Tome IL. M Et
Et fe faifant tout blanc de fon épée.
C’étoit Ruftic, jeune Saint très-fervent :
Ces jeunes-là s’y trompent bien fouvent.
En peu de mots l’appetit d’être fainte
Lui fut d’abord par la belle expliqué ; Appetit tel qu’Alibech avoit crainte
Que quelque jour fon fruit n’en fât marqué.
Ruftic foûrit d’une telle innocence.
Je n’ai, dit-il, que peu de connoiffance En ce métier; mais ce peu-là que j’ai Bien volontiers vous fera partagé.
Nous vous rendrons la chofe familiére.
Maître Ruftic eut dû donner congé
T'out dès l’abord à femblable écoliere.
Ii ne le fit; en voici les effets.
Comme il vouloit être des plus parfaits,
I] dit en foi: Ruitic, que fçais-tu faire?
Veiller, prier, jeûner, porter la haire?
Qu’eft-ce cela? moins que rien; tous le font : Mais d’être feul auprès de quelque belle
Sans la toucher, il n’eft viétoire telle; Triomphes grands chez les Anges en font:
Meritons-les ; retenons cette fille.
Si je refifte à chofe fi gentille,
J'atteins le comble, & me tire du pair.
Il la retint; & fut fi téméraire
Qu’outre Satan il défia la chair,
Deux ennemis toûjours prêts à mal faire.
-Or font nos faints logez fous même toit.
Ruftic aprète en un petit endroit
Un petit lit de jonc pour la Novice:
Car de coucher fur la dure d’abord,
Quelle apparence? elle n’étoit encor Accoûtumée à fi rude exercice.
Quant au fouper, elle eut pour tout fervice Un peu de fruit, du pain non pas trop beau.
Faites état que la magnificence
De ce repas ne confifta qu’en l’eau,
Claire, d'argent, belle par excellence. Ruftic jeûna; la fille eut appetit.
Couchez à part, Alibech s’endormit:
L’Hermite non. Une certaine bête
Diable nommée, un vrai ferpent maudit, N'eut point de paix qu’il ne fût de la fête.
On l’y reçoit; Ruftic roule en fa tête, ‘T'antôt les traits de la jeune beauté,
T'antôt fa grace, & fa naïveté,
Et fes façons, & fa maniére douce,
L'âge, lataille, & fur tout l’embonpoint, Et certain fein ne fe repofant point ; Allant, venant; fein qui poufle & repouñe Certain corfet en dépit d’Alibech,
Qui tâche en vain de lui clorre le bec:
Car toüjours parle: il va, vient, & refpire:
C’eft fon patois; Dieu fçait ce qu’il veut dire, Le pauvre Hermite émû de pañlion
Fit de ce point fa méditation.
Adieu la haire, adieu la difcipline;
Et puis voilà de ma dévotion;
"Voilà mes faints. Celui-ci s’achemine
M 2 Vers
Vers Alibech, & l’éveille en furfaut.
Ce n’eft bien fait que de dormir fi-tôt,
it le frater ; il faut au préalable RS fafle une œuvre à Dieu fort agréable, Emprifonnant en Enfer le malin.
Créé ne fut pour aucune autre fin.
Procédons-y. Tout à l'heure il fe glifte Dedans le lit. Alibech fans malice, N’entendoit rien à ce myftére-là :
Et ne fçachant ni ceci ni cela, Moitié forcée & moitié confentante, Moitié voulant combattre ce defir, Moitié n’ofant, moitié peine & plaifir, Elle crût faire aéte de repentante; Bien humblement rendit grace au frater; Sçüût ce que c’eft que le diable en Enfer.
Deformais faut qu’Alibech fe contente D'être martire, en cas que Sainte foit:
Frere Ruftic peu de vierges faifoit.
Cette leçon ne fut la plus aifée.
Dont Alibech non encor déniaifée Dit, il faut bien que le Diable en effet Soit une chofe étrange & bien mauvaife, Il brife tout; voyez le mal qu’il fait À fa prifon: non pas qu’il n’en déplaife :
Mais il mérite en bonne vérité D'y retourner. Soit fait, ce dit le frére.
Tant s’appliqua Ruftic à ce myitére, Tant prit de foin, tant eut de charité, Qu'’enfin l'Enfer s’accoûtumant au Diable
Eût eu toûjours fa prefence agréable, Si l’autre eût pà toûjours en faire effai.
Sur quoi la belle: on dit encor bien vrai Qu'il n’eft prifon fi douce, que fon hôte En peu de temps ne s’y lafle fans faute.
Bien-tôt nos gens ont noife fur ce point.
En vain l'Enfer fon prifonnier rappelle; Le Diable eft fourd, le Diable n’entend point, L'Enfer s’ennuye; autant en fait la belle.
Ce grand defir d’être Sainte s’en va.
Rauftic voudroit être dépêtré d’elle.
Elle pourvoit d’elle-même à cela.
