‹ Contes et nouvelles en vers (volume 4)Chapitre 13 sur 73 · DE S JULIEN · texte numérisé non relu

DE S JULIEN

D’aller à pied, lui dirent les perfides.

Puis de chemin (fans qu’ils prifient de guides) Changeant tous trois, ils furent aufli-tôt Perdus de vüe : & le pauvre Renaud,

En caleçons, en chaufles, en chemife, Mouillé, fangeux , aïant au nez la bife

Va tout dolent; & craint avec raifon, Qu'il nait ce coup, malgré fon Oraifon, Très-mauvais gîte; hormis qu’en fa valife I! efperoit. Car il eft à noter,

Qu'un fien Valet contraint de s’arrêter, Pour faire mettre un fer à fa monture, Devoit le joindre. Or il ne le fit pas;

Et ce fut là le pis de l’avanture.

Le Drôle ayant vû de loin tour le cas, (Comme Valets fouvent ne valent gueres) Prend à côté, pourvoit à fes affaires, Laifle fon Maîte, à travers champs s’enfuit, Donne des deux, gagne devant la nuit Château-Guillaume, & dans l’Hôtellerie La plus fameufe, enfin la mieux fournie, Attend Renaud près d’un foyer ardent,

Et fait tirer du meilleur cependant.

sfr a] ni Son Maître étoit jufqu’au coû dans les bouës ; Pour en iortir avoit fort à tirer.

Il acheva de fe defefperer, Lors que la neige en lui donnant aux jouës Vint à flocons, & le vent qui fouëttoit.

Au prix du mal que le pauvre homme avoit, Gens

Gens que l’on pend font fur des lits de rofes.

Le fort fe plaît à difpenfer les chofes

De la façon: c’eft tout mal ou tout bien.

Dans fes faveurs il n’a point de mefures,

Dans fon courroux de même il n’obmet rien

Pour nous mater: témoin les avantures

Qu’eut cette nuit Renaud qui n’arriva,

Qu’une heure après qu’on eut fermé la porte.

Du pied du mur enfin il s’approcha.

Dire comment, je n’en fçais pas la forte.

Son bon deftin, par un très-grand hafard,

Lui fit trouver une petite avance

Qu’avoit un toit; & ce toit faifoit part

D'une maifon voifine du rampart.

Renaud ravi de ce peu d’allegeance

Se met deflous.. Un bonheur, comme on dit,

Ne vient point feul: Quatre ou cinq brins de paille

Se rencontrant, Renaud les éténdit.

Dieu foit loüé, dit-il, voilà mon lit.

Pendant cela le mauvais temps l’aflaille

De toutes parts: il n’en peut prefque plus.

Tranfi de froid, immobile, & perclus,

Au defefpoir bien-tôt il s’abandonne,

Claque des dents, fe plaint, tremble, & friflonne,

Si hautement que quelqu'un l’entendit.

Ce quelqu’un-là c’étoit une Servante;

Et fa Maîtrefle une Veuve galante,

Qui demeuroit au logis que Jj’ai dit;

Pleine d’appas, jeune, & de bonne grace:

Certain Marquis Gouverneur de la Place L’entre-

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L’entretenoit ; & de peur d’être vû, Troublé, diftrait, enfin interrompu,

Dans fon commerce, au logis de la Dame, Ï1 fe rendoit fouvent chez cette femme , Par une porte aboutiffante aux champs; Alloit, venoit, fans que ceux de la Ville En fçûffent rien ; non pas même fes gens, Je m'en étonne; & tout plaifir tranquille N’eft d'ordinaire un plaifir de Marquis:

Plus il eft fçû, plus il leur femble exquis.

Or il avint que la même foirée Où nôtre Job für la paille étendu Tenoit déja fa fin toute aflurée, Mo fieu: étoit de Madame attendu ; Le foupé prêt, la chambre bien parée; Bons reftaurans, champignons, & ragoûts ; Bains, & parfums; matelats blancs & mous; Vin du coucher; toute l'artillerie De Cupidon, non pas le langoureux, Mais celui-là qui n’a fait en fa vie Que de bons tours , le Patron des heureux, Des jouïffans. Etant donc la Donzelle Prête à bien faire, avint que le Marquis Ne pôt venir : elle en reçût l’avis Par un fien Page, & de cela la Belle Se confola, tel étoit leur marché.

