LES CORDELIERS
NOUVELLE TIREE DES CENT NOUVELLES NOUVELLES
Je veux vous conter la befogne Des cordeliers de Catalogne :
Befogne où ces pères en Dieu Témoignèrent en certain lieu Une charité û fervente, Que mainte femme en fut contente, Et crut y gagner paradis.
Telles gens par leurs bons avis Mettent à bien les jeunes âmes, Tirent à foi filles & femmes, Se favent emparer du cœur, Et dans la vigne du Seigneur Travaillent ainfi qu'on peut croire, Et qu'on verra par cette hifloire.
Au temps que le fexe vivoit Dans l'ignorance, & ne favoit Glofer encor fur l'Evangile (Temps à coter fort difficile), Un eflaim de frères mineurs, Pleins d'appétit & beaux dîneurs, S'alla jeter dans une ville En jeunes beautés très-fertile.
Pour des galants, peu s'en trouvoit; De vieux maris, il en pleuvôit.
A l'abord une confrérie Par les bons pères fut bâtie.
Femme n'étoit qui n'y courût, Qui ne s'en mît, & qui ne crût Par ce moyen être fauvée : Puis quand leur foi fut éprouvée, On vint au véritable point.
Frère André ne marchanda point, Et leur fit ce beau petit prêche :
Si quelque chofe vous empêche D'aller tout droit en paradis, C'eft d'épargner pour vos maris Un bien dont ils n'ont plus que faire Quand ils ont pris leur néceffaire, Sans que jamais il vous ait plu Nous faire part du fuperflu.
Vous me direz que notre ufage Répugne aux dons du mariage :
Nous l'avouons; &, Dieu merci, Nous n'aurions que voir en ceci, Sans le foin de vos confciences.
La plus griève des offenfes, C'eft d'être ingrate; Dieu l'a dit :
Pour cela Satan fut maudit.
Prenez-y garde; & de vos reftes Rendez grâce aux bontés céleftes, Nous laiffant dîmer fur un bien Qui ne vous coûte prefque rien.
C'eft un droit, ô troupe fidèle!
Qui vous témoigne notre zèle; Droit authentique & bien figné,
Que les papes nous ont donné; Droit, enfin, & non pas aumône :
Toute femme doit en perfonne S'en acquitter trois fois le mois Vers les enfants de faint François.
Cela fondé fur l'Écriture :
Car il n'eft bien dans la nature (Je le répète, écoutez-moi,) Qui ne fubifle cette loi De reconnoiflance & d'hommage.
Or, les œuvres de mariage Etant un bien, comme favez, Ou favoir chacune devez, Il eft clair que dîme en eft due.
Cette dîme fera reçue Selon notre petit pouvoir :
Quelque peine qu'il faille avoir, Nous la prendrons en patience :
N'en faites point de confcience :
Nous fommes gens qui n'avons pas Toutes nos aifes ici-bas.
Au reste, il eft bon qu'on vous dife Qu'entre la chair & la chemife Il faut cacher le bien qu'on fait :
Tout ceci doit être fecret Pour vos maris & pour tout autre.
Voici trois beaux mots de l'apôtre, Qui font à notre intention :
Foi, charité, difcrétion.
Frère André, par cette éloquence, Satisfit fort fon audience, Et pana pour un Salomon :
Peu dormirent à fon fermon.
Chaque femme, ce dit l'hiftoire, Garda très-bien dans fa mémoire, Et mieux encor dedans fon cœur, Le difcours du prédicateur.
Ce n'eft pas tout, il s'exécute :
Chacune accourt; grande difpute A qui la première paiera :
Mainte bourgeoife murmura Qu'au lendemain on l'eût remife.
Et notre mère fainte Églife, Ne fâchant comme renvoyer Cet efcadron prêt à payer, Fut contrainte enfin de leur dire :
De par Dieu, fouffrez qu'on refpire; C'en eft afîez pour le préfent; On ne peut faire qu'en faifant.
Réglez votre temps fur le nôtre; Aujourd'hui l'une, & demain l'autre :
Tout avec ordre; &, croyez-nous, On en va mieux quand on va doux.
Le fexe fuit cette fente nce :
Jamais de bruit pour la quittance, Trop bien quelque collation, Et le tout par dévotion.
Puis de trinquer à la commère.
Je laiffe à penfer quelle chère Faîfoit alors frère Frappart.
Tel d'entre eux avoit pour fa part Dix jeunes femmes bien payantes, Frifques, gaillardes, attrayantes :
Tel aux douze & quinze pafïbit; Frère Roc à vingt fe chauiïbit.
Tant & û bien que les donzelles, Pour fe montrer plus ponctuelles, Payoient deux fois affez fouvent :
Dont il avint que le couvent, Las enfin d'un tel ordinaire, Après avoir à cette affaire Vaqué cinq ou fix mois entiers, Eût fait crédit bien volontiers :
Mais les donzelles, fcrupuleufes, De s'acquitter étoient foigneufes, Croyant faillir en retenant Un bien à l'ordre appartenant.
Point de dîmes accumulées.
Il s'en trouva de fi zélées, Que par avance elles payoient.
Les beaux pères n'expédioient Que les fringantes & les belles, Enjoignant aux fempiternelles De porter en bas leur tribut; Car dans ces dîmes de rebut Les lais trouvoient encore à frire.
Bref, à peine il fe pourroit dire Avec combien de charité Le tout étoit exécuté.
