MAR CET
II s’en tira non fi gaillardement:
Cette Sœur fut beaucoup plus mal lotie;
Le pauvre Gars acheva fimplement
T'rois fois le jeu, puis après il fit chaffe. Les deux Nonains n’oublierent la trace | Du cabinet, non plus que du jardin;
Ii ne faloit leur montrer le chemin.
Mazet, pourtant, fe ménagea de forte, Qu’à Sœur Agnès quelques jours enfuivant 11 fit apprendre une femblable note
En un prefloir tout au bout du Couvent.
Sœur Angelique & Sœur Claude füivirent, L'une au Dortoir, l’autre dans un Cellier :
T'ant qu’à la fin la Cave & le Grenier
Du fait des Sœurs maintes chofes apprirent.
Point n’en refta que le fire Mazet
Ne régalât au moins mal qu’il pouvoit.
L’Abbcfle aufli voulut entrer en danfe.
Elle cut fon droit, double & triple pitance, Dequoi les Sœurs jeûnerent très-long-temps.
Mazet n’avoit faute de reftaurans ;
Mais reftaurans ne font pas grande affaire
À tant d'emploi, Tant preflerent le here, Qu’avec l’Abbefle un jour venant au choc, J'ai toûjours ouf, ce dit-il, qu’un bon Coq N'en a que fept, au moins qu’on ne me laifle Toutes les neuf. Miracle, dit l’Abbefe, Venez mes Sœurs, nos jeûnes ont tant fait Que Mazet parle. Alentour du muët,
Non plus muët, toutes huit accoururent ;
Tinrent :
DE LAMPORECHIO. 69
Tinrent Chapitre, & fur l’heure conclurent Qu’à l’avenir Mazet feroit choyé | Pour le plus feur; car qu’il fût renvoyé, Cela rendroit la chofe manifefte.
Le Compagnon bien nourti, bien payé
Fit ce qu’il pût, d’autres firent le refte.
[1 les engea de petits Mazillons,
Defquels on fit de petits Moinillons.
Ces Moinillons devinrent bien-tôt Peres ; Comme les Sœurs devinrent bien-tôt Meres ; À leur regret, pleines d’humilité ;
Mais jamais nom ne fut mieux mérité.
LA
LA MAND DRAGORE.
Nouvelle tirée de Machiavel.
AT prefent Conte on verra la fottife D'un Florentin. Il avoit femme prife
Honnèête & fage autant qu’il eft befoin ;
Jeune pourtant; du refte toute belle;
Et n’eût-on crû de jouïffance telle
Dans le païs, ni même encor plus loin.
Chacun l’aimoit, chacun la Jugcoit digne
D'un autre époux: car quant à celui-ci,
Qu'on
LA MANDRAGORE. 1 Qu’on appelloit Nicia Calfucci, Ce fut un fot en fon temps très-infigne. Bien le montra, lors que bon gré malgré Ï1 réfolut d’être pere appellé ; Crût qu’il feroit beaucoup pour fa Patrie, S’il la pouvoit.orner de Calfuccis :
Sainte ni Saint n’étoit en Paradis Qui de fes vœux n’eût la tête étourdie.
Tous ne fçavoient où mettre fes prefens.
Il confultoit Matrones, Charlatans, Difeurs de mots, experts fur, cette affaire:
Le tout en vain: car il ne pût tant faire Que d’être pere. Il étoit buté là, Quand un jeune homme, après avoir en France Ftudié, s’en revint à Florence, Aufli leurré qu'aucun de par delà; Propre, galant, cherchant par tout fortune, Bien fait de corps, bien voulu de chacune:
I1 fçût dans peu la Carte du païs; Connut les bons & les mËchans maris ; Et de quel bois fe chauffoient leurs femelles ; Quels furveillans ils avoient mis près d’elles ; Les fi, les car, enfin tous les détours ; Comment gagner les confidens d’ Amours, Et la Nourrice, & le Confefleur même, Jufques au chien; tout y fait quand on aime:
T'out tend aux fins, dont un feul ïota N’étant omis , d’abord le perfonnage Jette fon plomb fur Meffer Nicia, Pour lui donner l’ordre de Cocuage.
Hardi
Hardi deffein ! L’époufe de leans
À dire vrai recevoit bien les gens;
Mais c’étoit tout: aucun de fes Amans Ne s’en pouvoit promettre davantage.
Celui-ci feul, Callimaque nommé,
Dès qu’il parut fut très-fort à fon gré. Le Galant donc près de la forterefle Affiet fon camp, vous inveftit Lucrece, Qui ne manqua de faire la tigrefle
À l'ordinaire, & l’envoya jouër.