Renaud y gagne: il ne fut écouté Pjus d’un moment, que pleine de bonté Cette Servante fi confite en tendreffe, Tome IL. D Par

Par avanture autant que fa Maïîtreffe ,

Dit à la Veuve: Un pauvre fouffreteux

Se plaint là bas , le froid eft rigoureux ,

Il peut mourir: vous plaît-il pas, Madame, Qu’en quelque coin l’on le mette à couvert ?

Oui, je le veux , répondit cette femme.

Ce gaietas qui de rien ne nous fert

Lui viendra bien: deflus quelque couchette Vous lui mettrez un peu de paille nette;

Et là dedans il faudra l’enfermer :

De nos reliefs vous le ferez fouper Auparavant , puis l’envoirez coucher.

Sans cet Arrêt c’étoit fait de la vie

Du bon Renaud. On ouvre , il remercie;

Dit qu’on l'avoir retiré du tombeau ,

Conte fon cas , reprend force & courage:

Il étoit grand , bien-fait, beau perfonnage,

Ne fembloit même homme en amour nouveau , Quoi qu’il fût jeune. Au refte il avoit honte De fa mifere , & de fa nudité;

L'Amour eit nû , mais il n’eft pas croté.

Renaud dedans , la Chambriére monte; :

Et va conter le tout de point en point.

La Dame dit, Regardez fi j’ai point

Quelque habit d'homme encor dans mon armoire ; Car feu Monfieur en doit avoir Jaiflé.

Vous en avez , J'en ai bonne mémoire ,

Dit la Servante. Elle eut bien-tôt trouvé

Le vrai balot. Pour plus d’honnéteté ,

La

ER

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La Dame ayant appris la qualité

‘De Renaud d'Aft (car il s’étoit nommé ) Dit qu’on le mît au bain chauffé pour elle.

Cela fut fait; il ne fe fit prier.

On le parfume avant que l’habiller.

Il monte en haut, & fait à la Donzelle Son compliment comme homme bien appris.

On fert enfin le foupé du Marquis.

Renaud mangea tout ainfi qu’un autre homme; Même un peu mieux; la Cronique le dit:

On peut à moins gagner de l’appetit.

Quant à la Veuve , elle ne fit en fomme

Que regarder , témoignant fon defir:

Soit que déja l’attente du plaifir

L’eût difpofée; ou foit par fympathie ;

Ou que la mine , ou bien le procedé

De Renaud d’Aft euffent fon cœur touché, De tous côtez fe trouvant affaillie ,

Elle fe rend aux femonces d'Amour.

Quand je ferai, difoit-elle, ce tour,

Qui l’ira dire? il n’y va rien du nôtre.

Si le Marquis eft quelque peu trompé,

Il le mérite, & doit l'avoir gagné ,

Ou gagnera; car c’eft un bon Apôtre.

Homme pour homme , & peché pour péché, Autant me vaut celui-ci que cet autre.

Renaud n’étoit fi neuf qu’il ne vit bien

Que l’Oraifon de Monfieur S. Julien

Feroit effet , & qu’il auroit bon pîte. k LE Lui

Lui hors de table, on deffert au plus vite.

Les voilà feuls; & pour le faire court

En beau début. La Dame s’étoit mife

En un habit à donner de l’amour.

La négligence à mon gré fi requife,

Pour cette fois fut fa Dame d’Atour.

Point de clinquant, jupe fimple & modefte,

Ajuftement moins fuperbe que lefte ;

Un mouchoir noir de deux grands doigts trop court;

Sous ce mouchoir ne fçais quoi fait au tour:

Par là Renaud s’imagina le refte.

Mot n’en dirai: mais je n’omettrai point,

Qu’elle étoit jeune, agréable, & touchante;

Blanche für tout, & de taille avenante;

Trop ni trop peu de chair & d’embonpoint.

À cet objet qui n’eût eu l’ame émüë!

Qui n’eût aimé! qui n’eût eu des defirs!

Un Philofophe, un marbre, une ftatuë,

Auroient fenti comme nous ces plaifirs.

Elle commence à parler la premiere,

Et fait fi bien que Renaud s’enhardit.

11 ne fçavoit comme entrer en matiére;

Mais pour l'aider la Marchande lui dit:

Vous rappellez en moi la fouvenance

D'un qui s’eft vû mon unique fouci:

Plus je vous vois, plus je crois voir auffi

L'air & le port, les yeux, la remembrance

De mon Epoux; que Dieu lui fafle paix!

