‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 83 sur 93 · EST UN · texte numérisé non relu

EST UN

ET TENIR EST UN AUTRE, Ptfr AT. F f fi g / i r.

E an amoureux de la jeune Perrette,

Ayant en vain auprès d’elle employé Soupirs , fermens , doux jargon d’amourette , Sans que jamais rien lui fût oclroyé ,

Pour la fléchir , s’avifa de lui dire,

En lui montrant de fes mains les dix doigts, Qu’il lui pourroit prouver autant de fois , Qu’en fait d’amour il étoit un grand fire.

De tels fignaux parlent éloquemment ,

Et pour toucher ont fouvent plus de force , Que foins , foupirs , <Sç que tendres fermens. Perrette aufii fe prit à cette amorce.

Jà fes regards font plus doux mille fois :

Plus de fierté; l’amour a pris fa place:

Tout efi: changé jufqu’au fon de fa voix.

On fouffre Jean , voire même on l’agace ,

On lui fourit , on le pince par fois ;

Et le galant voyant l’heure venue ,

L’heure §ux Amans tant feulement connue , Ne perd point temps, prend quelques menus droits , Q 3

24 6 PROMETTRE EST UN , &e.

Va plus avant , 8c fi bien s’infinue,

Qu’il acquitta le premier de fes doigts; Pafie au fécond , au tiers , au quatrième , Reprend haleine 8c fournit le cinquième. Mais qui pourroit aller toujours de même ! Ce n’eft moi jà , quoique d’age à cela ;

Ne Jean aufii ; car il eu refta-là,

Perrette donc eu fon compte trompée ,

Si toutefois c’eft tromper que ceci ,

Car j’en connois mainte très-haut huppée Qui voudroit bien être trompée ainfi :

Perrette, dis-je, abufée en fon compte,

Et ne pouvant rien de plus obtenir ,

Se plaint a Jean , lui dit que c’eft grand’honte D’avoir promis , & de ne pas tenir.

Mais à cela cettui trompeur apôtre ,

De fon travail fuffifamment content ,

Sans s’émouvoir reprend en la quittant , Promettre eft un, 8c tenir eft un autre. Avec le tems j’acquitterai les dix:

Et attendant, Perrette, adieu vous dis.

Par M. L A M B L I N.

Confelller au Parlement de Dijon .

Par M. DU TROUSSET DE VALINCOURT, De V Académie Fr an golfe.

-L O u r garder certaine toifon ,

On a beau faire fentinelle ;

C’eR teins perdu, lorsqu’une Belle Y fent grande demangeaifon :

Un adroit &; charmant Jafon,

Avec l’aide de la Donzelle ,

Et de maître expert Cupidon ,

Trompe facilement & taureaux & dragon.

La contrainte eft l’écueil de la pudeur des Filles.

Les furveillans , les verroux <St les grilles Sont une foible digue à leur tempérament.

A douze ans aujourd’hui , point d’Agnès : à cet âge Fillette nuit & jour s’applique uniquement A trouver les moyens d’endormir finement Les Argus de fon pucelage.

Larmes de crocodille , yeuxlafcifs, doux langage ,

2L48 LE ROSS IGNOL.y

Soupirs, fouris flatteur, tout efi mis en ufage. Quand il s’agit d’attraper un Amant.

Je n’en dirai pas davantage ,

Lefteur regardez feulement La finette Cataut jouer fon perfonnage ,

Et comment elle met le rofiignol en cage;

Après je m’en rapporte à votre jugement.

Pans une ville d’Italie,

Pont je n’ai jamais fçu le nom^

Fut une fille fort jolie.

Son pere étoit mefllre Varambon :

Bocace ne dit point comme on nommoit la mere , Aufii cela n’efi: pas trop utile à fçavoir ;

X t La fille s’appelloit Catherine ; & pour plaire Elle avoir amplement tout ce qu’il faut avoir ; jj Age de quatorze ans , teint de lis & de rofes , Beaux yeux , belle gorge , <3ç beaux bras , Grands préjugés pour les fecrets appas.