I! ne fçavoit à quel Saint fe vouër, Quand le mari, par fa fottife extrême, Lui fit juger qu’il n’étoit ftratagème, Panneau r’étoit, tant étrange femblt, Où le pauvre homme à la fin ne donnit, De tout fon cœur, & ne s’en affublât.
L’Amant & lui, comme étans gens d'étude, Avoient entr’eux lié quelque habitude :
Car Nice étoit Docteur en Droit-Canon:
Mieux eût valu l’être en autre fcience, Et qu’il n’eût pris fi grande confiance En Callimaque. Un jour au compagnon I! fe plaignit de fe voir fans lignée.
À qui la faute? il étoit vert-galant, Lucrece jeune, & druë, & bien taillée:
Lorfque j'étois à Paris, dit P Amant, Un curieux y paffa d’avanture.
Je lallai voir, il m’apprit cent fecrets :
Entr’autres un pour avoir geniture:
Et n’étoit chofe à fon conte plus feure.
Le Grand Mogol l’avoit avec fuccès
Depuis deux ans, éprouvé fur fa femme:
Mainte Princefle, & mainte & mainte Dame
En avoit fait aufli d’heureux effais.
Il difoit vrai, j’en ai vû des effets.
Cette recepte eft une medecine
Faite du jus de certaine racine,
Ayant pour nom Madragore; & ce jus
Pris par la femme opere beaucoup plus,
Que ne fit onc nulle ombre Monachale
D’aucun Couvent de jeunes Freres plein.
ans dix mois d’hui je vous fais pere enfin,
Sans demander un plus long intervalle.
Et touchez-là: dans dix mois & devant,
Nous porterons au baptême l'enfant.
Dires-vous vrai? repartit Mefler Nice.
Vous me rendez un merveilleux office.
Vrai? je l'ai vû: faut-il répéter tant?
Vous moquez-vous d’en douter feulement ?
Par vôtre foi, le Mogol eft-il homme
Que l’on osût de la forte affronter ?
Ce Curieux en toucha telle fomme
Qu’il n’eut fujet de s’en mécontenter,
Nice reprit, Voilà chofe admirable!
Et qui doit être à Lucrece agréable!
Quand lui verrai-je un poupon für le fein?
Nôtre feal, vous ferez le Parrein ;
C’eft la raifon: dès hui je vous en prie.
Tout doux, reprit alors nôtre galant, Ne foyez pas fi prompt, je vous fupplie:
Tvme II. F Vous
Vous allez vite: il faut auparavant
Vous dire tout. Un mal eit dans l'affaire:
Mais ici bas pût-on jamais tant faire
Que de trouver un bien pur & fans mal ?
Ce jus doüé de vertu tant infigne
Porte d’ailleurs qualité très-maligne.
Frefque toûjours il fe trouve fatal
À celui-là qui le premier carefle
La patiente; & fouvent on en meurt.
Nice reprit auflitôt, Serviteur;
Plus de vôtre herbe: & laiflons-là Lucrece Telle qu’elle eft: bien grammerci du foin.
Que fervira moi mort fi je fuis pere?
Pourvoyez-vous de quelque autre compere :
C’eft trop de peine ; il n’en eft pas befoin. L’Amant lui dit: Quel efprit eft le vôtre!
T'oûjours il va d’un excès dans un autre.
Le grand defir de vous voir un enfant Vous tranfportoit n’aguere d’allegrefe :
Et vous voilà, tant vous avez de prefe, Découragé fans attendre un moment.
Oyez le refte; & fçachez que Nature
À mis reméde à tout, fors à a mort.
Qu’eft-il de faire afin que l’avanture
Nous réüffifie, & qu’elle aille à bon port?
11 nous faudra choifir quelque jeune homme D'’entre le peuple; un pauvre malheureux Qui vous précéde au combat amoureux ; Tente la voye; attire & prenne en fomme Tout le venin: puis le danger Ôté
I! conviendra que de vôtre côté
Vous agifliez fans tarder davantage;
Car foyez feur d’être alors garanti.
Ï nous faut faire 7 anima vili
Ce premier pas; & prendre un perfonnage Lourd & de peu; mais qui ne foit pourtant Mai fait de corps, ni par trop dégoûtant ; Ni d’un toucher fi rude & fi fauvage
Qu’à vôtre femme un fupplice ce foit, Nous fçavons bien que Madame Lucrece
Accoûtumée à la delicatefle De Nicia, trop de pe'ne en auroit.
Même il fe peut qu’en venant à la chofe Jamais fon cœur n’y voudroit confentir.
