le pâlie rappeller ne fe doit,
Entre nous deux. Une chofe ai-je à dire ; C’eft qu’en fecret il nous faut marier.
U n’ell befoin de vous fpécifier Pour quel fujet : cela vous doit fuffire.
Même il eft mieux de cette façon-là :
Un tel hymen à des amours reffemble;
On eft époux 6c galant tout enfemble.
L’Hiftoire dit que le drôle ajouta :
Voulez-vous pas , en attendant le Prêtre ,
A votre Amant vous fier aujourd’hui ?
Vous le pouvez , je vous réponds de lui; Son cœur n’ell pas d’un perfide <5c d’un traître. A tout cela Confiance ne dit rien.
C’étoit tout dire : il le reconnut bien , N’étant novice en femblables affaires.
Quant au furplus , ce font de teis mylleres Qu’il n’ell befoin d’en faire le récit.
Voilà comment Confiance réuffit.
Or faites-en , Nymphes, votre profit.
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AMOUREUSE
Amour en a dans fon Académie ,
Si l’on vouloit venir à l’examen.
Que j’aimerois , pour un pareil hymen , Mieux que mainte autre à qui l’on fe marie. Femme qui n’a filé toute fa vie ,
Tâche à pafTer bien des chofes fans bruit. Témoin Confiance & tout ce qui s’enfuit. Noviciat d’épreuves un peu dures:
Elle en reçut abondamment le fruit.
Nonnes je fçais , qui voudroient chaque nuit En faire un tel , à toutes aventures.
Ce que poffible on ne croira pas vrai ;
C’efl que Camille , en careffant la Belle ,
Des dons d’amour lui fit goûter l’effai.
L’effai ! je faux : Confiance en étoit-elle Aux élémens? oui , Confiance en étoit Aux élémens. Ce que la Belle avoit Pris & donné de plaifirs en fa vie.
Compter pour rien jufqu’alors fe devoit , Pourquoi cela , quiconque aime , le die.
2V JC C «A X S JE.
U N apprentif Marchand étoit ,
Qu’avec droit Nicaife on nommoit; Garçon très-neuf, hors fa boutique Et quelque peu d’ Arithmétique ;
Garçon novice dans les tours Qui fe pratiquent en amours.
Bons bourgeois du tems de nosperes S’avifoient tard d’être bons freres.
Ils n’apprenoient cette leçon ,
Qu’ayant de la barbe au menton.
Ceux d’aujourd’hui , fans qu’on les flatte , Ont foin de s’y rendre fçavans,
Aufli-tôt que les autres gens.
Le jouvenceau de vieille date,
PolTxble un peu moins avancé ,
Par les degrés n’avoit pafifé.
Quoiqu’il en foit, le pauvre Sire En très-beau chemin demeura ,
Se trouvant court par celui-là ,
C’eft par l’efprit que je veux dire.
Une Belle pourtant l’aima :
C’étoit la fille de fon Maître,
Fille aimable autant qu’on peut l’être.
Et ne tournant autour du pot ;
Soit par l’humeur franche & fincere,
'luOJUC 2 .
Vac/e .
Soit qu’il fût force d’ainfi faire ,
Etant tombée aux mains d’un fot»
Quelqu’un de trop de hardiefle Ira la taxer ; & moi , non ;
Tels procédés ont leur raifon.
Lorfque l’on aime une Déelfe ,
Elle fait ces avances-là :
Notre Belle fçavoit cela.
Son efprit , fes traits, fa richefle Engageoient beaucoup de jeunefle A fa recherche : heureux feroit Celui d’entr’eux qui cueilleroit.
En nom d’hymen , certaine chofe Qu’à meilleur titre elle promit Au jouvenceau ci-delfus dit.
Certain Dieu par fois en difpofe , Amour nommé communément.
Il plut à la Belle d’élire Pour ce point l’apprentif Marchand.
Bieneft vrai ( car il faut tout dire) Qu’il étoit très-bien fait de corps , Beau, jeune , & frais : ce font tréfors Que ne méprife aucune Dame,
Tant foit fon efprit précieux.
Pour une qu’ Amour prend par Famé* Il en prend mille par les yeux.
Celle-ci donc des plus galantes.
Par mille chofes engageantes Tâchoit d’encourager le gars ,
:!sil,vfë=
N’étoit chiche de fes regards,
Le pinçoit , lui venoit fourire ,
Sur les yeux lui mettoit la main.
Sur le pied lui marchoit enfin.
A ce langage il ne fçut dire Autre chofe que des foupirs,
Interprètes de fes defirs.
Tant fut, à ce que dit ThiUoire,
De part d’autre foupiré ,
Que leur feu duement déclaré ,
Les jeunes gens, comme on peut croire, Ne s’épargnèrent ni ferment.
Ni d’autres points bien plus charmans.
Comme baifers à grolfe ufure ;
Calculateur que fût l’Amant, Brouiller falloit inceffamment :
La chofe étoit tant infinie.
Qu’il y faifoit toujours abus :
Somme toute , il n’y manquoit plus Qu’une feule cérémonie :
( Bon fait aux filles l’épargner ; ) Ce ne fut pas fans témoigner Bien du regret , bien de l’envie.
Par vous, difoit la belle amie.
Je me la veux faire enfeigner.
Ou ne la fçavoir de ma vie.
Je la fçaurai , je vous promets ; Tenez-vous certain déformais
Le tout fans compte Sc fans mefure
De
De m’avoir pour votre apprentie s Je ne puis pour vous que ce point.
Je fuis franche : n’attendez point Que par un langage ordinaire.
Je vous promette de me faire Religieufe , à moins qu’un jour L’Hymen ne fuive notre amour.
Cet hymen feroit bien mon compte; N’en doutez point : mais le moyen ?
Vous m’aimez trop, pour vouloir rien Qui me pût caufer de la honte.
Tels & tels m’ont fait demander.
Mon pere eft prêt de m’accorder.
Moi , je vous permets d’efpérer Qu’à qui que ce foit qu’on m’engage , Soit Confeiller, foit Préfident,
Soit veille , ou jour de mariage,
Je ferai votre auparavant ,
Et vous aurez mon pucelage.
Le garçon la remercia ,
Comme il put. A huit jours delà ,
Il s’offre un parti d’importance.
La Belle dit à fon ami :
Tenons-nous-en à celui-ci ;
Car il eft homme , que jepenfe ,
A paffer la chofe au gros fas.
La Belle en étant fur ce cas ,
On la promet; on la commence:
Le jour des noces fe tient prêt.