J Le lecteur penfe bien qu’avec toutes ces chofes , Fillette manque rarement D’un Amant.

Auffi n’en manqua la pucelle :

Richard la vit , l’aima , fit tant en peu de jours , Par fes regards , par fus difcours ,

Qu’il alluma pour lui dans le coeur de la Belle

La même ardeur qu’il refientoit pour elle. ' L’un de l’autre déjà faifoit tous les plaifirs ;

J Déjà mêmes langueurs , déjà mêmes defirs ;

Pefirs de quoi ? b.efoip n’ai de le dire*

jg^==T-*-' .

Sans trop d’habileté l’on peut le deviner ;

Quand un cœur amoureux à cet âge fbupire,

On fcait affez ce qu’il peut defirer.

Un point de nos Amans retardoit le bonheur :

La rnere aimoit fa fille avecque tant d’ardeur , Qu’elle n’auroit fçu vivre un feul moment fans elle; Le jour l’avoit toujours pendue à fon côté ,

Et la nuit la faifoit coucher dans fa ruelle.

Un peu moins de tendreffe , & plus de liberté Eût mieux accommodé la Belle.

Cet excès d’amour maternelle Efl bon pour les petits enfâns :

Mais fillette de quatorze ans Bientôt s’en laffe & s’en ennuie.

Catherine en jour de fa vie N’avoit pu profiter d’un feul petit moment , Pour entretenir fon Amant ;

C’étoit pour tous les deux une peine infinie. Quelquefois par hafard il lui ferroit la main. Quand il la trou voit en chemin :

Quelquefois un baifer pris à la dérobée ;

Et puis c’eft tout : mais queft-ce que cela ?

C’efl proprement manger fon pain à la fumée. Tous deuxétoient trop fins pour en demeurer-là : Or voici comme il en alla.

Un jour , par un bonheur extrcme ,

Ilsfe trouvèrent feuls , fans mere & fans jaloux ; Que me fert , dit Richard , hélas ! que je vous aime : Que me fert d’être aimé de vous ?

Cela ne fait qu’augmenter mon martyre ;

Je vous vois fans vous voir; je ne puis vous parler ; Si je me plains , fi je foupire ,

Il me faut tout diflimuler.

Ne fçauroit-on enfin vous voir fans votre mere ?

N e fçauriez-vous trouver quelque moyen ? Hélas ! vous le pouvez , fi vous le voulez bien : Mais vous ne m’aimez pas. Si j’étois moins fincere , Dit Catherine à fon amant.

Je vous parlerois autrement:

Mais le tems nous eft cher ; voyons ce qu’il faut faire.

Il faudroit donc , lui dit Richard ,

Si vous avez delfein de me fauver la vie ,

Vous faire mettre un lit dans quelque chambre à part ,

Par exemple , à la galerie;

On vous y pourroit aller voir,

Sur le foir.

Alors que chacun fe retire ;

Autrement on ne peut vous parler qu’à demi ;

Et j’ai cent chofes à vous dire ,

Que je ne puis vous dire ici.

Ce mot fit la Belle fourire ;

Elle fe douta bien de ce qu’on lui diroit :

Elle promit pourtant au lire De faire ce qu’elle pourroit.

La chofe n’étoit pas facile ;

Mais l’amour donne de l’efprit ;

Et fçait faire un Agnès habile:

Voici comment elle s’y prit*

Elle ne dormit point durant toute la nuit ,

Ne fit que s’agiter , & mena tant de bruit 3 Que ni fon pere ni fa mere Ne purent fermer la paupière Un feul moment.

Cen’étoitpas grande merveille :

Fille qui penfe à fon amant abfent,

Toute la nuit, dit-on, a la puce à l’oreille.

Et ne dort que fort rarement.

