‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 25 sur 93 · COURTISA NE · texte numérisé non relu

COURTISA NE

D’où me vient-il ? Je m’en raporte à vous. N’efl-il pas vrai que n’a guere , entre nous,

A mes attraits chacun rendoic hommage ?

Us font éteints ces dons fi précieux :

L'amour que j’ai m’a caufé ce dommage.

Je ne fuis plus allez belle à vos yeux ;

Si je l’étois , je ferois afiTez fage.

Nous parlerons tantôt de ce point-là ,

Dit Je Galant : il efl tard , & voilà Minuit qui forme; il faut que je me couche. Confiance crut qu’elle auroit la moitié D’un certain lit , que d’un œil de pitié Elle voyoit : mais d’en ouvrir la bouche , Elle n’ofa , de crainte de refus.

Le compagnon feignant d’être confus.

Se tut long-tems ; puis dit: comment ferai-je ? Je ne me puis tout feul déshabiller.

Eh bien , Monfieur , dit-elle , appellerai-je ? Non, reprit-il ; gardez-vous d’appeller ;

Je ne veux pas qu’en ce lieu l’on vous voie , Ni qu’en ma chambre une fille de joie Paffe la nuit , au feu de tous mes gens.

Cela fuffit , Monfieur , repartit-elle :

Pour éviter ces inconvéniens ,

Je me pourrois cacher en la ruelle :

Mais faifons mieux , & ne haillons venir Perfonne ici : l’amoureufe Confiance Veut aujourd’hui de laquais vous fervir, Accordez-lui pour toute récompenfç

AMOUREUSE. 89 Cet honneur-là. Le jeune homme y confent. Elle s’approche ; elle le déboutonne ; Touchant fans plus à l’habit, &c n’ofant Du bout du doigt toucher à la perfonne.

Ce ne fut tout ; elle le déchaulfa.

Quoi , de fa main ! quoi , Confiance elle-même! Qui fut-ce donc? elî-ce trop que cela?

Je voudrois bien déchaulfer ce que j’aime.

Le compagnon dans le lit fe plaça.

Sans la prier d’être de la partie.

Confiance crut , dans le commencement ,

Qu’il la vouloit éprouver feulement :

Mais tout cela paffoit la raillerie.

1 1( Pour en venir au point plus important;

** Il fait , dit-elle , un tems froid comme glace : Où me coucher ?

Camille.

Par-tout où vous voudrez. Constance,

Quoi , fur ce liège ?

Camille.

Eh bien non ; vous viendrez

Dedans mon lit.

Constance.

Délacez-moi , de grâce.

Camille.

3e ne fçaurois ; il fait froid: je fuis nu; Délacez-vous. Notre amante ayant vu.

Près du chevet , un poignard dans fa gaine *

gy-gs ■

o LA COUR TISANE Le prend , le tire , & coupe fes habits :

Corps piqué d’or , garnitures de prix , Ajuftemens de PrincefTe & de Reine,

Ce que les gens en deux mois à grand’peine Avoient brodé , périt en un moment ;

Sans regretter ni plaindre aucunement Ce que le fexe aime plus que fa vie.

Femmes de France , eh feriez-vous autant ?

Je crois que non , j’en fuis fur ; & partant Cela fut beau fans doute en Italie.

La pauvre Amante approche en tapinois , Croyant tout fait, tk que pour cette fois Aucun bizarre &c nouveau ftratagême Ne viendroit plus fon aife reculer.

Camille dit : C’efl trop difïimuler ;

Femme qui vient fe produire elle-même N’aura jamais de place à mes côtés:

Si bon vous femble allez vous mettre aux pieds. Ce fut bien-là qu’une douleur extrême Saifit la Belle ; & fi lors par hafard Elle avoit eu dans fes mains le poignard ,

C’en étoit fait: elle eût de part en part Percé fon cœur. Toutefois I’efpérance Ne mourut pas encor dans fon efprit,

Camille étoit trop connu de Confiance ;

Et que ce fût tout de bon qu’il eût dit Chofe fi dure & pleine d’infolence ,

Lui qui s’étoit jufques-là comporté En homme doux , civil , & fans fierté :

ÎS

AMOUREUSE

Cela fembloit contre toute apparence.

