‹ Contes et nouvelles en vers (volume 4)Chapitre 30 sur 73 · Tome Il. I · texte numérisé non relu

Tome Il. I

On

m2 LES TROQUEURS

On ne regarde aux femmes de fi près:

Point de retour, vois-tu, compere Etienne, Mon Mulet c’eft.... C’eft le Roi des Mulets.

Tu ne devrois me demander mon Ane

Tant feulement: troc pour troc, touche là, Sire Oudinet raifonnant fur cela

Dit, il eft vrai que T'iennette a fur Jeanne De l'avantage, à ce qu’il femble aux gens; Mais le meilleur de la bête à mon fens

N'eft ce qu’on void ; femmes ont maintes chofes Que je préfere, & qui font lettres clofes ; Femmes aufli trompent aflez fouvent;

Il ne les faut éplucher trop avant.

Or fus, Voïifins, faifons les chofes nettes.

Vous ne voulez chat en poche donner

Ni l’un ni l’autre, allons donc confronter Vos deux moitiez comme Dieu les a faites.

L’expédient fut approuvé de tous:

Trop bien, voilà Mefficurs les deux Epoux Qui fur ce point triomphent de s’étendre.

T'iennette n’a ni furot ni malandre,

Dit le fecond. Jeanne, dit le premier,

À le corps net comme un petit denier ;

Ma foi c’eft bime. Et Tiennette eft ambroife, Dit fon Epoux; telle je la maintien.

L'autre reprit, Compere, tien toi bien;

Tu neonnoïis Jeanne ma villageoife;

J: l'avertis qu’à ce jeu... m’entends-tu ?

L'autre Manant jura, par la vertu, T'iennette & moi nous n’avons qu’une noife,

C’eft

EN

LES TROQUEURS. 1:3 C’eft qui des deux y fçait de meiïlleurs tours ; Tu n'en diras quelques mots dans deux jours:

A toi, Compere; & de prendre la safle, Et de trinquer; allons, Sire Oudinet, À Jeanne; top; puis à Tiennette; mafñe.

Somme qu’enfin la foute du Mulet Fut accordée, & voilà marché fait.

Nôtre Notaire aflura l’un & l’autre Que tels traitez alloient leur grand chemin, Sire Oudinet étoit un bon Apôtre Qui fe fit bien payer fon parchemin.

Par qui, payer? par Jeaune & par T'iennette.

Il ne voulut rien prendre des maris.

Les Villageois furent tous deux d’avis Que pour un temps la chofe fût fecrette; Mais il en vint au Curé quelque vent.

Ï1 prit aufi fon droit; je m’en aflure, Et n’y étois; mais la verité pure Eft que Curez y manquent peu fouvent.

Le Clerc non plus ne fit du fien remife; Rien ne fe perd entre les gens d’Eglife.

Les Permuteurs ne pouvoient bonnetnent Executer un pareil changement Dans ce Village, à moins que de fcandale:

Ainfi bien-tôt l’un & l’autre détale, Et va planter le piquet en un lieu Où tout fut bien d’abord, moyennant Dieu.

C'’étoit plaifir que de les voir enfemble.

Les femmes même, à l’envi des maris | ; Fa S’en-

124 LES TROQUEURS.

S’entredifoient en leurs menus devis,

Bon fait troquer, Commere, ‘X ton avis?

Si nous troquions de Valet?: que t’en femble?

Ce dernier troc, s’il fe fit, fut fecret.

L'autre d’abord eut un très-bon effet.

Le premier mois très-bien ils s’en trouverent;

Mais à la fin nos gens fe dégoûterent.

Compere Etienne, ainfi qu’on peut penfer,

Fut le premier des deux à fe lafler,

Pleurant Tiennette, il y perdoit fans doute.

Compere Gille eut regret à fa foute.

Il ne voulut retroquer toutefois.

Qu’en avint-il? Un jour parmi les bois

Etienne vit toute fine feulette

Près d’un ruiffeau fa détunte T'iennette,

Qui par hazard dormoit fous la coudrette.

Il s’approcha l’éveillant en furfaut.

Elle du troc ne fe fouvint pour l’heure;

Dont le galand fans plus longue demeure

: En vint au point. Bref ils firent le faut.

Le conte dit qu’il la trouva meilleure

Qu’au premier Jour: pourquoi cela? pourquoi à

Belle demande! en lamoureufe loi

Pain qu’on dérobe & qu’on mange en cachette

Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achette,

Je m’en rapporte aux plus fçavans que moi.

I! faut pourtant que la chofe foit vraye,

Et qu'après tout Hyménée & l’Amour.

