‹ Contes et nouvelles en vers (volume 3)Chapitre 66 sur 84 · LA CONFIDENTE SANS LE SCAVOIR, OU LE STRATAGÈME · texte numérisé non relu

LA CONFIDENTE SANS LE SCAVOIR, OU LE STRATAGÈME

J E ne connois rhéteur , ni maître ès arts | Tel que l'Amour : il excelle en bien dire.

Ses argumens , ce font de doux regards, De tendres pleurs, un gracieux fourire.

La guerre aufli s’exerce-en fon empire:

Tantôt il met aux champs fes étendards ; Tantôt couvrant fa marche & fes finefles,

Il prend des cœurs entourés de remparts.

Je le foutiens, pofez deux forterefles ;

Qu'il en batte une, une autre le dieu Mars ; Que celui-ci fafle agir tout un monde, Qu'il foit armé, qu'il ne lui manque rien; Devant fon fort je veux quil fe morfonde :

Amour tout nud fera rendre le fien ;

C’eft l'inventeur des tours & ftratagèmes.

J'en vais dire un de mes plus favoris.

J'en aï bien lu, j'en vois pratiquer mêmes , Et d’affez bons, qui ne font rien au prix.

LA jeune Aminte à Géronte donnée,

Méritoit mieux qu'un fi trifte hyménée ;

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Elle avoit pris en cet homme un époux Mal-gracieux , incommode & jaloux.

Il étoit vieux ; elle à peine en cet âge

Où quand un cœur n’a point encore aimé, D'un doux objet il eft bientôt charmé.

Celui d'Aminte ayant fur fon pañlage Trouvé Cléon, beau , bien-fait, jeune & fage, Il s’acquitta de ce premier tribut,

Trop bien peut-être , & mieux qu'il ne fallût : Non toutefois que la Belle n’oppofe Devoir & tout, à ce doux fentiment ; Mais lors qu'Amour prend lé fatal moment , Devoir & tout, & rien, c’eft même chofe.

Le but d'Aminte en cette pañlion

Etoit, fans plus, la confolation

D'un entretien fans crime, où la pauvrette Versât fes foins en une ame difcrette.

Je croirois bien qu’ainfi l’on le prétend ; Mais l'appétit vient toujours en mangeant :

Le plus sûr eft ne fe point mettre à table.

Aminte croit rendre Cléon traitable :

Pauvre ignorante ! Elle fonge au moyen De l'engager à ce fimple entretien,

De lui laïfler entrevoir quelque eftime, Quelque amitié, quelque chofe de plus,

Sans y mêler rien que de légitime :

Plutôt la mort empêchät tel abus!

Le point étoit d'entamer cette affaire.

Les lettres font un étrange myftere ; Il en provient maint & maint accident.

Le meilleur eft quelque sûr confident.

Où le trouver ? Géronte eft homme à craindre, J'ai dit tantôt qu'Amour fçavoit atteindre

A fes deffeins d’une ou d'autre façon ;

Ceci me fert de preuve & de leçon.

Cléon avoit une vieille parente,

Sévere & prude, & qui s’attribuoit

Autorité fur lui de gouvernante.

Madame Alis (ainfi l'on lappelloit )

Par un beau jour eut de la jeune Aminte

Ce compliment, ou plutôt cette plainte:

Je ne fçais pas pourquoi votre parent,

Qui m'eft & fut toujours indifférent,

Et le fera tout le tems de ma vie,

A de m'aimer conçu la fantaifie,

Sous ma fenêtre il pañle inceffamment ;

Je ne fçaurois faire un pas feulement,

Que je ne l’aye aufli-tôt à mes troufles ; Lettres , billets pleins de paroles douces,

Me font donnés par une dont le nom

254 La CONFIDENTE

Vous eft connu ; je le tais pour raifon.

Faites cefler pour dieu cette pourfuite ; Elle n’aura qu'une mauvaife fuite.

Mon mari peut prendre feu là-deflus.

Quant à Cléon, fes pas font fuperflus; Dites-le-lui de ma part, je vous prie.

Madame Alis la loue , & lui promet

De voir Cléon , de lui parler fi net

Que de l'aimer il n’aura plus d'envie.

Cléon va voir Alis le lendemain :

Elle lui parle, & le pauvre homme nie, Avec ferment, qu'il eût un tel deffein.

Madame Alis l'appelle enfant du diable :

Tout vilain cas, dit-elle, eft reniable ; Ces fermens vains & peu dignes de foi Mériteroient qu’on vous fit votre faufle.

Laïflons cela : la chofe eft vraie ou faufle ; Mais faufle ou vraie , il faut, & croyez-moi; Vous mettre bien dans la tête qu'Aminte Eft femme fage , honnête, & hors d'atteinte : Renoncez-y. Je le puis aïfément ,

Reprit Cléon. Puis au même moment

Il va chez lui fonger à cette affaire :

Rien ne lui peut débrouiller le myftere.

Trois jours n’étoient paflés entiérement

Que revoici chez Alis notre Belle :

Vous n'avez pas, Madame , lui dit-elle, Encore vu, je penfe, notre amant :

De plus en plus fa pourfuite s’augmente.

