‹ Contes et nouvelles en vers (volume 4)Chapitre 12 sur 73 · SAINT JULIEN · texte numérisé non relu

SAINT JULIEN

Nouvelle tirée de Bocace.

BEC COUP de gens ont une ferme foi Pour les brevets, oraifons, & paroles.

Je me ris d’eux; & jetiens, quant à moi,

Que tous tels forts font receptes frivoles.

Frivoles

Frivoles font; c’eft fans difficulté.

Bien eit-il vrai, qu’auprès d’une beauté Paroles ont des vertus nompareilles,

Paroles font en Amour des merveilles :

Tout cœur fe laifle à ce charme amolir.

De tels brevets je veux bien me fervir;

Des autres non. Voici pourtant un Conte, Où l’Oraifon de Monfieur Saint Julien

À Renaud d’Aft produifit un grand bien.

S’il ne l’eût dite, il éût trouvé méconte

À fon argent, & mal pañlé la nuit.

I s’en alloit devers Château-Guillaume :.

Quand trois Quidams (bonnes gens, & fans bruit, Ce lui fembloit, tels qu’en tout un Royaume {l n’auroit crû trois aufli gens de bien) Quand n’ayant, dis-je, aucun foupçon de rien, Ces trois Quidams tout pleins de courtoifie, Après l’abord, & l'ayant falué

Fort humblement: fi nôtre compagnie,

Lui dirent-ils, vous pouvoit être à gré,

Et qu’il vous plût achever cette traite Avecque nous, ce nous feroit honneur.

En voyageant, plus la troupe eft complette, Mieux elle vaut; c’eft toüjours le meilleur.

Tant de Brigands infeétent la Province,

Que l’on ne fçait à quoi fonge le Prince

De les fouffrir: mais quoi les mal-vivans Seront toûjours. Renaud dit à ces gens,

Que volontiers. Une lieuë étant faite,

Eux difcourant, pour tromper le chemin, De

DES J'ULTEN #

| De chofe & d’autre, ils tomberent enfin Sur ce. qu’on dit de la vertu fecréte De certains mots, caraétéres, brevets, Dont les aucuns ont de très-bons effets; Comme de faire aux infeétes la guerre, Charmer les loups, conjurer le tonnerre:

Ainfi du refte; ou fans paét ni demi (De quoi l’on foit pour le moins averti) L'on fe guérit; l’on guérit fa monture, Soit du farcin, foit de la mémarchure; L'on fait fouvent ce qu’un bon Medecin Ne fçauroit faire avec tout fon Latin.

Ces furvenans de mainte experience

Se vantoint tous: & Renaud en filence

Les écoutoit. Mais vous, ce lui dit-on,

Sçavez-vous point auffi quelque Oraifon ?

De tels fecrets, dit-il , je ne me pique;

Comme homme fimple, & qui vis à l’antique.

Bien vous dirai, qu’en allant par chemin

J'ai certains mots que je dis au matin

Deflous le nom d’Oraifon ou d’Antienne

De Saint Julien ; afin qu’il ne m’avienne

De mal gîter : & j’ai même éprouvé,

Qu'en y manquant cela m’eft arrivé.

J'y manque peu : c’eft un mal que j'évite

Par deflus tous, & que je crains autant.

Et ce matin, l’avez-vous dite?

Lui repartit l’un des trois en riant.

Oui, dit Renaud. Or bien, repliqua l’autre, Gageons

38 LORAÏSON Gageons un peu fquel fera le meilleur, Pour ce jourd’hui, de mon gîte ou du vôtre.

11 faifoit lors un froid plein de rigueur.

La nuit de plus étoit fort approchante;

Et la couchée encore aflez diftante.

Renaud reprit : Peut-être ainfi que moi Vous fervez-vous de ces mots en voyage. Point, lui dit l’autre; & vous jure ma Foi, Qu’invoquer Saints n’eft pas trop mon ufäge:

Mais fi je perds, je le pratiquerai.

En ce cas-là volontiers gagerai,

Reprit Renaud, & j”’y mettrois ma vie:

Pourvû qu’ailliez en quelque Hôtellerie ; Car je n’ai 1à nulle maifon d’ami.

Nous mettrons donc cette claufe au pari, Pourfüivit-il, fi l’avez agréable:

C’eft la raïfon. L’autre lui répondit :

J'en füis d’accord ; & gage vôtre habit, Vôtre cheval, la bourfe au préalable ;

Seur de gagner, comme vous allez voir.

Renaud, dès-lors pût bien s’appercevoir ; Que fon cheval avoit changé d’étable.

Mais quel reméde? En côtoyant un bois, Le Parieur aiant changé de voix,

Ca, defcendez, dit-il, mon Gentilhomme:

Vôtre Oraifon vous fera bon befoin.

Château-Guillaume eft encore un peu loin.

Falut defcendre. Ils lui prirent en fomme Chapeau, cafaque, habit, bourfe, & cheval ; Bottes auf. Vous n’aurez tant de mal

D'aller

Page 1