Or ai-je dit un jeune homme, & pour çaufe :
Car plus fera d’âge pour bien agir, Moins laiflera de venin fans nul doute:
Je vous promets qu’il n’en laiflera goute.
Nice d’abord eut peine à digerer:
L’expedient ; allegua le danget, Et l’infamie: il en feroit en-peine:
Le Magiftrat pourroit le reéhercher Sur le foupçon d’une moft'fi foudaine, Empoifonner un de fes citadins!
Lucrece étoit échappée aux blondins, On l’alloit mettre entre les bras d’un ruftre! Je fuis d’avis qu’on prenne un homme illuftre, Dit Callimaque, ou quelqu'un qui bien-tôt En mille endroits cornera le miftere.
Sottife & peur contiendront ce pitaut:
F 2 Aù
Au pis aller l’argent Te fera taire.
Vôtre moitié n’ayant lieu de s’y plaire; Et le coquin même n’y fongeant pas, Vous ne tombez proprement dans le cas De cocuage. Il n’eft pas dit encore Qu'un tel paillard ne réfifte au poifon.
Et ce nous eft une double raifon
De le choifir tel, que l1 Mandragore Confume en vain fur lui tout fon venin.
Car quand je dis qu’on meurt, je n’entends dire
Aflurément. Il vous faudra demain
Faire choifir fur la brune le fire:
Et dès ce foir donner la potion.
J'en ai chez moi de la confeétion.
Gardez-vous bien au refte, Meffer Nice, D’aller paroître en aucune façon.
Ligurio choïfira le garçon :
C’eft là fon fait: laïflez-lui cet office.
Vous vous pouvez fier à ce valet
Comme à vous-même: il eft fage & difcret.
J'oublie encor que pour plus d’affurance, On bandera les yeux à ce paillard :
J1 ne fçaura qui, quoi, n’en quelle part, N’en quel logis, ni fi dedans Florence, Ou bien dehors on vous l’aura mené.
Par Nicia le tout fut approuvé.
Reftoit fans plus d’y difpofer fa femme.
De prime face elle crût qu’on rioit; Puis fe fâcha; puis jura fur fon ame
Que mille fois plûtôt on la tueroit,
Que diroit-on fi le bruit en couroit ?
Outre l’offenfe & peché trop énorme, Calfuce & Dieu fçavoient que de tout temps Elle avoit craint ces devoirs complaifans, Qu'elle enduroit feulement pour la forme.
Puis il viendroit quelque mâtin difforme L’incommoder, la mettre fur les dents?
Suis-je de taille à fouffrir toutes gens ?
Quoi recevoir un pitaut dans ma couche?
Puis-je y fonger qu’avecque du dédain ?
Et par faint Jean, ni pitaut, ni blondin,
Ni Roi, ni Roc, ne feront qu’autre touche Que Nicia jamais onc à ma peau.
Lucrece étant de la forte arrêtée,
On eut recours à frere Timothée.
Ha prêcha; mais fi bien & fi beau, Ju’elle donna les mains par pénitence.
Dn Paflura de plus qu’on choifiroit Quelque garçon d’honnète corpulence; Non trop ruftaut; & qui ne lui feroit Vial ni dégoût. La potion fut prife,
e lendemain nôtre amant fe déguife,
+ s’enfarine en vrai garçon Meïünier ; Jn faux menton, barbe d’étrange guife; lieux ne pouvoit fe metamorphofer.
zigurio qui de la faciende
t du complot avoit toüjours été, Frouve l’Amant tout tel qu’il le demande,
Et ne doutant qu’on n’y fût attrappé,
Sur le minuit le meine à Mefler Nice;
Les yeux bandez; le poil teint; & fi bien
Que nôtre Epoux ne reconnut en rien
Le Compagnon, Dans le lit il fe glifle
En grand filence: en grand filence auffi
La patiente attend fa deltinée ;
Bien blanchement, & ce foir atournée.
Voire ce {oir? atournée; & pour qui?
Pour qui? j'entends: n’eft-ce pas que la Dame Pour un ivieünier prenoïit trop de fouci?
Vous vous trompez ; le fexe en ufe ainfi.
Meüniers ou Rois, il veut plaire à toute ame. C’eit double honneur, ce femble en une femme, Quand fon mérite échaufte un efprit lour,
Et rait aimer les cœurs nez fans amour.
Le travefti changea de perfonnage,
Si-tÔt qu’il eut Dame de tel corfage
À fes côtez, & qu’il fut dans le lit.
Plus de Meûnier; la Galande fentit Auprès de foi la peau d’un honnête homme.