Elle va donc en travers fe placer Aux pieds du Sire , & d’abord les lui baife ; Mais point trop fort, de peur de le blelTer. On peut juger fi Camille étoit aife.

Quelle viéloire ! avoir mis à ce point Une beauté fi fuperbe & fi fiere !

Une beauté ! je ne la décris point ;

Il me faudroit une femaine entière.

On ne pouvoit reprocher feulement Que la pâleur à cet objet charmant;

Pâleur encor dont la caufe étoit telle Qu’elle donnoit du luflre à notre Belle. Camille donc s’étend ; & fur un fein Pour qui l’ivoire auroit eu de l’envie,

Pofe fes pieds , Sc fans cérémonie Il s’accommode fe fait un couïïin :

Puis feint qu’il cede aux charmes de Morphée. Par les fanglots notre Amante étouffée Lâche la bonde aux pleurs cette fois-là.

Ce fut la fin. Camille l’appella,

D’un ton de voix qui plut fort à la Belle,

Je fuis content , dit-il , de votre amour.

Venez , venez, Confiance ; c’efl mon tour.

Elle fe gliffe; & lui s’approchant d’elle; M’avez-vous cru fi dur & fi brutal ,

Que d’avoir fait tout de bon lefévére,

Dit-il d’abord ? vous me connoiffez mal.

Je vous voulois donner lieu de me plaire.

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i LA COURTISANE

Or bien je fcais le fond de votre cœur ;

Je fuis content , fatisfait , plein de joie , Comblé d’amour; & que votre rigueur,

Si bon lui femble , à fon tour fe déploie ;

Elle le peut : ufez-en librement.

Je me déclare aujourd’hui votre Amant ;

Et votre Epoux ; & ne fcais nulle Dame ,

De quelque rang &: beauté que ce foit,

Qui vous valut pour maitrelîe & pour femme ; Car le pâlie rappeller ne fe doit,

Entre nous deux. Une chofe ai-je à dire ; C’eft qu’en fecret il nous faut marier.

U n’ell befoin de vous fpécifier Pour quel fujet : cela vous doit fuffire.

Même il eft mieux de cette façon-là :

Un tel hymen à des amours reffemble;

On eft époux 6c galant tout enfemble.

L’Hiftoire dit que le drôle ajouta :

Voulez-vous pas , en attendant le Prêtre ,

A votre Amant vous fier aujourd’hui ?

Vous le pouvez , je vous réponds de lui; Son cœur n’ell pas d’un perfide <5c d’un traître. A tout cela Confiance ne dit rien.

C’étoit tout dire : il le reconnut bien , N’étant novice en femblables affaires.

Quant au furplus , ce font de teis mylleres Qu’il n’ell befoin d’en faire le récit.

Voilà comment Confiance réuffit.

Or faites-en , Nymphes, votre profit.

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AMOUREUSE

Amour en a dans fon Académie ,

Si l’on vouloit venir à l’examen.

Que j’aimerois , pour un pareil hymen , Mieux que mainte autre à qui l’on fe marie. Femme qui n’a filé toute fa vie ,

Tâche à pafTer bien des chofes fans bruit. Témoin Confiance & tout ce qui s’enfuit. Noviciat d’épreuves un peu dures:

Elle en reçut abondamment le fruit.

Nonnes je fçais , qui voudroient chaque nuit En faire un tel , à toutes aventures.

Ce que poffible on ne croira pas vrai ;

C’efl que Camille , en careffant la Belle ,

Des dons d’amour lui fit goûter l’effai.

L’effai ! je faux : Confiance en étoit-elle Aux élémens? oui , Confiance en étoit Aux élémens. Ce que la Belle avoit Pris & donné de plaifirs en fa vie.

Compter pour rien jufqu’alors fe devoit , Pourquoi cela , quiconque aime , le die.

2V JC C «A X S JE.

U N apprentif Marchand étoit ,

Qu’avec droit Nicaife on nommoit; Garçon très-neuf, hors fa boutique Et quelque peu d’ Arithmétique ;

Garçon novice dans les tours Qui fe pratiquent en amours.

Bons bourgeois du tems de nosperes S’avifoient tard d’être bons freres.

Ils n’apprenoient cette leçon ,

Qu’ayant de la barbe au menton.

