‹ Contes et nouvelles en vers (volume 4)Chapitre 58 sur 73 · LE FLEUVE · texte numérisé non relu

LE FLEUVE

Je fuis, dit-il, le Dieu qui commande à cette onde; Soyez-en la Déefle, & regnez avec moi. Peu de Fleuves pourroient dans leur grotte profonde Partager avec vous un aufili digne emploi:

Mon criftal eft très-pur, mon cœur l’eft davantage: Je couvrirai pour vous de fleurs tout ce rivage, Trop heureux fi vos pas le daignent honorer, Et qu’au fonds de mes eaux vous daigniez vous mirer. Je rendrai toutes vos Compagnes Nymphes auffi, foit aux montagnes, Soit aux eaux, foit aux bois ; car J’étends mon pouvoir Sur tout ce que vôtre œil à la ronde peut voir. L’éloquence du Dieu, la peur de lui déplaire, Malgré quelque pudeur qui gâtoit le myftere, Conclurent tout en peu de temps.

La füuperftition caufe mille accidents.

On dit même qu’Amour intervint à l’affaire.

Tout fier de ce fuccès le Banni dit adieu.

Revenez, dit-il, en ce lieu:

Vous garderez que l’on ne fçache Un hymen qu’il faut que je cache:

. Nous le declarerons quand j’en aurai parlé Au confeil qui fera dans l’Olympe affemblé.

La nouvelle Déeffe à ces mots fe retire; Contente? Amourlefçait. Un mois fe pañle & deux Sans que pas un du bourg s’apperçeut de leurs jeux O mortels! eft-il dit qu’à force d’être heureux Vous ne le foyez plus! Le Banni, fans rien dire, Ne va plus vifiter cet antre fi fouvent.

Une nopce enfin arrivant,

Tout

SCAMANDR E. 271

Tous pour la voir pafñler fous l’orme fe vont rendre. La Belle apperçoit l’homme, & crie en ce moment, Ah! voila le fleuve Scamandre.

On s'étonne, on la prefle, elle dit bonnement, Que fon hymen fe va conclure au Firmament; On en rit, car que faire? Aucuns à coups de pierre. Pourfüuivirent le Dieu qui s’enfuit à grand’erre ; D’autres rirent fans plus. Je croi qu’en ce temps-ci L'on feroit au Scamandre un très-méchant parti. En ce temps-là femblables crimes S’excufoient aifément: tout temps, toutes maximes. L’époufe du Scamandre en fut quitte à la fin, Pour quelques traits de raillerie:

Même un de fes amans l’en trouva plus jolie:

C’eft un goût: Il s'offrit à lui donner la main. Les Dieux ne gâtent rien : puis quand ils feroient caufe Qu’une fille en valût un peu moins , dotez-la, Vous trouverez qui la prendra:

L'argent repare toute chofe.

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