Et ne croyez qu’on employât au fomme De tels momens. Elle difoit tout bas:
Qu’eit-ceci donc? ce compagnon n’eft pas T'el que j'ai crû : le drôle à Ia peau fine, C’eit grand dommage: il ne mérite helas!
Un tel deitin: J’ai regret qu’au trépas Chaque moment de plaifir l’achemine.] Tandis l’Epoux enrollé tout de bon,
De fa moitié plaignoit bien fort la peine.
Ce fut avec une fierté de Reine
Qu’elle donna la prémiere façon
De cocuage; & pour le décoron
Point ne voulut y joindre fes careffes.
À ce garçon la perle des Lucreces Prendroit du goût. Quand le premier venin Fut emporté, nôtre Amant prit la main
De fa Maîtrefle; & de baifers de flâme
La parcourant, Pardon (dit-il) Madame, Ne vous fichez du tour qu’on vous à fait ; C’eft Callimaque; approuvez fon martire.
Vous ne fçauriez ce coup vous en dédire.
Vôtre rigueur n’eft plus d'aucun effet.
S’il eft fatal toutefois que j’expire,
Jen fuis content: vous avez dans vos mains Un moyen feur de me priver de vie;
Et le plaifir bien mieux qu’aucuns venins Machevera, tout le refte eft folic.
Lucrece avoit jufaues-là réfifté ; Non par défaut de bonne volonté, Ni que l’Amant ne plût fort à la Belle:
Mais la pudeur & la fimplicité L’avoient rendu£ ingrate en dépit d’elle.
Sans dire mot, fans ofer refpirer, Pleine de honte & d’amour tout enfemble, Elle fe met aufli-tôt à pleurer.
À fon Amant peut-elle fe montrer Après cela? qu’en pourra-t-il penfer ?
F 4 Dit-
Dit-elle en foi, & qu'eft-ce qu’il lui femble? J'ai bien manqué de courage & d’efprit.
Incontinent un excès de dépit
Saifit fon cœur; & fait que la pauvrette Tourne ja tête, & vers le coin du lit
Se va cacher pour derniere retraite.
Elle y voulut tenir bon, maïs en vain.
Ne lui reftant que ce peu de terrain,
La place fut incontinent renduë.
Le vainqueur l’eut à fa difcretion ;
Il en ufa felon fa pañfion :
Et plus ne fut de larme répanduë.
Honte ceffa; fcrupule autant en fit. Heureux font ceux qu’on trompe à leur profit: L’Aurore vint trop tôt pour Callimaque ; Trop tôt encor pour l’objet de fes vœux.
Il faut, dit-il, beaucoup plus d’une attaque Contre un venin tenu fi dangereux.
Les jours fuivans nôtre couple amoureux
Y fçût pourvoir: l’Epoux ne tarda gueres Qu'il n’eût atteint tous fes autres Confreres,
Pour ce coup-là falut fe féparer ; L’Amant courut chez foi fe recoucher.
À peine au lit il s’étoit mis encore, Que nôtre Epoux joyeux & triomphant Le vatrouver, & lui conte comment S’étoit paflé le jus de Mandragore.
D'abord, dit-il, j’allai tout doucement Auprès du lit écouter fi le Sire
S’appro-
S’approcheroit, & sil en voudroit dires:
Puis je priai nôtre Epoufe tout bas :
Qu'elle lui fit quelque peu de carefle,
Et ne craignît de gâter fes appas.
C’étoit au plus une nuit d’embarras.
Et ne penfez, ce lui dis-je, Lucrece, .
Ni l’un ni l’autre en ceci me tromper;
Je fçaurai tout; Nice fe peut vanter
D’être homme à qui l’on n’en donne à garder.
Vous fçavez bien qu’il y va de ma vie.
N’allez donc point faire la rencherie.
Montrez par là que vous fçavez aimer
Vôtre mari, plus qu’on ne croit encore:
‘C’eft un beau champ. Que fi cette pécore ‘F'ait le honteux, envoyez fans tarder
* M'en avertir; car Je me vais coucher,
Et n’y manquez; nous y mettrons bon ordre.
Befôin n’en eus: tout fut bien jufqu’au bout.
Sçavez-vous bien que ce ruftre y prit goût ?
Le drôle avoit tantôt peine à démordre.
j'en ai pitié: Je le plains après tout.
N'y fongeons plus; qu’il meure, & qu’on l’enterre.
Et quant à vous venez nous voir fouvent.
Nargue de ceux qui me faifoient la guerre:
Dans neuf mois d’hui je leur livre un enfant.
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