Il avint qu'une de la bande,
Qui vouloit porter fon offrande
Un beau foir, en chemin faifant,
Et fon mari la conduifant,
Lui dit : Mon Dieu! j'ai quelque affaire
Là dedans avec certain frère;
Ce fera fait dans un moment.
L'époux répondit brufquement :
Quoi? quelle affaire? êtes-vous folle?
Il efl minuit, fur ma parole :
Demain vous direz vos péchés ;
Tous les bons pères font couchés.
Cela n'importe, dit la femme.
Hé, par Dieu, fi! dit-il, madame,
Je tiens qu'il importe beaucoup;
Vous ne bougerez pour ce coup.
Qu'avez- vous fait? & quelle offenfe
Preffe ainfi votre confcience ?
Demain matin, j'en fuis d'accord.
Ah! monfieur, vous me faites tort,
Reprit-elle; ce qui me preffe,
Ce n'eft pas d'aller à confeffe,
C'eft de payer; car, fi. j'attends,
Je ne le pourrai de longtemps;
Le frère aura d'autres affaires. —
Quoi payer? — La dîme aux bons pères. —
Quelle dîme? — Savez-vous pas? —
Moi, je le fais! — C'eft un grand cas,
Que toujours femme aux moines donne... —
Mais cette dîme, ou cette aumône,
La faurai-je point à la fin?
Voyez, dit-elle, qu'il eft fin!
N'entendez-vous pas ce langage i
C'eft des œuvres de mariage.
Quelles œuvres ? reprit l'époux. —
Eh! là! monfieur, c'eft ce que nous
Mais j'aurois payé depuis l'heure; Vous êtes caufe qu'en demeure Je me trouve préfentement, Et cela, je ne fais comment, Car toujours je fuis coutumière
7o LES CORDELIERS. DE CATALOGNE, De payer toute la première.
L'époux, rempli d'étonnement,
Eut cent penfers en un moment;
Il ne fut que dire & que croire.
Enfin pour apprendre l'hiftoire
Il fe tut, il fe contraignit;
Du fecret, fans plus, fe plaignit,
Par tant d'endroits tourna fa femme,
Qu'il apprit que mainte autre dame
Payoit la même penfion :
Ce lui fut confolation.
Sachez, dit la pauvre innocente,
Que pas une n'en eft exempte :
Votre fœur paie à frère Aubry;
La baillie au père Fabry;
Son alteffe à frère Guillaume,
Un des beaux moines du royaume.
Moi, qui paie à frère Girard,
Je voulois lui porter ma part.
Que de maux la langue nous caufe!
Quand ce mari fut toute chofe,
Il réfolut premièrement
D'en avertir fecrètement
Monfeigneur, puis les gens de ville.
Mais comme il étoit difficile
De croire un tel cas dès l'abord^
Il voulut avoir le rapport
Du drôle à qui payoit fa femme.
Le lendemain devant la dame ,
Il fait venir frère Girard,
Lui porte à la gorge un poignard,
Lui fait conter tout le myftère.
Puis, ayant enfermé ce frère, A double clef, bien garrotté, Et la dame d'autre côté, Il va partout conter fa chance.
Au logis du prince il commence; Puis il defcend chez l'échevin; Puis il fait fonner le tocfin.
Toute la ville en eft troublée, On court en foule à PafTemblée, Et le fujet de la rumeur N'eft point fu du peuple dîmeur.
Chacun opine à la vengeance.
L'un dit qu'il faut en diligence Aller maiTacrer ces cagots; L'autre dit qu'il faut de fagots Les entourer dans leur repaire, Et brûler gens & monaftère; Tel veut qu'ils foient à l'eau jetés, Dedans leurs frocs empaquetés, Afin que cette pépinière, Flottant ainfi sur la rivière, S'en aille apprendre à l'univers Comment on traite les pervers.
Tel invente un autre fupplice, Et chacun félon fon caprice; Bref, tous conclurent à la mort; L'avis du feu fut le plus fort.
On court au couvent tout à l'heure; Mais, par refpect de la demeure, L'arrêt ailleurs s'exécuta; Un bourgeois sa grange prêta;
La penaille, enfemble enfermée, Fut en peu d'heures confumée, Les maris fautant alentour, Et danfant au fon du tambour.
Rien n'échappa de leur colère, Ni moinillon, ni béat père:
Robes, manteaux, & capuchons, Tout fut brûlé comme cochons; Tous périrent dedans les flammes.
Je ne fais ce qu'on fit des femmes:
Pour le pauvre frire Girard, Il avoit eu fon fait à part.
LE BERCEAU. -]l
NOUVELLE TIREE DE BOCCACi
Non loin de Rome un hôtelier étoit, Sur le chemin qui conduit à Florence, Homme fans bruit, & qui ne fe piquoit De recevoir gens de grofle dépenfe:
Même chez lui rarement on gîtoit.
Sa femme étoit encor de bonne affaire, Et ne paffoit de beaucoup les trente ans. Quant au furplus, ils avoient deux enfants; Garçon d'un an, fille en âge d'en faire. Gomme il arrive en allant et venant, Pinucio, jeune homme de famille, Jeta fi bien les yeux fur cette fille, Tant la trouva gracieufe & gentille, D'efprit fi doux & d'air tant attrayant, Qu'il s'en piqua: très-bien le lui fut dire; Muet n'étoit, elle fourde non plus; Dont il avint qu'il fauta par-deffus Ces longs foupirs & tout ce vain martyre. Se fentir pris, parler, être écouté, Ce fut tout un; car la difficulté Ne gifoit pas à plaire à cette belle:
Pinuce étoit gentilhomme bien fait; Et jufque-là la fille n'avoit fait
Grand cas des gens de même étoffe qu'elle : Non qu'elle crût pouvoir changer d'état ; Mais elle avoit, nonobftant fon jeune âge, Le cœur trop haut, le goût trop délicat, Pour s'en tenir aux amours de village.
