‹ Contes et nouvelles en vers (volume 4)Chapitre 27 sur 73 · VIENT AUX FILLES · texte numérisé non relu

VIENT AUX FILLES

A moi qui n’ai que quatorze ou quinze an$?

Vaux-je cela? difoit en foi la belle.

Son innocence augmentoit fes appas :

Amour n’avoit à fon croc de pucelle Dont il crût faire un auffi bon repas.

Mon Révérend, dit-elle au béat homme, Je viens vous voir, des perfonnes m’ont dit, Qu’en ce Couvent on vendoit de l’efprit:

Vôtre plaifir feroit-il qu’à crédit J'en püife avoir? non pas pour grofle fomme; À gros achat mon trefor ne fuffit:

Je reviendrai s’il m’en faut davantage:

Et cependant prenez ceci pour gage.

À ce difcours, je ne fçais quel anneau, Qu'elle tiroit de fon doigt avec peine, Ne venant point, le Pere dit, tout beau, Nous pourvoirons à ce qui vous améne Sans exiger nul falaire de vous:

Il eft marchande, & marchande entre nous:

À l’une on vend ce qu’à l’autre l’on donne.

Entrez ici; fuivez-moi hardiment; Nul ne nous voit, aucun ne nous entend, Tous font au chœur; le portier eft perfonne Entiérement à ma dévotion; Et ces murs ont de la difcrétion.

Elle le fuit; ils vont à {a Cellule.

Mon Révérend Ia jette fur un lit; Veut la baïifer; la pauvrette recule Un peu la tête; & l’innocente dit:

Quoi c’eft ainfi qu’on donne de l’efprit?

Et

i14 COMMENT L'ESPRIT

Et vraiment oui, repart fa Révérence;

Puis il lui met la main fur le teton:

Encore ainfi? vraiment ouï ; comment donc?

La belle prend le tout en patience:

Il fuit fa pointe; & d’encor en encor

T'oûjours l’efprit s’infinuëé & s’avance,

Tant & fi bien qu’il arrive à bon port.

Life rioit du fuccès de la chofe.

Bonaventure à fix momens de là:

Donne d’efprit une feconde dofe.

Ce ne fut tout, une autre fuccéda;

La charité du beau Pere étoit grande.

Et bien, dit-il, que vous femble du jeu?

À nous venir l’efprit tarde bien peu,

Reprit la belle; & puis elle demande,

Mais s’il s’en va? s’il s’en va? nous verrons;

D'autres fecrets fe mettent en ufage.

N'en cherchez point, dit Life, davantage;

De celui-ci nous nous contenterons.

Soit fait, dit-il, nous recommencerons

Au pis aller, tant & tant qu'il fuffife.

Le pis aller fembla le mieux à Life.

Le fecret même encor fe répéta

Par le Pater; il aimoit cette dance.

Life lui fait une humble révérence,

Et s’en retourne en fongeant à cela.

Life fonger ! quoi déja Life fonge!

Elle fait plus, elle cherche un menfonge,

Se doutant bien qu’on lui demanderoit,

Sans y manquer, d’où ce retard venoit.

Deux

VIENT AUX FILLES. #1s

Deux jours après fa compagne Nanette S'en vient la voir: pendant leur entretien Life rêvoit: Nanette comprit bien, Comme elle étoit clair-voyante & fincette, Que Life alors ne rêvoit pas pour rien.

Elle fait tant, tourne tant fon amie,

Que celle-ci lui déclare le tout.

L'autre n’étoit à l’ouir endormie.

: Sans rien cacher, Life de bout en bout, De point en point lui conte le myftére, :Dimenfions de l’efprit du beau Pere,

Et les encor, enfin tout le Phœæbé.

Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de grace Quand & par qui l’efprit vous fut donné, Anne reprit: puis qu’il faut que je fafle

Un libre aveu, c’eft vôtre frere Alain

: Qui ma donné de l’efprit un matin.

: Mon frere Alain! Alain! s’écria Life, Alain mon frefe! ah'je fuis bien furprife;

Il n’en a point, comme en donneroit-il ?

Sotte, dit l’autre, helas! tu n’en fçais guére: Apprens de moi que pour pareille affaire

Il n’eft befoin que Pon foit ff fubtil.

Ne me crois-tu? fçache le de ta mere;

Elle eft experte au fait dont il s’agit;

Sur ce point-là l’on t’aura bien-tôt dit, Vivent les fots pour donner de Pefprit.

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