Ne foient pas gens à cuire en-même four,

Témoin l’ébat qu’on prit fous la coudraye. FA On

LES TROQUEURS. r2$ On y fit chére , il ne s’y fervit plat Où maître Amour Cuifinier délicat , Et plus friand que n’eft maître Hyménée, N’eût mis la main. Tiennette retournée, Compere Etienne homme neuf en ce fait Dit à part foi; Gille a quelque fecret , J'ai retrouvé T'iennetre plus jolie Qu'elle ne fut onc en Jour de fa vie.

Reprenons-la , faifons tour de Norman; Dédifons-nous , ufons du privilege.

Voilà exploit qui trotte incontinent , Aux fins de voir le troc & changement Déclaré nul, & caflé nettement.

Gille afligné de fon mieux fe défend.

Un Promoteur intervient pour le fiége Epifcopal , & vendique je cas, Grand bruit par tout ainfi que d’ordinaire:

Le Parlement évoque à foi l’affaire.

Sire Oudinet le faifeur de Contraéts Eft amené; l’on l’entend fur la chofe.

Voilà l’état où l’on dit qu’eft la caufe; Car c’eft un fait arrivé depuis peu.

Pauvre ignorant que le compere Etienne!

Contre fes fins cet homme en premier lieu Va de droit fil; car s’il prit à ce jeu Quelque plaifir , c’eft qu’alors la Chrétienne N'étoit à lui: le bon fens vouloit donc Que pour toûjours il la laifsàt à Gille; Sauf la coudraye , où Tiennette, dit-on, Alloit fouvent en chantant fa chanfon ;

126 LES TROQUEURS.

L’y rencontrer étoit chofe facile.

Et fuppofé que facile ne fût,

Faloit qu’alors fon plaifir d'autant crût. + Mais allez-moi prêcher cette doétrine

À des Manans: ceux-ci pourtant avoient

Fait un bon tour, & très-bien s’en trouvoient, Sans le dédit; c’étoit piéce aflez fine

Pour en devoir l’exemple à d’autre gens.

J'ai grand regret de n’en avoir les gans!

LL? gens du païs des fables ç F ‘ Donnent ordinairement Noms & titres agréables Affez liberalement.

Cela ne leur coûte guére.

Tout leur eft Nymphe ou Bergere, Et Déeffe bien fouvént.

Horace n’y faifoit faute.

Si la fervante de l’hôte Au lit de nôtre homme alloit, T 4 ('étoit

C'’étoit auffi-tôt Ilie, C’étoit la Nymphe Egerie, C'étoit tout ce qu’on vouloit.

Dieu, par fa bonté profonde, Un beau jour mit dans le monde Apollon fon ferviteur ; Et l'y mit juftement comme Adam le nomenclateur, Lui difant, te voilà, nomme.

Suivant cette antique loi Nous fommes parrains du Roi.

De ce privilege infigne Moi faifeur de vers indigne Je pourrois ufer auffi Dans les contes que voici; Et s’il me plaifoit de dire Au lieu d’Anne Sylvanire, “Et pour Meflire Thomas … Le grand Druide Adamas, Me mettroit-on à l’amende®?

Non; mais tout confideré, Le prefent conte demande Qu'on dife Anne & le Curé.

Anne, puis qu’ainfi va, pafloit dans fon Village

Pour la perle & le parangon.

Etant un jour près d’un rivage, Elle vit un jeune garçon Se baigner nud. La fillette étoit dru£, Honnèête toutefois. L'objet plût à fa vûe.

Nuls defauts ne pouvoient être au gars reproch

ez :

Puis

Puis dès auparavant aimé de la Bergere, Quand il en auroit eu, l’ Amour les eût cachez; Jamais tailleur n’en {çût mieux que lui la maniére. Anne ne craignoit rien: des Gaulls la couvroient Comme eût fait une jaloufie:

Cà & là fes regards en liberté couroient Où les portoit leur fantaifie.

Cà & là, c’eft à dire aux differens attraits Du garçon au corps jeune & frais, Blanc, poli, bien formé, de taille haute & drete, Digne enfin des regards d’Annete, D'abord une honte fecrete La fit quatre pas reculer, L’amour huit autres avancer:

Le fcrupule furvint, & penfant tout gâter.

Anne avoit bonne confcience :

Mais comment s’abftenir? eft-il quelque défenfe Qui l'emporte fur le defir, Quand le hafard fait naître un fujet de plaïfir ? La belle à celui-ci fit quelque réfiftance.