Colette donc (ainfi l'on l'appeloit), En mariage à l'envi demandée, Rejetoit l'un, de l'autre ne vouloit, Et n'avoit rien que Pinuce en l'idée.
Longs pourparlers avecque fon amant N'étoient permis; tout leur faifoit obflacle. Les rendez-vous & le foulagement Ne fe pouvoient, à moins que d'un miracle. Cela ne fit qu'irriter leurs efprits.
Ne gênez point, je vous en donne avis, Tant vos enfants, ô vous pères & mères; Tant vos moitiés, vous époux & maris:
C'efl où l'Amour fait le mieux fes affaires.
Pinucio, certain foir qu'il faifoit Un temps fort brun, s'en vient, en compagnie D'un fien ami, dans cette hôtellerie Demander gîte. On lui dit qu'il venoit Un peu trop tard. Monfieur, ajouta l'hôte, Vous favez bien comme on efl à l'étroit Dans ce logis; tout efl plein jufqu'au toit: Mieux vous vaudroit paffer outre, fans faute : Ce gîte n'eft pour gens de votre état. N'avez-vous point encor quelque grabat, Reprit l'amant, quelque coin de réferve? L'hôte repart: Il ne nous refle plus Que notre chambre, où deux lits font tendus; Et de ces lits il n'en efl qu'un qui ferve
Aux furvenants; l'autre, nous l'occupons. Si vous voulez coucher de compagnie, Vous & monfieur, nous vous hébergerons.
Pinucedit: Volontiers; je vous prie Que Ton nous ferve à manger au plus tôt. Leur repas fait, on les conduit en haut.
Pinucio, fur l'avis de Colette,
Marque de l'œil comme la chambre eft faite:
Chacun couché, pour la belle on montoit
Un lit de camp ; celui de l'hôte étoit
Contre le mur, attenant à la porte;
Et l'on avoit placé de même forte,
Tout vis-à-vis, celui du furvenant;
Entre les deux un berceau pour l'enfant,
Et toutefois plus près du lit de l'hôte.
Cela fit faire une plaifante faute
A cet ami qu'avoit notre galant.
Sur le minuit, que l'hôte apparemment
Devoit dormir, l'hôteffe en faire autant,
Pinucio, qui n'attendoit que l'heure,
Et qui comptoit les moments de la nuit,
Son temps venu, ne fait longue demeure,
Au lit de camp s'en va droit & fans bruit.
Pas ne trouva la pucelle endormie,
J'en jurerois. Colette apprit un jeu
Qui, comme on fait, lafle plus qu'il n'ennuie.
Trêve fe fit, mais elle dura peu:
Larcins d'amour ne voulant longue paufe.
Tout à merveille alloit au lit de camp,
Quand cet ami qu'avoit notre galant,
Preffé d'aller mettre ordre à quelque chofe,
Qu'honnêtement exprimer je ne puis,
Voulut fortir, & ne put ouvrir l'huis
Sans enlever le berceau de fa place,
L'enfant avec, qu'il mit près de leur lit;
Le détourner auroit fait trop de bruit.
Lui revenu, près de l'enfant il pafïe,
Sans qu'il daignât le remettre en fon lieu ;
Puis fe recouche, & quand il plut à Dieu
Se rendormit. Après un peu d'efpace,
Dans le logis je ne fais quoi tomba.
Le bruit fut grand; l'hôtefTe s éveilla,
Puis alla voir ce q ue cepouvoit être.
A fon retour le berceau la trompa.
Ne le trouvant joignant le lit du maître,
Saint Jean, dit-elle en foi-même auffitôt,
J'ai penfé faire une étrange bévue :
Près de ces gens je me fuis, peu s'en faut,
Remife au lit en chemife ainfi nue :
C'étoit pour faire un bon charivari.
Dieu foit loué que ce berceau me montre
Que c'eft ici qu'eft couché mon mari !
Difant ces mots, auprès de cet ami
Elle fe met. Fol ne fut, n'étourdi,
Le compagnon, dedans un tel rencontre;
La mit en œuvre, & fans témoigner rien
Il fit l'époux, mais il le fit trop bien.
Trop bien ! je faux : & c'eft tout le contraire,
Il le fit mal; car qui le veut bien faire
Doit en befogne aller plus doucement.
Aufïi l'hôtefTe eut quelque étonnement.
Qu'a mon mari? dit-elle; & quelle joie
Le fait agir en homme de vingt ans?
Prenons ceci, puifque Dieu nous l'envoie ;
Nous n'aurons pas toujours tel paûe-temps.
Elle n'eut dit ces mots entre fes dents, Que le galant recommence la fête.
La dame étoit de bonne emplette encor ; J'en ai, je crois, dit un mot dans l'abord: Chemin faifant, c'étoit fortune honnête.
Pendant cela, Colette, appréhendant
D'être furprife avecque son amant,
Le renvoya, le jour venant à poindre.
Pinucio, voulant aller rejoindre
Son compagnon, tomba tout de nouveau
Dans cette erreur que caufoit le berceau ;
Et pour fon lit il prit le lit de l'hôte.
