‹ Contes et nouvelles en vers (volume 4)Chapitre 60 sur 73 · SANS LE SAVOIR · texte numérisé non relu

SANS LE SAVOIR

Mais à prefent je ne fais aucun doute;

Âminte veut mon cœur affurément.

Ah, fi j’ofois, dès ce même moment

Je l’irois voir , & plein de confiance

Je lui dirois quelle eft la violence,

Quel eft le feu dont je me fens épris.

Pourquoi r’ofer? offenfe pour offenfe,

L’amour vaut mieux encor que le mépris.

Mais fi l'époux m’attrapoit au logis ?

Laiflons-la faire, & laifflons-nous conduire.

Trois autres jours n’étoient pañlez encor,

Qu’Aminte va chez Alis pour inftruire

Son cher Cleon du bonheur de fon fort.

I faut, dit-elle, enfin que je deferte;

Vôtre parent a réfolu ma perte;

Il me prétend avoir par des prefens;

Moi des prefens? c’eft bien choïfir fa femme;

Tenez, voilà rubis & diamans,

Voilà bien pis, c’eft mon portrait, Madame.

Affurément de mémoire on l’a fait;

Car mon Epoux a tout feul mon portrait.

À mon lever cette perfonne honnête,

Que vous fçavez, & dont je tais le nom,

S’en eft venuë, & m'a laïflé ce don.

Vôtre parent merite qu’à la tête

On le lui jette; & s’il étoit ici...

Je ne me fens prefque pas de colere.

Oyez le refte: il n’a fait dire auffi

Qu'il fçait fort bien qu’aujourd’hui pour affaire

Mon mari couche à fa maifon des champs ; Qu'in-

Qu’incontinent qu’il croira que mes gens Seront couchez, & dans leur premier fomme, Il ie rendra devers mon cabinet.

Qu’efpere-t-il? pour qui me prend cet homme?

Un rendez-vous! eft-il fol en effet?

Sans que je crains de commettre Geronte,

Je poferois tantôt un fi bon guet,

Qu'il feroit pris ainfi qu’au trebuchet,

Ou s’enfuiroit avec fa courte honte.

Ces mots finis, Madame Aminte fort.

Une heure après Cleon vint, & d’abord

On lui jetta les joyaux & la boëte:

On l’auroit pris à ia gorge au befoin.

Eh bien, cela vous femble-t’il honnête?

Mais ce n’eft rien, vous allez bien plus loin. Alis dit lors mot pour mot ce qu’Aminte Venoit de dire en fa derniere plainte.

Cleon fe tint pour dûment averti:

J’aimois, dit-1l, il eft vrai, cette belle:

Mais puifqu’il faut ne rien efperer d’elle,

Je me retire, & prendrai ce parti.

Vous ferez bien, c’eft celui qu’il faut prendre, Lui dit Alis. Il ne le prit pourtant.

Trop bien minuit à grand’ peine fonnant,

Le compagnon fans faute fe va rendre

Devers l'endroit qu’Aminte avoit marqué:

Le rendez-vous étoit bien expliqué.

Ne doutez point qu’il n’y fût fans efcorte.

La jeune Aminte attendoit à la porte:

Un profond fomme occupoit tous les yeux;

Mème

SANSLE SAVOIR. 229 .

Même ceux-là qui brillent dans les Cieux

Etoient voilez par une épaifle nuë.

Comme on avoit toute chofe préveuë, Il entre vite, & fans autres difcours 7 Ïls vont, ils vont au cabinet d’amours.

Là le Galant dès l’abord fe récrie, Comme Ia Dame étoit jeune & jolie,

Sur fa beauté, la bonté vint après,

Et celle-ci fuivit l’autre de près.

Mais dites-moi, de grace, je vous prie, Qui vous a fait avifer de ce tour?

Car jamais tel ne fe fit en amour.

Sur les plus fins je prétends qu’il excelle; Et vous devez vous-même l’avoüer.

Elle rougit, & n’en fut que plus belle; Sur fon efprit, fur fes traits, fur fon zele, Ï1 la loüa; ne fit-il que louër ?

LE

I l’on fe plaît à l’image du Vrai,

Combien doit-on rechercher le Vrai même ?