Madame Alis s’'emporte, fe tourmente:

Quel malheureux ! puis l'autre la quittant, Elle le mande: il vient tout à l'inftant.

Dire en quels mots Alis fit fa harangue, Il me faudroit une langue de fer ;

Et quand de fer j'aurois même la langue,

Je n’y pourrois parvenir ; tout l'Enfer Fut employé dans cette réprimande.

Allez, Satan ; allez, vrai Lucifer, Maudit de Dieu. La fureur fut fi grande, Que le pauvre homme étourdi dès labord , Ne fçut que dire ; avouer qu'il eût tort, C’étoit trahir par trop fa confcience.

Il s’en retourne, il rumine, 1l repenfe,

Il rêve tant qu’enfin il dit en foi,

Si c’étoit-là quelque rufe d’Aminte ?

Je trouve , hélas ! mon devoir dans fa plainte. Elle me dit, à Cléon , aime-moi, Aime-moi donc, en difant que je l'aime :

Je l'aime auf, tant pour fon ftratagème Que pour fes traits. J'avoue en bonne foi Que mon efprit d’abord n’y voyoit goute ;

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Mais à préfent je ne fais aucun doute ; Aminte veut mon cœur affurément.

Ah, fi j'ofois , dès ce même moment

Je l'ircis voir ; & plein de confiance,

Je lui dirois quelle eft la violence ,

Quel eft le feu dont je me fens épris!

Pourquoi n’ofer ? offenfe pour offenfe, L'amour vaut mieux encor que le mépris, Mais fi l'époux m'attrapoit au logis ?

Laïflons-la faire, & laïflons-nous conduire ; Trois autres jours n’étoient paflés encor, Qu'Aminte va chez Alis pour inftruire

Son cher Cléon du bonheur de fon fort.

Il faut, dit-elle, enfin que je déferte :

Votre parent a réfolu ma perte ;

11 me prétend avoir par des préfens :

Moi des préfens ! c’eft bien choifir fa femme. Tenez, voilà rubis & diamans ;

Voilà bien pis ; c’eft mon portrait, Madame.

Affurément de mémoire on l'a fait;

Car mon époux a tout feul mon portrait.

A mon lever, cette perfonne honnête Que vous fçavez , & dont je tais le nom, S'en eft venue, & m'a laïflé ce don.

Votre parent mérite qu'à la tête

On le lui jette, & s'il étoit ici. . ..

Ÿe ne me fens prefque pas de colere.

Oyez le refte : il m'a fait dire auf

Qu'il fçait fort bien qu'aujourd'hui pour affaire

Mon mari couche à fa maïfon des champs ;

Qu'incontinent qu'il croira que mes gens

Seront couchés, & dans leür premier fomme

Il fe rendra devers mon cabinet.

Qu’efpere-t-il ? pour qui me prend cét homme à

Un rendez-vous ! eft-il fol en effet?

Sans que je crains de commettre Géronte , ’

Je poferoïis tantôt un fi. bon guet,

Qu'il feroït pris ainfi qu’au trébuchet ,

Ou s’enfuiroit avec fa courte honte.

Ces mots finis, Madame Aminte fort; »

Une heure après Cléon vint, & d’abord

On lui jetta les joyaux & la boete :

On lauroiït pris à la gorge au befoin.

Eh bien, cela vous femble-t-il honnête à

Mais ce n’eft rien, vous allez bien plus loin:

Âlis dit lors mot pour mot ce qu'Aminte

Venoit de dire en fa derniere plainte.

Cléon fe tint pour dûment averti :

J'aimois, dit-il, il eft vrai, cette belle ;

Mais pnifqu'il faut ne rien efpérer d'elle,

Je me retire, & prendrai ce parti.

Vous ferez bien; c’eft celui qu'il faüt préndre , Tome II. R

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Lui dit Alis. Il ne le prit pourtant.

Trop bien minuit à grand’ peine fonnant , Le compagnon fans faute fe va rendre Devers l'endroit qu'Aminte avoit marqué :

Le rendez -vous étoit bien expliqué.

Ne doutez pas qu'il n’y fût fans efcorte.

La jeune Aminte attendoit à la porte :

Un profond fomme occupoit tous les yeux; Même ceux-là qui brillent dans les cieux Etoient voilés par une épaifle nue.

Comme on avoit toute chofe prévue,

Il entre vite, & fans autre difcours,

Ils vont , ils vont au cabinet d’amours.

Là le galant dès l’abord fe récrie, Comme la Dame étoit jeune & jolie, Sur fa beauté ; la bonté vint après,

Et celle-ci fuivit l'autre de près.

Mais dités-moi, de grace, je vous prie, Qui vous a fait avifer de ce tour ?

Car jamais tel ne fe fit en amour:

Sur les plus fins je prétends qu'il excelle ; Et vous devez vous-même l'avouer.

Elle rougit, & n’en fut que plus belle:

Sur fon efprit , fur fes traits , fur fon zèle, 11 la Joua : ne fit-il que louer?

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