‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 63 sur 93 · LE FAISEUR · texte numérisé non relu

LE FAISEUR

Et n’y fcavoit ni finefie ni tour.

Son Mari donc fe trouvant en emplette ,

Elle au logis, en fa chambre feulette,

André furvient, qui fans long compliment Laconfidere, & lui dit froidement:

Je m’ébahis comme au bout du Royaume S’en eft allé le compere Guillaume ,

Sans achever l’enfant que vous portez',

Car je voisbien qu’il lui manque une oreille : Votre couleur me le démontre afiez.

En ayant vu mainte épreuve pareille.

Bonté de Dieu ! reprit-elle auffi-tôt ,

Que dites-vous, quoi d’un enfant monaut J’accoucherois ? n’y fçavez-vous remede l Si dà, fit-il, je vous puis donner aide En ce befoin , &: vous jurerai bien Qu’autre que vous ne m’en feroit tant faire: Le mal d’autrui ne me tourmente en rien , Fors excepté ce qui touche au compere : Quant à ce point, je m’y ferois mourir.

Or elfayons , fans plus en difcourir,

Si je fuis maître à forger des oreilles. Souvenez-vous de les rendre pareilles ,

Reprit la femme. Allez , n’ayez fouci , Repliqua-t-il ; je prends fur moi ceci.

Puis le galant montre ce qu’il fçait faire.

Tant ne fut nice ( encor que nice fût )

Madame Alix , que le jeu ne lui plût.

Philofopher ne faut pour cette affaire.

fe

André vaquoit de grande affection A fon travail; faifant oie un tendon,

Ore un repli , puis quelque cartilage ,

Et n’y plaignant l’étoffe <Sc la façon.

Demain, dit-il, nous polirons l’ouvrage^ . Puis le mettrons en fa perfection ,

Tant <5c fi bien qu’en ayez bonne iffue.

Je vous en fuis, dit-elle, bien tenue:

Bon fait avoir ici-bas un ami.

Le lendemain, pareille heure venue,

Compere André ne fut pas endormi.

Il s’en alla chez la pauvre innocente :

Je viens, dit-il, toute affaire ceffante.

Pour achever l’oreille que fçavez;

Et moi , dit-elle , allois par un meffage Vous avertir de hâter cet ouvrage :

Montons en haut. Dès qu’ils furent montés. On pourfuivit la chofe encommencée.

Tant fut ouvré, qu’Alix dans la penfée Sur cette affaire un fcrupule fe mit ;

Et l’innocente au bon apôtre dit :

Si cet enfant avoit plufieurs oreilles ,

Ce ne feroit à vous bien befogné.

Rien , rien , dit-il ; à cela j’ai foigné :

Jamais ne faux en rencontres pareilles.

Sur le métier l’oreille étoit encor.

Quand le mari revient de fon voyage ;

Careffe Alix qui , du premier abord ,

Vous aviez fait, dit-elle, un bel ouvrage:

100 LE FAISEUR Nous en tenions fans le compere André;

Et notre enfant d’une oreille eût manqué. Souffrir n’ai pu chofe tant indécente.

Sire André donc , toute affaire çeffante ,

En a fait une : il ne faut oublier De l’aller voir , & l’en remercier :

De tels amis on a toujours affaire.

Sire Guillame , au difcours qu’elle fît ,

Ne comprenant comme il fe pouvoir faire Que fon Epoufe eût eu fi peu d’efprit ,

Par plufieurs fois lui fit faire un récit De tout le cas : puis outré de colere Il prit une arme à côté de fon lit;

Voulut tuer la pauvre Champenoife*

Qui prétendoit ne l’avoir mérité ,

Son innocence & fa naïveté.

En quelque forte appaiferent la noife.

Hélas, Monfieur , dit la Belle en pleurant. En quoi vous puis-je avoir fait du dommage? Je n’ai donné vos draps ni votre argent;

Le compte y eft; & quant au demeurant, André me dit, quand il parfit l’enfant,

Qu’en trouveriez plus que pour votre ufage : Vous pouvez voir ; fi je ments , tuez-moi :

Je m’en rapporte à votre bonne foi.

L’Epoux fartant quelque peu de colere,

Lui répondit : Or bien , n’en parlons plus ; On vous l’a dit , vous avez cru bien faire , J’en fuis d’accord ; conteHer là-deffus

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