À la fin ne comprenant pas Comme on peut pécher de cent pas, Elle s’aflit fur l’herbe; & très-fort attentive Annette la contemplative Regarda de fon mieux. Quelqu’un n’a-t-il point vû Comme on defligne fur nature?

On vous campe une créature, Une Eve, ou quelque Adam, j'entends un objet nù; Puis force gens aflis comme nôtre Bergere Font un crayon conforme à cet original.

Is Av

Au fond de fa mémoire Anne en fçût fort bien faire Un qui ne reflembloit pas mal.

Elle y feroit encor , fi Guillot (c’eft Le Sire). Ne fût forti de l’eau, La belle fe retire; À propos; l’ennemi n’étoit plus qu’à vingt pas, Plus fort qu’à l'ordinaire, & ç’eût été grand cas Qu’après de femblables idées Amour en fût demeuré là:

Il contoit pour fiennes déja Les faveurs qu’Anne avoit gardées.

Qui ne s’y fût trompé? plus je fonge à cela, Moins je le puis comprendre, Anïe la fcrupuleufe N'ofa quoi qu’il en foit, le garçon régaler; Ne laiffant pas pourtant de récapituler Les points qui la rendoient encor toute honteufe, Pâques vint, & ce fut un nouvel embarras.

Anne faifant pafler fes péchez en revûé, Comme un pafle-volant mit en un coin ce cas; Mais la chofe fut apperçüûeë, Le Curé Meflire Thomas Sçüût relever le fait ; & comme l’on peut croire, En Confefleur exaét il fit conter l’hiftoire, Et circoniftancier le tout fort amplement, Pour en connoître l’importance, Puis faire aucunement quadrer la penitence, Chofe où ne doit errer un Confefleur prudent, Celui-ci mal-mena la belle.

Etre dans fes regards à tel point fenfuelle!

C’eft, dit-il, un très-grand péché.

Autant vaut l'avoir vû que de Pavoir touché.

: î Cepen-

Cependant la peine impofée Fut à fouffrir aflez aifée.

Je n’en parlerai point; feulement on fçaura Que Meffieurs les Curez, en tous ces cantohs-là, Ainfi qu’au nôtre avoient des dévots & dévotes, Qui pour l’examen de leurs fautes Leur payoient un tribut; qui plus qui moins, felon Que le compte à rendre étoit long.

Du tribut de cet an Anne étant foucieufe, Arrive que Guillot pêche un brochet fort grand: T'out aufli-tôt le jeune amant Le donne à fa maïîtrefle; elle toute joyeufe Le va porter du même pas Au Curé Mefire Thomas.

Il reçoit le prefent, il l’admire, & le drôle D'un petit coup fur l’épaule La fillette régala, Lui foûrit, lui dit voilà Mon fait: joignant à cela D’autres petites affaires :

C’étoit jour de Calande, * & nombre de confreres Devoient dîner chez lui. Voulez-vous doublement Mobliger? dit-il à la belle; Accommodez chez vous ce poiffon promptement, Puis l’apportez incontinent, Ma fervante eft un peu nouvelle.

Anne court; & voilà les Prêtres arrivez.

Grand * C'efl un jour où tous les Curez du Diocefe s'affemblent pour parler des affaires communes, chez quelqu'un d'eux qui leur donne à diner ordinairement, & cola Je fait tons les mois,

Grand bruit, grande cohuë, en:cave on fe tranfporte.

Aucuns des vins font approuvez :

Chacun en raifonne à fa forte.

On met fur table; & le Doyen Prend place, en faluant toute la compagnie.

Raconter leurs propos feroit chofe infinie;

Puis le Lecteur s’en doute bien.

On permuta cent fois fans permuter pas une, Santez, Dieu fçait combien; chacun à fa chacune Bût en faifant de l’œil; nul fcandale: on fervit Potage, menus mets, & même jufqu’au fruit Sans que le brochet vint: tout le dîner s’acheve Sans brochet, pas un brin. Guillot fçachant ce don L’avoit fait retracter pour plus d’une raifon. Legere de brochet ia troupe enfin fe leve.

Qui fut bien étonné, qu’on le juge; il alla

Dire ceci, dire cela

A Madame Anne le jour même; L’appella cent fois fotte, & dans fa rage extrême Lui penfa reprocher l’avanture du bain.

Traiter vôtre Curé, dit-il, comme un coquin!

Pour qui nous prenez-vous ? Pafteurs font-ce ca-

naïilles ?

Alors par droit de réprefailles

Anne dit au Prêtre outragé, Autant vaut l'avoir vû que de l’avoir mangé.

LE

PET x

Page 1