LE FAISEUR
Et n’y fcavoit ni finefie ni tour.
Son Mari donc fe trouvant en emplette ,
Elle au logis, en fa chambre feulette,
André furvient, qui fans long compliment Laconfidere, & lui dit froidement:
Je m’ébahis comme au bout du Royaume S’en eft allé le compere Guillaume ,
Sans achever l’enfant que vous portez',
Car je voisbien qu’il lui manque une oreille : Votre couleur me le démontre afiez.
En ayant vu mainte épreuve pareille.
Bonté de Dieu ! reprit-elle auffi-tôt ,
Que dites-vous, quoi d’un enfant monaut J’accoucherois ? n’y fçavez-vous remede l Si dà, fit-il, je vous puis donner aide En ce befoin , &: vous jurerai bien Qu’autre que vous ne m’en feroit tant faire: Le mal d’autrui ne me tourmente en rien , Fors excepté ce qui touche au compere : Quant à ce point, je m’y ferois mourir.
Or elfayons , fans plus en difcourir,
Si je fuis maître à forger des oreilles. Souvenez-vous de les rendre pareilles ,
Reprit la femme. Allez , n’ayez fouci , Repliqua-t-il ; je prends fur moi ceci.
Puis le galant montre ce qu’il fçait faire.
Tant ne fut nice ( encor que nice fût )
Madame Alix , que le jeu ne lui plût.
Philofopher ne faut pour cette affaire.
fe
André vaquoit de grande affection A fon travail; faifant oie un tendon,
Ore un repli , puis quelque cartilage ,
Et n’y plaignant l’étoffe <Sc la façon.
Demain, dit-il, nous polirons l’ouvrage^ . Puis le mettrons en fa perfection ,
Tant <5c fi bien qu’en ayez bonne iffue.
Je vous en fuis, dit-elle, bien tenue:
Bon fait avoir ici-bas un ami.
Le lendemain, pareille heure venue,
Compere André ne fut pas endormi.
Il s’en alla chez la pauvre innocente :
Je viens, dit-il, toute affaire ceffante.
Pour achever l’oreille que fçavez;
Et moi , dit-elle , allois par un meffage Vous avertir de hâter cet ouvrage :
Montons en haut. Dès qu’ils furent montés. On pourfuivit la chofe encommencée.
Tant fut ouvré, qu’Alix dans la penfée Sur cette affaire un fcrupule fe mit ;
Et l’innocente au bon apôtre dit :
Si cet enfant avoit plufieurs oreilles ,
Ce ne feroit à vous bien befogné.
Rien , rien , dit-il ; à cela j’ai foigné :
Jamais ne faux en rencontres pareilles.
Sur le métier l’oreille étoit encor.
Quand le mari revient de fon voyage ;
Careffe Alix qui , du premier abord ,
Vous aviez fait, dit-elle, un bel ouvrage:
100 LE FAISEUR Nous en tenions fans le compere André;
Et notre enfant d’une oreille eût manqué. Souffrir n’ai pu chofe tant indécente.
Sire André donc , toute affaire çeffante ,
En a fait une : il ne faut oublier De l’aller voir , & l’en remercier :
De tels amis on a toujours affaire.
Sire Guillame , au difcours qu’elle fît ,
Ne comprenant comme il fe pouvoir faire Que fon Epoufe eût eu fi peu d’efprit ,
Par plufieurs fois lui fit faire un récit De tout le cas : puis outré de colere Il prit une arme à côté de fon lit;
Voulut tuer la pauvre Champenoife*
Qui prétendoit ne l’avoir mérité ,
Son innocence & fa naïveté.
En quelque forte appaiferent la noife.
Hélas, Monfieur , dit la Belle en pleurant. En quoi vous puis-je avoir fait du dommage? Je n’ai donné vos draps ni votre argent;
Le compte y eft; & quant au demeurant, André me dit, quand il parfit l’enfant,
Qu’en trouveriez plus que pour votre ufage : Vous pouvez voir ; fi je ments , tuez-moi :
Je m’en rapporte à votre bonne foi.
L’Epoux fartant quelque peu de colere,
Lui répondit : Or bien , n’en parlons plus ; On vous l’a dit , vous avez cru bien faire , J’en fuis d’accord ; conteHer là-deffus
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