‹ Contes et nouvelles en vers (volume 3)Chapitre 53 sur 84 · LE CUVIER · texte numérisé non relu

LE CUVIER

Sovez amant, vous ferez inventif :

Tour ni détour, rufe ni ftratagême Ne vous faudront : le plus jeune aptentif Eft vieux routier , dès le moment qu'il aime: On ne vit onc que cette paflion Demeurât court, faute d'invention :

Amour fait tant qu'enfin il a fon compte.

Certain cuvier, dont on fait certain conte, En fera foi. Voici ce que j'en fçais, Et qu'un quidant me dit ces jours paffés.

DeDans un boutg ou ville de province, (N'importe pas du titre ni du no} Un Tonnelier & fa femme Nanon Entretenoient un ménage affez mince. De l'aller voir Amout n'eut à mépris, Y conduifant un de fes bons amis, C'eft Cocuage ; il fut de la partie :

Dieux familiers, 8 fans cérémonie , Se trouvant bien dans toute hôtellerie :

Tout eft pour eux bon gite & bon logis ; Sans regarder fi c’eft louvte ou cabane.

Un drôle donc careffoit Madame Anne :

Ils en étoient fur un point, fur un point...

O iv

BYE a

De

216 LE Crrrrn.

C’eft dire aflez de ne le dire point :

Lorfque l'époux revient tout hors d’haleine Du cabaret , juftement , juftement. . . .

C’eft dire encor ceci bien clairement.

On le maudit : nos gens font fort en peine :

Tout ce qu’on put, fut de cacher l'amant :

On vous le ferre en hâte & promptement Sous un cuvier, dans une cour prochaine.

Tout en entrant l'époux dit : j'ai vendu Notre cuvier. Combien ? dit Madame Anne :

Quinze beau francs. Vas, tu n’es qu'un gros âne, Repartit-elle, & je t'ai d’un écu

Fait aujourd’hui profit par mon adrefe, L’ayant vendu fix écus avant toi.

Le marchand voit sil eft de bon aloi :

Et par dedans le tâte piéce à piéce , Examinant fi tout eft comme il faut ;

Si quelque endroit n’a point quelque défaut.

Que ferois-tu, malheureux , fans ta femme ?

Monfieur s’en va chopinant , cependant Qu'on fe tourmente ici le corps & l’ame:

Il faut agir fans cefle en l’attendant.

Je n'ai goûté jufqu'ici nulle joie :

J'en goûterai déformais , attens-t'y.

Voyez un peu : le galant a bon foie.

Er CURIER

Je fuis d'avis qu’on laïfle à tel mari

Telle moitié. Doucement notre époufe,

Dit le bon homme. Or fus, Monfieur , fortez : Çà que je racle un peu de tous côtés, Votre cuvier, & puis que je l’arroufe ;

Par ce moyen vous verrez s'il tient eau :

Je vous répons qu'il n’eft moins bon que beau, Le galant fort : l'époux entre en fa place, Racle par-tout , la chandelle à la main, Decà, delà ; fans qu'il fe doute brin

De ce qu'Amour en dehors vous lui brafle :

Rien n’en put voir ; & pendant qu'il repafle Sur chaque endroit, affublé du cuveau,

Les dieux fufdits lui viennent de nouveau Rendre vifite, impofant un ouvrage

À nos amans bien différent du fien.

Il regrata , grata, frota fi bien,

Que notre couple , ayant repris courage , Reprit auf le fil de l'entretien

Qu'avoit troublé le galant perfonnage.

Dire comment le tout fe put pafler,

Ami lefteur , tu dois m'en difpenfer:

Suffit que j'ai très-bien prouvé ma thèfe.

Ce tour fripon du couple augmentoit l’aife :

Nul d'eux n’étoit à tels jeux aprentif.

Soyez amant, vous ferez inventif,

Page 1