Il n'y fut pas qu'en abaiffant fa voix
(Gens trop heureux font toujours quelque faute
Ami, dit-il, pour beaucoup je voudrois
Te pouvoir dire à quel point va ma joie.
Je te plains fort que le ciel ne t'envoie
Tout maintenant même bonheur qu'à moi.
Ma foi ! Colette eft un morceau de roi.
Si tu favois ce que vaut cette fille !
J'en ai bien vu, mais de telle, entre nous,
Il n'en eft point. C'eft bien le cuir plus doux,
Le corps mieux fait, la taille plus gentille;
Et des tétons! je ne te dis pas tout.
Quoi qu'il en foit, avant que d'être au bout
Gaillardement fix poftes fe font faites ;
Six de bon compte, & ce ne font fornettes.
D'un tel propos l'hôte tout étourdi
D'un ton confus gronda quelques paroles.
L'hôteiTe dit tout bas à cet ami,
Qu'elle prenoit toujours pour fon mari :
Iff*^
Ne reçois plus chez toi ces têtes folles; N'entends-tu point comme ils font en débat? En fon féant l'hôte fur fon grabat S'étant levé, commence à faire éclat.
Comment ! dit-il d'un ton plein de colère, Vous veniez donc ici pour cette affaire ! Vous l'entendez ! & je vous fais bon gré De vous moquer encor comme vous faites Prétendez-vous, beau monfieur que vous êtes, En demeurer quitte à fi bon marché ?
Quoi! ne tient-il qu'à honnir des familles? Pour vos ébats nous nourrirons nos filles ! J'en fuis d'avis ! Sortez de ma maifon : Je jure Dieu que j'en aurai raifon.
Et toi, coquine, il faut que je te tue.
A ce difcours proféré brufquement,
Pinucio, plus froid qu'une ftatue,
Relia fans pouls, fans voix, fans mouvement.
Chacun fe tut l'efpace d'un moment.
Colette entra dans des peurs nonpareilles.
L'hôteffe, ayant reconnu fon erreur,
Tint quelque temps le loup par les oreilles.
Le feul ami fe fouvint par bonheur
De ce berceau, principe de la chofe.
Adreflant donc à Pinuce fa voix :
T'en tiendras-tu, dit-il, une autre fois ?
T'ai- je averti que le vin feroit caufe
De ton malheur? Tu fais que, quand tu bois,
Toute la nuit tu cours, tu te démènes,
Et vas contant mille chimères vaines
Que tu te mets dans l'efprit en dormant.
Reviens au lit. Pinuce, au même inftant,
Fait le dormeur, pourfuitle flratagème,
Que le mari prit pour argent comptant.
Il ne fut pas jufqu'à l'hôte (Te même
Qui n'y voulût auffi contribuer.
Près de fa fille elle alla fe placer ;
Et dans ce pofte elle fe fentit forte.
Par quel moyen, comment, de quelle forte,
S'écria-t-elle, auroit-il pu coucher
Avec Colette, & la déshonorer?
Je n'ai bougé toute nuit d'auprès d'elle:
Elle n'a fait ni pis ni mieux que moi.
Pinucio nous Palloit donner belle !
L'hôte reprit : C'efl afiez; je vous croi.
On fe leva, ce ne fut pas fans rire;
Car chacun d'eux en avoit la raifon.
Tout fut fecret; & quiconque eut du bon
Par-devers foi le garda fans rien dire.
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8o LE MULETIER.
NOUVELLE TIREE DE BOCCACE
Un roi lombard (les rois de ce pays Viennent fouvent s'offrir à ma mémoire), Ce dernier-ci dont parle en ces écrits Maître Boccace, auteur de cette hiftoire, Portoit le nom d'Agiluf en fon temps.
Il époufa Teudelingue la belle, Veuve du roi dernier mort fans enfants, Lequel laiffa l'État fous la tutelle De celui-ci, prince fage & prudent.
Nulle beauté n'étoit alors égale A Teudelingue; & la couche royale De part & d'autre étoit affurément Aufli complète, autant bien affortie Qu'elle fut onc, quand meffer Cupidon En badinant fit choir de fon brandon Chez Agiluf, droit deffus l'écurie, Sans prendre garde, & fans fe foucier En quel endroit; dont avecque furie Le feu fe prit au cœur d'un muletier.
Ce muletier étoit homme de mine, Et démentoit en tout fon origine, Bien fait & beau, même ayant du bon fens. Bien le montra; car, s'étant de la reine
Amouraché, quand il eut quelque temps
Fait fes efforts & mis toute fa peine
Pour fe guérir fans pouvoir rien gagner,
Le compagnon fit un tour d'homme habile.
Maître ne fais meilleur pour enfeigner
Que Cupidon; l'âme la moins fubtile
Sous fa férule apprend plus en un jour
Qu'un maître es arts en dix ans aux écoles.
Aux plus groffiers, par un chemin bien court,
Il fait montrer les tours & les paroles.
Le préfent conte en eft un bon témoin.
Notre amoureux ne fongeoit, près ni loin,
Dedans l'abord à jouir de fa mie.
Se déclarer de bouche ou par écrit
N'étoit pas fur. Si fe mit dans l'efprit,
Mourût ou non, d'en palfer fon envie,
Puifqu'aufïï bien plus vivre ne pouvoit;
Et mort pour mort, toujours mieux lui valoit,
Auparavant que fortir de la vie,
Eprouver tout, & tenter le hafard.
