Tome. II
Iî9
CONSCIENCE
Dans les Contes que voici ;
Et s’il me plaifoit de dire ,
Au lieu d’Anne , Sylvanire ;
Et pour Meflire Thomas ,
Le grand Druide Adamas :
Me mettroit-on à l’amende ?
Non : mais tout confidéré ,
Le prefent Conte demande Qu’on dife Anne &c le Curé.
Anne, puifqu’ainfi va , pafToit dans fon village Pour la perle &c le parangon.
Etant un jour près d’un rivage ,
Elle vit un jeune garçon Se baigner nud. La fillette étoit drue , Honnête toutefois. L’objet plut à fa vue.
Nuis défauts ne pou voient être au gars reproché^! Puis dès auparavant aimé de la bergere ,
Quand il enauroit eu , l’Amour les eut cachés ; Jamais tailleur n’en fçut mieux que lui la maniéré. Anne ne craignoit rien : des faules la couvroient , Comme eût fait une jaloufie :
Çà &"làfes regards en liberté couroient Où les portoit leur fantaifie ;
Çà & là , c’eft- à-dire aux différens attraits Du garçon au corps jeune <5 C frais.
Blanc , poli , bien formé de taille haute <$c droite , Digne enfin des regards d’Annette.
D’abord une honte fecrette La fit quatre pas reculer ;
LE CAS
L’amour huit autres avancer :
Le fcrupule furvint , 8c penfa tout gâter.
Anne avoit bonne confcience :
Mais comment s’abftenir? eft-il quelque défenfe Qui l’emporte fur le defir ,
Quand le hafard fait naître un fujet de plaifir ?
La Belle à celui-ci fit quelque réfiftance.
A la fin ne comprenant pas Comme on peut pécher de cent pas , EIles’aiTit fur l’herbe; 8c très-fort attentive , Annette la contemplative ,
Regarda de fon mieux. Quelqu’un n’a-t-il point vu Comme on deïïine fur nature ?
On vous campe une créature.
Une Eve , ou quelque Adam, j’entends un objet nu ; Puis force gens afïïs comme notre Bergere Font un crayon conforme à cet original.
Au fond de fa mémoire Anne en fçut fort bien faire Un qui’ ne refiembloit pas mal.
Elle y feroit êncor ; fi Guillot ( c’eft le lire)
Ne fût forti de l’eau. La Belle fe retire A propos : l’ennemi n’étoit plus qu’à vingt pas , Plus fort qu’à l’ordinaire; & c’eut été grand cas Qu’après de femblables idées,
Amour en fût demeuré-là :
11 comptoit pour fiennes déjà Les faveurs qu’Anne avoit gardées.
Qui ne s’y fût trompé ? plus je fonge à cela.
Moins je le puis comprendre. Anne la fcrupuleufe
DE CONSCIENCE
N’ofa , quoi qu’il en foit , le garçon régaler ;
Ne laiflant pas pourtant de récapituler Les points qui la rendoient encor toute honteufe. Pâques vint , &C ce fut un nouvel embarras. Anne faifant palfer fes péchés en revue ,
Comme un palTe-volant mit en un coin ce cas \ Mais la chofe fut apperçue.
Le Curé Meflire Thomas Sçut relever le fait ; & comme l’on peut croire En Confefleur exaét il fit conter l’hiftoire ,
Et circonftancier le tout fort amplement ,
Pour en connoître l’importance,
Puis faire aucunement quadrer la pénitence , Chofe où ne doit errer un Confefleur prudent.
Celui-ci mal-mena la Belle.
Etre dans fes regards à tel point fenfuelle !
C’ell , dit-il , un très-grand péché.
Autant vaut l’avoir vu que de l’avoir touché. Cependant la peine impofée Fut à fouffrir afiez aifée.
Je n’en parlerai point ; feulement on fçaura Que Meilleurs les Curés , en tous ces cantons-là, Ainfi qu’au nôtre, avoient des dévots & dévotes. Qui pour l’examen de nos fautes Leur payoient un tribut ; qui plus qui moins , félon Que le compte à rendre étoit long.
Du tribut de cet an Anne étant foucieufe ,
Arrive que Guillot pêche un brochet fort grand : Tout aulfi-tôt le jeune Amant
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122 LE CAS
Le donne à fa Maîtreffe ; elle toute joyeufe Le va porter du même pas Au Curé , Mefllre Thomas.
Il reçoit le prefent, il l’admire, 8c le drôle D’un petit coup fur l’épaule La fillette régala ,
Lui foûrit , lui dit , voilà Mon fait , joignant à cela D’autres petites affaires.
C’étoit jour de Calende; 8c nombre de confrères Dévoient dîner chez lui. Voulez-vous doublement M’obliger , dit-il , à la Belle ?
Accommodez chez vous ce poiffon promptement , Puis l’apportez incontinent;
Ma fervante efi: un peu nouvelle.
