‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 35 sur 93 · LES TRO QU EURS · texte numérisé non relu

LES TRO QU EURS

Les villageois furent tous deux d’avis ,

Que pour un tems la chofe fût fecrette *

Mais il en vint au Curé quelque vent.

Il prit aulli fon droit; je n’ert allure ,

Et n’y étois : mais la vérité pure EU que Curés y manquent peu fouvent.

Le Clerc non plus ne fit du fien remife ;

Rien ne fe perd entre les gens d’Eglife.

Les Permuteurs ne pouvoient bonnement Exécuter Un pareil changement Dans ce village, à moins que de fcandale: Ainfi bientôt l’un & l’autre détale ,

Et va planter le piquet en un -lieu Où tout fut bien d’abord , moyennant Dieu. C’étoit plaifir que de les voir enfemble :

Les femmes même , à l’erivi des maris , S’entredifoient en leurs menus devis ,

Bon fait troquer , commere , à ton avis ?

Si nous troquions de valet? que t’en femble ? Ce dernier troc , s’il fe fit , fut fecret.

L’autre d’abord eut un très-bon effet.

Le premier mois très-bien ils s’en trouvèrent ; Mais à la fin nos gens fe dégoûtèrent.

Compere Etienne, ainfi qu’on peut penfer. Fut le premier des deux à fe lalfer ,

Pleurant Tiennette; il yperdoit fans doute. Compere Gille eut regret a fa foute.

Il ne voulut retroquer toutefois.

Qu’en avint-il ? Un jour , parmi les bois *

n6 LES T RO QU EU RS.

Etienne vit toute fine feulette.

Près d’un ruiffeau, fa défunte Tiennette ,

Qui par hafard dormoit fous la coudrette.

Il s’approcha l’éveillant en furfaut.

Elle du troc ne fe fouvint pour l’heure;

Dont le galant , fans plus longue demeure.

En vint au point. Bref ils firent le faut.

Le Conte dit qu’il la trouva meilleure Qu’au premier jour: pourquoi cela ? pourquoi? Belle demande ! en l’amoureufe loi ,

Pain qu’on dérobe & qu’on mange en cachette , Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achette ; Je m’en raporte aux plus fçavans que moi.

Il faut pourtant que la chofe foit vraie ,

Et qu’après tout , Hyinénée & l’Amour Ne foient pas gens à cuire en même four; Témoin l’ébat qu’on prit fous la coudraie.

On y fit chere; il ne s’y fervit plat Ou maître Amour , cuifmier délicat ,

Et plus friand que n’efl maître Hyménée , N’eût mis la main. Tiennette retournée, Compere Etienne, homme neuf en ce fait ,

Dit à part foi : Gille a quelque fecret;

J’ai retrouvé Tiennette plus jolie Qu’elle ne fut onc en jour de fa vie. Reprenons-la : faifons tour de Normand; Dédifons-nous ; ufons du privilège.

Voilà l’exploit qui trotte incontinent.

Aux fins de voir le troc & changement

LES TROQUEURS. ii7 Déclaré nul , & caffé nettement.

Gille afîigné de fon mieux fe défend.

Un Promoteur intervient pour le Siégé Epifcopal , Sc vendique le cas.

Grand bruit par-tout, ainfi que d’ordinaire ;

Le Parlement évoque à foi l’affaire.

Sire Oudinet, lefaifeur de contrats Eft amené , l’on l’entend fur la chofe.

Voilà l’état où l’on dit qu’eft lacaufe ;

Car c’eft un fait arrivé depuis peu.

Pauvre ignorant que le compere Etienne ! Contre fes fins cet homme en premier lieu Va de droit fil; car s’il prit à ce jeu Quelque plaifir, c’efi: qu’alors la chrétienne N’étoit à lui : le bon fens vouloit donc Que pour toujours il la laiffât à Gille ;

Sauf la coudraie , où Tiennette, dit-on,

Alloit fouvent en chantant fa chanfon:

L’y rencontrer étoit chofe facile.

Et fuppofé que facile ne fût ,

Falloit qu’alors fon plaifir d’autant crût.

Mais allez-moi prêcher cette dodrine A des manans : ceux-ci pourtant avaient Fait un bon tour , & très-bien s’en trouvoient : Sans le dédit, c’étoitpiece affez fine Pour en devoir l’exemple à d’autres gens.

J’ai grand regret de n’en avoir les gants !

LE CAS

DE CONSCIENCE

ï-/ Es gens du pays des Fables Donnent ordinairement Noms &: titres agréables AlTez libéralement.

Cela ne leur coûte guère;

Tout leur eft Nymphe ou Bergere; Et DéelTe bien fouvent.

Horace n’y faifoit faute :

Si la fervante de l’hôte Au lit de notre homme alloit; C’étoit auûi-tôt Ilie ,

C’étoit la Nymphe Egérie,

C’étoit tout ce qu’on vouloir.

Dieu par fa bonté profonde.

Un beau jour mit dans le monde Apollon fon ferviteur;

Et l’y mit juftement comme Adam le nomenclateur ;

Lui difant : te voilà , nomme.

Suivant cette antique loi ,

Nous fommes parreins du Roi,

De ce privilège infigne.

Moi faifeur devers indigne.

Je pourrois ufer aulïi

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