Ceux d’aujourd’hui , fans qu’on les flatte , Ont foin de s’y rendre fçavans,

Aufli-tôt que les autres gens.

Le jouvenceau de vieille date,

PolTxble un peu moins avancé ,

Par les degrés n’avoit pafifé.

Quoiqu’il en foit, le pauvre Sire En très-beau chemin demeura ,

Se trouvant court par celui-là ,

C’eft par l’efprit que je veux dire.

Une Belle pourtant l’aima :

C’étoit la fille de fon Maître,

Fille aimable autant qu’on peut l’être.

Et ne tournant autour du pot ;

Soit par l’humeur franche & fincere,

'luOJUC 2 .

Vac/e .

Soit qu’il fût force d’ainfi faire ,

Etant tombée aux mains d’un fot»

Quelqu’un de trop de hardiefle Ira la taxer ; & moi , non ;

Tels procédés ont leur raifon.

Lorfque l’on aime une Déelfe ,

Elle fait ces avances-là :

Notre Belle fçavoit cela.

Son efprit , fes traits, fa richefle Engageoient beaucoup de jeunefle A fa recherche : heureux feroit Celui d’entr’eux qui cueilleroit.

En nom d’hymen , certaine chofe Qu’à meilleur titre elle promit Au jouvenceau ci-delfus dit.

Certain Dieu par fois en difpofe , Amour nommé communément.

Il plut à la Belle d’élire Pour ce point l’apprentif Marchand.

Bieneft vrai ( car il faut tout dire) Qu’il étoit très-bien fait de corps , Beau, jeune , & frais : ce font tréfors Que ne méprife aucune Dame,

Tant foit fon efprit précieux.

Pour une qu’ Amour prend par Famé* Il en prend mille par les yeux.

Celle-ci donc des plus galantes.

Par mille chofes engageantes Tâchoit d’encourager le gars ,

:!sil,vfë=

N’étoit chiche de fes regards,

Le pinçoit , lui venoit fourire ,

Sur les yeux lui mettoit la main.

Sur le pied lui marchoit enfin.

A ce langage il ne fçut dire Autre chofe que des foupirs,

Interprètes de fes defirs.

Tant fut, à ce que dit ThiUoire,

De part d’autre foupiré ,

Que leur feu duement déclaré ,

Les jeunes gens, comme on peut croire, Ne s’épargnèrent ni ferment.

Ni d’autres points bien plus charmans.

Comme baifers à grolfe ufure ;

Calculateur que fût l’Amant, Brouiller falloit inceffamment :

La chofe étoit tant infinie.

Qu’il y faifoit toujours abus :

Somme toute , il n’y manquoit plus Qu’une feule cérémonie :

( Bon fait aux filles l’épargner ; ) Ce ne fut pas fans témoigner Bien du regret , bien de l’envie.

Par vous, difoit la belle amie.

Je me la veux faire enfeigner.

Ou ne la fçavoir de ma vie.

Je la fçaurai , je vous promets ; Tenez-vous certain déformais

Le tout fans compte Sc fans mefure

De

De m’avoir pour votre apprentie s Je ne puis pour vous que ce point.

Je fuis franche : n’attendez point Que par un langage ordinaire.

Je vous promette de me faire Religieufe , à moins qu’un jour L’Hymen ne fuive notre amour.

Cet hymen feroit bien mon compte; N’en doutez point : mais le moyen ?

Vous m’aimez trop, pour vouloir rien Qui me pût caufer de la honte.

Tels & tels m’ont fait demander.

Mon pere eft prêt de m’accorder.

Moi , je vous permets d’efpérer Qu’à qui que ce foit qu’on m’engage , Soit Confeiller, foit Préfident,

Soit veille , ou jour de mariage,

Je ferai votre auparavant ,

Et vous aurez mon pucelage.

Le garçon la remercia ,

Comme il put. A huit jours delà ,

Il s’offre un parti d’importance.

La Belle dit à fon ami :

Tenons-nous-en à celui-ci ;

Car il eft homme , que jepenfe ,

A paffer la chofe au gros fas.

La Belle en étant fur ce cas ,

On la promet; on la commence:

Le jour des noces fe tient prêt.

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