Furtivement elle quitte le fire;
Par le plus court s’en retourne chez foi.
Je fuis en foin de ce qu’elle pût dire
A fes parens ; c’eft ce qu’en bonne foi Jufqu’à prefent je n’ai bien {çû comprendre.
Apparemment elle leur fit entendre
Que fon cœur mû d’un appetit d’enfant L’avoit portée à tâcher d’être Sainte.
Ou l’on la crut, ou l’on en fit femblaht.
Sa parenté prit Pour argent contant
Un tel motif? mon que de quelque atteinte À fon enfer on n’eût quelque foupçon:
Mais cette chartre eft faite de façon
Qu'on n’y void.goute ; & maint geolier s’y trompe. Alibech fut feftinée en grand’ pompe.
'hiftoire dit que par fimplicité
lle conta la chofe à fes compagnes.
efoin n’étoit que vôtre Saintcté,
M 3 Ce.
Ce lui dit-on, travetsät ces campagnes.
On vous auroit fans bouger du logis, Même leçon, même fecret appris.
Je vous aurois, dit l’une, offert mon frere.
Vous auriez eu, dit l’autre, mon coufin:
Et Neherbal nôtre prochain voifin
N'’eft pas non plus Novice en ce myftére.
Il vous recherche, acceptez ce parti, Devant qu’on foit d’un tel cas averti.
Elle le fit: Neherbal n’étoit homme
À cela près. On donna telle fomme Qu’avec les traits de la jeune Alibech,
Il prit pour bon un enfer très-fufpeét, Ufant des biens que l’Hymen nous envoye.
A tous Epoux Dieu doint pareïlle joye!
de
LA JUMENT &c 175
LA JUMENÏT D U |
M SSIRE Jean, ( c’étoit certain Curé Qui prêchoit peu, finon fur la Vendange)
Sur ce fujet, fans étre préparé,
Il triomphoit; vous euffiez dit un Ange.
Encore un point étoit touché de lui;
Non fi fouvent qu’eût voulu le Mefire:
M 4 Et
196 LA JU MENT Et ce pbint-là les enfans d’aujourd’hui Sçavent que c’eft; befoin n’ai de Le dire.
Meflire Jean tel que je le décris,
Failoit fi bien que femmes & maris
Le recherchoient, eftimoient fa fcience; Au demeurant il n’étoit confcience
Un peu jolie, & bonne à diriger,
Qu'il ne voulût lui-même interroger ; Ne s’en fiant aux foins de fon Vicaire.
Mefire Jean auroit voulu tout faire ; S’entremettoit en zelé Direéteur ;
Alloit par tout; difant qu’un bon Pafteur Ne peut trop bien fes ouailles connoître, Dont par lui-même inftruit en vouloit être.
Parmi les gens de lui les mieux venus,
Ii frequentoit chez le compere Pierre, Bon villageois à qui pour toute terre, Pour tout domaine, & pour tous revenus Dieu ne donna que fes deux bras tous nus, Et fon louchet, dont pour tout uftenfille Pierre faifoit fubfifter fa famille.
Il avoit femme & belle & jeune encor,
« Ferme fur tout; le hâle avoit fait tort
A fon vifage, & non à fa perfonne.
Nous autres gens peut-être aurions voulu Du délicat; ce ruftiq ne m’eût plû; Pour des Curez la pâte en étoit bonne; Et convenoïit à femblables amours.
Mcfiire Jean la regardoit toûjours
Du coin de l'œil, toûjours tournoit la tête
De
De fon côté, comme un chien qui fait fête Aux os qu’il void n’ être par trop chetifs ; Que s’il en void un de belle apparence , Non décharné, plein encor de fubftance , Il tient deflus fes regards attentifs :
Ï s’inquiéte, il trepigne, il remuë
Oreille & queüe; il a toûjours la vÜE Deflus cer os, & le ronge des yeux
Vingt fois devant que fon palais s’en fente.
Muflire Jean tout ainfi fe tourmente
À cet objet pour lui delicieux.
La Villageoife étoit fort innocente,
Et n’entendoit aux façons du Pafteur Myitére aucun; ni fon regard flateur,
Ni fes prefens ne touchoient Magdeleine :
Bouquets de thym, & pots de marjolaine T'omboient à terre: avoir cent menus foins; C’étoit parler Bas-Breton tout au moins.
J1 s’avifa d’un plaifant ftratagème.
Pierre étoit lourd , fans efprit; je crois bien
Qu'il ne fe fût précipité lui-même,
Mais par delà de lui demander rien, C’étoit abus & très-grande fottife.
L'autre lui dit; compere mon ami,
T'e voilà pauvre, & n'ayant à demi
Ce qu’il te faut; fi je t’apprens la guife
Et le moyen d’être un jour plus content Qu'un petit Roi, fans te tourmenter tant, Que me veux-tu donner pour mes étreines?
Pierre répond; Parbleu, Meñlire Jean,