‹ Contes et nouvelles en vers (volume 4)Chapitre 59 sur 73 · SANS LE SAVOIR · texte numérisé non relu

SANS LE SAVOIR

Ses arguments, ce font de doux regards, De tendres pleurs, un gracieux fourire.

La guerre aufli s'exerce en fon Empire; T'antôt il met aux champs fes étendars, T'antôt couvrant fa marche & fes finefles 11 prend des cœurs entourez de ramparts.

Je le foûtiens, pofez deux forterefles; Qu'il en batte une, une autre le Dieu Mars ; Que celui-ci fafle agir tout un monde, Qu'il foit armé, qu’il ne lui manque rien; Devant fon fort je veux qu’il fe morfonde, Amour tout nud fera rendre le fien.

J'en vais dire un de mes plus favoris.

C’eft l'inventeur des tours & ftratagêmes.

J'en ai bien 1, j’en vois pratiquer mêmes, Et d’aflez bons, qui ne font rien au prix.

La jeune Aminte à Geronte donnée, Meritoit mieux qu’un fi trifte hymenée; Elle avoit pris en cet homme un époux Mal-gracieux, incommode & jaloux.

Il étoit vieux; elle à peine en cet âge, Où quand un cœur n’a point encore aimé, D'un doux objet il eft bien-tôt charmé.

Celui d’Aminte ayant fur fon paflage Trouvé Cleon, beau, bien fait, jeune & fage, I1 s’acquita de ce premier tribut, Trop bien peut-être, & mieux qu’il ne falut : Non toutefois que la Belle n’oppofe Devoir & tout, à ce doux fentiment; 75 208 Pa Mais

Mais iors qu’Amour prend le fatal moment, Devoir & tout, & rien c’eft même chofe.

Le but d’Aminte en cette pañlion

Etoit, fans plus, la confolation

D'un entretien fans crime , où la pauvrette Versât fes foins en une ame difcrette.

Je croiroiïs bien qu’ainfi l’on le pretend ; Mais l’appetit vient toûjours en mangeant:

Le plus feur eft ne fe point mettre à tabie.

Aminte croit rendre Cicon traitable :

Pauvre ignorante! Elie fonge au moyen De j’engager à ce fimpie entretien,

De lui laifler entrevoir quelque eftime, Quelque amitié , quelque chofe de plus, Sans y mêler rien que de legitime :

Plûtôt la mort empêchit tel abus!

Le point étoit d’entamer cette affaire.

Les lettres font un étrange myftere,

Ïi en provient maint & maint accident.

Le meilleur eft quelque feur confident.

Où le trouver? Geronte eft homme à craindre.

Pai dit tantôt qu’ Amour fçavoit atteindre A fes deffeins d’une ou d’autre façon ; Ceci me fert de preuve & de leçon.

Cleon avoit une vieille parente,

Severe & prude, & qui s’attribuoit Autorité fur lui de Gouvernante.

Madame Alis (ainfi l’on l’appelloit)

Par un beau jour eut de la jeune Aminte Ce compliment, ou plûtôt cette plainte:

SANS LE SAVOIR. 22f

Je ne fçais pas pourquoi vôtre parent, Qui m'eft & fut toûjours indifferent, Et ie fera tout ie temps de ma vie, À de m’aimer conceu la fantaifie.

Sous ma fenêtre ii pafle inceffamment ; Je ne fçaurois faire un pas feulement Que je ne l’aye auffi-tôt à mes trouffes; Lettres, biliets pleins de paroles douces, Me {nt donnez par une dont le nom Vous eft connu; je le tais pour raifon.

Faites cefler pour Dieu cette pourfuite; Elle n’aura qu’une mauvaife fuite. Mon mari peut prendre feu là-deflus.

Quant à Cleon, fes pas font fuperflus.

Dites le lui de ma part, je vous prie.

Madame Alis la louë, & lui promet De voir Cleon, de lui parler fi net Que de l’aimer il w’aura plus &’envie:

Clcon va voir Alis le lendemain:

Elle lui parle, & le pauvre homme nie, Avec ferment, qu’il eût un tel deffein.

Madame Alis l’appelie enfant du diable ; T'out vilain cas, dit-elle, eft reniable; Ces fermens vains & peu dignes de foi Meriteroient qu’on vous fit vôtre faufle.

Laiflons cela; la chofe eft vraye ou faufle ; Mais faufle ou vraye, ii faut, & croyez-moi, Vous mettre bien dans la tête qu'Aminte Eft femme fage, honnête, & hors d’atteinte:

Renoncez-y. Je ie puis aifémient,

; Per Reprit

Reprit Cleon. Puis au même moment

Il va chez lui fonger à cette affaire:

Rien ne lui peut débrouiller le myftere.

Trois jours n’étoient paflez entierement

Que revoici chez Alis nôtre Belle:

Vous n’avez pas, Madame, lui dit-elle,

Encore veu, je penfe, nôtre Amant;

De plus en plus fa pourfuite s’augmente.

Madame Alis s’emporte, fe tourmente :

Quel malheureux! puis l’autre la quittant,

Elle le mande, il vient tout à l’inftant.

Dire en quels mots Alis fit fa harangue,

11 me faudroit une langue de fer ;

Et quand de fer j’aurois même la langue,

Je n’y pourrois parvenir; tout l’Enfer

Fut employé dans cette reprimande.

Allez Satan, allez vrai Lucifer,

Maudit de Dieu. La fureur fut fi grande,

Que le pauvre homme étourdi dès l’abord,

Ne fceut que dire; avouër qu’il eût tort,

C’étoit trahir par trop fa confcience.

Il s’en retourne, il rumine, il repenfe,

Il rêve tant qu’enfin il dit en foi,

Si c’étoit-là quelque rufe d’Aminte ?

Je trouve, helas! mon devoir dans fa plainte.

Elle me dit, à Cleon, aime-moi,

Aime-moi donc, en difant que je l’aime:

Je l’aime aufli, tant pour fon ftratagème

Que pour fes traits. J’avouë en‘bonne foi

Que mon efprit d’abord n’y voyoit goute; ve ais

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