L'ufage étoit chez le peuple lombard Que quand le roi, qui faifoit lit à part, Gomme tous font, vouloit avec fa femme Aller coucher, feul il fe préfentoit Prefque en chemife, & fur fon dos n'avoit Qu'une iimarre : à la porte il frappoit Tout doucement; auffitôt une dame Ouvroit lans bruit; & le roi lui mettoit Entre les mains la clarté qu'il portoit, Clarté n'ayant grand'lueur ni grand'flamme. D'abord la dame éteignoit en fortant Cette clarté: c'étoit le plus louvent
Une lanterne, ou de fimples bougies.
Chaque royaume à fes cérémonies.
Le muletier remarqua celle-ci, Ne manqua pas de s'ajufter ainfi; Se préfenta comme c'était l'ufage, S'étant caché quelque peu le vifage.
La dame ouvrit dormant plus d'à demi.
Nul cas n'était à craindre en l'aventure, Fors que le roi ne vînt pareillement.
Mais ce jour-là, s'étant heureufement Mis à chafTer, force était que nature Pendant la nuit cherchât quelque repos.
Le muletier, frais, gaillard, et difpos, Et parfumé, fe coucha fans rien dire.
Un autre point, outre ce qu'avons dit, Ceft qu'Agiluf, s'il avoit en l'efprit Quelque chagrin, foit touchant fon empire, Ou fa famille, ou pour quelque autre cas, Ne fonnoit mot en prenant fes ébats. A tout cela Teudelingue était faite.
Notre amoureux fournit plus d'une traite (Un muletier à ce jeu vaut trois rois), Dont Teudelingue entra par plusieurs fois En penfement, & crut que la colère Rendoit le prince, outre fon ordinaire, Plein de tranfport, & qu5il n'y fongeoit pas. En fes préfents le Ciel eft toujours jufte; Il ne départ à gens de tous états Mêmes talents. Un empereur augufte A les vertus propres pour commander; Un magiftrat fait les points décider:
Au jeu d'amour le muletier fait rage.
Chacun fon fait; nul n'a tout en partage.
Notre galant, s'étant diligente, Se retira fans bruit & fans clarté, Devant l'aurore. Il en fortoit à peine, Lorfque Agiluf alla trouver la reine, Voulut s'ébattre, & l'étonna bien fort.
Certes, monfieur, je fais bien, lui dit-elle, Que vous avez pour moi beaucoup de zèle; Mais de ce lieu vous ne faites encor Que de fortir: même outre l'ordinaire En avez pris, & beaucoup plus qu'afiez. Pour Dieu, monfieur, je vous prie, avifez Que ne foit trop; votre fanté m'eft chère.
Le roi fut fage, & fe douta du tour,
Ne fonna mot, defcendit dans la cour,
Puis de la cour entra dans l'écurie,
Jugeant en lui que le cas provenoit
D'un muletier, comme Ton lui parloit.
Toute la troupe étoit lors endormie,
Fors le galant, qui trembloit pour fa vie.
Le roi n'avoit lanterne ni bougie.
En tâtonnant il s'approcha de tous;
Crut que l'auteur de cette tromperie
Se connoîtroit au battement du pouls.
Point ne faillit dedans fa conjecture;
Et le fécond qu'il tâta d'aventure
Étoit fon homme, à qui d'émotion,
Soit pour la peur, ou foit pour l'ac~lion,
Le cœur battoit, & le pouls tout enfemble.
Ne fâchant pas où devoit aboutir
Tout ce myftère, il feignoit de dormir.
Mais quel fommeil! Le roi, pendant qu'il tremble
En certain coin va prendre des cifeaux
ImtJ
Dont oncoupoit le crin à fes chevaux.
Faifons, dit-il, au galant une marque
Pour le pouvoir demain connoître mieux.
Incontinent de la main du monarque
Il fe fent tondre. Un toupet de cheveux
Lui fut coupé, droit vers le front du fire;
Et cela fait, le prince fe retire.
Il oublia de ferrer le toupet;
Dont le galant s'avisa d'un fecret
Qui d'Agiluf gâta le ftratagème.
Le muletier alla, fur l'heure même,
En pareil lieu tondre fes compagnons.
Le jour venu, le roi vit fes garçons
Sans poil au front. Lors le prince en fon âme:
Qu'est-ce-ci donc! qui croiroit que ma femme
Auroit été fi vaillante au déduit?
Quoi ! Teudelingue a-t-elle cette nuit
Fourni d'ébats à plus de quinze ou seize ?
Autant en vit vers le front de tondus.
Or bien, dit-il, qui l'a fait fi fe taife :
Au demeurant, qu'il n'y retourne plus.
NOUVELLE TIREE DE BOCCACE
Beaucoup de gens ont une ferme foi Pour les brevets, oraifons, & paroles:
Je me ris d'eux ; & je tiens, quant à moi, Que tous tels forts font recettes frivoles, Frivoles font; c'eft fans difficulté. Bien eft-il vrai qu'auprès d'une beauté Paroles ont des vertus nonpareilles; Paroles font en amour des merveilles :
Tout cœur fe laiffe à ce charme amollir. De tels brevets je veux bien me fervir; Des autres, non. Voici pourtant un conte Où l'oraifon de monfieur faint Julien A Renaud d'Afl produifit un grand bien. S'il ne l'eût dite, il eût trouvé mécompte A fon argent, & mal palfé la nuit.