Anne court , 8c voilà les Prêtres arrivés.
Grand bruit, grande cohue; en cave on fe transporte ;
Aucuns des vins font approuvés ;
Chacun en raifonne à fa forte.
On met fur table ; 8c le Doyen Prend place, en faluant toute la compagnie. Raconter leurs propos feroit chofe infinie ;
Puis le Lecteur s’en doute bien.
On permuta cent fois , fans permuter pas une. Santés , Dieu fçait combien ; chacun à fa chacune But en faifant de l’œil ; nul fcandale : on fervit Potage, menus mets, 8c mêmejufqu’au fruit. Sans que le brochet vint : tout le dîner s’acheve
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DE CONSCIENCE . 123
Sans brochet, pas un brin. Guillot, {cachant ce don, L’avoit fait rétraéler pour plus d’une raifon. Légère de brochet la troupe enfin fe leve.
Qui fut bien étonné ? qu’on le juge : il alla Dire ceci , dire cela A Madame Anne le jour même ;
L’appella cent fois fotte ; & dans fa rage extrême , Lui penfa reprocher l’aventure du bain.
T raiter votre Curé , dit-il , comme un coquin ! Pour qui nous prenez-vous ? Pafteurs font-ce canailles ?
Alors par droit de repréfailles ,
Anne dit au Prêtre outragé ,
Autant vaut l’avoir vu que de l’avoir mangé.
Sï
Z>£ PAPEFIGUIERE.
M A i t r e François dit que Papimanie Eft un pays où les gens font heureux.
Le vrai dormir ne fut fait que pour eux ;
Nous n’en avons ici que la copie.
Et par faint Jean , fi Dieu me prête vie ,
Je le verrai ce pays où l’on dort :
On y fait plus , on n’y fait nulle chofe;
C’efl un emploi que je recherche encor. Ajoutez-y quelque petite dofe D’amour honnête, & puis me voilà fort.
Tout au rebours , il efl une Province Où les gens font haïs , maudits de Dieu.
On les connoît à leur vifage mince :
Le long dormir eft exclus de ce lieu.
Partant , Lecteurs , fi quelqu’un fe prefente A vos regards , ayant face riante ,
Couleur vermeille , &c vifage replet ,
Dire pourrez , fans que l’on vous condamne 3 Cettui me femble ( à le voir) Papimane.
Si d’autre part celui que vous verrez N’a l’œil riant, le corps rond , le teint frais , Sans héfiter qualifiez cet homme Papehguier, Papehgue fe nomme L’Ifle & Province où les gens autrefois
T'orne II .
Vaqe 124 ■
DE P AP EFIGUIERE. 115
Firent la figue au portrait du Saint Pere :
Punis en font; rien chez eux ne profpere :
Ainfi nous l’a conté maître François.
L’Ifle fut lors donnée en appanage A Lucifer : c’efi: fa maifon des champs.
On voit courir par-tout cet héritage Ses commenfaux, rudes à pauvres gens;
Peuple ayant queue, ayant cornes & griffes ,
Si maints tableaux ne font point apocryphes.
A v 1 n t un jour qu’un de ces beaux MefTieurs Vit un manant rufé , des plus trompeurs , Verfer un champ dans Plfle deffus dite.
Bien paroiffoit la terre être maudite;
Car le manant avec peine &C fueur La retournoit , 6c faifoit fon labeur.
Survient un diable, à titre de Seigneur.
Ce diable étoit des gens de l’Evangile ,
Simple , ignorant , à tromper très-facile ,
Bon gentilhomme, & qui dans fon courroux N’avoit encor tonné que fur les choux:
Plus ne fçavoit apporter de dommage.
Vilain , dit-il , vaquer à nul ouvrage N’efi: mon talent : je fuis un diable iffu De itoble race, &c qui n’a jamais fçu Se tourmenter , ainfi que font les autres.
T u fçais , vilain , que tous ces champs font nôtres. Ils font à nous dévolus par l’édit Qui mit jadis cette Ifle en interdit.
Vous y vivez deffous notre police.
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xi6 LE DIABLE
Partant, vilain, je puis avec juftice M’attribuer tout le fruit de ce champ :
Mais je fuis bon , & veux que dans un an Nous partagions , fans noife <$ c fans querelle. Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux ?
Le manant dit : Monfeigneur , pour le mieux Je crois qu’il faut les couvrir de touzelle;
Car c’eft un grain qui vient fort aifément.
Je ne connois ce grain-là nullement.
Dit le lutin ; comment dis-tu ? touzelle ? Mémoire n’ai d’aucun grain qui s’appelle De cette forte : or emplis-en ce lieu ;
Touzelle foit , touzelle de par Dieu ;
J’en fuis content. Fais donc vite , & travaille; Manant , travaille, &: travaille, vilain ; Travailler eft le fait de la canaille :
Ne t’attends pas que je t’aide un feul brin.
Ni que par moi ton labeur fe confomme ;
Je t’ai jà dit que j’étois gentilhomme.
