‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 38 sur 93 · LE PURGATOIRE · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE

V E r s le Levant, le Vieil de la Montagne Se rendit craint par un moyen nouveau.

Craint n’étoit-il pour l’immenfe campagne Qu’il polfédât , ni pour aucun monceau D’or ou d’argent ; mais parce qu’au cerveau De Tes fujers il imprimoit des chofes Qui de maint fait courageux étoient caufes.

11 choififloit entr'eux les plus hardis ,

Et leur faifoit donner du Paradis Un avant-goût à leurs fens perceptible 9 Du Paradis de fon Légiüateur ;

Rien n’en a dit ce prophète menteur Qui ne devint très-croyable & fenfible A ces gens-là: comment s’y prenoit-on ?

On les faifoit boire tous de façon ,

Qu’ils s’enivroient , perdoient fens & raifon. En cet état , privés de connoiflance ,

On les portoit en d’agréables lieux:

Ombrages frais , jardins délicieux ;

Là fetrouvoient tendrons en abondance ,

Plus que maillés , & beaux par excellence: Chaque réduit en avoir à couper,

irëîv'fëv

OU LE PURG ATOIRE. 133

F é ro nde étoit un fot de par le monde, Riche manant , ayant foin du tracas ,

Dixmes 8c cens , revenus 8c ménage D’un Abbé blanc. J’en fçais de ce plumage Qui valent bien les noirs à mon avis,

En fait que d’être aux Maris fecourables , Quand forte tâche ils ont en leur logis ,

Si qu’il y faut Moines 8c gens capables.

Au lendemain celui-ci ne fongeoit ,

Et tout fon fait dès la veille mangeoit.

Sans rien garder , non plus qu’un droit Apôtre ; N’ayant autre œuvre , autre emploi , penfer autre. Que de chercher où giffoient les bons vins , Les bons morceaux : 8c les bonnes commeres. Sans oublier les gaillardes Nonnains,

Dont il faifoit peu départ à fes freres.

Féronde avoit un joli chaperon

Dans fon logis , femme f enne , 8c dit-on ,

Que parentelle étoit entre la Dame Et notre Abbé ; car fon prédéceffeur ,

Oncle 8c parrein , dont Dieu veuille avoir l’ame. En étoit pere , 8c la donna pour femme A ce manant , qui tint à grand honneur De l’épou fer. Chacun fçait que de race Communément fille bâtarde chaffe :

Celle-ci donc ne fit mentir le mot.

Si n’étoit pas l’époux homme fi fot Qu’il n’en eût doute , 8c ne vît en l’affaire Un peu plus clair qu’il n’étoit néceffaire.

Sa femme alloit toujours chez le Prélat;

Et prétextoit fes allées & venues Des foins divers de cet Economat.

Elle alléguoit mille affaires menues.

C’étoit un compte , ou c’étoit un achat ; C’étoit un rien ; tant peu plaignoit fa peine. Bref il n’étoit nul jour en la femaine,

Nulle heure au jour , qu’on ne vit en ce lieu La Receveufe. Alors le pere en Dieu Ne manquoit pas d’écarter tout fon monde : Mais le Mari qui fe doutoit du tour Rompoit les chiens , ne manquant au retour D’impofer mains fur Madame Féronde.

One il ne fut un moins commode Epoux.

Efprits ruraux volontiers font jaloux ,

Et fur ce point à chauffer difficiles ,

N’étant pas faits aux coutumes des villes. Monfieur l’Abbé trouvoit cela bien dur.

Comme Prélat qu’il étoit; partant homme , Fuyant la peine , aimant le plaifir pur ,

Ainfi que fait tout bon fuppôt de Rome.

Ce n’eft mon goût : je ne veux de plein faut Prendre la ville, aimant mieux l’efcalade.

En amour da, non en guerre ; il ne faut Prendre ceci pour guerrière bravade ,

Ni m’enrôler là-deffus malgré moi.

Que l’autre ufage ait la raifon pour foi ,

Je m’en rapporte, & reviens à J’hilloire Du Receveur qu’on mit en Purgatoire.

Si'

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