Il s'en alloit devers Château-Guillaume, Quand trois quidams (bonnes gens, &fans bruit, Ce lui fembloit, tels qu'en tout un royaume Il n'auroit cru trois auffi gens de bien); Quand n'ayant, dis-je, aucun foupçon de rien, Ces trois quidams, tout pleins de courtoifie, Après l'abord, & l'ayant falué
Fort humblement: Si notre compagnie, Lui dirent-ils, vous pouvoit être à gré, Et qu'il vous plût achever cette traite Avecque nous, ce nous feroit honneur.
En voyageant, plus la troupe eft complète, Mieux elle vaut: c'eft toujours le meilleur. Tant de brigands infeftent la province, Que l'on ne fait à quoi fonge le prince De le fouffrir. Mais quoi ! les mal-vivants Seront toujours. Renaud dit à ces gens Que volontiers. Une lieue étant faite, Eux difcourant, pour tromper le chemin, De chofe & d'autre, ils tombèrent enfin Sur ce qu'on dit de la vertu fecrète De certains mots, caractères, brevets, Dont les aucuns ont de très-bons effets; Comme de faire aux infectes la guerre, Charmer les loups, conjurer le tonnerre, Ainfi du refte; où fans pac~l ni demi (De quoi l'on foit pour le moins averti) L'on fe guérit; l'on guérit fa monture, Soit du farcin, foit de la mémarchure; L'on fait fouvent ce qu'un bon médecin Ne fauroit faire avec tout fon latin.
Ces furvenants de mainte expérience Se vantoient tous ; & Renaud en filence Les écoutoit. Mais vous, ce lui dit-on, Savez-vous point auiïi quelque oraifon?
De tels fecrets, dit-il, je ne me pique, Comme homme fimple & qui vis à l'antique. Bien vous dirai qu'en allant par chemin J'ai certains mots que je dis au matin
Deffous le nom d'oraifon ou d'antienne De faint Julien, afin qu'il ne m'avienne De mal gîter; & j'ai même éprouvé Qu'en y manquant cela m'eft arrivé.
J'y manque peu: c'eft un mal que j'évite Par-defius tous, & que je crains autant.-* Et ce matin, monfieur, l'avez-vous dite? Lui repartit l'un des trois en riant.
Oui, dit Renaud. Or bien, répliqua l'autre, Gageons un peu quel fera le meilleur, Pour cejourd'hui, de mon gîte ou du vôtre.
Il faifoit lors un froid plein de rigueur; La nuit de plus étoit fort approchante, Et la couchée encore aflez diftante.
Renaud reprit: Peut-être ainfi que moi Vous fervez-vous de ces mots en voyage? Point, lui dit l'autre; & vous jure ma foi Qu'invoquer faints n'eft pas trop mon ufage: Mais û je perds, je le pratiquerai.
En ce cas-là volontiers gagnerai, Reprit Renaud, & j'y mettrois ma vie, Pourvu qu'alliez en quelque hôtellerie; Car je n'ai là nulle maifon d'ami.
Nous mettrons donc cette claufe au pari, Pourfuivit-il, fi l'avez agréable:
C'eft la railon. L'autre lui répondit : J'en fuis d'accord; & gage votre habit, Votre cheval, la bourfe au préalable; Sûr de gagner, comme vous allez voir.
Renaud dès lors put bien s'apercevoir Que fon cheval avoit changé d'étable.
Mais quel remède ? En côtoyant un bois,
Le parieur ayant changé de voix:
Çà, defcendez, dit-il, mon gentilhomme;
Votre oraifon vous fera bon befoin;
Château-Guillaume eft encore un peu loin.
Fallut defcendre. Ils lui prirent en fomme
Chapeau, cafaque, habit, bourfe, & cheval,
Bottes auffi. Vous n'aurez tant de mal
D'aller à pied, lui dirent les perfides.
Puis de chemin (fans qu'ils prifient de guides)
Changeant tous trois, ils furent auffi tôt
Perdus de vue; &le pauvre Renaud,
En caleçons, en chauffes, en chemife,
Mouillé, fangeux, ayant au nez la bife,
Va tout dolent, & craint avec raifon
Qu'il n'ait, ce coup, malgré fon oraifon,
Très-mauvais gîte; hormis qu'en fa valïfc
il efpéroit : car il eft à noter
Qu'un fien valet, contraint de s'arrêter
Pour faire mettre un fer à fa monture,
Ôevoit le joindre. Or il ne le fit pas,
Et ce fut là le pis de l'aventure:
Le drôle, ayant vu de loin tout le cas
(Comme valets fouvent ne valent guères),
Prend à côté, pourvoit à fes affaires,
Laiffe fon maître, à travers champs s'enfuit,
Donne des deux, gagne devant la nuit
Château-Guillaume, & dans l'hôtellerie
La plus fameufe, enfin la mieux fournie,
Attend Renaud près d'un foyer ardent,
Et fait tirer du meilleur cependant.
Son maître était jufqu'au cou dons les boucs,
Pour en fortir avoit fort à tirer.
Il acheva de fe défefpérer
Lorfque la neige, en lui donnant aux joues,
Vint à flocons, & le vent qui fouettoit.
Au prix du mal que le pauvre homme avoit,
Gens que l'on pend font fur des lits de rofes.
Le fort fe plaît à difpenfer les chofes
De la façon: c'eft tout mal ou tout bien :
Dans fes faveurs il n'a point de mefures;
Dans fon courroux de même il n'omet rien
Pour nous mater: témoin les aventures
Qu'eut cette nuit Renaud, qui n'arriva
Qu'une heure après qu'on eut fermé la porte.
Du pied du mur enfin il s'approcha;
Dire comment, je n'en fais pas la forte.