Voiïià fa bouche, & voilà tous fes traits.

Renaud reprit: Ce m'eft beaucoup de gloire.

Mais

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Mais vous, Madame, à qui reffemblez-vous ?

À nul objet, & je rai point mémoire

D'en avoir vû qui m'’ait femblé fi doux.

Nulle beauté n’approche de la vôtre.

Or me voici d’un mal chû dans un autre:

Je tranfiflois, je brûle maintenant.

Lequel vaut mieux? La Belle l’arrétant, S’humilia pour être contredite.

C’eit une adreffe à mon fens non petite.

Renaud pourluit, loüant par le menu

Tout ce qu’il voit, tout ce qu’il n’a point vû, Et qu’il verroit volontiers fi la Belle

Plus que de droit ne fe montroit cruelle.

Pour vous louër comme vous méritez, Ajoûta-t-il, & marquer les beautez

Dont j'ai la vÜE avec le cœur frappée,

(Car près de vous l’un & l’autre s’enfuit)

Il faut un fiécle, & je n’ai qu’une nuit,

Qui pourroit être encor mieux occupée.

Elle foürit; il n’en falut pas plus.

Renaud laiffa les difcours fuperflus.

Le temps eit cher en Amour comme en guerre.

Homme mortel ne s’uit vü fur la terre

De plus heureux: car nul point n’y manquoit.

On relifta tout autant qu’il faloit,

Ni plus ni moins, ainfi que chaque Belle Sçait pratiquer, pucelle ou non pucelle,

Au demeurant je n’ai pas entrepris

De raconter tout ce qu’il obtint d’elle;

D Menu

Menu détail, baifers donnez & pris,

La petite oye; enfin ce qu’on appelle En bon François les préludes d'Amour; Car l’un & l’autre y fçavoit plus d’un tour.

Au fouvenir de l’état miferable

Où s’étoit vû le pauvre voyageur,

On lui faifoit toûjours quelque faveur:

Voilà, difoit la Veuve charitable,

Pour le chemin, voici pour les brigans, Puis pour la peur, puis pour le mauvais temps; Tant que le tout piéce à piéce s’efface.

Qui ne voudroit fe raquiter ainfi?

Conclufion, que Renaud fur la place Obtint le don d’amoureufe merci.

Les doux propos recomniencent enfuite, Puis les baifers, & puis la noix confite.

On fe coucha. La Dame ne voulant Qu'il s’allât mettre au lit de fa fervante, Le mit au fien, ce fut fait prudemment, En femme fage, en perfonne galante.

Je n’ai pas {çû ce qu’étant dans le lit

Ils avoient fait; mais comme avec l’habit On met à part certain refte de honte, Apparemment le meilleur de ce Conte Entre deux draps pour Renaud fe pañla.

Là plus à plein il fe récompenfa

Du mal fouffert, de la perte arrivée;

De quoi s’étant la Veuve bien trouvée, Il fut prié de la venir revoir;

Mais en fecret; car il faloit pourvoir

Au

DE S JULTEN:

Au Gouverneur. La Belle non contente De ces faveurs, étala fon argent.

Renaud n’en prit qu’une fomme baftante Pour regagner fon logis promptement.

Il s’en va droit à cette Hôtellerie,

Où fon Valet étoit encore au lit.

Renaud le rofe, & puis change d’habit, Ayant trouvé fa valife garnie.

Pour le combler, fon bon deftin voulut Qu'on attrapât les Quidams ce jour même.

Incontinent chez le Juge il courut,

Il faut ufer de diligence extrême

En pareil cas: car le Greffe tient bon, Quand une fois il eft faiti des chofes:

C’eft proprement ia caverne au Lion;

Rien n’en revient: là les mains ne font ciofes Pour recevoir, mais pour rendre trop bien:

Fin celui-là qui n’y laifle du fien.

Le procès fait, une belle potence

À trois côtez fut mife en plein marché:

L'un des Quidams harangua l’affiftance Au nom detous, & le Trio branché Mourut contrit & fort bien confeffé.

Après cela, doutez de la puiffance

Des Oraifons, ces gens gais & joyeux

Sont fur le point de partir leur chevance, Lors qu’on les vient prier d’une autre danfe. En contr’échange un pauvre malheureux

S'eva perir felon toute a D ee a

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