EN ENFER. 19É
Votre métier eft-il fi difficile ?
Je fçais déja jeûner plus d'à demi.
Abandonnez ce penfer inutile ;
Dit le vieillard ; je vous parle en ami:
La fainteté n’eft chofe fi commune ,
Que le jeûner fuffife pour lavoir.
Dieu gard de mal fille &t fémme qui jeûne, Sans pous cela guère mieux en valoir.
Il faut encor pratiquer d’autres chofes, D'autres vertus qui me font lettres clofes , Et qu'un hermite habitant de ces bois Vous apprendra mieux que moi mille fois.
Âllez le voir ; ne tardez davantage :
Je ne retiens tels oifeaux dans ma cape.
Difant ces mots le vieillard la quitta , Ferma fa porte, & fe barricada.
Très-fage fut d'agir ainfi fans doute,
Ne fe fiant à vieilleffe, ni goute,
Jeûne , ni haire , enfin à rien qui foit.
Non loin de-là , notre fainte apperçoit Celui de qui ce bon vieillard parloit ; Homme ayant l'ame en dieu toute occupée , Et fe faifant tout blanc de fon épée.
C'étoit Ruftic , jeune faint très-fervent :
Ces jeunes -là s’y trompent bien fouvent.
192 LE Dr4zzez
En peu de mots l'appétit d’être fainte ; Lui fut d'abord par la Belle expliqué ; Appétit tel qu’Alibech avoit crainte, Que quelque jour fon fruit n’en fût marqué.
Rufic foûrit d’une telle innocence.
Je n'ai, dit-il, que peu de connoiflance En ce métier ; mais ce peu Jà que j'ai Bien volontiers vous fera partagé.
Nous vous rendrons la chofe familiere, Maitre Ruftic eût dû donner congé Tout dès abord à femblable écoliere, Il ne le fit: en voici les effets.
Comme il vouloit être des plus parfaits, I dit en foi : Ruftic, que fçais-tu faire à Veiller, prier, jeûner, porter la haire ?
Qu'eft- ce cela ? moins que rien ; tous le font : Mais d’être feul auprès de quelque belle, Sans la toucher ; il n’eft vidoire telle ; Triomphes grands chez les Anges en font :
Méritons-les ; retenons cette fille :
Si je réfifte à chofe fi gentille, J'atteins le comble » & me tire du pair.
Il la retint, & fut fi téméraire j Qu'outre Satan , il défia la chair ; Deux eunemis toujours prêts à mal faire.