Z>£ FRERE PHILIPPE
Qui porte un fi gentil habit ?
Comment l’appelle-t-on ? ce difcours ne plut guère Au bon vieillard , qui répondit :
C’efi: un oifeau qui s’appelle Oie.
O l’agréable oifeau ! dit le fils plein de joie.
Oie j hélas chante u'ivpeu ; que j’entende ta voix.
N e pourroit-on point te connoître ?
Mon pere , je vous prie & mille & mille fois Menons-en une en notre bois \
J’aurai foin de la faire paître.
è— -! * -r ^ffsssrrr. . ===gS
RICHARD
Nouvelle tirée de Bocace,
C> ’Est de tout tems qu’à Naples on a vu Régner l’amour & la galanterie.
De beaux objets cet Etat efl pourvu *
Mieux que pas un qui foit en Italie.
Femmes y font qui font venir l’envie D’être amoureux , quand on ne voudroit pas. Une fur-tout ayant beaucoup d’appas Eut pour amant un jeune Gentilhomme , Qu’on appelloit Richard Minutolo :
Il n’étoit lors de Paris jufqu’à Rome Galant qui fçut fi bien le numéro.
Force lui fut \ d’autant que cette belle ( Dont fous le nom de Madame Catelle U ell parlé dans le Décameron )
Fut un long-tems fi dure fk fi rebelle ,
Que Minutol n’en fçut tirer raifon.
Que fait-il donc ? comme il voit que fon zèle. N e produit rien , i\ feint d’être guéri ;
Il ne va plus chez Madame Catelle ;
Il fe déclare amant d’une autre Belle \
U fait femblant d’en être favori.
Catelle en rit \ pas grain de jaloufie*
Sa concurrente étoit fa bonne amie :
Si bien qu’un jour qu’ils étoient en devis, Minutolo , pour lors de la partie ,
Comme en pafiant mit deflus le tapis Certain propos de certaines coquettes , Certain mari , certaines amourettes ,
Qu’il controuva , fans perfonne nommer ; Et fit fi bien que Madame Catelle De fon époux commence à s’allarmer ,
Entre en foupçon , prend le morceau pour elle : Tant en fut dit que la pauvre femelle ,
Ne pouvant plus durer en tel tourment.
Voulut fcavoir de fon défunt amant ,
Qu’elle tira dedans une ruelle ,
De quelles gens il entendoit parler ;
Qui , quoi , comment , & ce qu’il vouloit dire. Vous avez eu , lui dit-il , trop d’empire Sur mon efprit pour vous diffimuler.
Votre Mari voit Madame Simone:
Vous connoilfez la galante que c’efi: :
Je ne le dis pour offenfer perfonne ;
Mais il y va tant de votre intérêt ,
Que je n’ai pu me taire davantage.
Si je vivois delfous votre fervage ,
Comme autrefois, je me garderois bien De vous tenir un femblabîe langage ,
Qui de ma part ne feroit bon à rien.
De fes amans toujours on fe méfie.
V ous penferiez que par fupercherie
RICHARD
Je vous dirois du mal de votre époux ;
Mais , grâce à Dieu , je ne veux rien de vous. Ce qui me meut n’eft du tout que bon zèle. Depuis un jour j’ai certaine nouvelle Que votre Epoux chez Janot le baigneur Doit fe trouver avecque fa Donzelle.
Comme Janot n’ell pas fort grand feigneur , Pour cent ducats vous lui ferez tout dire ; Pour cent ducats il fera tout aufli.
Vous pouvez donc tellement vous conduire , Qu’au rendez-vous trouvant votre mari ,
Il fera pris fans s’en pouvoir dédire.
Voici comment. La Dame a flipulé,
Qu’en une chambre , où tout fera fermé , L’on les mettra : foit craignant qu’on n’ait vue Sur le baigneur ; foit que fentant fon cas , Simone encor n’ait toute honte bue.
Prenez fa place , & ne marchandez pas:
Gagnez Janot; donnez-lui cent ducats;
Il vous mettra dedans la chambre noire;
Non pour jeûner , comme vous pouvez croire : Trop bien ferez tout ce qu’il vous plaira. Ne parlez point ; vous gâteriez I’hiftoire : j Et vous verrez comme tout en ira.
L’expédient plût très-fort à Catelle.
De grand dépit Richard elle interrompt.
Je vous entends : c’eft alfez , lui dit-elle; Laiffez-moi faire ; & le drôle & fa belle Verront beau jeu, fi la corde ne rompt.
M I N U T O L O. ii
Penfent-ils donc que je fois quelque buze ? Lors pour fortir elle prend une excufe;
Et tout d’un pas s’en va trouver Janot,
A qui Richard avoit donné le mot.
L’argent fait tout: fi l’on en prend en France Pour obliger en de femblables cas :
On peut juger avec grande apparence »
Qu’en Italie on n’en refufe pas.
Pour tout carquois , d’une large efcarcelle En ce pays le Dieu d’amour fe fert.
Janot en prend de Richard, de Catelle;
Il en eût pris du grand diable d’enfer.
Pour abréger, la chofe s’exécute Comme Richard s’étoit imaginé.
Sa mai tr elfe eut d’abord quelque difpute Avec Janot qui fit le réfervé :
Mais en voyant bel argent bien compté ,
Il promet plus que l’on ne lui demande.
Le tems venu d’aller au rendez-vous, Minutolo s’y rend feul de fa bande ;
Entre en la chambre; & n’y trouve aucuns trous Par où le jour puifîe nuire à fa flamme. Gueres n’attend : il tardoit à la Dame D’y rencontrer fon perfide d’époux ,
Bien préparée à lui chanter fa game.
Pas n’y manqua , l’on peut s’en afîiirer.
Dans le lieu dit Janot la fit entrer.
Là ne trouva ce qu’elle alloit chercher : Point de mari ; point de Dame Simone ;
ri RICHARD
Mais au lieu d’eux Minutol en perfonne, Qui fans parler fe mit à l’embralfer Quant au furplus , je le lailfe à penfer Chacun s’en doute affez fans qu’on le die. De grand plaifir notre amant s’extafie.
Que fi le jeu plût beaucoup à Richard; Catelle aufli , toute rancune à part,
Le lailîa faire , 8c ne voulut mot dire.
U en profite , 6c fe garde de rire ;
Mais toutefois ce n’efi: pas fans effort.
De figurer le plaifir qu’a le Sire ,
II me faudroit un efprit bien plus fort. Premièrement il jouit de fa Belle ;
En fécond lieu il trompe une cruelle.
Et croit gagner les pardons en cela.
Mais à la fin Catelle s’emporta.
C’efl trop fouffrir, traître, ce lui dit-elle; Je ne fuis pas celle que ru prétends.
Laiffe-moi-là ; linon à belles dents Je te déchire , 8c te faute à la vue.
C’efl donc cela que tu te tiens en mue , Fais le malade , 8c te plains tous les jours ; Te réfervant fans doute à tes amours.
Parle, méchant; dis-moi , fuis-je pourvue De moins d’appas ? ai-je moins d’agrément , Moins de beauté que ta Dame Simone ?
Le rare oifeau ! O la belle friponne !
T’aimois-je moins ? je te hais à prefent ; Et plût à Dieu que je t’euffe vu pendre.