‹ Contes et nouvelles en vers (volume 4)Chapitre 31 sur 73 · LE DIABLE DE PAPEFIGUIERE · texte numérisé non relu

LE DIABLE DE PAPEFIGUIERE

SE

DE PAPEFIGUIERE.

M François dit que Papimanie

Eft un Païs où les gens font heureux.

Le vrai dormir ne fut fait que pour eux:

Nous n’en avons ici que la copie.

Et par Saint Jean, fi Dieu me prête vie, Je le verrai ce Païs où l’on dort:

On y fait plus, on n’y fait nulle chofe:

C’eft un emploi, que je recherche encor.

Ajoûtez-

Ajoûtez-y quelque petite doze D'amour honnête, & puis me voilà fort:

T'out au rebours il eft une Province Où les gens font haïs, maudits de Dieu.

On les connoît à leur vifage mince, Le long dormir eft exclus de ce lieu :

Partant, Lelteurs, fi quelqu'un fe prefente À vos regards, aÿant face riante, Couleur vermeille, & vifage replet, Taille non pas de quelque mingrelet, Dire pourrez, fans que l’on vous condamne, Cettui me femble à le voir Papimane.

Si d’autre part celui que vous verrez N'a l'œil riant, le Corps rond, le teint frais, Sans hefiter qualifiez cet homme

i +Papeñguier: Papefigue fe nomme L'Ile & Province oùles gêns autrefois Firent la figue au portrait du faint Pere:

Punis en font; rien chez eux ne profperé:

Ainfi nous l’a conté maître François.

L’Ile fut lors donnée en appanage À Lucifer: c’eft fa maifon des champs.

On voit courir pat tout cet heritage Ses commenfaux rudes à pauvres gens; Peuple ayant queuë, ayant cornes & grifes, Si maints tableaux ne font point apocriphes.

Avint un jour qu’un de ces beaux Meflieurs Vit un manant rufé, des plus trompeurs Verfer un champ dans l’Ile deflus dite.

Bien paroïfloit la terre être maudite;

Ca

DE PAPEFIGUIERE.

Car le manant avec peine & fueur La retournoit , & faifoit fon labeur.

Survint un Diable , à titre de Seigneur.

Ce Diable étoit des gens de l'Evangile, Simple , ignorant, à tromper très-facile, Bon Gentilhomme , & qui dans fon courroux N’avoit encor tonné que fur les choux:

Plus ne fçavoit apporter de dommage.

Vilain , dit-il, vaquer à nul ouvrage N'eft mon talent: je fuis un Diable iffu De noble race, & qui n’a jamais {çû Se tourmenter ainfi que font les autres.

Tu fçais, vilain, que tous ces champs font nôtres. Iis font à nous dévolus par l’édit Qui mit jadis cette Île en interdit.

Vous y vivez deflous nôtre police.

Partant, vilain , je puis avec juftice M'attribuer tout le fruit de ce champ:

Mais je fuis bon ; & veux que dans un an Nous partagions fans noife & fans quérelle.

Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux?

Le manant dit; Monfeigneur , pour le mieux Je crois qu’il faut les couvrir de touzelle; Car c’eft un grain qui vient fort ailément. 1 Je ne connois ce grain-\à nullement , Dit le Lutin; comment dis-tu? touzelle?

Mémoire n’ai d'aucun grain qui s’appelle De cette forte: or emplis-en ce lieu:

. Touzelle foit , touzelle de par Dieu;

| J'en fuis content. Fais dons vite, & travaille:

Manant

Manant travaille, & travaille vilain; Travailler eft le fait de la canaiïlle:

Ne t’attens pas que je t'aide un feul brin , Ni que par moi ton labeur fe confomme; Je t’ai ja dit que j’étois Gentihomme:

NE pour chommer , & pour ne rien fçavoir.

Voici comment ira nôtre partage.

Deux lots feront; dont l’un, c’eft à fçavoir Ce qui hors terre & deflus l’heritage

Aura pouilé demeurera pour toi ;

L'autre dans terre eft réfervé pour moi.

L’Oût arrivé, la touzelle eft fiée,

Et tout d’un temps fa racine arrachée, Pour fatisfaire au lot du Diableteau.

Ï1 y croyoit la femence attachée, +»

Et que l’épi non plus que le tuyau N'étoit qu’une herbe inutile & fechée.

Le Laboureur vous la ferra très-bien.

L'autre au marché porta fon chaume vendre:

On le hua, pas un n’en offrit rien:

Le pauvre Diable étoit prêt à fe pendre.

Il s’en alla chez fon compartageant ;

Le drôle avoit la touzelle venduë,

Pour le plus feur, en gerbe & non battu, Ne manquant pas de bien cacher l’argent.

Bien le cacha; le Diable en fut la dupe.

Coquin, dit-il, tu m’as joïé d’un tour.

C’eft ton métier: je fuis Diable de Cour Qui comme vous à tromper ne m'occupe.

Quel

DE PAPFFIGUIERE.

Quel grain veux-tu femer pour l’an prochain?

Le Manant dit: je crois qu’au lieu de grain Planter me faut ou navets ou carottes :

Vous en aurez, Monfeigneur, pleines hottes; Si mieux n’aimez raves dans la faifon.

Raves, navets, carottes, tout eft bon,

Dit le Lutin; mon lot fera hors terre;

Le tien dedans. Je ne veux point de guerre Avecque toi, fi tu ne m’y contraints.

Je vais tenter quelques jeunes Nonains.

L’Aüteur ne dit ce que firent les Nones.

Le temps venu de recueillir encor,

Le Manant prend raves belles & bonnes, Feuilles fans plus tombent pour tout trefor Au Diableteau, qui l’épaule chargée

Court au marché. Grande fut la rifée:

Chacun lui dit fon mot cette fois-là.

Monfieur le Diable, où croît cette denrée?

Où mettrez-vous ce qu’on en donnera?

Plein de courroux & vuide de pécune, Leger d’argent & chargé de rancune,

Il va trouver le Manant qui rioit

Avec fa femme, & fe folacioit.

Ah! par la mort, par le fang, par la tête, Dit le Démon, il le payra par bieu.

Vous voici donc Phlipot la bonne bête;

Cà çà galons-le en enfant de bon lieu.

Mais il vaut mieux remettre la partie:

Jai fur les bras une Dame jolie

À qui je dois faire franchir le pas.

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