Dès le matin Cataut fe plaignit à fa mere Des puces de la nuit , du grand chaud qu’il faifoit ;

O11 ne peut point dormir ; maman , s’il vous plaifoit ^ jî Me faire tendre un lit dans cette galerie ;

Il y fait bien plus frais ; tk puis dès le matin ,

Du RofTignol qui vient chanter fous ce feuillage , J’entendrois le ramage.

La bonne mere y confentit ,

Va trouver fon homme , &c lui dit :

Cataut voudroit changer de lit ,

Afin d’être au frais , & d’entendre Le RofTignol. Ah ! qu’eflceci?

Dit le bon homme , &■ quelle raillerie ?

Allez , vous êtes folle , & votre fille auffi ,

Avec fon RofTignol : qu’elle fe tienne ici ;

Il fera cette nuit-ci Plusfrais que la nuit paffée;

Et puis elle n’eft pas , j e croi ,

:ÊÎSS1&

Plus délicate que moi ;

J’y couche bien. Cataut fe tint fort offenfée De ce refus ; &c la fécondé nuit Fit cinquante fois plus de bruit ,

Qu’elle n’avoit fait la première ,

Pleura , gémit , fe dépita ,

Et dans fon lit fe tourmenta ,

D’une f terrible maniéré.

Que la mere s’en affligea ,

Et dit à fon mari : vous êtes bien mauiïade,

Et n’aimez guère votre enfant;

Vous vous jouez aflïïrément A la faire tomber malade :

Je la trouve déjà tout je ne fcais comment ;

Répondez-moi , quelle bizarrerie De ne lapas coucher dans cette galerie ?

Elle eft tout auffl près de nous.

A la bonne heure , dit l’Epoux ;

Jenefçaurois tenir contre femme qui crie:

Vous me feriez devenir fou;

Paflez-en votre fantaifie;

Et qu’elle entende tout fon fou Le Roflignol & la Fauvette»

Sans délai la chofe fut faite;

Catherirçe à fon pere obéit promptement,

Se fait dreiTer un lit , fait fi gne à fon amant ,

Pour le foir. Qui voudra fçavoir prefentement Combien dura pour eux toute cette journée ,

Chaque moment une heure, ôç chaque heure une année

■'t-t Sya^T-"ir-

C’efttout le moins : mais la nuit vint ;

Et Richard fit fi bien à l’aide d’une échelle.

Qu’un fripon de valet lui tint ,

Qu’il parvint au lit de la Belle.

De dire ce qui s’y palfa,

Combien de fois on s’embraffa ,

En combien de façons l’amant Sc lamaîtreffe

Se témoignèrent leur tendrefTe ,

Ceferoit tems perdu: les plus doctes difcours Ne fçauroient jamais faire entendre Le plaifir des tendres amours ;

Il faut l’avoir goûté pour le pouvoir comprendre LeRoflignol chanta toute la nuit ;

Et quoiqu’il ne fit pas grand bruit, Catherine en fut fort contente.

Celui qui chante aux bois fon amoureux fouci ,

Ne lui parut qu’un âne auprès de celui-ci :

Mais le malheur voulut que l’amant & l’amante Trop foibles de moitié pour leurs ardens defirs.

Et laffés par leurs doux plaifirs, S’endormirent tous deux fur le point que l’Aurore Commençoit à s’appercevoir.

Le pere , en fe levant , fut curieux de voir Si fa fille dormoit encore.

Voyons un peu, dit-il , quel effet ont produit Le chant du Roffignol , le changement de lit.

Il entre dans la galerie.

Et s’étant approché fans bruit j Il trouva fa fille endormie.

A caufe du grand chaud nos deux amans , dormans , Etoient fans drap ni couverture.

En état de pure nature;

Juftement comme on peint nos deux premiers pareils ,

Excepté qu’au lieu de la pomme *

Catherine avoit dans fa main Ce qui fervit au premier homme A conferver le genre-humain;

Ce que vous ne fçauriez prononcer fans fcrupule $

Belles qui vous piquez de fentimens fi fiers ,

Et dont vous vous fervez pourtant très-volontierS ,

Si l’on en croit le bon Catulle.