Son bon deftin, par un très-grand hafard,
Lui fit trouver une petite avance
Qu'avoit un toit; & ce toit faifoit part
D'une maifon voifine du rempart.
Renaud, ravi de ce peu d'allégeance,
Se met deffous. Un bonheur, comme on dit,
Ne vient point feul. Quatre ou cinq brins de paill
Se rencontrant, Renaud les étendit.
Dieu loit loué! dit-il, voilà mon lit.
Pendant cela le mauvais temps l'affaille
De toutes parts: il n'en peut prefque plus.
Tranfi de froid, immobile & perclus,
Au défefpoir bientôt il s'abandonne,
Claque des dents, fe plaint, tremble & friifonne
Si hautement, que quelqu'un l'entendit.
Ce quelqu'un-là, c'étoit une fervante;
Et fa maîtrefTe, une veuve galante
Qui demeuroit au logis que j'ai dit;
9o L'ORAISON DE SAINT JULIEN
Pleine d'appas, jeune, & de bonne grâce. Certain marquis, gouverneur de la place, L'entretenoit: &, de peur d'être vu, Troublé, diftrait, enfin interrompu Dans fon commerce au logis de la dame, Il fe rendoit fouvent chez cette femme Par une porte aboutiffante aux champs; Alloit, venoit, fans que ceux de la ville En fufient rien, non pas même fes gens. Je m'en étonne; & tout plaifir tranquille N'eft d'ordinaire un plaifir de marquis: Plus il eft fu, plus il leur femble exquis.
Or il avint que la même foirée Où notre Job, fur la paille étendu, Tenoit déjà fa fin tout afïurée, Monfieur étoit de madame attendu; Le fouper prêt, la chambre bien parée; Bons reftaurants, champignons, & ragoûts; Bains & parfums; matelas blancs & mous; Vins du coucher; toute l'artillerie De Cupidon; non pas le langoureux.
Mais celui-là qui n'a fait en fa vie Que de bons tours, le patron des heureux, Des jouifiants. Etant donc la donzelle Prête à bien faire, avint que le marquis Ne put venir. Elle en reçut l'avis Par un fien page ; & de cela la belle Se confola: tel étoit leur marché.
Renaud y gagne; il ne fut écouté Plus d'un moment, que pleine de bonté Cette fervante & confite en tendreffe, Par aventure, autant que fa maîtrefie,
Dit à la veuve : Un pauvre iouffreteux Se plaint là-bas; le froid efl rigoureux; Il peut mourir: vous, plaît-il pas, madame, Qu'en quelque coin l'on le mette à couvert? Oui, je le veux, répondit cette femme.
Ce galetas qui de rien ne nous fert Lui viendra bien: deffus quelque couchette Vous lui mettrez un peu de paille nette; Et là dedans il faudra l'enfermer :
De nos reliefs- vous le ferez fouper Auparavant, puis l'envoierez coucher.
Sans cet arrêt, c'étoit fait de la vie
Du bon Renaud. On ouvre; il remercie,
Dit qu'on l'avoit retiré du tombeau,
Conte fon cas, reprend force et courage :
Il étoit grand, bien fait, beau perfonnage,
Ne fembloit même homme en amour nouveau,
Quoiqu'il fût jeune. Au refle, il avoit honte
De fa mifère & de fa nudité:
L'amour efl nu, mais il n'eft pas crotté.
Renaud dedans, la chambrière monte,
Et va conter le tout de point en point.
La dame dit: Regardez fi j'ai point
Quelque habit d'homme encor dans mon armoire:
Car feu monfieur en doit avoir laifïe.
Vous en avez, j'en ai bonne mémoire,
Dit la fervante. Elle eut bientôt trouvé
Le vrai ballot. Pour plus d'honnêteté,
La dame ayant appris la qualité
De Renaud d'Aft, car il s'étoit nommé,
Dit qu'on le mît au bain chauffé pour elle.
Cela fut fait; il ne fe fit prier.
On le parfume avant que l'habiller.
Il monte en haut, & fait à la donzelle
Son compliment, comme homme bien appris.
On fert enfin le fouper du marquis.
Renaud mangea tout ainfi qu'un autre homme ;
Même un peu mieux, la chronique le dit :
On peut à moins gagner de l'appétit.
Quant à la veuve, elle ne fit en fomme
Que regarder, témoignant fon defir;
Soit que déjà l'attente du plaifir
L'eût difpofée, ou foit par fympathie,
Ou que la mine ou bien le procédé
De Renaud d'Aft euffent fon cœur touché.
De tous côtés fe trouvant afîaillie,
Elle fe rend aux femonces d'Amour.
Quand je ferai, difoit-elle, ce tour,
Qui l'ira dire? il n'y va rien du nôtre:
Si le marquis eft quelque peu trompé,
Il le mérite, & doit l'avoir gagné,
Ou gagnera; car c'eft un bon apôtre.
Homme pour homme, & péché pour péché,
Autant me vaut celui-ci que cet autre.
Renaud n'étoit fi neuf qu'il ne vît bien
Que l'oraifon de monfieur faint Julien
Feroit effet, & qu'il auroit bon gîte.
Lui hors de table, on deffert au plus vite.
Les voilà feuls, &, pour le faire court,
En beau début. La dame s'étoit mife
En un habit à donner de l'amour.
La négligence, à mon gré fi requife,
Pour cette fois fut fa dame d'atour.