J'en fais fouvent dans mes contes l’effai, Et vois toûjours que fa force eft extrême, Et qu’il attire à foi tous les efprits:

Non qu’il ne faille en de pareils écrits, Feindre les noms; le refte de l’affaire

Se peut conter fans en rien déguifer; Mais quant aux noms il faut au moins les taire; Et c’eft ainfi que je vais en ufer.

Près du Mans donc, païs de Sapience, Gens pefans lair, fine fleur de Normand, Une pucelle eut naguere un amant,

Frais, delicat, & beau par excellence;

Jeune fur tout, à peine fon menton

S’étoit vêtu de fon premier coton.

La fille étoit un parti d'importance:

Charmes & dot, aucun point n’y manquoit:

Tant & fi bien que chacun s’appliquoit

À la gagner; tout le Mans y couroit.

Ce fut en vain; car le cœur de la fille

Inclinoit trop pour nôtre Jouvenceau:

Les feuls parens, par un efprit Manceau,

La deftinoient pour une autre famille.

. Elle fit tant autour d’eux que l’amant,

Bon gré, malgré, je ne fçai pas comment,

Eut à la fin accès chez fa maîtrefle.

Leur indulgence, ou plûtôt fon adreffe,

Peut-être auffi fon fang & fa nobleffe

Les fit changer, que fçai-je quoi? tout duit

Aux gens heureux, car aux autres tout nuît.

L’Amant le fut: les parens de la Belle

Sceurent prifer fon merite & fon zele:

C'étoit-là tout: eh que faut-il encor?

Force contant; les biens du fiecle d’or

Ne font plus biens, ce n’eft qu’une gmibre vaine. G

O temps heureux! je prévois qu’avec peine Tu reviendras dans le païs du Maine:

T'on innocence eût fecondé l’ardeur

De nôtre Amant & hâté cette affaire;

Mais des parens l’ordinaire lenteur

Fit que la Belle, ayant fait dans fon cœur

Cet hymenée, acheva Ie myftere

Selon les Us de l’Ifle de Cythere.

Nos vieux Romans en leur ftyle plaifant,

Nomment cela paroles de prefent.

Nous y voyons pratiquer cet ufage,

Demi-amour, & demi-mariage,

Table d’attente, avant-goût de l’hymen.

Amour n’y fit un trop long examen:

Prêtre & parent tout enfemble, & Notair:,

En peu de jours il confomma l’affiire :

L’efprit Manceau n’eut point part à ce fait.

Voilà nôtre homme heureux & fatisfait,

Paffant les nuits avec fon époufée;

Dire comment, ce feroit chofe aifée;

Les doubles clefs, le bréchet à l’encios,

Les menus dons qu’on fit à la Soubrette,

Rendoient l’époux jouïffant en repos

D'une faveur douce autant que fecrette.

Avint pourtant que nôtre Belle un foir

En fe plaignant, dit à fa Gouvernante,

Qui du fecret n’étoit participante,

Je me fens mai; n’y fçauroit-on pourvoir?

L'autre reprit, il vous faut un Remede; Demain matin,nous en dirons deux mots. . . À É laut

Minuit venu, l’époux mal à propos, Tout plein encor du feu qui le poflede, Vient de fa part chercher foulagement, Car chacun fent ici- bas fon tourment.

On ne l’avoit averti de la chofe. (

Il n’étoit pas fur les bords du fommeil , Qui fuit fouvent l’amoureux appareil,

Qu’incontinent l’Aurore aux doigts de rofe,

Ayant ouvert les portes d'Orient, La Gouvernante ouvrit tout en riant,

Remede en main, les portes de la chambre :

Par grand bonheur il s’en rencontra deux, Car la faifon aprochoit de Septembre, Mois où le chaud & le froid font douteux:

La fille alors ne fut pas aflez fine;

Elle n’avoit qu’à tenir bonne mine,

Et faire entrer l’amant au fond des draps, Chofe facile autant que naturelle:

L’émotion lui tourna la cervelle;

Elle fe cache elle-même, & tout bas

Dit en deux mots quel eft fon embarras.

L’Amant fut fage; il prefenta pour elle Ce que Brunel à Marphife montra.

La Gouvernante, ayant mis fes lunettes, Sur le galant fon adrefle éprouva:

Du bain interne elle le regala,

Puis dit adieu, puis après s’en alla.

Dieu la conduife, & toutes celles-là

Qui vont nuifant aux amitiez fecrettes !

Si tout ceci pafloit pour des fornettes;

Page 1