‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 50 sur 93 · LA JUMENT · texte numérisé non relu

LA JUMENT

M E ss ire Jean,( c’étoit certain Curé Qui prêchoit peu , finou fur la vendange : )

Sur ce fujet , fans être préparé ,

Il triomphoit ; vous euiïiez dit un Ange.

Encore un point étoit touché de lui ,

Non fi fouvent qu’eût voulu le Meiïire ;

Et ce point-là , les enfans d’aujourd’hui Scavent que c’eft ; befoin n’ai de le dire.

Meiïire Jean , tel que je le décris ,

Faifoit iï bien que femmes &c maris Le recherchoient , eflimoient fa fcience :

Au demeurant il n’étoit confcience Un peu jolie , & bonne à diriger ,

Qu’il ne voulût lui-même interroger ,

Ne s’en fiant aux foins de fon Vicaire.

Meiïire Jeanauroit voulu tout faire , S’entremettoit en zélé Direéieur ,

Alloit par-tout , difant qu’un bon Pafteur Ne peut trop bien fes ouailles connoître ,

Dont par lui-même infruit en vouloit être.

Parmi les gens de lui les mieux venus,

Il fréquentoit chez le compere Pierre,

Bon villageois , à qui pour toute terre,

Pour tout domaine , ôc pour tous revenus.

DU COMPERE PIERRE. 167 Dieu ne donna que Tes deux bras tousnuds, Et fon louchet , dont pour tout uftencile , Pierre faifoit fubfifler fa famille.

U avoit femme <5 c belle &c jeune encor.

Ferme fur-tout: le hâle avoit fait tort A fon vifage , 8c non à fa perfonne.

Nous autres gens, peut-être aurions voulu Du délicat : ce ruftic ne m’eût plu ;

Pour des Curés la pâte en étoit bonne.

Et convenoit à femblables amours.

Mefïire Jean la regardoit toujours Du coin de l’œil , toujours tournoit la tête De fon côté , comme un chien qui fait fête Aux os qu’il voit n’être par trop chétifs:

Que s’il en voit un de belle apparence.

Non décharné , plein encor de fubftance.

Il tient deflus fes regards attentifs;

II s’inquiette, il trépigne, il remue Oreille 8c queue; il a toujours la vue Delfus cet os , 8c le ronge des yeux ,

Vingt fois devant que fon palais s’en fente. MelTire Jean tout ainfi fe tourmente A cet objet pour lui délicieux.

La villageoife étoit fort innocente.

Et n’entendoit aux façons du Pafteur Myflere aucun : ni fon regard flatteur ,

Ni fes prefens ne touchoient Madeleine:

Bouquets de thim , 8c pots de marjolaine Tomboient à terre : avoir cent menus foins,

IF

Page 1