Point de clinquant, jupe fimple & modefte,
L'ORAISON DE SAINT JULIEN. g3
Ajuftement moins fuperbe que lefle;
Un mouchoir noir de deux grands doigts trop court
Sous ce mouchoir ne fais quoi fait au tour:
Par là Renaud s'imagina le refle.
Mot n'en dirai; mais je n'omettrai point
Qu'elle étoit jeune, agréable, & touchante,
Blanche furtout, & de taille avenante,
Trop ni trop peu de chair & d'embonpoint.
A cet objet qui n'eût eu l'âme émue ?
Qui n'eût aimé ? qui n'eût eu des defirs?
Un philofophe, un marbre, une ftatue,
Auroient fenti comme nous ces plaifirs.
Elle commence à parler la première,
Et fait û bien que Renaud s'enhardit.
Il ne favoit comme entrer en matière ;
Mais pour l'aider la marchande lui dit :
Vous rappelez en moi la fouvenance
D'un qui s'eft vu mon unique fouci;
Plus je vous vois, plus je crois voir auffi
L'air & le .port, les yeux, la remembrance
De mon époux: que Dieu lui fafîe paix!
Voilà fa bouche, & voilà tous fes traits.
Renaud reprend : Ce m'eft beaucoup de gloire.
Mais vous, madame, à qui refîemblez-vous ï
A nul objet; & je n'ai point mémoire
D'en avoir vu qui m'ait femblé fi doux.
Nulle beauté n'approche de la vôtre.
Or me voici d'un mal chu dans un autre :
Je tranfiffois, je brûle maintenant.
Lequel vaut mieux? La belle, l'arrêtant,
S'humilia pour être contredite:
C'eft une adrefle à mon fens non petite3
Renaud pourfuit, louant par le menu
Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il n'a point vu,
Et qu'il verroit volontiers, si la belle
Plus que de droit ne fe montroit cruelle.
Pour vous louer comme vous méritez,
Ajouta-t-il, & marquer les beautés
Dont j'ai la vue avec le cœur frappée,
(Car près de vous l'un & l'autre. s'enfuit,)
Il faut un fiècle, & je n'ai qu'une nuit,
Qui pourroit être encor mieux occupée.
Elle fourit; il n'en fallut pas plus.
Renaud laiffa les difcours fuperflus:
Le temps eft cher en amour comme en guerre.
Homme mortel ne s'eft vu fur la terre
De plus heureux; car nul point n'y manquoit.
On réfista tout autant qu'il falloit,
Ni plus ni moins, ainfi que chaque belle
Sait pratiquer, pucelle & non pucelle.
Au demeurant, je n'ai pas entrepris
De raconter tout ce qu'il obtint d'elle;
Menu détail, baifers donnés & pris;
La petite oie; enfin ce qu'on appelle
En bon françois les préludes d'amour;
Car l'un & l'autre y favoit plus d'un tour
Au fouvenir de l'état miférable
Où s'étoit vu le pauvre voyageur,
On lui faifoit toujours quelque faveur.
Voilà, difoit la veuve charitable,
Pour le chemin, voici pour les brigands,
Puis pour la peur, puis pour le mauvais temps
Tant que le tout pièce à pièce s'efface.
Qui ne voudroit fe racquitter ainfi?
Conclufion que Renaud fur la place
Obtint le don d'amoureufe merci.
L'ORAISON DE SAINT JULIEN. g5
Les doux propos recommencent enfuite, Puis les baifers, & puis la noix confite. On fe coucha. La dame, ne voulant Qu'il s'allât mettre au lit de fa fervante, Le mit au fien; ce fut fait prudemment, En femme fage, en perfonne galante.
Je n'ai pas fu ce qu'étant dans le lit Ils avoient fait; mais comme avec l'habit On met à part certain refte de honte , Apparemment le meilleur de ce conte Entre deux draps pour Renaud fe pafia.
Là, plus à plein il fe récompenfa Du mal fouffert, de la perte arrivée.
De quoi s'étant la veuve bien trouvée, 11 fut prié de la venir revoir; Mais en fecret, car il falloit pourvoir Au gouverneur. La belle, non contente De ces faveurs, étala fon argent.
Renaud n'en prit qu'une fomme baftante Pour regagner fon logis promptement.
Il s'en va droit à fon hôtellerie
Où fon valet étoit encore au lit.
Renaud le roffe, & puis change d'habit,
Ayant trouvé fa valife garnie.
Pour le combler, fon bon deflin voulut
Qu'on attrapât les quidams ce jour même.
Incontinent chez le juge il courut.
Il faut ufer de diligence extrême
En pareil cas; car le greffe tient bon,
Quand une fois il efl faifi des chofes :
C'eft proprement la caverne au lion ;
Rien n'en revient: là les mains ne sont clofes
Pour recevoir; mais pour rendre, trop bien Fin celui-là qui n'y laiffe du flen.
Le procès fait, une belle potence A trois côtés fut mife en plein marché : L'un des quidams harangua Taffiftance Au nom de tous; et & trio branché Mourut contrit & fort bien confefîé.
Après cela, doutez de la puifTance Des oraifons. Ces gens gais & joyeux Sont fur le point de partir leur chevance, Lorfqu'on les vient prier d'une autre danle. En contr'échange un pauvre malheureux S'en va périr félon toute apparence, Quand fous la main lui tombe une beauté Dont un prélat fe feroit contenté.
Il recouvra fon argent, fon bagage , Et fon cheval, & tout fon équipage ; Et grâce à Dieu & monfieur faint Julien, Eut une nuit qui ne lui coûta rien,
LA SERVANTE JUSTIFIEE