VIENT AUX FILLES
A moi qui n’ai que quatorze ou quinze an$?
Vaux-je cela? difoit en foi la belle.
Son innocence augmentoit fes appas :
Amour n’avoit à fon croc de pucelle Dont il crût faire un auffi bon repas.
Mon Révérend, dit-elle au béat homme, Je viens vous voir, des perfonnes m’ont dit, Qu’en ce Couvent on vendoit de l’efprit:
Vôtre plaifir feroit-il qu’à crédit J'en püife avoir? non pas pour grofle fomme; À gros achat mon trefor ne fuffit:
Je reviendrai s’il m’en faut davantage:
Et cependant prenez ceci pour gage.
À ce difcours, je ne fçais quel anneau, Qu'elle tiroit de fon doigt avec peine, Ne venant point, le Pere dit, tout beau, Nous pourvoirons à ce qui vous améne Sans exiger nul falaire de vous:
Il eft marchande, & marchande entre nous:
À l’une on vend ce qu’à l’autre l’on donne.
Entrez ici; fuivez-moi hardiment; Nul ne nous voit, aucun ne nous entend, Tous font au chœur; le portier eft perfonne Entiérement à ma dévotion; Et ces murs ont de la difcrétion.
Elle le fuit; ils vont à {a Cellule.
Mon Révérend Ia jette fur un lit; Veut la baïifer; la pauvrette recule Un peu la tête; & l’innocente dit:
Quoi c’eft ainfi qu’on donne de l’efprit?
Et
i14 COMMENT L'ESPRIT
Et vraiment oui, repart fa Révérence;
Puis il lui met la main fur le teton:
Encore ainfi? vraiment ouï ; comment donc?
La belle prend le tout en patience:
Il fuit fa pointe; & d’encor en encor
T'oûjours l’efprit s’infinuëé & s’avance,
Tant & fi bien qu’il arrive à bon port.
Life rioit du fuccès de la chofe.
Bonaventure à fix momens de là:
Donne d’efprit une feconde dofe.
Ce ne fut tout, une autre fuccéda;
La charité du beau Pere étoit grande.
Et bien, dit-il, que vous femble du jeu?
À nous venir l’efprit tarde bien peu,
Reprit la belle; & puis elle demande,
Mais s’il s’en va? s’il s’en va? nous verrons;
D'autres fecrets fe mettent en ufage.
N'en cherchez point, dit Life, davantage;
De celui-ci nous nous contenterons.
Soit fait, dit-il, nous recommencerons
Au pis aller, tant & tant qu'il fuffife.
Le pis aller fembla le mieux à Life.
Le fecret même encor fe répéta
Par le Pater; il aimoit cette dance.
Life lui fait une humble révérence,
Et s’en retourne en fongeant à cela.
Life fonger ! quoi déja Life fonge!
Elle fait plus, elle cherche un menfonge,
Se doutant bien qu’on lui demanderoit,
Sans y manquer, d’où ce retard venoit.
Deux
VIENT AUX FILLES. #1s
Deux jours après fa compagne Nanette S'en vient la voir: pendant leur entretien Life rêvoit: Nanette comprit bien, Comme elle étoit clair-voyante & fincette, Que Life alors ne rêvoit pas pour rien.
Elle fait tant, tourne tant fon amie,
Que celle-ci lui déclare le tout.
L'autre n’étoit à l’ouir endormie.
: Sans rien cacher, Life de bout en bout, De point en point lui conte le myftére, :Dimenfions de l’efprit du beau Pere,
Et les encor, enfin tout le Phœæbé.
Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de grace Quand & par qui l’efprit vous fut donné, Anne reprit: puis qu’il faut que je fafle
Un libre aveu, c’eft vôtre frere Alain
: Qui ma donné de l’efprit un matin.
: Mon frere Alain! Alain! s’écria Life, Alain mon frefe! ah'je fuis bien furprife;
Il n’en a point, comme en donneroit-il ?
Sotte, dit l’autre, helas! tu n’en fçais guére: Apprens de moi que pour pareille affaire
Il n’eft befoin que Pon foit ff fubtil.
Ne me crois-tu? fçache le de ta mere;
Elle eft experte au fait dont il s’agit;
Sur ce point-là l’on t’aura bien-tôt dit, Vivent les fots pour donner de Pefprit.