Né pourchommer , & pour ne rien fçavoir. Voici comment ira notre partage :
Deux lots feront , dont l’un , c’efl: à fçavoir Ce qui hors terre & deflus l’héritage Aura pouffé , demeurera pour toi ;
L’autre dans terre eit réfervé pour moi.
L’Oût arrivé , la touzelle eft fciée.
Et tout d’un tems fa racine arrachée ,
Pour fatisfaire au lot du diableteau.
Il y croyoit la femence attachée ,
DE P A P EFIGUIE RE. ixj
Et que l’épi , non plus que le tuyau ,
N’étoit qu’une herbe inutile & féchée.
Le laboureur vous la ferra très-bien.
L’autre au marché porta fon chaume vendre :
On le hua ; pas un n’en offrit rien :
Le pauvre diable étoit prêt à fe pendre.
Il s’en alla chez fon co-partageant :
Le drôle avoit la touzelle vendue ,
Pour le plus fûr , en gerbe & non battue ,
Ne manquant pas de bien cacher l’argent.
Bien le cacha: le diable en fut la dupe.
Coquin dit-il, tu m’as joué d’un tour;
C’efï ton métier: je fuis diable de Cour Qui , comme vous , à tromper ne m’occupe. Quel grain veux-tu femer pour l’an prochain ? Le manant dit : je crois qu’au lieu de grain Planter me faut ou navets ou carottes ;
Vous en aurez, Monfeigneur, pleines hottes: Si mieux n’aimez raves dans la faifon.
Raves , navets , carottes , tout efl bon ,
Dit le lutin : mon lot fera hors terre ;
Le tien dedans. Je ne veux point de guerre Avecque toi , fi tu ne m’y contrains.
Je vais tenter quelques jeunes nonnàins. L’auteur ne dit ce que firent les nonnes.
Le tems venu de recueillir encor ,
Le manant prend raves belles &: bonnes ; Feuilles fans plus tombent pour tout tréfor Au diableteau , qui l’épaule chargée
Court au marché. Grande fut la rifée :
Chacun lui dit fon mot cette fois-là.
Monfieur le diable, où croit cette denrée?
Où mettrez-vous ce qu’on en donnera?
Plein de courroux &: vuide de pécune ,
Léger d’argent 6c chargé de rancune ,
Il va trouver le manant qui rioit Avec fa femme , 6c fe folacioit.
Ah ! par la mort , par le fang , par la tête.
Dit le démon , il le paira par bieu.
Vous voici donc, Phlipot la bonne bête;
Çà , çà , galons-Ie en enfant de bon lieu.
Mais il vaut mieux remettre la partie:
J’ai fur les bras une Dame jolie A qui je dois faire franchir le pas.
Elle le veut, 6c puis ne le veut pas.
L’époux n’aura dedans la Confrairie Si-tôt un pied , qu’à vous je reviendrai ,
Maître Phlipot, 6c tant vous galerai Que ne jouerez ces tours de votre vie.
A coups de griffe il faut que nous voyons Lequel aura de nous deux belle amie ,
Et jouira du fruit de ces filions.
Prendre pourrois d’autorité fuprême Touzelle 6c grain, champ 6c rave, enfin tout; Mais je les veux avoir par le bon bout. N’efpérez plus ufer de flratagême.
Dans huit jours d’hui je fuis à vous, Phlipot; Et touchez-la , ceci fera mon arme.
DE P ÀPEFIGÜIËRE .
Le villageois étourdi du vacarme Au farfadet ne put répondre un mot:
Perrette en rit; t’étoit fa ménagère ,
Bonne galante en toutes les façons.
Et qui fçut plus que garder les moutons;
Tant qu’elle fut en âge de Bergere.
Elle lui dit: Phlipot, ne pleure point;
Je veux d’ici renvoyer de tout point ;
Ce diableteau : c’eft un jeune novice Qui n'a rien Vu ; je t’en tirerai hors;
Mon petit doigt fçaüroit plus de malice -9 Si je voulois, que n’en fçait tout fon corps;
Le jour venu, Phlipot qui n’étoit brave.
Se va cacher ; non point dans une cave;
Trop bien và-t-il fe plonger tout entier Dans un profond & large bénitier.
Aucun démon n’eût fçu par ou lepréndré; Tant fût fubtil; car d’étoles , dit-on,
Il s’affubla le chef* pour s’en défendre ,
S’étant plongé dans l’eau jufqu’au mentoh;
Or le laiffons; il n’en viendra pas faute.
Tout le Clergé chante autour à voix haute Va.de rétro. Perrette cependant Eft au logis * le lutin attendante Le lutin vient: Perrette échéveléè Sort, & fe plaint de Phlipot en criant:
Ah le bourreau , le traître , le méchant !
Il m’a perdue , il 111’a toute affolée.
Au nom de Dieu , Monfeigneur ; fauvez-vous :