Le bon homme à fes yeux a peine ajoute foi ;

Mais enfin renfermant le chagrin dansfoname.

Il rentre dans fa chambre, ôc réveille fa femme; Levez-vous , lui dit-il , ôc venez avec moi :

Je ne m’étonne plus pourquoi Cataut vous témoignoit fi grand defir d’entendre Le Rofiignol : vraiment ce n’étoit pas en vain ;

Elle avoit deffein de le prendre ,

Et l’a fi bien guetté qu’elle fa dans fa main.

La mere fe leva pleurant prefque de joie :

Un Roffignol ! vraiment il faut que je le voie.

Eft-il grand ? chante-t-il ? fera-t-il des petits ?

Hélas ! la pauvre enfant comment l’a-t-elle pris !

Vous l’allez voir, reprit lepere :

Mais fur-tout fongez à vous taire ;

Si l’oifeau vous entend , c’efi: autant de perdu;

Vous gâterez tout le myftere.

Qui fut furpris ? ce fut la mere Auiïi-tôt qu’elle eutapperçu Le Rolfignol , que tenoit Catherine.

Elle voulut crier , 8c l’appeller mâtine ,

Chienne, effrontée, enfin tout ce qu’il vous plaira ; Peut-être faire pis ; mais l’Epoux l’empêcha.

Cen’efl pas de vos cris que nous avons à faire :

Le mal eif fait , dit-il ; &; quand on peflera ,

Ni plus ni moins il n’en fera :

Mais fçavez-vous ce qu’il faut faire ?

U faut le réparer le mieux que l’on pourra.

Qu’on aille quérir le Notaire ,

Et le Prêtre , 8c le Commilfaire ;

Avec leur bon fecours tout s’accommodera.

Pendant tous ces difcours notre amant s’éveilla ;

Et voyant le foleil ; hélas ! dit-il , ma chere ,

Le jour nous a furpris , je ne fçais comment faire Pour m’en aller. Tout ira bien.

Lui répondit alors le pere :

Or ça, Sire Richard, il ne fert plus de rien De me plaindre de vous , de me mettre en colere :

V ous m’avez fait outrage : il n’eft qu’un feul moyen Pour m’appaifer , 8c pour me fatisfaire \

C’eft qu’il vous faut ici , fans délai ni refus ,

( Sinon dites votre In manus , )

Epoufer Catherine ; elle efl bien Demoifelle.

Si Dieu ne l’a pas faite auffi riche que vous ,

Pour le moins elle efl jeune, de vous la trouvez belle

Of

S’expofer à foufFrir une mort très-cruelle.

Et cela feulement pour avoir refufé

De prendre à femme une fille qu’on arme , Ce feroit à mon feiis être mal-avifé.

Aufli dans ce péril extrême,

Richard fut habile homme , & ne balança pas Entre la fille & le trépas.

Sa maîtrefie avoit des appas ;

Il venoit de goûter la nuit entre fes bras Le plus doux plaifir de la vie ;

Il n’ avoit pas apparemment envie D’en partir fi brufquemerit.

Or pendant que notre amant Songe à fe faire Epoux pour fe tirer d’affaire , Cataut fe réveillant à la voix de fon pere ,

Lâcha le Rofiignol deflûs fa bonne foi ;

Et tirant doucement le bout du drap fur foi , Cacha les trois quarts de fes charmes.

Le Notaire arrivé mit fin à leurs alarmes :

On écrivit , 8c l’on figna.

Ainfi fe fit le mariage.

Et puis jufqu’à midi chacun les laiffa-là*

Le pere en les quittant, leur dit , prenez courage Enfans , le Rofiignol eR maintenant en cage ;

Il peut chanter tant qu’il voudra.

Page 1