LES TRO QU EURS
Les villageois furent tous deux d’avis ,
Que pour un tems la chofe fût fecrette *
Mais il en vint au Curé quelque vent.
Il prit aulli fon droit; je n’ert allure ,
Et n’y étois : mais la vérité pure EU que Curés y manquent peu fouvent.
Le Clerc non plus ne fit du fien remife ;
Rien ne fe perd entre les gens d’Eglife.
Les Permuteurs ne pouvoient bonnement Exécuter Un pareil changement Dans ce village, à moins que de fcandale: Ainfi bientôt l’un & l’autre détale ,
Et va planter le piquet en un -lieu Où tout fut bien d’abord , moyennant Dieu. C’étoit plaifir que de les voir enfemble :
Les femmes même , à l’erivi des maris , S’entredifoient en leurs menus devis ,
Bon fait troquer , commere , à ton avis ?
Si nous troquions de valet? que t’en femble ? Ce dernier troc , s’il fe fit , fut fecret.
L’autre d’abord eut un très-bon effet.
Le premier mois très-bien ils s’en trouvèrent ; Mais à la fin nos gens fe dégoûtèrent.
Compere Etienne, ainfi qu’on peut penfer. Fut le premier des deux à fe lalfer ,
Pleurant Tiennette; il yperdoit fans doute. Compere Gille eut regret a fa foute.
Il ne voulut retroquer toutefois.
Qu’en avint-il ? Un jour , parmi les bois *
n6 LES T RO QU EU RS.
Etienne vit toute fine feulette.
Près d’un ruiffeau, fa défunte Tiennette ,
Qui par hafard dormoit fous la coudrette.
Il s’approcha l’éveillant en furfaut.
Elle du troc ne fe fouvint pour l’heure;
Dont le galant , fans plus longue demeure.
En vint au point. Bref ils firent le faut.
Le Conte dit qu’il la trouva meilleure Qu’au premier jour: pourquoi cela ? pourquoi? Belle demande ! en l’amoureufe loi ,
Pain qu’on dérobe & qu’on mange en cachette , Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achette ; Je m’en raporte aux plus fçavans que moi.
Il faut pourtant que la chofe foit vraie ,
Et qu’après tout , Hyinénée & l’Amour Ne foient pas gens à cuire en même four; Témoin l’ébat qu’on prit fous la coudraie.
On y fit chere; il ne s’y fervit plat Ou maître Amour , cuifmier délicat ,
Et plus friand que n’efl maître Hyménée , N’eût mis la main. Tiennette retournée, Compere Etienne, homme neuf en ce fait ,
Dit à part foi : Gille a quelque fecret;
J’ai retrouvé Tiennette plus jolie Qu’elle ne fut onc en jour de fa vie. Reprenons-la : faifons tour de Normand; Dédifons-nous ; ufons du privilège.
Voilà l’exploit qui trotte incontinent.
Aux fins de voir le troc & changement
LES TROQUEURS. ii7 Déclaré nul , & caffé nettement.
Gille afîigné de fon mieux fe défend.
Un Promoteur intervient pour le Siégé Epifcopal , Sc vendique le cas.
Grand bruit par-tout, ainfi que d’ordinaire ;
Le Parlement évoque à foi l’affaire.
Sire Oudinet, lefaifeur de contrats Eft amené , l’on l’entend fur la chofe.
Voilà l’état où l’on dit qu’eft lacaufe ;
Car c’eft un fait arrivé depuis peu.
Pauvre ignorant que le compere Etienne ! Contre fes fins cet homme en premier lieu Va de droit fil; car s’il prit à ce jeu Quelque plaifir, c’efi: qu’alors la chrétienne N’étoit à lui : le bon fens vouloit donc Que pour toujours il la laiffât à Gille ;
Sauf la coudraie , où Tiennette, dit-on,
Alloit fouvent en chantant fa chanfon:
L’y rencontrer étoit chofe facile.
Et fuppofé que facile ne fût ,
Falloit qu’alors fon plaifir d’autant crût.
Mais allez-moi prêcher cette dodrine A des manans : ceux-ci pourtant avaient Fait un bon tour , & très-bien s’en trouvoient : Sans le dédit, c’étoitpiece affez fine Pour en devoir l’exemple à d’autres gens.
J’ai grand regret de n’en avoir les gants !
LE CAS
DE CONSCIENCE
ï-/ Es gens du pays des Fables Donnent ordinairement Noms &: titres agréables AlTez libéralement.
Cela ne leur coûte guère;
Tout leur eft Nymphe ou Bergere; Et DéelTe bien fouvent.
Horace n’y faifoit faute :
Si la fervante de l’hôte Au lit de notre homme alloit; C’étoit auûi-tôt Ilie ,
C’étoit la Nymphe Egérie,
C’étoit tout ce qu’on vouloir.
Dieu par fa bonté profonde.
Un beau jour mit dans le monde Apollon fon ferviteur;
Et l’y mit juftement comme Adam le nomenclateur ;
Lui difant : te voilà , nomme.
Suivant cette antique loi ,
Nous fommes parreins du Roi,
De ce privilège infigne.
Moi faifeur devers indigne.
Je pourrois ufer aulïi