LES REMOTE
On frape à l’huis; le logis aux verroux Etoit fermé : la femme à la fenêtre
Court en difant, celui-là frape en Maître?
Seroit-ce point par malheur mon Epoux?
Oùi, cachez vous, dit-elle, c’eft lui-même,
Quelque accident ; ou bien quelque foupçon Le font venir coucher à la maifon.
Nos deux Galands dans ce peril extrême
Se jettent vîte en certain Cabinet.
Car s’en aller , comment auroient-ils fait ?
Ils n’avoient pas le pied hors de la chambre,
Que l’Epoux entre , & voit au feu le membre
Accompagné de maint & maint pigeon , L'un au hâtier , les autres au chaudron.
Oh oh! dit-il, voilà bonne cuifine!
Qui traitez-vous? Alis nôtre voifine, Reprit l’Epoufe, & Simonette auffi.
Loüé foit Dieu qui vous ramene ici,
La compagnie en fera plus complette.
Madame Alis, Madame Simonette
N'y perdront rien. Il faut les avertir
Que tout eft prêt ; qu’elles n’ont qu’à venir. J'y cours moi-même, Alors la créature Les va prier. Or c’étoient les moitiez
De nos Galands & chercheurs d’avanture , Qui fort chagrins de fe voir enfermez ,
Ne laïfloient pas de louër leur Hôteffe ,
De s’être ainfi tirée avec adrefle
De cet aprêt. Avec elle à l’inftant
Leurs deux moitiez entrent tout en chantant,
86 LES REMOIS.
On les faluë, on les baife, on les louë
De leur beauté, de leur ajuftement ;
On les contemple, on patine, on fe jouë,
Cela ne plût aux maris nullement.
Du Cabinet la porte à derni clofe,
Leur laiffant voir le tout diftinétement ,
Ils ne prenoient aucun goût à la chofe:
Mais pañle encor pour ce commencement.
Le fouper mis prefque au même moment,
Le Peintre prit par la main les deux femmes,
Les fit afleoir, entre-elles fe plaça.
Je bois, dit-il, à la fanté des Dames:
Et de trinquer: pañle encor pour cela.
On fit raifon, le vin ne dura guere.
L'Hôtefle étant alors fans Chambriere
Court à la cave: & de peur des efprits
Meine avec foi Madame Simonette.
Le Peintre refte avec Madame Alis,
Provinciale aflez belle, & bien faite,
Et s’en viquant, & qui pour le Païs
Se pouvoit dire honnêtement coquette.
Le Compagnon vous la tenant feulette,
La conduifit de fleurette en fleurette
Jufqu’au toucher, & puis un peu plus loin;
Puis tout à coup levant la colerette
Prit un baifer dont l’Epoux fut témoin.
Jufques-là pañle: Epoux, quand ils font fages,
Ne prennent garde à ces menus fuffrages :
Et d’en tenir regître c’eft abus.
Bien eft-il vrai qu’en rencontre pareille | Simples
LES RÉMOIS. 87 Simples baïfers font craindre le furplus ; Car Satan lors vient frapper fur l’oreille De tel qui dort , & fait tant qu’il s’éveille. L’Epoux vit donc, que tandis qu’une main Se promenoit fur la gorge à fon aife, L'autre prenoit tout un autre chemin.
Ce fut alors, Damene vous déplaife!
Que le courroux lui montant au cerveau , Il s’en aloit enfonçant fon chapeau , Mettre l’alarme en tout le voifinage , Battre fa femme, & dire au Peintre rage, Et témoigner qu’il n’avoit les bras gourds.
Gardez-vous bien de faire une fottife, Lui dit tout bas fon Compagnon d’amours , T'enez-vous coi: Le bruit'en nulle guife N’eft bon ici: d’autant plus qu’en vos lacs Vous êtes pris: ne vous montrez donc pas.
C’eft le moyen d’étouffer cette affaire.
Il eft écrit qu’à nul il ne faut faire Ce qu’on ne veut à foi-même être fait.
Nous ne devons quitter ce Cabinet Que bien à point, & tantôt quand cet homme Etant au lit prendra fon premier fomme.
Selon mon fens c’eft le meilleur parti. À tard viendroit aufli bien la querelle.
N'étes-vous pas cocu plus d’à demi?
Madame Alis au fait a confenti:
Cela fuffit, le refte eft bagatelle.
L’Epoux goûta quelque peu ces raifons.
Sa femme fit quelque peu de façons,
N'ayant
ee LES REMOIS.
N'ayant le temps d’en faire davantage.
Et puis? & puis; comme perfonne fage Elie remit fa coëffure en état. ' On n’eût jamais foupçonné ce ménage , Sans qu’il reftoit un certain incarnat
Deffus fon teint; mais c’étoit peu de chofe; Dame Fleurette en pouvoit être caufe.
L'une pourtant des tireufes de vin
De lui foûrire au retour ne fit faute:
Ce fut la Peintre. On fe remit en train:
On releva grillades & feftin :
On but encore à la fanté de l’Hôte,
Et de l’'Hôtefle, & de celle des trois
Qui la premiére auroit quelque avanture:
Le vin manqua pour la feconde fois.
L'Hôteffe adroite & fine créature, Soûtient toûjours qu’il revient des efprits Chez les voifins. Ainfi Madame Alis Servit d’efcorte. Entendez que la Dame Pour l’autre emploi inclinoit en fon ame; Mais on l’emmeine, & par ce moyen-là De faétion Simonette changea.
Celle-ci fait d’abord plus la fevere, Veut fuivre l’autre, ou feint le vouloir faire; Mais fe fentant par le Peintre tirer, Elle demeure étant trop ménagere Pour fe laiffer fon habit déchirer.
L’Epoux voyant quel train prenoit l'affaire, Voulnt fortir. L’autre lui dit, tout doux, Nous ne voulons fur vous nul avantage.
4 C’eft
LES REMOIS.
C’eft bien raifon que Meffer cocuage
Sur fon état vous couche ainfi que nous.
Sommes-nous pas compagnons de fortune?
Puis que le Peintre en a careflé l’une, L’autre doit fuivre: Il faut bon gré malgré Qu'elle entre en danfe ; & s’il eft néceflaire Je m'offrirai de lui tenir le pied:
Vouliez ou non, elle aura fon affaire.
Elle l’eut donc; nôtre Peintre y pourvût T'out de fon mieux: aufli le valoit-elle:
Cette derniére eut ce qui lui falut;
On en donna le loifir à la Belle.
Quand le vin fut de retour, on conclut Qu'il ne faloit s’atabler davantage.
Il étoit tard; & le Peintre avoit fait Pour ce jour-là fufifamment d'ouvrage.
"On dit bon foir. Le drôle fatisfait Se met au lit: nos gens foftent de cage. .
L’Hôtefle alla tirer du Cabinet Les regardans honteux, malcontens d’elle, Cocus de plus. Le pis de leur méchef Fut qu'aucun d’eux ne pût venir à chef De fon deffein, ni rendre à la Donzelle Ce qu’elle avoit à leurs femmes prêté; Par conféquent c’eft fait; j’ai tout conté,